PRËLIUINAIRES DE LA RÉVOLUTION DE JUILLET
croit seules admissibles. Il ne s'aperçoit pas que depuis quelque temps son influence décline, que le parti de l'ancien régime est sur le point de ressaisir la directioD politique, et que pour son début il va faire prévaloir dans les conseils de l'État un plan de conduite conforme à ses doctrines ou à ses préjugés. Plus clairvoyant, le tiers état ne se méprend pas sur le coup qui se prépare, et son premier mouvement est de proclamer, par le serment du Jeu de Paume, qu'il entend continuer son œuvre, envers et contre tous, même contre le gouvernement, même contre le roi. Aux témoignages d'affection et de dévouement, aux sollicitations d'alliance succèdent les menaces d'hostilité. Survient la séance du 23, qui déchire tous les voiles et montre à nu le fond de la pensée des nouveaux conseillers de la couronne. Un instant, la rentrée de Necker au contrôle général et l'invitation adressée aux membres dissidents de se réunir à l'Assemblée nationale suspendent le cours de l'inquiétude et l'éclat du mécontentement public. Presque aussitôt on reconnaît que la rentrée de Necker est loin d'annoncer l'adoption d'une politique plus prudente, et que la réunion des ordres n'est qu'une apparence, un leurre, ayant pour but de détourner l'attention. Puis les environs de Paris et de Versailles se garnissent de troupes; chaque jour voit arriver un nouveau régiment. Pourquoi cet appareil de guerre? La même pensée se présente à tous les esprits. C'est le parti de l'ancien régime qui se dispose à jouer son vatout. La cour est évidemment avec lui. Elle ne lui refuse plus rien, même la dissolution de l'Assemblée nationale, même la tentative d'un nouveau coup d'État. Donc, c'est avec la cour qu'il va falloir lutter, et voilà comment te tiers état, entraîné malgré ses sympathies et ses tendances, se trouve jeté en dehors de la voie qu'il eût préféré suivre. Au lieu d'une lutte contre les
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privilégiés, le voilà contraint de soutenir une véritable guerre contre le trône.
Barnave a résumé en quelques mots ce changement capital, auquel il venait d'assister. « Le gouvernement ', dit-il, à qui l'expérience de tous les temps aurait dû inspirer une conduite mesurée, s'égara dès les premiers pas. Livré à des conseils opposés, parmi lesquels les ennemis du peuple étaient sans prudence et les amis sans vigueur, il fut entraîné dans des. démarches qui attirèrent sur lui une haine, encore concentrée sur les castes privilégiées. Les princes, après avoir encouragé la révolte de quelques nobles contre le vceu national, entrafnèrent le roi dans le parti des nobles, et le montrèrent au peuple français comme le chef d'une faction. Les ministres populaires furent disgraciés ; les rassemblements de troupes près de Paris amenèrent la révolution du 14 juillet. > Notez ces derniers mots, ils sont caractéristiques. Avant le 14 juillet la France conservait encore l'espérance des progrès pacifiques, des conquêtes régulières. Ce jour-là seulement commence la révolution proprement dite, la révolution violente, et c'est à l'imprudence du gouvernement qu'elle est due. ïl est vrai que Barnave est lui-même un révolutionnaire, et ses opinions paraîtront suspectes à beaucoup de lecteurs. Mais personne n'attaque l'impartialité de Gouverneur Morris, l'ambassadeur des États-Unis. On se plaît même à citer ses appréciations plus que sévères sur les hommes et sur les choses de 1789. Eh bien, ici, sa manière de voir concorde exactement avec celle de Barnave. Lisez plutôt ce qu'il écrit !e 10 juillet à son ami Garmichael '. « Le roi s'était, dit-il, dans les commencements de la révolution déclaré pour le peuple; mais depuis il a tergiversé. C'est un honnête homme,
r Morrà, t. 11, p. 2i-2:\.
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qui désire sincèrement le bien ; mais il n'a reçu ni le génie ni Téducation nécessaires pour marcher le premier dans la route qui conduit à ce bien qu'il veut faire. Dans la contestation qui s'est élevée entre les représentants du peuple et les nobles, il a été poussé par son entourage à prendre le parti de ces derniers, mais sa démarche a été tardive et mal faite. Dans le fait, un grand changement s'est opéré dans ce pays sans qu'on s'en aperçût. La noblesse, inférieure aujourd'hui en talents, en force, en richesses, n"a su opposer que l'orgueil à ses agresseurs, se cramponnant aux privilèges des anciens siècles, elle s'est laissé déborder de toutes parts, tandis que ses adversaires, sentant sa faute, et encouragés par la confiance publique, se sont avancés hardiment, et la force de leur opinion a imposé. • Suivant Morris, ie roi a donc commis un tort irréparable en s'alliant avec le parti vaincu, et en attirant sur la couronne les représailles des vainqueurs.
Malheureusement le roi n'est pas le seul coupable. Dans une lettre en date du 1" juillet, qu'il adresse à John Jay, Morris complète en ces termes le tableau de la situation telle qu'elle apparaît à ses yeux ' . « Mon opinion est que, pour se tirer d'embarras, la roi souscrira à tout. ïl n'y a rien de décidé, rien d'énergique à attendre de lui. La reine, haïe, humiliée et pleine de ressentiment, dissimule et intrigue pour sauver quelques lambeaux de pouvoir, et compromet tout ce qu'elle entreprend. Le comte d'Artois, détesté comme elle, homme borné, s'agite beaucoup et ne sait ni choisir ses conseillers, ni conseiller autrui. Les nobles s'appuient sur lui, faible roseau qui ne peut se soutenir lui-même.* Dans leur détresse ils maudissent Necker; n^ais celui-ci est moins la cause que l'instrument de leur malheur. Il n'est plus