‹ La chute de l'ancienne France; les débuts de la révolutionChapitre 19 sur 19 · IK CIlUTii t>e L'ANCtKNNK FRAIfCE · texte numérisé non relu

IK CIlUTii t>e L'ANCtKNNK FRAIfCE

frais de son ménage, ait pa lai fournir les ressources suffisantes pour se mettre promptement, comme on dit, au-dessus de ses affaires. L'opinion de plusieurs de ses contemporains, qui étaient, il est vrai, ses ennemis politiques, est que la situation de DantoQ en 1789 était fort obérée. Le jeune ménage ne se soutenait, dit-on, que grâce aux secours du beaupère Charpentier. Il est certain, tout au moins, que ce fut seulement à la fin de cette année (3 décembre), c'est-à-dire à Tépoqne où Danton était déjà engagé très avant dans Taction et dans les intrigues révolutionnaires, qu'il solda d^un seul coup les intérêts, jusque là demeurés en souffrance, du reliquat de douze mille livres dû à M® Huet de Paisy. Par contre, il effectua également d'un seul coup, à la même date, le paiement du capital de cette même somme, dont, aux termes de son traité, il aurait pu retarder le paiement un peu plus d'une année encore.

Sa première entrée dans la politique, pour laquelle il dut avoir toujours un penchant correspondant à sa rare capacité dans cet ordre, est demeurée jusqu'à ce jour assez obscure. Selon un témoignage dont ses panégyristes relèvent beaucoup, sur d'autres points, la valeur (1), il aurait été en relations en 1787 et 1788 avec le cardinal de Brienne et avec M. de Barenlin. Celui-ci lui aurait même proposé la fonction de secrétaire de la Chancellerie. Danton aurait alors donné aux ministres des conseils dignes de sa clairci) Celui de Rousselin de Saint-Albin.

voyance et dont l'inspiration était nettement monar« chique en même temps que réformatrice (1). Quoi qu'il en soit, lors des élections de 1789, et dans les mois qui suivirent, Danton réussit à s'acquérir une grande influence dans l'assemblée primaire de son district, qui était celui dit des Cordeliers (2). A partir du 14 juillet, il exerça celte influence, du moins quant à ses paroles et à ses actes extérieurs, dans le sens révolutionnaire le plus avancé. Il ne prit aucune part personnelle au siège de la Bastille, mais dans la nuit du 15 au 16, vers trois heures du matin, il se présenta lout-à-coup avec une patrouille, comme capitaine de la nouvelle milice, et voulut pénétrer dans la forteresse récemment conquise. Elle avait pour commandant un électeur nommé Seules, choisi pour ce poste par le marquis de la Salle, chef provisoire de la milice parisienne. Soulès crut devoir s'opposera l'entrée de Danton. Celui-ci alors le fit empoigner par ses hommes, et conduire à

(1) u Si ces idées, élaienl acceptées^ lil-on daas la notice de Rousselin de Sàint-Albin, le Roi. étant à leur tête, se trouverait conquérir dans l'intérêt de tous une puissance supérieure à tous les intérêts particuliers. Il pourrait réaliser les demandes (le la raison et donner, par un progrès réel, toute satisfaction aux lumières du siècle et à la philosophie, interprète des vrais besoins de Thumanité. En résumé, le plan conçu par Danton tendait à faire accomplir par le Roi une réforme progressive qui, laissant en place les pouvoirs établis, les rendît à leur insu ou malsré eux, les instruments de celte équité pratique qui aurait fortifié à la fois tous les orsranes du mécanisme social. »

(2) Ce nom vint de ce que l'assemblée de ce district tenait ses séances dans le réfectoire d'un couvent de Cordeliers, situé rue de l'École-de-Médecine. Quand Paris fut divisé plus tard en quarante-huit sections, ce district fut eu^lobé dans la sec* lion dite du Théâtre français. Le Théâtre français ë\ti\\ Qfurs 9iWé &ttr repiplQçeipçnt dé l'Odéoa ac^qe|,

i38 LA CHI:TI DE L A^iCIERNE fRANCE

THÔteNde- Ville dans ua fiacre escorté par vingt ou trente miliciens, et sons la surveillance spéciale de deux gardes-françaises» qui avaient la baïonnette au bout du fusil. Le fiacre marchait au pas et Danton excitait par ses propos la foule ameutée, qui faillit mettre le pauvre Soulès à la lanterne. Il ûllul que la Fayette intervint en personne pour le sauver. La conduite du terrible capitaine ayant été dénoncée à l'opinion publique, un nommé Feydel prit la défense de Danton. Soulès, avoue-t-il, fut sur le point d'être < pendu par provision en traversant la Grève, mais c'est une bagatelle qui ne mérite pas l'attention du public, et il a de quoi se consoler en réfléchissant qu'il n'est pas le seul à qui ce petit malheur soit arrivé (1). »

Aussitôt après cette escapade révolutionnaire, dans la journée du 17, Danton, qui n'était pas dépourvu de prudence, avait entrepris, en compagnie d'un de ses beaux-frères, un voyage en Angleterre assez opportun. A son retour, ne jugeant pas bien dangereuse la tentative de réaction des bourgeois amis de l'ordre, il s'attacha, comme président du district des Gordeliers, où son autorité devint bientôt toute puissante, à jeter de l'huile sur le feu pour entretenir l'anarchie et à préparer de nouveaux mouvements insurrectionnels. Quelles étaient alors exactement ses intentions ? Il n'est pas aisé de

(i) Cette curieuse anecdote a été mise en lumière par M. Victor Foumel : Les Hommes du ik juillet. Appeadice. p. 343. Elle a été aussi mentionnée par M. Robiquet, loe. cit.

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le savoir. Mais on ne pent guère douter que par l'intermédiaire des sociétés secrètes il ne fut entré en relation avec les principaux chefs de partis et de complots révolutionnaires soit dans l'Assemblée, soit au dehors, avec Mirabeau, avec Lameth, avecDuport, avec Choderlos de Laclos. Il y a de bonnes raisons de croire que tout en s'associant simultanément à diverses trames, Danton était surtout à ce moment bien disposé pour la conspiration qui s'agitait autour du duc d'Orléans, et qu'il ne fut pas insensible à la pluie d'or qui tombait de ce milieu. La Fayette a raconté à cet égard une anecdote assez caractéristique. « Une fois, dit-il, en passant à cheval près du district des Cordeliers, la Fayette fut invité à s'y rendre. L'assemblée était nombreuse ; une partie de la salle pleine de gardes-françaises. Après les applaudissements ordinaires, le fameux Danton, président et oraleur du jour, . informa la Fayette que, pour récompenser le patriotisme des braves gardes-françaises, le district avait arrêté de demander qu'on rétablit les régiments dans leur ancien état, et qu'on en donnât le commandement au premier prince du sang, le duc d'Orléans. < On ne doutait pas, disait-il, de l'assentiment du commandant général à un projet si patriotique. ^ Le tout accompagné des compliments du président et des acclamations de l'assemblée. La Fayette se trouvait pris au piège. Son exorde fut très précautionné ; mais il parvint graduellementà dégoûter du projet les citoyens et les gardes-françaises elles-mêmes. Le.

complot, qui ayait ailleurs ses racines, fut complètement déjoué. » — D'une façon générale, il est permis de penser, en dépit des panégyristes de parti-pris, que le but poursuivi par Danton était avant tout un but personnel. Gomme Mirabeau, avec lequel son caractère et son talent offrent de grands traits de ressemblance, il voulait n'importe comment et avec n'importe qui arriver au pouvoir et aux jouissances du pouvoir (1).

La force armée dont disposaient à Paris les autorités nouvelles pour essayer de maintenir le peu qui subsistait encore d'ordre et de gouvernement dans la capitale, et pour appuyer leurs efforts conire l'anarchie, consistait à peu près uniquement dans la milice citoyenne ou garde nationale, organisée à l'occasion des événements de juillet. Mais on se ferait une idée très inexacte de celte force si Ton y considérait seulement Télément bourgeois, qui y rendait des services quasi-volonlaires et passablement irréguliers. L'ancien régiment des gardes-françaises, constitué d'abord, après sa rébellion, en pouvoir révolutionnaire et traitant d'égal à égal avec les autres pouvoirs (2), avait été bientôt versé dans

(i) Cf. Danton. Documents authenliques pour $ervir d Vhisloire de la Récolution française, par Alfred Bougeart. — Danton. Mémoire sur sa vie prioée, par, le docteur' Robinet. — Les Avocats aux conseils du Hoi, par Emile bos.

(2) M. Victor Fournel, dans l'ouvrage plusieurs fois cité, a consacré tout un chapitre au « triomphe des sardes-françuises ». Les quatre compagnies détach'^es k Versailles près de la personne du Roi, et qui n'avaient pas pris part aux événements de Paris, abanJonuèrent leur poste dans la nuit du 30 au 31 juillet pour venir partager le trip.niphe de leurs caraara'les. J^e réJÎ-

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la nouvelle milice, dont il forma, sous le nom de compagnies du centre, moyennant une solde de vingt sous par jour, Télément fixe et permanent(i). Or en passant du service privilégiéduRoi au

ment fut ofûcielletDeat supprimé par une orlonnance royale en date du 31 août. Les officiers furent placés à la suite de l'armée, en conservant leur traitement d'activité et tous leurs droits à Tayancement. Les sous-offijiers et soldats auraient youla continuer de former un corps à part qui, sous le nom de Gardes de la nation, eût retenu les honneurs de premier régiment de France. Ce vœu ne fut pas exaucé. Mais le comité central nommé par eux pour défendre leurs intérêts sut d'ailleurs très bien les faire valoir. « Coup sur coup, dit M. Fournel, les sardes-françaises demandèrent le parta^re des sommes restant à la masse du répiment, la vente à leur profit de leurs uniformes, à la seule condition «le les d étalonner auparavant, la nomination de leurs sergents aux places de lieutenants et sous-lieutenants de la garde nationale, ce qui entraînait les places de sous-officierb pour les simples soldats ; la permission de contracter un enf^agement indéterminé, avec facuUé de se retirer en prévenant six mois d'avance, et ils obtinrent la plupart de leurs demandes. Le 14 août, l'Assemblée communale ordonna la distribution d'une somme de cent cinquante mille livre» à Ions le§ gardes-françaises qui composaient le régiment au il juillet, ce qui faisait environ cinquante livres par homme. Mais voici le comble : le 27, elle conclut avec eux un marché pour l'achat des meubles et immeubles du régiment. Les premiers furent évalués cent trente mille livres, les seconds neuf cent mille, et la somme totale fut répartie entre eux, comme si leur hôpital et leurs casernes eussent été la propriété du soldat t » — En outre la Conamune leur distribua une médaille commémorative et honorifique, qui se portait à la boutonoière de Thabit et dont la forme fut ainsi réglée par une délibération du l"" septembre : d'un côté, un faisceau de chaînes brisées; pour légende : La liberté conquisef et à l'exergue : Vt juillet 1789 ; de l'autre, une épée surmontée d'une couronne de chêne et de lauriers, avec cette inscription choisie par la Fayette dans la Pharsalc de Lucain :

Jgnorantne datas ne quisquam serciat enses f

(I) < Paris fut partagé en six divisions de dix districts chacune ; un commandant fut créé pour chaque division, et l'on établit dans chaque district un bataillon composé de cinq compagnies de cent hommes chacune, dont une soldée et casernée, fut placée au milieu des quatre bourgeoises, sous le nom de compagnie du centre. On laissa aux districts l'élection de leurs (il^flfs wUil^ires ; celle dQ$i sjx cop^q^^ndanls fvit attribuée k ua«

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service de la Ville de Paris , les gardes-françaises avaient conservé lears anciennes prétentions de corps d'élite en y joignant des traditions nouvelles de patriotisme indiscipliné et des opinions politiques aussi accentuées en apparence que confuses en réalité. Ils étaient devenus comme les prétoriens de la Révolu- Mon. Il suit de là que, d'une part, quand ils étaient bien disposés, ils contribuaient i réprimer le désordre des rues en vrais militaires et bien mieux que les compagnies bourgeoises non soldées; mais que, d'autre part, ils offraient aux chefs de partis et de complots un admirable instrument tout prêt pour des révolutions nouvelles. Quant aux compagnies bourgeoises, elles avaient Tesprit et l'attitude qui, chez nous du moins, leur est propre et naturelle. Tout le monde voulait y commander et personne ne se croyait tenu d'y obéir. Leur objet, leur ferme intention était de soutenir l'ordre, et leur conduite, dans son ensemble, aboutissait, sinon à le

assemblée de division formée des représentants des districts. Pour donner plus d'importance à ces places, il (ut décidé qu'il n'y auroit pas de commandant en second, et que les chefs de division en rempliroient alternativement les fonction», en cas d'absence ou de maladie. Le droit d'élire le comman lant général fut déclaré appartenir aux districts, et cette élection assujettie aux mêmes formalités que celle du maire. On laissa au com^ mandant général la présentation des ofticiers de Tétat-major, et on le vit avec plaisir élever à la place de major-général M. de Gouvion, son brave compagnon d'armes, qui avoit combattu avec gloire en Amérique pour la défense de la liberté, et à celle d'aide-major général M. de la Jarre^ qui s'étoit distingué en Hollande pour la cause patriotique. La création de plusieurs compaanies de chasseurs et d'un corps nombreux de cavalerie porta à plus de quarante mille hommes cette armée patriotique. » — Histoire de la Révolution de i789, etCi, par Deux amis de la liberté, t. Ul, 4790, pp, 2^-^.

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détruire, da moins à rabandonner. Il est clair que Ton ne pouvait pas non plus compter bien sérieuse* ment sur quelques corps spéciaux, recrutés Dieu sait comment, comme par exemple le bataillon qui s'était formé sous le commandement de Hulin et qui avait pris le nom de Volontaires de la Bastille. L'instrument le plus ferme et le plus efiScace de la lutte contre l'anarchie fut encore, à Paris comme en province, la juridiction prévôtale de l'ancien régime, qui continua de fonctionner au Châtelel. Certains jugements témoignent que son action ne fut pas vaine et que, bien appuyée, elle eût pu remettre beaucoup d'agités et même d'agitateurs à la raison (1). Mais sa sévérité fut bienlôt énervée par la

(1) « Juizement prèvôlal, rendu en lu chambre criminelle du Gbfltelet de Paris, qui condamne Marguerite Tuuberelle, femme de Jean-Baptiste Bournonville, & être attachée au carcan dang la place de Grève, depuis midi jusqu'à deux heures, avec écriteau devant et derrière portant ces mots : c Femme violente et séditieuse », et, audit lieu, flétrie d'un fer chaud en forme d'une fleur de lis, sur l'épaule droite, et de suite conduite à l'hôpital^ pour y être renfermée pendant trois ans. > (20 août). — « Ju'jement prévôtal... qui condamne Pierre Michelin à être attaché au carcan dans la place de Grève, depuis midi jusqu'à deux heures, avec écriteai) devant et derrière portant ces mots : u Perturbateur du repos public >, et de suite conduit au château de Bicêtre, pour y être renfermé pendaut six moi«. » (Môme jour). — «Jugement prévôtal... qui coniamne Cbarles-Gédéon de Lépine, marchand de chevaux, à être attaché au carcan dans la place de Grève, et y demeurer depuis midi jusqu'à deux heures, ayant écriteau devant et derrière portant ces mots : « Donneur de faux avis. » (29 août). — « Jugement prévôtal... qui copdamne Eufsène-Eléonore Gervais, cuisinier, à être attaché au carcan dans la place du Palais-Royal, et y demeurer depuis midi jusqu'à deux heures, ayant écriteau devant et derrière portant ces mots : « Perturbateur du repos public » ; de suite flétri des lettros G. A. L. sur l'épaule droite, et aux caières pour neuf ans. » (10 septembre). •— Catalogue de l'histoire de France (Bibliothèque nationale) t. II, pp. 547, 549, 552. (Lb 39 n" mS, 2«29, 2269, 2337.)

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sensiblerie de la Fayette et les scrupalçs en fait de procédure criminelle dont il fit part à l'Assemblée nationale et qa'il imposa an garde des sceaux. Bailly> ce semble, était, en tant que magistrat, moins accessible à ces considérations ultra-philanthropiques et il parait avoir déployé une certaine vigueur an « tribunal de police » reconstitué sous sa présidence. Les « deux amis de la liberté y^ qui entreprirent un peu plus tard de raconter l'histoire des événements dont ils avaient été et continuaient d'être spectateurs, et qui n'étaient pas des révolutionnaires exaltés, se montrent tout scandalisés d'avoir vu ce tribunal « poursuivre sévèrement des écrivains patriotes. » Ils signalent la fâcheuse tendance de certains amis de l'ordre à resserrer les brides qui flottaient si mollement sur tous les cols. « Ceux en qui la Révolution n'avait pu déraciner les préjugés de l'ancien régime voulaient faire du maire une espèce de lieutenant de police, et de la municipalité un bureau de ville... Quoique la nation entière demandât la liberté de la presse, et que l'Assemblée nationale l'^ût décrétée, le Comité de police crut qu'on ne pouvait imprimer ni graver sans son autorisation, et nomma des commissaires pour remplacer les censeurs royaux (1) » . Il faut pourtant reconnaître que la Fayette aussi eut ses heures d'énergie. C'est à lui du moins qu'il convient, ce semble, d'attribuer quelques interventions armées (Je la garde

W QuYfi^ge ci^è, pp, 16, 19, 8Q,

nationale, dont les patrouilles, quand elles le voulurent, eurent raison beaucoup plus vite et beaucoup plus facilemeot qu'on ne l'aurait cru des cafés et des clubs en plein air du Palais-Royal. Mais ces divers actes de vigueur répressive ou préventive des autorités parisiennes étaient intermittents, incomplets, sans plan arrêté, sans direction, sans concert. Les éléments de désordre l'emportaient de beaucoup sur les éléments de conservation ou de résistance. Celte supériorité était trop manifeste pour que les chefs des factions ne s'occupassent pas de l'exploiter, de la tourner habilement dans le sens de leurs desseins.

Les trames ourdies par ces chefs étaient multiples et compliquées, et comme naturellement beaucoup d'indications manquent sur elles à l'historien, il n'est pas aisé de s'en faire une idée parfaitement exacte et nette. Notre opinion^ quant à nous, est que, parmi de nombreux désirs et complots partiels, deux grandes conjurations essayaient alors d'encadrer, pour ainsi dire, et de diriger les forces anarchiques à leur proGl. L^objet final était différent, mais les deux conjurations s'accordaient et se mêlaient fréquemment dans leur action destructive. L'une était menée par la faction qu'on pourrait appeler démocratique, celle qui avait pour chefs et pour organes les membres influents du club breton, celle dont Duport était l'organisateur principal et Qarnave le principal orateur. Celte faction n'était pqint repu* Micaine, Il n'y avait encore en Fraqce \ p§t^@ (J[9tQ

à peu près aucun républicain sérieux. Elle voulait fermement le maintien de la Royauté, celui de la dynastie et même celui de Louis XVI personnellement. Son objet était de réduire ce prince en une sorte d'esclavage honorifique, de lui enlever toute autorité et toute puissance effectives» et de faire alors de ce monarque, devenu son prisonnier, l'instrument passif de la Révolution, organisée sous la forme d'une démocratie censitaire et bourgeoise. G^était au fond ridée même de la Fayette, bien qu'il ne conspirât plus.

L'autre faction était moins républicaine encore et peut-être même moins démocratique. C'était celle qui s'était formée autour du duc d'Orléans et qui conspirait sous le toit et avec l'or de ce prince, qui la laissait faire, en se réservant de la désavouer et en ne désirant même pas bien fermement son succès. Elle visait prochainement à une régence, éventuellement à un changement dans la dynastie par la substitution de la branche cadette à la branche ainée des Bourbons. Son plan immédiat, dont l'auteur principal et le principal metteur en œuvre était Choderlos de Laclos, consistait à contraindre Louis XYI et sa famille, par une intimidation bien préparée et bien conduite, soit à la fuite, soit à une abdication expresse ou tacite. De là devait résulter la remise du pouvoir, comme lieutenant général du royaume ou comme régent, aux mains du duc d'Orléans, seul prince supposé capable, à cause de sa popularité, de maintenir à la fois les conquêtes de la Révolu-

tion et les prérogatives de la Couronne, et de sceller une nouvelle alliance entre la nation et la Royauté. Autant le duc était hésitant et faible, autant Laclos et ses séides étaient décidés à ne reculer devant aucun moyen pour parvenir à leur but. Us avaient soif de régner sous le nom du prince, dont ils exploitaient odieusement les passions et les ran* cunes.

Les plans de Tune et de l'antre faction comportaient le projet d'une invasion de Versailles par une émeute parisienne. Le but de celte invasion, dans la pensée des chefs de la faction démocratique, devait être de contraindre le Roi et l'Assemblée à venir s^établir définitivement à Paris. L'idée de ce transfert était d'autant meilleure à exploiter pour les desseins de ces chefs qu'elle élait née comme spontanément dans la population de la capitale et y correspondait à des sentiments très divers. Elle n'était pas conçue à tous les esprits dans des vues ou des espérances révolutionnaires. La majorité de la bourgeoisie et même du peuple proprement dit la caressait au contraire avec une naïveté sincère d'enthousiasme royaliste [et d'affection pour Louis XVL Elle était persuadée que la seule présence de ce bon prince au milieu d'elle suffirait à mettre en fuite l'anarchie et la disette, à ramener la prospérité et l'abondance, à faire fleurir dans Paris et, par conséquent, selon elle, dans toute la France, tous les bienfaits de l'ordre et de la liberté. Elle ne songeait d'ailleurs nullement à exercer une contrainte sur la

volonté de son roi bîen-aimé. Biea loin de là, elle aimait à se persuader qae dévoué, comme elle le savait, au bonheur de son peuple, il partageait tous ses sentiments, et qu^il ne demandait pas mieux que d'abandonner Versailles, que même sans doute il désirait venir habiter les Tuileries, comme un père au milieu de ses enfants préférés. Seulement la majorité de la population se portait volontiers à croire qu'il était trompé, opprimé par la cour et le parti aristocratique, qui l'empêchaient de suivre l'élan de son cœur, qui violentaient sa conscience et même qui sait? peut-être sa personne. Quand cette idée s'emparait de son imagination, elle se sentait prise d'une véritable colère et avait grande envie de courir aux armes, non pour aller contraindre, mais pour aller délivrer son monarque, et châtier ceux qui le tenaient ainsi en chartre privée. Par malheur l'impopularité, soigneusement entretenue, de la Reine la faisait aisément considérer par l'imagination bourgeoise et populaire, comme une sorte de mauvais génie, chef des geôliers aristocratiques du Roi. Toutefois cette conception haineuse n'était pas absolue et irrémédiable. On se représentait encore aussi par instants Marie-Antoinette comme l'aimable et gracieuse compagne de Louis XVI et comme la mère du dauphin, et, si certains chefs de factions méditaient entre la Reine et le Roi une séparation qu'ils auraient volontiers poussée jusqu'à une sorte de divorce, les Parisiens, dans leur ensemble, désiraient plutôt sa présence au^ Tuileries, à côté da

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Roi, comme ud gage de plus d'aboodance et de bonheur.

Aussi FuD des moyens les plus efficaces des agitateurs pour exciter la population contre la cour et la préparer à une révolution nouvelle, c'était d'entretenir la rumeur presque constante que les aristocrates se disposaient à entraîner, au besoin à enlever le Roi de Versailles pour le conduire à Metz et y commencer, à Tabri de son nom, une réaction violente. Ce bruit qui défrayait, avec des exagérations ridicules, les déclamations du Palais-Royal, les articles des journaux, les conversations des rues, des boutiques et des ateliers, n'était pas dépourvu de tout fondement dans la réalité des choses. L'idée, un moment examinée après la prise de la Bastille, d'une retraite de la famille royale à Metz, où Louis XVI, délivré de Toppression révolutionnaire, appellerait les États généraux et essayerait de reprendre la politique, plus ou moins modifiée, du i3 juin, cette idée avait continué d'être caressée par les plus ardents royalistes et comptait de chauds partisans dans l'entourage même du prince. Il parait probable qu'elle fut dès lors dévelopée en un projet présenté par le baron de Breteuil, qui était demeuré en communication avec le Roi et qui avait surtout conservé l'entière confiance de la Reine. M. de Breteuil comptait beaucoup pour le succès sur la fidélité inébranlable et sur les qualités d'énergie et d'habileté militaires du marquis de Bouille, qui avait succédé au maréchal de Broglie daqs le com^

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mandement des troupes cantonnées à Metz et dans les Trois-Ëvôchés. Mais ce plan vint se heurter à la répugnance invincible et au refus catégorique de Louis XYI, très porté à ce moment, non sans quelque raison, à considérer une retraite de ce genre comme pouvant équivaloir à une abdication de sa part, et sans doute fortement entretenu par Monsieur dans la crainte de laisser ainsi le champ trop libre au duc d'Orléans (1).

La discussion sur la sanction royale, habilement exploitée par les meneurs, offrit Toccasion d'agiter avec plus de véhémence encore Topinion et les passions parisiennes et de commencer la mise en branle des forces de l'anarchie vers le but poursuivi par les chefs des factions. Le veto fut présenté à rimagination populaire comme un monstre exécrable tout prêt à dévorer, pour le compte des aristocrates^ la liberté, les espérances et les subsistances même de la nation. La multitude et nombre de petits bourgeois s'exaspérèrent contre cette chimère, d'autant plus horrible qu'ils se la représentaient, comme nous l'avons dit, sous des traits plus vagues. Les clubs du Palais-Royal jugèrent le moment venu d'essayerlamarchesur Versailles. Un colosse extravagant et probablement alcoolique, gentilhomme tombé dans la boue et devenu démagogue, nommé le marquis de Saint-Huruge, fut désigné dans les conciliabules secrets comme le chef ostensible de l'entre*

(1) Cf. Victor Fournel, L'Evénement de VarenneSy chap. i. — Droz, t. II, pp. 471-472.— Maxime de la Rocheterie. t. Il, p. 4i.

prise. Le dimanche 30 août, les motionnaires da jardin, Camille Desmoalins en tête, se mirent en campagne. Bien que Mirabeau se préparât alors, comme ils ne l'ignoraient pas, à soutenir devant l'Assemblée nationale la sanction royale illimitée, ils annoncèrent audacieusement à la foule qu'il venait d'être l'objet d'une tentative d'assassinat, de payer de son sang son opposition aux partisans du veto. Ils firent circuler un prétendu billet de lui dans lequel on lui faisait dire que la patrie était en danger. Us proposèrent de lui donner une garde de deux cents hommes et de punir les mandataires infidèles qui avaient vendu la liberté publique aux aristocrates et aux tyrans. « Il faut agir sur-le« champ, s'écriërent-ils, ou dans trois jours la France est esclave et l'Europe suivra son sort. » Un arrêté fut rédigé au café de Foy, portant en substance qu'il serait envoyé à Theure même une députation à Versailles, à l'effet de déclarer « que l'on n'ignore pas quelles sont les menées de l'aristocratie pour faire passer le veto absolu, que l'on connaît tous les complices de cet odieux complot, que s'ils ne renoncent dès cet instant à leur ligue criminelle, quinze mille hommes sont prêts à marcher, que la nation sera suppliée de briser ces représentants infidèles et de les remplacer par de bons citoyens ; qu'enfin le Roi et M. le Dauphin seront également suppliés de se rendre au Louvre pour y demeurer en sûreté au milieu des fidèles Parisiens. » — Saint- Huruge partit du Palais-Royal à dix heures du soir,

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à la tète de quinze cents hommes, avaat-garde de riQYasLon projetée, pour porter cette adresse à Versailles. Mais cette première tentative écboaa. La Fayette, Bailly et la municipalité, prévenus à temps, avaient pris de bonnes mesures. Les postes avaient été renforcés; les rues que devait traverser l'émeute étaient barrées par des grenadiers et du canon; on avait envoyé de la cavalerie fermer les routes jusque hors Paris. La troupe de Saint-Huruge fut repoussée et dispersée et son chef dut revenir au café de Foy conter sa défaite. Le Palais-Royal entra alors avec rHôtel-de-Ville en pourparlers menaçants. Mais l'Hôtel-de-VilIe, cette fois, tint bon et même, le t' septembre, prit l'offensive. L'Assemblée communale donna Tordre formel au commandant général « de déployer toutes les forces de la commune contre les perturbateurs du repos public; de les arrêter et constituer dans les prisons, pour leur procès être instruit selon la nature des délits. » Cet ordre fut exécuté. Saint-Huruge et quelques autres furent appréhendés au corps et le café de Foy fermé. On remarqua l'empressement des auditeurs de ce club à briser les carreaux pour se sauver par les fenêtres lorsque la patrouille y pénétra.

La victoire remportée le 30 août par la bourgeoisie amie de l'ordre fut due à la fermeté exceptionnelle déployée ce jour-là par la garde nationale et notamment à l'attitude résolue et disciplinée des grenadiers, c'est-à-dire des gardes-françaises. Les chefs des factions essayèrent alors de transformer

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cet obstacle en moyeu de succès et inspirèrent à ces gardes la pensée d'accomplir eux-mêmes l'inyasion à laquelle ils venaient de s'opposer. Profitant du regret de leurs anciens privilèges, qu'ils auraient voulu joindre aux avantages nouveaux qu'ils avaient tirés de la Révolution, on propagea parmi eux l'idée d'aller reprendre, de gré ou de force, leur ancien poste auprès du Roi, et de veiller ainsi de près sur les menées de l'aristocratie, en empêchant tt)ut départ de la famille royale et, au besoin, en la ramenant avec eux à Paris. Un rendez-vous leur fut donné, pour le jeudi 17 septembre à trois heures, sur la place Louis XV. Mais la Fayette avait été prévenu à temps. Il prit les devants et son ascendant l'emporta, cette fois encore, sur le complot des meneurs. Les gardes-françaises renoncèrent à leur dessein. La Fayette écrivit sur-le-champ à M. de Saint-Priest, ministre de la maison du Roi, ayant le département de Paris, le billet suivant :

< Paris, ce jeudi.

c Le duc de la Rochefoucauld vous aura dit l'idée qu'on avait mise dans la tête des grenadiers, d'aller cette nuit à Versailles; je vous' ai 'mandé de n'être pas inquiet, parce que je comptais sur leur confiance en moi pour détruire ce projet; et je leur dois la justice de dire qu'ils avaient compté me demander la permission, et que plusieurs croyaient faire une démarche très simple et qui serait ordonnée par moi : cette velléité est entièrement détruite par

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les quatre mots que je leur ai dits, et il ne m'en est resté que Tidée des ressources inépuisables des cabaleurs. Vous ne devez regarder cette circonstance que comme une nouvelle indication de mauvais desseins, mais non en aucune manière comme un danger réel. Envoyez ma lettre à M. de Montmorin. — On avait fait courir la lettre dans toutes les compagnies de grenadiers et le rendez-vous était pour trois heures à la place Louis XV (1). »

L'optimisme de la Fayette ne fut point partagé par M. de Saint*Priest. EGfrayé de la marche rapide des événements, des progrès de Fanarchie, de la déchéance, chaque jour plus manifeste, de l'autorite royale, ce ministre regrettait l'attitude passive adoptée par Necker et, sans renier ses idées constitutionnelles, était décidé à soutenir, à proposer au besoin une politique pins vigoureuse. Après la retraite de l'armée du maréchal de Broglie, Versailles, demeuré le siège du gouvernement, n'avait eu d'abord pour défendre les pouvoirs publics contre une invasion possible que sa garde nationale, organisée, mais sans compagnies soldées, à l'instar de celle de Paris. Or une grande partie des nouveaux miliciens» ceux surtout du quartier Notre-Dame, étaient justement suspects de tendances révolntion-

(1) Nous empruntons le texte de cette lettre qui, selon nous, sufftrait presque, à elle seule, pour établir le caractère prémédité et préparé de la révolution d'octobre, à la brochure iotitulée : Pièces justificatives du rapport de la procédure du Ckdtelet sur l'affaire des ^ et Q octobre, fait d V Assemblée nationale par M. Charles Chabroud.,, Imprimées par ordre de l* Assemblée naltanal0. Paris, Baudouin^ 1790; p. 66.

Les 5 et 6 otToenfe - 4o8

naires. L'élat-major et le corps d'ofBciers, dans leur ensemble, étaient meillears. On y comptait des gentilhommes, des fonctionnaires, d'anciens officiers de l'armée ou de la marine et même plusieurs anciens gardes-du-corps. Le commandement général avait été donné au vice-amiral comte d'Estaing, célèbre depuis la guerre d'Amérique, d*une capacité très inférieure à sa bravoure, d'opinions nettement cons* trtutionnelles, mais d'une fidélité entièrement sure au Roi et à la famille royale. Le commandant en second, M. de Gouvernet, et le major général, Louis- Alexandre Berthier, auquel était réservée une haute fortune militaire, avaient des sentiments semblables. Mais le lieutenant-colonel de la division du quartier Notre-Dame, un négociant nommé Lecointre, sympathisait plutôt avec les passions parisiennes qu'avec Tordre à rétablir ou même à défendre, et peutêtre était-il dès lors plus ou moins affilié aux complots préparés par les chefs de factions.

Dès le mois d'août, eu égard aux menaces du Palais-Boyal, la nouvelle municipalité de Versailles avait dû reconnaître que, si la sûreté personnelle du Roi et de sa famille trouvait une certaine garantie dans la fidélité des Suisses et des gardes-du-corps» qui avaient conservé le service intérieur et les principaux postes extérieurs du château^ le gouvernement et l'Assemblée n'étaient pas suffisamment à l'abri d'une invasion parisienne^ Or, autant Paris désirait ramener la Royauté dans ses murs et la tenir désormais aux Tuileries, sous sa main ; autant Versailles,

ioTi L\ CHUTE DE L'ANCIENNE FRANCE

malgré l'esprit assez mauvais de sa population, entendait conserver dans le palais de Louis XIY, le monarque et sa cour, dont cette pojiulation vivait. Seulement tandis que celle-ci, par une contradiction assez naturelle aux hommes, était parfaitement capable de trahir ses propres désirs et ses propres intérêts, et> en revanche, à peu près certainement incapable de les défendre, les hommes plus réfléchis, plus posés, qui étaient investis de Fautorité municipale, avaient consenti sans peine à l'appel de deux cents chasseurs des Trois-Évéchés et de deux cents dragons de Lorraine pour aider et consolider la saine partie de la milice versaillaise.

A la suite de la communication de la Fayette, et en présence de la tentative des gardes-françaises, M. de Saint-Priest Jugea, avec raison, cette force tout à fait insuflîsante. Après avoir consulté le Roi, Necker et ses autres collègues, il fit aussitôt appel à la fidélité et au dévouement du comte d'Estaing, qui se rallia volontiers à ses vues. A son tour M. d'Estaing, ayant communiqués le 18 septembre, à rétat-major et aux capitaines de la garde nationale de Versailles, réunis en comité, la lettre de la Fayette, les craintes de M. de Saint-Priest et les siennes propres, obtint d'eux qu'une démarche fût faite auprès de la municipalité. Celle-ci consentit sans peine à ce qu'on lui demandait. Elle prit, le jour même, un arrêté déclarant « qu'il était indispensable pour la sûreté de la ville, pour celle de l'Assemblée nationale et pour celle du Roi, d'avoir

LKS 5 ET 6 OCTOBRE 487

le plus protnptemeDt possible un secours de mMlé hommes de troupes réglées qui seront aux ordres du commandant général de la garde nationale de Versailles. » — D'accord avec M. d'Estaing, le gouvernement fit choix du régiment de Flandre, dont on vantait l'esprit de discipline et d'obéissance, et qui avait pour colonel un membre de l'Assemblée nationale, siégeant à gauche, le marquis de Lusignan. Cette circonstance parut de nature à calmer les soupçons si prompts à s'émouvoir dans les esprits de ceux des députés qui ne rêvaient ounefaisaientsemblant de rêver que tentatives de réaction de la part de la cour et conjurations aristocratiques.

La délibération prise parla municipalité de Ver* sailles futcommuniquée à l'Assemblée nationale dans sa séance du 21 septembre. Sans blâmer l'appel de troupes réglées, Mirabeau se plaignit que le gouvernement n'eût pas, au préalable, consulté l'Assemblée en lui faisant connaître les motifs qui pouvaient justifier cette mesure. Il demanda communication des pièces. Après un court débat, l'Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à délibérer.

Il est permis de penser qu'un très grand nombre des députés présents à Versailles, et même plusieurs de ceux qui siégeaient à gauche, redoutaient l'invasion parisienne et désiraient en être préservés par de fortes et sages mesures, sans avoir le courage de les prendre ou de les provoquer. La fraction modérée du parti constitutionnel allait plus loin. Se sentant tout a fait débordée par l'anarchie croissante et par lafai-

blesse de TAssemblée, se voyant directement attaquée dans la personne de ses chefs, qui étaient en butte aux dénonciations et aux menaces quotidiennes des clubs, elle ne s'aveuglait point sur Tefflcacité plus que douteuse de la résolution prise par le ministère d'accord avec l'état-major de la milice versaillaise. Elle jugeait indispensable de transporter momentanément le siège des pouvoirs publics à une plus grande distance du foyer révolutionnaire qui bouillonnait à Paris. Un plan avait été arrêté dans ce sens par un comité de quinze membres, dont les principaux étaient Mounier, Malouet, Lally-ToUendal, Bergasse, Mgr de la Luzerne, évêque do Langres, et le comte de Yirieu. Le comité se croyait assuré d'obtenir un vote formel de la majorité des députés, pour le transfert de l'Assemblée à Soissons ou à Gompiègne, dans le cas où la proposition en serait présentée au nom du Roi par le ministère. Une démarche fut faite en ce sens, le 29 septembre, auprès de Necker et de Monlmorin, qui en référèrent au Conseil. Le projet fut adopté par la majorité des ministres, mais il fut formellement rejeté par le Roi.

A cette date le secours qu'on avait espéré trouver dans le régiment de Flandre était déjà singuliè rement compromis. Un esprit d'opposition, auquel les menées de Lecointre ne furent pas sans doute étrangères^ s'était déclaré dès le 21 dans la garde nationale de Versailles contre la mesure décidée par rétat-major et par la municipalités Le régiment fit

LES 5 ET 6 OCTOBKE 459

pourtant, le 23, son entrée dans la ville et, arriva sur la place d'Armes, prêta solennellement le serment institué par le décret du 10 août. Mais les chefs des factions n'avaient point perdu de temps. A ses campements précédents, le régiment avait déjà reçu la visite de leurs émissaires et une corruption semblable à celle qui avait dissous au mois de juillet Tarmée du maréchal de Broglie, était en bonne voie. Elle fut activement continuée à Versailles et à Paris, où les soldats, qu'on n'osa empêcher de s'y rendre en promenades individuelles^ furent comblés de caresses et d'argent, excités à la débauche et à la désobéissance. Les gardes-françaises s'employèrent avec zèle à cette propagande. En face de ce travail de désorganisation, une action en sens contraire fut tentée pour tâcher de raffermir les forces de la résistance et de réveiller à Versailles, dans la milice et dans l'armée, le vieux sentiment de fldélité royaliste. Le mardi 29, la Reine se fit présenter les lieutenantscolonels de la garde nationale et leur annonça le don qu'elle faisait d'un drapeau à chaque division. Le mercredi 30, ces deux drapeaux furent solennellement bénits dans l'église Notre-Dame par l'archevêque de Paris, en présence du gouverneur de Versailles, de la municipalité, d'un grand nombre de membres de l'Assemblée et de notables de la ville, et des oflîciers des troupes et de la milice. Un banquet suivit la cérémonie. Les ministres y assistèrent. La plus grande cordialité y régna entre les convives. On y porta des toasts au Roi et à la nation, « objets insé-

parables, » à la Reine, au dauphin et à toute la famille royale.

Le succès de celte fôte encouragea quelques royalistes trop zélés à accentuer davantage le caractère d'un autre banquet qui eut lieu le lendemain 1<^^ octobre. Selon un usage traditionnel dans l'armée, il était offert, à titre de bienvenue, par les gardes-ducorps aux ofiQciers du régiment de Flandre. On y invita ceux des autres corps présents à Versailles, rétat- major et une vingtaine d'officiers de la garde nationale, ceux dont les sentiments étaient les plus sûrs ou les moins suspects. Lecointre n'y fut point convié. Avec la permission du Roi, le banquet fut préparé dans la salle de l'Opéra, située dans Taile gauche du château. La table, en forme de fer à cheval, était placée sur la scène. Dans l'orchestre étaient les trompettes des gardes et la musique du régiment de Flandre. Un certain nombre de grenadiers de ce régiment, de chasseurs et de dragons de Lorraine occupaient le parterre. Une masse de spectateurs, parmi lesquels des dames de la cour, se pressaient dans les loges. Au second service les grenadiers et les chasseurs furent appelés par le duc de Villeroy, président du banquet, du parterre sur la scène. On les fit entrer dans le fer à cheval, on leur versa à boire, ils demandèrent à porter la santé du Roi et de la famille royale. Les loges s'associèrent à leurs toasts par des cris enthousiastes. La santé de la nation ne fut proposée par personne.

Cependant lç3 échos de la fête étaient traqsmis à

la Heine. Les coartisaos et les dames qui renvironneot rengagent à s'en donner le spectacle, à en amuser le dauphin. Marie-Antoinette décide Louis XVI, qui revenait de .la chasse, à l'accompagner. On était au dessert quand la famille royale parut dans une loge grillée. Les acclamations redoublent. On la supplie de descendre. Le vicomte d'Agout arbore un mouchoir au bout de son bâton de commandement. Louis XVI accompagné du prince de Poix; puis Marie-Antoinette tenant le dauphin par la main, font le tour de la table. Les convives, transportés, se lèvent, tirent leurs épées, Jurent fidélité au Roi, à la Reine, s'écrient qu'ils* sauront les défendre. Les musiciens jouent le motif de Grétry : 0 Richard! ô mon Roi! La Reine accueille avec joie ces témoignages de dévouement, mais se retire bientôt avec le Roi et son fils. L'enthousiasme dégé< nére alors un peu en extravagance. Des ofiiciers, des soldats, escaladent les loges et franchissent les barrières pour rejoindre la famille royale dans le corridor de la chapelle et Tacclamer encore avant qu'elle ne rentre dans ses appartements. Pris de cette exubérance de zèle qui a si souvent compromis les meilleurs causes, quelques gentilshommes^ quelques dames de la cour distribuèrent, dit-on, des cocardes blanches, en signe d'union plus étroite avec l'armée et de dévouement plus spécial au Roi, aux officiers présents de la garde nationale, et ceux-ci ne firent point difiicullé de les accepter (1). Convives,

(}) D'aprè? )e rt<-U dp I^ecoîntre, a'HJHQurs trè§ suspect, ccUq

4ft2 LA CHnTE DE L'ANCIENNE FRANCE

musiciens, spectateurs, ofSciers et soldats, se rendirent en masse à la cour de Marbre, au bas des fenêtres du Roi, et là, devant une foule d'habitants de Versailles réunis sur la place d'Armes et dans les cours du château, donnèrent de nouveau carrière à leur enthousiasme et à leur joie. On chante, on danse, un aide-de-camp du comte d'Ëstaing, puis un grenadier de Flandre, escaladent le balcon de la chambre de Louis XIV. Le Roi laisse paternellement libre cours à ces jeux d'enfants, mais il se tient clos et ne parait plus.

Le surlendemain 3 octobre, la Reine reçut une députation de la garde nationale, chargée de la remercier des drapeaux bénits le 30 septembre. Elle Taccueillit avec une grande affabilité et fit allusion dans sa réponse au banquet de Tavant- veille : « Je suis fort aise, dit-elle, d'avoir donné des drapeaux à la garde nationale de Versailles. Je suis

distribution aurait continué les jours suivants. « Le soir (du 4 octobre), raconte-t-ii dans sa déclaration du 11 décembre 1789, je Tais au château pour ayoir une audience de M. Necker à sa sortie du Conseil; arrivé dans la galerie, j'aperçois trois dames... distribuant, de concert avec plusieurs abbés, des cocardes blanches. « Conservez-la bien, disait-on à ceux qui en recevaient, c'est la seule bonne, la triomphante. » Ces dames exigeaient le serment de fidélité et donnaient leur main à baiser au récipiendaire. J*ai vu distribuer un certain nombre de ces cocardes pendant une heure que je restai seul. .. Bientôt après nous passons dans l'appartement de TCKil-de-Bœuf, où nous trouvons M. Varin fils, garde national, en uniforme, portant une cocarde blanche. Je l'invite tout haut à la quitter ; il me répond que le

repas de l'Opéra. Je n'eus pas de peine torts, et l^ientôt il reparut avec la cocarde nationale. »

enchantée de la journée de jeadi; la nation et l'armée doivent être attachés au Roi comme nous le sommes nous-mêmes. » Ce même jour, pour épuiser quatre cents bouteilles de vin restées du festin du 1^% un nouveau repas fut donné à Thôtel des gardes-ducorps. Ceux-ci y invitèrent quatre-vingts soldats des régiments de Flandre et de Lorraine et un milicien de chaque compagnie de la garde nationale de Versailles. La fête fut d'un entrain excessif. On but copieusement au Roi, à la nation, à l'Assemblée, à la garde nationale, on chanta, on cria, on brisa les verres et les bouteilles vides. — Le lendemain, 4 octobre, la municipalité et la garde nationale fêtèrent à leur tour les ofSciers du régiment de Flandre. Il n'y eut point d'incident notable.

L'effet de ces réunions, de ces démonstrations, qui causaient à la Reine et à la cour une satisfaction un peu chimérique, ne fut pas excellent sur la population de Versai Iles, mais elles n'y auraient pas non plus, ce semble, produit par elles-mêmes une bien mauvaise impression. Le soulèvement qui ne tarda pas à se manifester à leur propos dans l'opinion versaillaise et surtout dans l'opinion parisienne fut l'œuvre factice des agitateurs, à qui la matière à exploiter avait été fournie par le journaliste Gorsas à l'instigation du lieutenant-colonel Lecointre. Celuici avait communiqué au rédacteur du Courrier de Versailles des détails, les uns exagérés, les autres odieusement travestis, sur la fêle du l«r octobre, à laquelle il n'avait point assisté. Selon lui cette fête

4ô4 LA CHUTE DE L'ANCIENNE FRANGE

avait ea le caractère d'une < orgie complète » dont les c convives chancelants » avaient donné « uu spectacle à la fois dégoûtant et horrible. » On y avait proféré < les propos les plus indécents » . La cocarde nationale y avait été «proscrite » . Les gardesdu-corps avaient refusé de boire à la santé de la nation. Gorsas, amplifiant ces données, commença une série d'articles contre les gardes-du-corps, contre la cour et contre la Reine et dénonça une conjuration contre-révolutionnaire. La presse et les clubs de Paris lui firent écho en multipliant et en grossissant la calomnie. La cocarde nationale n'avait plus été seulement < proscrite », mais « foulée aux pieds», par les gardes-du-corps. La cour, disait-on, préparait soit l'enlèvement du Roi pour le conduire à Metz, soit une marche contre Paris pour laquelle elle avait secrètement enrôlé une armée de trente mille hommes, ayant « un uniforme sinistre, vert à parements rouges », portant du moins uu signe dislinctif : la cocarde noire (1). Pour faciliter le succès

(1) Au dix 'huitième siècle la cocarde noire était, avec la cocarde blanche, Tune des marques distinctiveB et réglementaires des divers régiments de l'armée française. Il n'y avait rien de surprenant à ce que des officiers en promenade ou en con<];é la poi tas sent à leur chapeau. 11 est d'ailleurs très admissible qu'un certain nombre de gentilshommes, officiels en retraite ou en non activité^se soient à ce moment donné rendes vous à Versailles et à Paris, pour contribuer au besoin à défendre la famille royale visiblement menacée^ et qu'ils aient arboré à leur chapeau, soit par pure habitude, soit comme signe de ralliement, leur ancienne cocarde, blanche ou noire. Il est probable aussi que pour augmenter la protection manifestement insuffisante du château, en cas d'une attaque qu'il était aisé de prévoir, un certain nombre de gardes-da-corps avaient été rappelés h Ver8ftil(Q8 l^Qrs de )Qar iQur 4^ sçryicq eeloa la vqu\q-

LBS 5 BT ô octobre: 46o

de cette attaque elle arrêtait les vivres, organisait la famine, empêchait les moulins de moudre. Le soir, des mains invisibles, stipendiées par elle, marquaient quantité de maisons en noir et en rouge. Une vague épouvante, une colère irraisonnée se répandent dans la capitale. Le dimanche 4 octobre, l'agitation est à son comble. Des groupes se forment dans les rues^ sur les ponts, sur les places, dans les jardins. On y discute, on y pérore. Le Palais-Royal est rempli de son public habituel et le café de Foy, qui s'est rouvert^ donne le ton aux agitateurs. « Jusques à quand serons-nous donc les jouets de la politique ténébreuse du cabinet et des Catilinas de TCEil-de-Bœuf ? Quel sera enfin le terme de leurs complots et de leurs parjures? Laisserons-nous toujours les représentants de la nation entre la baumnette et le poignard? Abandonnerons-nous ce bon prince, que nous chérissons comme notre père, à la merci de ces factieux, qui veulent entraîner dans sa chute le trône lui-même, et qui ne comptent pour rien le monarque et la monarchie pourvu qu'ils nous oppriment et qu'ils se vengent? Marchons, courons à Versailles, arrachons l'Assemblée nationale et le Hoi aux bandits décorés qui les assiègent et envi-

ment ordinaire, et il est possible que Ton ait, dans la même prévision, enrôlé un certain nombre de gardes surnuméraires. Mais il n'y a aucune proportion entre ces mesures de précaution, purement défensives, et les bruits extravagants qui furent répandus et entretenus par les agitateurs, comme l'un d'entre eux, Camille Desmoulins, en a laissé échapper l'aveu : « La fable, dit-il, aida au Poulèvement général, aussi bien q^ue la vérité, et la terreur, les ouï dire aussi bien que les fqit? potoire^. » Cf, Cachez et Rqux, t.UJ, pp. ôî-O^.

M6 l\ CHUTE DE l/ANCISNNE FRANCK

roDDODS-les du plus invincible des remparts, d'un peuple courageux et fidèle, résolu de vaincre ou de mourir pour la liberté, la loi et le Roi. Mais hâtonsnous, n'attendons pas que la faim ait entièrement énervé nos bras et desséché le peu de sang qui coule encore dans nos veines (1) t » — Danton mugit de même aux Cordeliers et fait placarder un manifeste. — Les personnes qui sont rencontrées portant au chapeau la cocarde blanche ou la cocarde noire sont insultées, appréhendées au corps, frappées, menacées de mort. — Bailly, la Fayette, les magistrats municipaux, qui savent à quoi s'en tenir sur l'origine et le caractère de cette agitation, essaient de la calmer et d'en prévenir les suites. L'Assemblée communale, réunie à l'Hôtel-de-Ville, fait solennellement défense à tous particuliers de porter une autre cocarde que la cocarde tricolore. Mais en même temps la garde nationale est sur pied. Les postes sont doublés. Des patrouilles sillonnent la ville. Sur le soir l'agitation s'apaise et Ton peut compter sur une nuit tranquille. Mais les chefs des factions veillent, ils savent que les compagnies soldées, c'està-dire les anciens gardes-françaises, sont maintenant dans leurs mains bien plusquedans celles de la Fayette. L'occasion est propice. « Un second accès de révolution», comme dit Loustalot, est décidé pour le lendemain. Les mots d'ordre sont donnés et les rôles distribués aux divers meneurs et agents

(1) Cf. les dpu.c amis de la liberté, t, 111, pp. 279 et 983.

LKS'S KT 6 OCTOBRE 467

d'exécution. Une comédie tragique, un drame en plusieurs actes, avec des raccords et des variantes, est soigneusement machiné dans des conciliabules nocturnes. Les auteurs qui y collaborent n'ont pas tous les mêmes intentions et ne désirent pas le même dénouement. Mais ils sont d'accord pour produire une crise et ils disposent d'habiles acteurs. Le rideau va se lever sur la pièce, le lundi S octobre, de bon matin.

l/lNVASlON PARISIENNE — L'aSSEMBLÉE ET LE CHATEAU (i^.

Le prologue consiste dans une émeute de femmes, idée ingénieuse et dramatique. Les coryphées ont été choisis parmi les filles de mauvaise vie, propres

(i)Pour le récit des journées d'octobre nous avons surtout mis à profit deux travaux spéciaux. L'un a été publié dans la lievue des questions historiques (t. XIV, p. 544 et suiv.). par M. Maxime de la Hocheterie. L'autre, plus récent, est dû à un jeune archiviste-paléographe, M. L. Batiffol, et a paru dans le? Mémoires de la Société des sciences morateSy des lettres et des arts de Seine-el-Oise (t. XVII. Année 1891). M. Batiffol a eu Textrôme obligeance de nous conomuniquer les bonnes feuilles du tira{!eà part en préparation, qui doit être accompagné de plans dressés par M. Paul Favier, architecte. Ce travail décèle chez son auteur de remarquables aptitudes d'érudit et de narrateur et nous a été d'une particulière utilité. Toutefois nous avons cru devoir nous en séparer sur quelques points. Nous ne saurions surtout adhérer à la conclusion générale de M; BatifloL selon lequel, « les événements de ces deux journées sont dus à un enchaînement extraordinaire de circonstances fortuites », et qui repousse « toute idée d'émeute préparée, de complot savam-

168 LES 5 Ër 6 OCtOBUË

à tout faire, dout suraboDde le Palais-Royal, et on leur a préparé pour appui quelques-uns de leurs soutiens ordinaires, auxquels elles ont prêté leurs vêtements de rechange, afln de déguiser ces hommes de sac et de corde en ménagères affamées. Le matin donc, peu après le lever du jour, à Fheure où les queues s'allongent à la porte des boulangers, dans le quartier des balles, à la pointe Saint-Eustacbe, lieu bien propre à un soulèvement de commères, une

luent our.li. » L'examen des faits nous a conduit, quant à nous, à la conclusion contraire. Nous sommes donc disposé plut<)t à souscrire^ en admettant toutefois deux complots divers au lieu d*un complot unique, à Topinion exprimée en ces termes par M. Alfred Mézières : « Le mouvement populaire du mois d*0C' tobre ne parait pas spontané... Le peuple de Patis n'avait pas de motifs particuliers d'irritation. On ne craignait plus l'effroyable disette des premiers mois de 1789. Ni la Fayette, ni Brissot, ni Alexandre de Lameth ne croient que le défaut de subsistances fût réel. L'affaiblissement du pouvoir central, le manque de confiance, la crainte du pillage, rendaient la circulation des grains et Tapprovisionnement de Paris plus difficiles; mais la famine ne menaçait pas la capitale. Il semble que le mouvement ait été provoqué par de tout autres causes, préparé de longue main et soudoyé. Tous les officiers du régiment de Flandre déclarèrent que leurs soldats avaient reçu de l'argent. Des émeutiers qui se plaignaient de la faim portaient sur eux des sommes importante?. Le personnel même des bandes parisiennes était fort bigarré. A côté des hommes du peuple on y voyait des filles publiques, des gens qui n'appartenaient point aux classes populaires, des meneurs déguisés en femmes. Tout ce monde paraissait embrigadé et dirigé... Personne ne pouvait affirmer que le duc d'Oiiéans fût le ch^f du mouveoieut. On ne le voyait pas à la tête des agitateurs, mais ceux-ci se servaient de son nom, comme ils se servaient de sa résidence du Palais- Royal pour y installer en permanence les états- généraux de Témeute. > Revue des deux mondes, 15 mal 1891, t. CV, p. 427. — Nous devons des remerciements tout particuliers à M. Pierre de Nolhac, conservateur-adjoint du palais de Versailles, qui a bien voulu nous guider dans l'examen topographique du château, et qui a eu, de plus, Tobligeante amabilité de mettre k notre disposition un curieux recueil de pièces imprimées contemporaines, contenant plusieurs extraits ou résumés de Tinformation duGhâtelet, ainsi que le rapport de Chabroud à rÂssemblée nationale et ses pièces justificatives .

LBS 5 BT 6 OCTOBRE 160

fetniue tout à coup owrre ]a scène. Elle se détache d'an groupe et se met en pleine rae à crier et gesticuler. Elle vocifère contre les accapareurs qui sont cause qu'elle et ses compagnes perdent des heures pour avoir un morceau de pain. La foule s'amasse autour d'elle et naturellement fait chorus. Une autre affidée, une jeune fille^ entre ajors dans un corps de garde, y prend un tambour et parcourt les rues en battant la caisse. Une voix crie : c A l'Hûtel-de* Ville ! » Un cortège se forme, grossi de minute en minute, où affluent mégères et ménagères, hommes et femmes de toute sorte, mais où l'élément féminin domine et que dirigent celles et ceux qui sont dans le secret. Au rendez-vous indiqué d'avance, sur la place de Grève, l'émeute s'augmente d'afflux nouveaux, parmi lesquels une bande de brigands et de gens à pique, destinés à former l'escorte armée delà troupe dans le voyage projeté.

Pour le moment, il n'est question que d'envahir l'Hôtel-de- Ville. Le détachement de gardes nationaux qui en défend les abords plie sous la poussée 'de la foule. Le palais municipal est envahi. Le chevalier d'Hermigny, aide-major-général, qui exerce le com* mandement en l'absence de la Fayette, parlemente avec la multitude et réussit à persuader aux femmes d'expulser- les hommes entrés avec elles, afin de bien montrer que la démarche qu'elles font auprès du corps municipal leur est propre et est paciQque. Cette démarche consiste en réalité daus un premier sac de l'Hôtel. Les femmes enfonceut les portes,

4^ LÀ CHOTB DB L'AlfGIENNB FRÀ<IGB

arrachent et vident les tiroirs, amoncellent les papiers et annoncent Tintention d'y mettre le fea, insallent le corps municipal et maltraitent les employés. L'une d'entre elles monte au beffroi et sonne le tocsin. Un certain nombre veillent naïvement aux portes extérieures pour maintenir la consigne suggérée par d^ermigny. Mais cette consigne est forcée à son tour. Les brigands, qui ont reçu des renforts, enfoncent une petite porte située sous Tarcade Saint-Jean, et bientôt Tllôtel est en proie à la niulliluJe indistinctement. Un second sac a lieu, plus grave que le premier. Le magasin d'armes et le trésor sont pillés. Les oienaces d'incendie redoublent. A ce moment intervient l'un des héros de juillet, le clerc d'huissier Stanislas Maillard, devenu capitaine aux volontaires de la Bastille. Cet homme est doué d'un talent particulier pour mettre de l'ordre dans le désordre, pour conduire une entreprise d'anarchie à son but prédéterminé en évitant autant que possible les inutiles dégâts ; il excelle à jouer double jeu, à diriger une émeute en se chargeant de la calmer, et à revêtir de formes régulières et quasilégales les attentats les plus criminels. C'est un précieux agent pour les chefs du complot. Si on l'en veut croire, mais il ne faut pas l'en ciboire (1), il s'est trouvé ce matin-là, à rHôteNde-Yille, par un effet du hasard, pour une affaire de son corps, et il y a

(I) Il serait un peu trop naïf d'accepter la déposition d« Maillard dans l'eagiiête ouv.^rle parle Chdtelet comme i'ezpres- Bion de la vérité historique et de la réalité des faits. '

déjà reDdu à cette benre les plus grands services à la cause de Tordre. Mais il va mettre le comble à ses mérites par la tâcbedont il offre au che\alier d'Her* migoy de se charger. Il a, dit^l, entendu les femmes crier qu'elles veulent aller à Versailles demander compte à TAssemblée de ses travaux. Il a essayé de les détourner de ce projet, il leur a même adressé ane sévère semonce. Mais elles ne veulent rien entendre. Le mieux est donc de leur donner pour guide dans ce voyage, auquel elles sont résolues, un bomme sûr, un défenseur de l'ordre, lui, Maillard^ qui maintiendra ce mouvemcntdans de sages limites. Ce sera d'ailleurs, ajoute-t-ii, un moyen de débarrasser l'Hôtel de-Ville et la capitale d'une manifestation dont il y aurait lieu de craindre les suites. Pendant que les manifestantes et le peuple qui les suivra s'en iront sur la route de Versailles, on aura le temps de réunir la garde nationale et de prendre toutes les mesures nécessaires pour le rétablissement de la paix publique. Mais pour contribuer à ce grand objet Maillard voudrait bien être investi d'une mission formelle, officielle. Il essaie d^obtenir, au moins de vive voix, du chevalier d'Herroigny un mandat exprés. Sagement, M. d'Hermigny s'y refuse. Il se contente de répondre à l'entreprenant et cauteleux basocbien qu'il est libre de faire ce qui lui plaira^ pourvu que cela ne nuise en rien à la tranquiHité publique. Faute de mieux, cette vague permission suffit à notre homme, qui sur-lechamp se met en devoir d'exécutef d'autres ordres.

47t LA CHUTE DB L'ARGIENNE PR4NGB

reçus aoténearement d'aalre part, et plus précis. Il descend, prend un tambour, bat la générale et crie qu'on le suive à Versailles. Il entraîne à sa suite par le quai des orfèvres femmes, badauds et bandits. L'entrée du jardin des Tuileries est forcé, malgré la résistance du suisse qui garde la porte, malgré, si on l'en croit, les remontrances de Maillard, qui proteste contre ce manque de respect à une résidence royale et qui sauve, dit-il, la vie au suisse, dont il emporte toutefois^ Tépée. Outre le rendez-vous de l'Hôtel- de-Ville, la place Louis XV avait été assignée par les chefs du complot comme point de ralliement plus général. La troupe de iMaillard s'y grossit de nouvelles et nombreuses recrues de femmes, d'hommes déguisés, de bandits déclarés, letout muni de balais, de piques, d'épées, de fourches et de fusils. Le cortège se forme dans les Champs- Elysées. Maillard assure qu'il obtint des femmes qu'elles laissassent là leurs armes. Ce qui est certain, c'est qu'à Versailles il se trouvera que plusieurs n'en manquent point. En tout cas, les bandits gardent les leurs. On reprend la marche, en colonne, dans la direction de Gbaillot. En tête battent huit ou dix tambours. Maillard s'avance ensuite, l'épée du suisse à la main, pâle, maigre^ vêtu de noir. Derrière lui les six ou sept mille femmes qui l'ont reconnu pour chef forment une procession tumultueuse, grouillante et hurlante. Quelques-unes se font à tour de rôle voiturer sur deux canons pris on ne $ait où. Derrière elles marchent les brigands. Udc

compagnie de volontaires de la Bastille, celle de Maillard sans doute, forme Tarriére-garde. Partout, sur le passage de la horde, les magasins se ferment, les portes sont yerrouillées, les fenêtres hermétiquement closes. L'émeute brise quelques devantures, enlève des enseignes,arrêteles courriers, force toutes les personnes qu'elle rencontre à se joindre à elle. Maillard paternellement la sermonne, la menace de se retirer, et il a depuis fait savoir à la postérité que cette effrayante perspective suffit à rendre ses amazones douces comme des agneaux. On fait balte à quelque distance du pont de Sèvres, car enfin ce pont pourrait être gardé. S'il y avait là seulement un ou deux escadrons sms, avec un peu d'artillerie, qui montrassent les dents, quelle débandade spontanée peut-être I quelle prompte panique (1) ! Mais il n'y a rien. Sèvres est envahi. Les habitants se cachent. Maillard se désespère de n'y pouvoir trouver «aucun rafraîchissement pour ces dames ». Ces dames tiennent des conciliabules furieux, brisent portes et enseignes, et se préparent au pillage. Maillard enfin parvientà réquisitionner quelques pains et quelques brocs. Maillard de nouveau sermonne. Maillard réussit à entraîner son armée plus loin. On gagne Viroflay, on le traverse par une

(1) n est vrai que cette panique aurait abouti à une rentrée tumultueuse dans la capitale au cri de : « On égorge les femmes! On massacre nos fliles et nos mères I » ce qui aurait peut-être amené, d'autre façon, la garde nationale de Paris sur le chemin de Versailles. Cette avant-garde de femmes fut vraiment une idée de génie.

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ploie battante, les pieds dans la boue, atVee des ToeiféralioDS contre les aristocrates et contre la Reine. Mais à Textrémité de Tavenue de l^aris, hors de Versailles, le capitaine basochien, toujours prudent, fait faire balte, commande à ses femmes de se ranger en cercle sur trois rangs et déploie au plus bautdegré ses facnltésd*ordonnateur etde conciliateur, n te harangue^ il les invite à cesser leurs cris, leurs menaces, à dissimuler derrière elles leurs deux canon3,de peur d*effrayer les habitants de Versailles, et de devenir peut-être elles-mêmes c victimes de leur dévouement ». Il les exhorte à « montrer de la gaieté » et à pénétrer dans la ville.au chant de c Vive Henri IV I » et au cri de c Vive le Roi I » Elles y consentent, et c'est sous ces auspices royalistes que la horde envahit, vers trois heures de l'après-midi, la cité de Louis XIV. L'Assemblée qui tient séance à l'hôtel des Menus, sur l'avenue de Paris, à une assez grande distance de la place d'Armes et du château, reçoit sa première visite.

Depuis le matin l'Assemblée était occupée à iine délibération importante et les débats y avaient été vifs et même orageux. Le président, qui était Monnier, avait communiqué à ses collègues la réponse officielle du Roi, délibérée en conseil des ministres, mais signée de lui seul, à la demande d'acceptation de la déclaration des droits de l'homme et des articles constitutionnels. Cette réponse était conçue dans les termes suivants :

« Pe nouvelles lois constitutives ne peuvent être

LBS 5 ET 6 OCTOBRE 475

bien jugées que dans leur ensemble : tont se tient dans an si grand et si important ouvrage. Cependant» je trouve naturel que, dans un moment où nous invitons la nation à venir au secours de TÉtat par un acte signalé de confiance et de patrio* tisme, nous la rassurions sur le principal objet de son intérêt.

c Ainsi, dans la confiance que les premiers articles canstitationnels que vous m'avez fait présenter, unis à la suite de votre travail, rempliront le vœu de mes peuples et assureront le bonheur et la prospérité du royaume, j'accorde, selon votre désir, mon accession à ces articles ; mais à une condition positive et dont je ne me départirai jamais, c'est que, par le résultat général de vos délibérations, le pouvoir exécutif ait son entier effet entre les mains du monarque. Une suite de faits et d'observations, dont le tableau sera mis sous vos yeux, vous fera connaître que, dans l'ordre actuel des choses, je ne puis protéger efficacement ni le recouvrement des impositions légales, ni la libre circulation des subsis-. tances, ni la sûreté individuelle des citoyens. Je veux cependant remplir ces devoirs essentiels de la Royauté : le bonheur de mes sujets, la tranquillité publique et le maintien de l'ordre social en dépendent. Ainsi, je demande que nous levjons en cominan tous les obstacles qui pourraient contrarier une fin si désirable et si nécessaire.

« Vous aurez sûrement pensé que les. institutions et les formes judiciaire3 actuelles ne pouvaient;

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éprouver de changements qu'an moment où an non* Tel ordre de choses leur aurait été substitué; ainsi je n'ai pas besoin de vous foire aucune observation à cet égard.

c II me reste à vous témoigner avec franchise que si je donne mon accession aux divers articles constitutionnels que vous m'avez fait remettre, ce n'est pas qu'ils me présentent tous indistinctement l'idée de la perfection; mais je crois qu'il est louable à moi de ne pas différer d'avoir égard au vœu présent des députés de la nation et aux circonstances alarmantes qui nous invitent si fortement à vouloir, pardessus tout, le prompt rétablissement de la paix, de l'ordre et de la confiance.

c Je ne m'explique point sur votre déclaration des droits de l'homme et du citoyen : elle contient de très bonnes maximes, propres à guider vos travaux; mais des principes susceptibles d'applications et même d'interprétations différentes, ne peuvent être justement appréciés et n'ont besoin de l'être qu'au moment où leur véritable sens est fixé par les lois auxquelles ils doivent servir de première base. >

Bien que manifestement marquée au coin du bon sens, cette réponse fut attaquée avec vivacité par plusieurs membres de la gauche. Robespierre la déclara < destructive, non seulement de toute constitution, mais encore du droit national à avoir une constitution. » L'un des principaux chefs des factions et des complots, Adrien Duport, se plaignit

c(ue cette réponse n'eût été contresignée par aucun ministre; il n'en rendit pas moins le cabinet responsable et insinua que Necker et ses collègues guettaient l'instant propice pour commencer une entreprise de réaction. Il fit allusion aux banquets récents et les qualifia «d'orgies indécentes >. Le comte de Yirieu répondit que ces réunions avaient eu au contraire le caractère de c fêtes patriotiques >, et il s'étonna que l'on pùl dénoncer comme un crime « le fruit d'un noble enthousiasme » . Mais Pélion de Villeneuve et l'abbé Grégoire enchérirent sur la dénonciation de Duport. « Nous ne nous plai* gnons pas, dit le premier, des cris de Vive le Roi t Vive la Reine t Us retentissent toujours avec plaisir au fond de nos cœurs ; mais on ne vous dit pas que, dans les orgies qui viennent d'avoir lieu, on a vomi des imprécations contre l'Assemblée nationale et contre la liberté. » — « Jedemande, s'écria l'autre, si les gardes-du-corps doivent prêter serment à la nation? Je demande pourquoi M. de Bouille ne l'a pas prêté. Je demande pourquoi ces cocardes noires et blanches arborées, et la cocarde nationale foulée aux pieds dans une orgie qu'on appelle fête militaire? Je demande que cette orgie soit dénoncée au Comité des recherches. » — Tout en déclarant qu'il n'approuvait point cette discussion, soulevée, dit-il, « peut-être avec plus de zèle que de prévoyance » Mirabeau se rallia à la version de la gauche. « Je n'entrerai pas dans les détails auxquels on peut ;Croire comme homme, mais non comme membre

du pouvoir sonverain. Il s'est passé des jours tamaltaeax. L'on a va des faits coupables» mais est-il de la prudeoce de les révéler? ...» Dans Tarrôté quMI proposa figurait un article par lequel TAssemblée demandait au Roi c dMnlerdire aux corps les prétendus festins patriotiques qui insultent à la misère du peuple et dont les suites peuvent être funestes. » — « Je demande^ dit le marquis de Monspey, ancien garde-du-corps, que M. Pétion soit tenu de rédiger par écrit, de signer et de déposer sur le bureau la dénonciation qu'il a faite. » — Mirabeau, se levant, reprit la parole : « Je commence par déclarer, dit-il de son banc, que je regarde comme souverainement impolilique la dénonciation qui vient d'être provoquée; cependant, si Ton persiste à la demander, je suis prêt, mol, à fournir tous les détails età les signer; mais auparavant je demande que cette assemblée déclare que la personne du Roi est seule inviolable, et que tous les autres individus de TÉtat, quels qu'ils soient, sont également sujets et responsables devant la loi. » Et il ajouta à demi-voix, de façon à être entendu de ses voisins : c C'est la Reine et le duc de Guiche (1) que je dénoncerai. » Une violente agitation s'empara de l'Assemblée et aussi des tribunes, où les spectateurs prenaient volontiers une part active aux débats (2).

(1) L*un d«8 capitaines des ^ardes-du-corps.

(2) Daus les dépositions du marquis de Raigecourt et de M. de nijToine, lors de Tenquête du Ghfttelet, on trouve de curieux détails sur les sentiments éprouvés et les paroles échangées dans la tribune où les fils du duc d'Orléans assistaient

Le marquis de Moospey ayant retiré sa motion, la discassioQ coatioaa sur la réponse du Roi. Entre onze heures et midi, Mirabeau quitta sa place, monta au bureau et se plaçant derrière le président lui dit à voix basse : c Monsieur le Prési^ dent, quarante mille hommes armés arrivent de Paris. Pressez la délibération ; levez la séance; trouvez-vous mal ; dites que vous allez chez le Roi. — Je ne presse jamais les délibérations, répondit Meunier. Je trouve qu'on ne les presse que trop souvent. ~ Mais, Monsieur le Président, ces quarante mille hommes... — Tant mieux ; ils n'ont qu'à nous tuer tous, mais tous, entendez-vous bien; les affaires de la république (1) en iront mieux. —

& celte séance avec M'"*' de Genlis et quelques autres personnes. Mais il faut se garder, croyons-nous, de tirer des inductions exagérées des paroles qui y sont rapportées comme prononcées par le duc de Chartres. Ce prince, ftsé alors seulement 'de seize ans^ avait, sous l'influence du milieu où il vivait, embrassé les idées <ie rénovation politique avec un enthousiasme juvénile, qui pouvait aisément 1 entraîner à des propos inconsidérés. Mars il y a de bonnes raisons de croire que Chotlerlos de Laclos s'était prudemment abstenu de l'initier à ses machinations criminelles, dont il ne faisait pas toujours part au duc d'Orléans lui-même. 11 résulte des mémoires de Bri&sot que Laclos n'était pas en fort bons termes avec M*"^ de (jenlis, dont l'influence sur le duc de Chartres était tout à fait prépondérante. L'éducation qu'elle lui avait donné laissait sans doute beaucoup à dire, mais elle j avait fait une large place au sentiment et aux pratiques religieuses. Âu^si Mirabeau disait-il d'elle qu'elle n'était bonne qu'à tenir une pension de petits garçons et à leur apprendre à servir la messe. Quant à Laclos, il l'avait engagée, en vers satiriques, à quitter la plume pour prendre l'aiguille.

(I) 11 ne faut pas voir dans ce terme une intention qui n'y est point. 11 est ici gim[)lement syuonime d'État ou de royaume. Les écrivains de l'ancien réi'ime l'employaient courammeut dans ce sens, conforme à Tétymolo^rie (re« pùbUca — chose publique), sans aucune pensée répnfritcotn^.

480 LA CHUTE DE L'APiClENnE FRANCE

MoDsiear le Président» dit Mirabeau» le mot est joli ; » et il reloaraa à son banc. Qaelle était exactement son intention en donnant cet avis à Mounier et en lai suggérant cette démarche? Il est difficile de le deviner au juste. Mirabeau jouait à ce moment double et triple jeu. Quant à sa sortie contre la Reine, elle s^explique par Téchec que venaient d'éprouver de récentes démarches tentées par lui auprès de la cour par l'intermédiaire du comte de la Marck» son ami« connu par son dévouement à la monarchie et Tun des membres du cercle intime où Marie-Antoinette se plaisait autrefois à se délasser, en des réunions de conversation et de musique, du lourd fardeau de la représentation et de Tétiquette. Mirabeau voulait se venger, d'une part, et, d'autre part, effrayer la Reine, pour se rendre ainsi nécessaire.

La délibération dura encore plusieurs heures. Finalement l'Assemblée adopta l'arrêté suivant : « L'Assemblée nationale à décrété que M. le Président, à la tête d'une députation, se retirera aujourd'hui par devers le Roi, à l'eff^et de supplier Sa Majesté de vouloir bien donner une acceptation pure et simple de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et des dix-neuf articles de la Constitution qui lui ont été présentés. » — La députation, composée de douze membres, était désignée et on allait lever la séance, quand l'Assemblée fut mise en demeure de recevoir elle-même une autre députation. La manifestation parisienne se pressait

aux portes. Mounier donna l'ordre d'introduire une quinzaine de femmes. Elles s'avancèrent dans la salle ayec Maillard à leur tête. Celui-ci demanda la parole et le président la lui donna. Il prit un air et un ton tantôt mielleux, tantôt tranchants et hautains, et s'exprima à peu près en ces termes : < Ces dames sont venues avec moi à Versailles pour demander du paia et en même temps pour faire punir les gardes-du-corps qui ont insulté la cocarde patriotique. On assure que les aristocrates veulent nous faire périr de faim. Des personnes que nous avons rencontrées en route dans une voiture de la cour nn'ont dit qu'elles étaient instruites qu'un ecclosiastique,membre de l'Assemblée, avait donné à un mounier un billet de deux cents livres pour l'empêcher de moudre, avec promesse de lui en donner autant chaque semaine... » — A ces mots une clameur d'indignation s'élève sur les bancs des députés : c Nommez I nommez ! » crie-t-on de toutes parts à l'orateur. — « Je ne me rappelle, dit Maillard embarrassé, ni les noms des personnes dénoncées, ni ceux des dénonciateurs. Je sais seulement que ceux-ci demeurent rue du Plâtre-Saint- A voye... » — Les clameurs redoublent : « Nommez le coupable I Nommez l'ecclésiastique ! » — L'une des femmes crie alors : « C'est l'archevêque de Paris I » — Cette absurdité provoque une protestation générale. Mais Robespierre se lève et sans soutenir cette énormité il dit qu'il y a du vrai dans la dénonciation, que l'abbé Grégoire avait oui parler de quelque chose

iHt LA CHUTB DB L'àNCIENIfB FRANCE

de ce genre et pourrait donner la-desaus des éclaircissements.

Maillard reprend sa harangue : < Pour rétablir la tranquillité, ramener le calme dans les esprits, prévenir les malheurs qui nous menacent, je supplie Messieurs de l'Assemblée de nommer uoe députation qui veuille bien se transporter auprès de Messieurs tes gardes-du-corps, à Teffet de les engager à prendre la cocarde nationale, et aussi à faire réparation de l'injure qu'ils ont osé faire à cette cocarde. »

— c II est faux, s'écrient plusieurs députés, qu'aucune insulte ait été faite à la cocarde nationale. Tous les citoyens qui veulent la porter le peuvent. Maison n'a pas le droit de forcer personne. » — Maillard s'emporte alors : « Il n'y a personne, s'écrie-t-il, qui ne doiveêtre fler du litre de citoyen. S'il se trouve dans cette auguste assemblée des membres qui s'en croiraient déshonorés,on doit les exclure sur le champ.»

— Des applaudissements éclatent à gauche. De nombreuses voix crient sur tous les bancs. : < Nous sommes tous citoyens ! » — Maillard continue son discours : < Il est essentiel aussi pour calmer les soupçons et l'agitation de la capitale d'obtenir du Roi l'éloignement du régiment de Flandre, surtout en considérant que, dans ce temps de disette, cela fait mille bouches de plus à nourrir. Il est essentiel de mettre un terme aux désordres causés parles villes de province qui se permettent d'intercepter les voitures de grains ou de farines destinées à la capitale. Si l'Assemblée ne veut pas^ députer sur-le«champ au

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Roi pour cet objet» je serai obligé d'aller moi-même ayec ces dames prévenir Sa Majesté des malheurs qui menacent la capitale. Votre devoir est de calmer les inqaiétades que doit lui causer la nouvelle de l'arrivée à Versailles d'un grand nombre de femmes de Paris... >

Mounier qui, à plusieurs reprises, avait interrompu et réprimandé Maillard, et vainement essayé de se débarrasser de la manifestation, jugea qu'il n'y avait pas moyen de résister plus longtemps aux injonctions de l'orateur populaire, appuyées des applaudissements, des huées, des imprécations des femmes, qui peu à peu avaient pénétré dans la salle en grand nombre et qui encombraient les tribunes et les bancs mêmes des députés. Il céda le fauteuil à l'évéque de Langres et se mit en route pour le château, accompagné d'un certain nombre de ses collègues et de quelques femmes qui voulaient absolument entrer avec lui chez le Roi. Le prudent Maillard resta au sein de rAssemblée,où il continua de pérorer à son aise devant les députés et devant < ces dames », dénonçant et protégeant le clergé, veillant de loin sur les gardçs-du-corps, sortant et rentrant, s'agitant, s'entremettant, s'employant de mille manières pour la double cause de Tordre et de l'anarchie. Mounier cependant suivait l'avenue de Paris, à pied, dans la boue, sous une forte pluie. Le jour tombait. Une foule considérable d'habitants de Versailles bordaient l'avenue de chaque côté. Les femmes parisiennes formaient divers attroupe*

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ments, entremêlés de bandits en haillons, le regard féroce, le geste menaçant, poussant d'affreux hurlements, agitant des piques,des haches, ou de grandes gaules où étaient fichées des lames d'épée ou de couteau. De petits détachements des gardes-du-corps faisaient des patrouilles et passaient au grand galop à travers les cris et les huées. Une partie des brigands Youlat escorter la députation. Gela fit un étrange cortège,qui fut prispourunattroupement. Des gardesdu-corps coururent au travers. Les députés se dispersèrent dans la boue. Mounier enfin rallia ses collëgnes et traversant la place d'Armes, où s'agitait et vociférait une foule nombreuse et menaçante, distribuée, ici en masses compactes, lu en groupes isolés, il réussit à franchir les lignes de la force armée rangée devant le château. Les grilles lui furent ouvertes et entre six et sept heures, le président et les délégués de l'Assemblée nationale, accompagnés de douze femmes, qui s'étaient désignées ou avaient été choisies pour représenter la manifestation parisienne, furent introduits dans les appartements de l'héritier de Louis XIY.

Au château^ comme on n'avait reçii de Paris aucune nouvelle alarmante, la matinée s'était passée comme d'habitude. Le Roi, à son heure ordinaire, était parti pour la chasse dans les bois voisins de Meudon. La Reine, à ce qu'on rapporte, était allée se promener dans ses jardins de Trianon. Vers deux heures de l'après-midi, un ciavalier accourant à toute bride vint annoncer à M. de Saint-Priesi la

manifestation qui était en marche sur Versailles. Le ministre envoya prévenir la Reine qui, rentrant immédiatement au château, ordonna d'expédier des messagers dans toutes les directions où l'on pouvait rencontrer le Roi et prescrivit, en attendant, de fermer les grilles, de mettre les troupes sur pied et de les ranger en bataille sur la place d'Armes.

A trois heures environ de l'après-midi, LouisXVl fut rejoint sur les hauteurs de Meudon par le marquis de Gnbières, écuyer cavalcadour. Il était descendu de cheval pour se reposer. Après avoir lu le billet de M. de Saint-Priest, il se disposait à se remettre en selle et avait déjà le pied dans Tétrier, quand se montra tout à coup un homme décoré de la croix de Saint-Louis, qui se précipita à ses genoux et lui dit à haute voix : « Sire, on vous trompe ; j'arrive à l'instant de l'École militaire,je n'y ai vu que des femmes assemblées qui disent venir à Versailles pour demander du pain ; je prie Votre Majesté de n'avoir point peur. » — « Peur, monsieur, répondit froidement le Roi, je n'ai jamais eu peur de ma vie. » — Pais il monta à cheval et, descendant au galop l'une des pentes les plus raides du bois de Meudon, il se dirigea en toute hâte sur Versailles et rentra au château par une route détournée, pour éviter la cohue qui devait déjà encombrer l'avenue de Paris. Pendant le trajet il ne prononça que ces seules paroles : fc Elles viennent pour du pain ; hélas ! si j'en avais, je n'attendrais pas qu'elles vinssent m'en demander, »

486 LA CHUTE DE L'ANCIEIIHB PRAHCB

Les ministres, anxqaels s'étaient joints quelques officiers supérieurs» étaient assemblés dans la salle du Conseil ou le Roi se rendit immédiatement. On délibéra sur la résolutionà prendre. Un officier énergique, M. de Narbonne-Frilzlar^ émit un avis catégorique : « Que l'on me donne, dit-il, les forces dont on peut disposer et quelques pièces de canon. Je me charge daculbuter toute cette populace. Il faut occuper, ajouta-t-il, les ponts de Sèvres et de Saint- Gloud. De deux, choses l'une, ou l'invasion refoulée sur Paris renoncera à son projet, ou elle essayera de revenir par Meudon. Mais alors je me porterai sur les hauteurs, je la canonnerai, je lancerai de la cavalerie à sa poursuite et, si on le veut, on sera débarrassé pour longtemps de ces bandits. Il n'en rentrera pas un seul dans la capitale. > M. de Saint*Priest appuya M. de Narbonne et demanda même que le Roi prit en personne le commandement des troupes. Louis XVI, après un instant de réflexion,déclara qu'il ne lui était pas possible d'adopter ce parti, qu'il ne pouvait consentir à verser le sang de ses sujets et que c'était par la douceur qu'il fallait essayer de ramener les esprits égarés. M. de Saint-Priest, fortement soutenu par M. de la Luzerne, conseilla alors au Roi de quitter Versailles avec sa famille. Cet avis parut un moment remporter. La Reine commença même ses préparatifs de départ. Mais elle dut bientôt les interrompre. Préoccupé au-delà de toute mesure des inconvénients administratifs et Qnanciers qu'entratnerait un dépla-

ceineot des pouvoirs publics^ non encore dégrisé d'aillearsde ses vaniteuses chiaières, Necker avait insisté en sens contraire et, appuyé par M. de Montmorin et par les archevêques de Vienne et de Bordeaux» il n'avait eu aucune peine à l'emporter dans res(H*it du Roi, qui répugnait profondément à s'élo^ner de Paris et de Versailles. Toutefois les ministres étaient d'accord pour conseiller le départ de la Reine et de ses enfants. Marie-Antoinette s'y refusa absolument. < Ma place, dit-elle, est ici, près du Roi; j'y resterai. » Elle n'ignorait pas les haines, les fureurs qui, à ce moment môme, inspiraient contre elle aux mégères parisiennes groupées dans la salle de l'Assemblée, dans l'avenue de Paris, sur la place d'Armes, des imprécations horribles et d'effroyables menaces. Mais elle n'ignorait pas non plus les secrètes espérances que fondaient sur sa séparation d'avec le Roi des ennemis plus rafSnés. Elle avait d'ailleurs, à défaut du viril génie de sa mère, l'âme héroïque de Marie-Thérèse.

L'énergique offensive conseillée par M. de Narbonne-FrilzIar aurait-elle donné aux troupes qui composaient la garnison de Versailles la cohésion, la solidité, la fidélité qui leur manquaient? Gela est douteux, quoique non impossible. En tout cas, comme force défensive, les corps rangés en ce moment devant le château laissaient singulièrement à désirer. Le comte d'Estaing, qui avait le commandement général, s'était mis en règle parfaite avec la légalité. Il â'était muni d'une délibération de la

municipalité de Versailles le requérant «de prendre tontes les précautions et d'employer toutes les forces qui étaient à sa disposition pour garantir de toute insulte le Roi et la famille royale, TAssemblée nationale et la ville. » 11 avait ensuite organisé, vers trois heures et demie, la défense du château de la manière suivante. Devant les grilles fermées du palais stationnait le gros des gardes-du-corps, au nombre d'environ quatre cents hommes, à cheval. A leur gauche était rangée en lignes profondes, jusqu'à la grille des Grandes-Ecuries^ l'infanterie du régiment de Flandre, l'arme au pied; entre elle et les gardes se tenaient quelques invalides et quelques suisses. La droite était occupée par un détachement des chasseurs des Trois-Évéchés et par quelques gardes de Monsieur et du comte d'Artois. M. d'Estaing, d'accord avec ses deux chefs d'état-major, MM. de Gouvernet et Alexandre Berthier, avait cru devoir s^abstenirdeconvoquer la garde nationale,qu'il savait travaillée avec succès par les meneurs sous la direction du lieutenant-colonel Lecointre. Celui-ci qui, le 4 octobre, avait demandé et obtenu un congé de huit jours, sous prétexte de vaquer aux affaires de son commerce, vaquait activement à tout autre chose. Les gardes-du-corps seuls constituaient une force sûre. Le régiment de Flandre^ non pourvu de cartouches, malgré les réclamations de ses officiers, qui avaient l'ordre formel d'éviter l'effusion du sang, était déjà plus qu'ébranlé depuis son arrivée à Versailles, L'œuvre de défection des soldats, par

Targent et par la débauche, fut achevée ce jour-là même et sur place. Parmi les femmes venues de Paris plusieurs avaient été désignées pour cet important office. En dépit des officiers, désarmés par la bénignité de leur consigne et que leurs hommes, sentant la bride de plus en plus lâche, n'écoutaient plus, ces filles circulaient dans les rangs, distribuaient de l'argent et des caresses. Une aventurière déjà remarquée dans les émeutes parisiennes, et qui devint depuis fameuse, Théroigne de Méricourt (1), dirigeait ce trafic avec beaucoup de zèle. Velue d'une redingote rouge, elle parcourait les lignes, tenant à la main une corbeille pleine de monnaie.

Cependant Lecointre, quoique en congé, se sentait talonné du désir de contribuer, lui aussi, à Torganisation définitive de la journée. Il aurait bien voulu couvrir ses manœuvres sous des ordres obtenus de ses supérieurs et il ne cessa de les fatiguer de ses sollicitations pour leur en arracher. Mais MM. d'Ëstaing, de Gouvernât etBerthier s'obstinèrent, et pour cause, dans le refus de mettre leur autorité au service de ses desseins. Il se résigna doue à se passer de leur permission et, de sa licence privée, usurpa le commandement supérieur de la garde nationale. Il fit battre le rappel, rassembla les compagnies de sa division sur l'avenue de Saint- Cloud, se mit à leur tête, et traversant la place d'Armes, il les rangea en bataille à droite des gardes- Ci) Elle était née à Marcourt, dans le Luxembourg belge, le 13 août 1762. On l'appelait la belle Liégeoise,

490 UOHtJTE DB CAlfCUEUNB FRANCE

da-corps, perpendiculairement aux grilles du château, le long de Tanciénne caserne des gardes-françaises. Il y joignit bientôt d'autres compagnies qui se dirigeaient vers l'avenue de Paris et dont il s'attribua également le commandement. Après quoi il se consacra à des négociations multiples avec les gardes-du-corps, avec le régiment de Flandre^ avec les insurgés de Paris, s'efforça d'obtenir des premiers une inaction complète, du second l'achè* vement de sa défection commencée, et quant aux insurgés, s'étant offert comme intermédiaire entre eux et la municipaliié, il s'efforça de leur, rendre celle-ci favorable et de leur procui'er des vivres. A suivre ses allées et venues, ses pourparlers ici et là, ses négociations et ses démarches haletantes, on pense naturellement à la mouche du coche. Mais c'élait une mouche venimeuse et dont lesf piqûres étaient mortelles.

La consigne des gardes*du-corps n'était ni moins bénigne» ni moins formelle que celle du régiment de Flandre. Ces braves et fidèles gentilshommes, entièrement dévoués au Roi, mais, dans leur ensemble, nullement hostiles aux idées nouvellesj observaient strictement les ordres reçus> et subis-^ saient immobiles, impassibles, d'un air fler et dédaigneux» quoique non peut-être sans une sourde et bien naturelle indignation, les huées, les invec^ tives, les menaces, la boue et les pierres, dont la foule groupée sur la place d'Armes s'acharnait à les insulter. Cette belle et austère discipline ne

Les ë ET 6 ocTOëkE toi

faisait pas l'affaire des menears. Oa fit effort pour la rompre. Un homme, vêtu en garde national, agita son sabre de façon à faire cabrer Tun des chevaux de l'escadron, produisit ainsi une ouverture dans la ligne» s'y jeta, mit, autant qu'il put, le désordre dans les rangs, et finalement réussit à les traverser et à gagner l'espace resté vide entre l'escadron et la grille du château. Trois maréchaux des logis, parmi lesquels M. de Savonnières, se jetèrent à sa poursuite, l'atteignirent et le frappèrent, mais seulement de coups de plat de sabre (1). Cependant une clameur Turieuse s'élevait dans la Toule, et l'un des gardes nationaux de Versailles, ajustant M. de Savonnières, lui cassait le bras d'un coup de fusil. La populace en même temps opérait une forte poussée contre la ligne des gardes qui, pour se dégager, chargèrent et distribuèrent des coups dé plat de sabre, mais en évitant toujours de frapper de la pointe et du tranchant. Toutefois le capitaine de service, M. de Luxembourg, irrité de cette tentative et delablessure de M. de Savonnières, monta prendre les ordres du Roi, et demanda l'autorisation d'em« ployerla force et de disperser « cette lie de femmes ». — « Allons donc. Monsieur, répondit Louis XVI d^nn air sévère et mécontent, des ordres de guerre contre des femmes; vous vous moquez. » — M. de Luxembourg s'inclina sans mot dire et sortit.

(1) Get iadivida chercha d'abord h se réfusier dans une des barraqués adossées aux murs de la cour des miaislres, puis Hnalement, daus le tumulte occasionné par rincideut et la charge ^ui suitireht, il réussit à s'échapper.

492 LA CaUTG DE L'AnCIBlfNB FRANCE

Ce fut peu après qae Mounier, ses collègaes et les doaze délégaées des femmes de Paris forent admises à FaudieDce royale. Louis XV[ les reçat dans le salon du Conseil. Mounier» dans un discours de circonstance, exposa les souffrances des Parisiens et supplia le Roi de prendre toutes les mesures nécessaires pour faire cesser la disette. Une jeune ouvrière en sculpture, âgée de dix-sept ans, très jolie, nommée Louise Gbabry, surnommée Louison, ajouta quelques mots au nom de ses compagnes. Le Roi, qui avait écouté ses doléances avec sa bonhomie ordinaire, répondit simplement, d'un ton triste et doux : < Vous devez connaître mon cœur, je vais ordonner de ramasser tout le pain qui est à Versailles; je vous le ferai donner. » L'accueil plein daffabilité du monarque acheva de décontenancer les femmes, déjà quelque peu intimidées par le fait même de leur présence dans ce majestueux appartement, en face du Roi et des ministres. Le remords saisit quelques-unes d'entre elles. Louise Chabry fut prise d'une émotion si forte, qu'elle s'évanouit. On s'empressa autour d'elle. Le Roi lui fit donner du vin dans un grand gobelet d'or et respirer des eaux spiritueuses. Revenue à elle et sur le point de se retirer avec ses compagnes, elle demanda au Roi la permission de lui baiser la main. Le cœur de Louis XVI lui inspira alors un mot et un acte à la Henri IV, comme sa gaucherie timide en refoula sans doute trop souvent en lui : < Vous valez mieux que cela, s'écria-t-il, et il déposa sur la joue de

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LouîsoD un gros baiser paternel. » Aussitôt tous les cœurs bondirent. L'enthousiasme saisit les femmes qui en se retirant, en traversant les cours et les grilles et en arrivant sur la place d'Armes, ne cessèrent de crier avec transport : « Vive le Roi I Vive notre bon Roi et sa maison t Demain nous aurons du pain. » — Dans la foule, d'abord stupéfaite, des clameurs s'élevèrent bientôt: « Ce sont des coquines I elles nous trompent I elles sont vendues à la cour t elles ont reçu vingt-cinq louis ! A la lanterne !» — On passa promptement aux voies de fait. Deux mégères s'emparèrent de Louise Ghabry et se disposèrent à l'étrangler avec leurs jarretières. Un officier des gardes-du-corps s'élança, la dégagea et la fit rentrer dans la cour avec ses compagnes, menacées aussi. < Qu'elles apportent un écrit du Roi ! hurlaient les femmes, ou, sans cela, elles seront pendues. » Elles remontèrent en effet, Louis XVI leur remit un papier signé de sa main, et, en l'agitant au-dessus de leurs têtes, elles réussirent à obtenir passage à travers la populace. Elles se dirigèrent vers l'Assemblée nationale où elles firent connaître le résultat de leurs démarches. Maillard, dont la mission était accomplie Jugea le moment venu de mettre un terme à son action personnelle, et résolut de conserver^ quoiqu'il advint maintenant, le beau rôle qu'il s'était donné. Il s'attribua sans hésiter la mission nouvelle de délégué du Roi et de l'Assemblée auprès de l'Hôlel-de- Ville, pour y transmettre leurs ordres. Dans la soirée> donc, il reprit triomphalement le

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chemin Ae la capitale, avec Louise Ghabry, les autres ambassadrices, et un certain nombre de femmes, dans les voiture de la cour^ qui avaient été mises à leur disposition Mais la grande masse des mégères, avec les hommes déguisés qui les commaodaient, et les bandils qui attendaient toujours le travail à faire, demeurèrent à Versailles, où il avait été décidé que la horde passerait la nuit.

Mounier était resté au château. Gomme il en était officiellement chargé, il demanda au Roi Tacceptation pure et simple de la déclaration des droits de rhomme et des articles votés de la Constitution. Mais il ne dissimula point son opinion personnelle. Il reprit et soutint avec énergie et persévérance, en son nom propre et au nom du parti constitutionnel modéré, Tavis de la retraite du Roi et de la famille royale. C'est à Rouen, selon lui, qu'il convenait de transporter le siège provisoire du gouvernement. L'Assemblée devait y être convoquée ; il s'engageait formellement à s'y rendre, et il assurait qu'il serait suivi d'un très grand nombre de ses collègues. La vigueur et la sagesse de ses conseils firent impression sur Louis XYI et un timide essai fut tenté dans ce sens. Les carosses du Roi, qui se trouvaient aux Grandes-Écuriesj de l'autre côté de la place d'Armes, reçurent l'ordre de gagner le parc par un double détour et de venir ensuite se ranger prés du château. Ils se présentèrent en effet à la grille de l'Orangerie et à celle du Dragon. Mais, aux deux endroits, le passage leur fût barré par la garde nationale de

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Versailles, qui occupait les deux portes, et qui les contraigDit de rebrousser chemin.

Cependant, sar la place d'Armes, si la Toule semblait 60 partie calmée, depuis l'audience des femmes, la défense du château se désorganisait de plus en plos. Les gardes-du-corps tenaient ferme, mais ils se sentaient abandonnés et n'avaient aucunementrintenlion de s'engager en de nouveaux conflits. « Monsîear, avait répondu un de leurs ofiQciers aux questions, aux objurgations de Lecointre, Monsieur, vos doutes sont cruels; cependant, nous oublions le traitement fait à un des nôtres et nous ne sommes animés que du désir de vivre en bonne intelligence. Nous ne commettrons aucun acte d'hostilité. » — Le régiment de Flandre était à peu près acquis main** tenant à l'émeute. Les officiers, voyant leur autorité perdue, parlementaient avec la garde nationale etlui offraient des cartouches. A huit heures, comme la pluie tombait toujours, une partie des femmes de Paris et des gens à pique se dispersèrent çà et là pour chercher un gite, du feu et du pain. Les troupes aussi avaient faim et froid. Les groupes ayant diminué sur la place, M. d'Estaing et son étatmajor, d'accord avec les ministres, jugèrent bon de cesser le déploiement de forces dont les trois-quarts constituaient maintenant une faiblesse ou un danger. Ils essayèrent d'abord de se débarrasser de la garde nationale. Mais celle-ci, Adèle à l'esprit de Lecointre, déclara qu'elle ne se retirerait qu'après toutes les autres troupes. Le régiment de Flandre

4M LA CHUTE BB L'ANGIBIf IfB FRÂNCR

rompit Tordre de bataille et reprit son casernement des Grandes-Écuries. Les gardes-da-corps se mirent à leur tonr en monvement. Ils descendirent quatre par quatre vers l'ayeaue de Sceaux pour regagner leur hôtel, situé entre cette avenue et la rue Royale. L'escadron, dans sa retraite, longeait les files des miliciens de Versailles. La populace le suivit en renouvelant ses huées, en le couvrant de boue et de projectiles. Impatienté, peut-être atteint par une pierre, M. de Moucheron, qui fermait la marche, se retourna et tira un coup de pistolet. Aussitôt les gardes nationaux déchargèrent leurs fusils sur les gardes*du-corps et le cheval de M. de Moucheron fut mortellement blessé. Les gardes-du-corps, faisant volte-face, répondirent par une décharge de leurs pistolets. Une mêlée allait s'ensuivre, quand l'officier qui commandait l'escadron ordonna de prendre le galop. Les gardes-du-corps regagnèrent ainsi leur quartier (1). Cependant la foule et la garde nationale contraignirent alors, sous peine de mort, M. de la Tontinière, garde d'artillerie, qui jusqu'alors avait réussi à s'en défendre, de leur livrer de la poudre et des balles. Des canons furent chargés et braqués vers l'avenue de Sceaux.

Au château on continuait à délibérer et à ne prendre aucune résolution. Entre neuf et dix heures

(1) Dans toute cette échauffourée, selon Lecointre lai- môme, il ny eut personne de tué, ni même de blessé. Seulement, d'après lui, la balle du pistolet de M. de Moucheron «contasionna U )otte du sieur Briand, fusilier de la compagnie Hiver, »

da soir on y reçut une nouvelle qui redoubla l'émolion des ministres et de la cour. Un aide-de-camp de la Fayette remit à M. de Saint Priest une lettre du général, datée d'Auteuil, et annonçant qu'il marchait sur Versailles, à la tête de toute la garde nationale de Paris.. La Fayette, ajoutait, il est vrai, qu'il n'en résulterait aucune conséquence fâcheuse et qu'il répondait de tout. Mais une véritable indignation n^en saisit pas moins les hommes dévoués à la Royauté. Mounier redoubla ses efforts auprès du Roi pour le décider à prendre sans retard le chemin de Rambouillet. Les gardes-du-corps et les gentilhommes accourus au château pour se dévouer à la défense de la famille royale pouvaient sufSre, selon lui, pour assurer le départ. Le Roi serait monté à cheval, la Reine en croupe derrière un garde, un autre aurait tenu le dauphin dans ses bras. M. de Saint-Priest appuya cet avis avec énergie et, comme Necker faisait des objections^ il finit par dire au Roi : a Sire, si vous êtes conduit demain à Paris, votre couronne est perdue. » — Le Roi se promenait tristement dans le salon en répétant ces seuls mots : «Un roi fugitif! un roi fugitif I » —M. de Saint- Priest crut pourtant un moment l'avoir convaincu.

L'ordre fut expédié aux gardes-du-corps de revenir au château. Le duc de Guiche, qui en avait piis le commandement^ prévenu des préparatifs faits contre eux à l'entrée de la place d'Armes, les amena par un détour dans la rue de la Surintendance, et de là dans la cour des ministres, où ils se rangèrent m

496 LÀ CHUTB DB L'AlfCIBNHB FflANGE

bataille. Un peu pins tard, le marquis de Vilaines, remplaçant le duc de Gnicbe, conduisit Tescadron sur la terrasse de l'Orangerie, sous les fenôtres de Tappartement de la Reine. — - M. de Saint-Priest s'était mis en route avec sa famille. Il avait fait environ deux lieues quand un courrier le rejoignit pour lui apprendre que le Roi était déterminé à rester et à attendre la Fayette. — - Meunier, se résignant, s'était alors rabattu sur un nouveau projet. Il avait pressé le Roi de donner son acceptation pure et simple à la déclaration des droits de l'homme et aux articles constitutionnels. Mais en même temps il avait pressé Necker de se rendre avec tous les ministres à l'Assemblée, d'y dénoncer la marche de la Fayette, de ladéclarerun attentat qu'on était endroit de repousser par la force, de requérir que l'Assemblée lui défendit d'avancer, et le déclarât traitre à l'État et criminel de lèse-nation s'il passait outre. Necker ne consentit point à cette démarche. Le Roi donna l'acceptation demandée. Mais il pria T/Iounier de transmettre à l'Assemblée son désir de voir le plus grand nombre possible de ses membres se rendre au château quand arriverait l'armée parisienne. C'est entouré des députés de la nation qu'il voulait recevoir la Fayette et lui répondre. Meunier quitta le château et retourna à l'hôtel des Menus. Ce fut un trajet lugubre : il était de dix à onze heures du soir. L'obcurité était presque complète. Quelques lanternes seulement avaient été allumées. Des groupes hurlaient sur la place d'Armes et insultaient les

Suisses eD faction derrière les grilles du palais. D'autres parcouraient l'avenue de Paris d'un air rarouche. La première invasion était maîtresse de la ville et attendait la seconde, dont l'arrivée prochaine était annoncée.

En entrant dans la salle des États Monnier la trouva vide de députés et encombrée de commères et de mégères. Excédé de fatigue et de douleur, en proie aux plus grossières insultes de la part des femmes qui, depuis le départ de Mounier, avaient de plus en plus parlé et agi en canaille victorieuse et souveraine, l'évéque de Langres, vers neuf heures et demie, s'était déterminé à lever la séance. Le président, de retour, fit convoquer de nouveaux ses collègues à son de caisse. Aussitôt qu'un certain nombre de députés furent réunis, Mounier, ayant réussi à persuader à la femme qui occupait son fauteuil, de consentira le lui rendre, s'empressa d'ouvrir la séance. Il fit connaître à l'Assemblée l'acceptation du Roi. La foule, qui dominait toujours dans la salle, montra aussitôt le cas qu'elle faisait de la déclaration des droits de l'homme et de la Constitution. < Monsieur le Président, dirent à Mounier quelques femmes en s'approchant du bureau, cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris? » — A quoi bon tout cela? criaient les autres, < du pain i du pain t » — Mounier, pour les calmer, donna l'ordre de rassembler tous les vivres qu'on pourrait trouver, et un festin improvisé, de pain, de jambon, de cervelas, de vin et d'eau-de-vie, s'établit Joyeusement dans la

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salle. GepeDdant, poar occuper le lemps^ eu attendant l'arrivée de la Fayette, ou reprit, au milieu du tumulte, la discussion sur les lois criminelles, portée à Tordre du jour. M. Deschamps, député de Lyon, s'étendit en de graves dissertations juridiques, interrompues par les marques bruyantes d'impatience et d'ennui données à chaque instant par les commères. Mirabeau eut alors, à ce qu'on rapporte, un mouvementd'impatience aristocratique et parlementaire. Il se leva soudain, dressa sa tète de lion courroucé et, d'une voix de tonnerre : < Je voudrais bien savoir, s'écriat-il, pourquoi Ton s'avise de venir troubler nos séances et pourquoi l'on se donne des airs de nous dicter ici des lois. » Le peuple, dit-on, applaudit à cette réprimande et un calme relatif permit à la discussion de continuer tant bien que mal. Un peu avant minuit on apprit que Tavant-garde de l'armée parisienne était parvenue à Viroflay.

Le second acte du drame n'avait pas été moins bien machiné que le premier. Après le départ de Maillard et de sa horde, les balaillons de la garde nationale, appelés à THÔtel-de- Ville, étaient successivement arrivés de leurs quartiers respectifs sur la place de Grève, accompagnés d'un peuple immense, au bruit du tocsin, que des factieux, selon l'usage, faisaient retentir de clocher en clocher à travers la capitale. Surtout les grenadiers des compagnies soldées, c'est-à-dire les anciens gardes-françaises, avaient obéi d'autant mieux à l'appel de l'autorité municipale, qu^il correspondait parfaitement au mot

d'ordre à eux donné poar un autre objet par les meneurs. L'Assemblée communale était entrée en délibération. La Fayette s'était rendu au Comité de police pour arrêter les mesures d'ordre qu'on pourrait prendre, et il y dictait des dépêches rassurantes au ministère sur l'insurrection des femmes» maintenant parties pour Versailles. Vers midi cinq ou six grenadiers se firent introduire dans la salle du Comité, et l'un d'eux, évidemment le principal agent des chefs du complot, un jeune soldat, dont l'on remarqua non sans surprise la belle figure, la facilité et Télégance d'élocution, adressa au général les paroles suivantes : « Mon général, nous sommes députés par les six compagnies de grenadiers ; nous ne vous croyons pas un traître, mais nous croyons que le gouvernement vous trahit. Il est temps que tout ceci finisse. Nous ne pouvons pas tourner nos armes contre des femmes qui demandent du pain. Le Comité des subsistances malverse ou est incapable d'administrer son département; dans les deux cas, il faut le changer. Le peuple est malheureux, la source du mal est à Versailles. Il faut aller chercher le Roi et l'amener à Paris ; il faut exterminer le régiment de Flandre et les gardes-du-corps, qui ont osé fouler aux pieds la cocarde nationale. Si le Roi est trop faible pour porter sa couronne, qu'il la dépose. Nous couronnerons son fils, on nommera un conseil de régence et tout ira mieux. » — La Fayette essaie de discuter avec ce beau parleur et ses compagnons ; « Quoi donc, s'écrie-t-il, aveaç-vous

TM LA CHIITB DE L'ANCIEIIIIE FRANGE

le projet de faire la guerre an Roi et de le forcer à nous abandonner ? » — c Mon général, lui est-il répondu, nous en serions bien fâcbés, car nous l'aimons beaucoup. Il ne nous quittera pas, et sMl nous quittait... nous ayons le dauphin. » — La Fayette insiste, raisonne, supplie. Rien n'y fait. < Mon général, lui dit l'orateur, nous donnerions pour vous jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Mais le peuple est malheureux, la source du mal est à Versailles, il faut aller chercher le Roi et l'amener à Paris ; tout le peuple le yeut. » — Le général renonce à les convaincre, mais il espère que son prestige agira encore sur leurs camarades. Il descend donc sur la place; à plusieurs reprises, il harangue les grenadiers, il leur rappelle leur serment de fidélité au Roi aussi bien qu'à la nation et à la loi. Sa voix est de plus en plus étouffée par des clameurs auxquelles la foule fait écho : € A Versailles I à Versailles 1 » — Des propos menaçants commencent à circuler dans les rangs : « Si le général ne veut pas venir avec nous, il faut prendre un ancien grenadier pour notre chef. — Il est étonnant que M. de la Fayette veuille commander au peuple, tandis que c'est au peuple à lui commander. » — Bailly, que l'Assemblée communale a fait inviter à venir prendre sa place à l'Hôtel-de- Ville, recueille en traversant, non sans peine, les flots du peuple, des cris et des sommations semblables. La perplexité des autorités croit d'heure en heure ainsi que les exigences et les menaces de l'émeute. Le général enfin, ne sachant plus que faire,

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se résout tristement à subir le rôle que s'élait, le matiu, si gaillardement attribué Maillard. Il se charge de conduire Tinvasion parisienne à Versailles dans Pespoir de la contenir et, avec sa naïve et incurable présomption, il se flatte encore de réussir à la maîtriser. Après une longue délibération il obtient de l'Assemblée municipale l'arrêté suivant : « L'Assemblée des représentants de la Commune de Paris, vu les circonstances et le désir du peuple, et sur la représentation faite par M. le commandant général qu'il était impossible de s'y refuser, a autorisé M. le commandant général et même lui a ordonné de se transporter à Versailles; lui recommande en même temps de prendre les précautions nécessaire^ pour la sûreté de la ville, et sur le surplus des mesures ultérieures à prendre s'en rapporte à sa prudence. »

Alors, entre cinq et six heures du soir, la Fayette monte à cheval et dispose l'ordre de marche de l'armée révolutionnaire à laquelle, comme son chefi il ne peut plus longtemps refuser son obéissance. L'avant-garde se compose de trois compagnies de grenadiers et d'une compagnie de fusiliers avec trois pièces de campagne. Elle est accompagnée et même précédée de sept à huit cents brigands armés de fusils et de piques. Le corps de bataille défile ensuite sur trois colonnes avec de l'arlillerie et des chariots de guerre. Dans l'intervalle des compagnies marchent des groupes de bandits et de vagabonds^ mal vêtus, bizarrement armés. Toujours optimiste^

804 LA CHUTE DE L'ANClliNNB FRANCE

la Fayette avait accepté cette bigarrure, dans l'espoir de débarrasser ainsi Paris de Técame de ses émeatiers d'habitude et de profession. L'ensemble de cette expédition comptait environ vingt mille hommes. 11 parait conforme à la vraisemblance d'admettre que la majorité se composait d'amis de l'ordre qui s'en allaient à l'aventure, sous l'impulsion des factieux, les uns avec résignation, les autres avec confiance, plusieurs avec enthousiasme, accroître et propager le désordre et porter un coup mortel à la monarchie. Arrivée à Viroflay, après plus de six heures d'une marche harassante, sous la pluie et dans la boue, quasi à jeun, la garde nationale parisienne, sur l'ordre de la Fayette, renouvela de rang en rang le serment de fidélité à la nation, à la loi et au Roi. Après cette formalité, jugée par le général éminemment rassurante, l'invasion pénétra dans Versailles. L'avantgarde, sous le commandement du duc d'Aumont, alla se ranger en. bataille sur la place d'Armes. Le corps de bataille commença à défiler sur l'avenue de Paris. La Fayette descendit de cheval à la porte de l'hôtel des Menus et entra dans la salle de l'Assemblée.

Un grand silence se fit à son aspect. Tous les députés présents étaient debout, la plupart fort mécontents. Mounier était indigné : « Que veut votre armée ? » demanda-t-il d'une voix forte au général. Celui-ci, un peu gêné, mais plein de confiance en lui-même, répondit à peu près en ces termes : < Quel que soit le motif qui a dirigé sa marche, puisqu'elle a promis d'obéir au Roi et à l'Assemblée,

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elle n'imposera aucune loi. Toutefois, pour contribuer à calmer le mécontentement du peuple» il serait peut-être utile d'éloigner le régiment de Flandre, et de faire dire par le Roi quelques mots en faveur de la cocarde nationale. J'espère que la paix sera bientôt rétablie, si l'on consent à des demandes très importantes en toute autre circonstance, qui toutefois me le paraissent peu dans la crise où sont les choses. » Pais il protesta des sentiments pacifiques de la garde nationale parisienne et déclara qu'il répondait du maintien de Tordre. Il sortit ensuite et se dirigea vers le château. Après son départ, Meunier invita ses collègues, conformément au désir exprimé par Louis XYI> à se rendre avec lui auprès du Roi, et il suspendit la séance.

La Fayette eut quelque peine à franchir la grande grille du palais, dont l'ouverture lui avait d'abord été refusée par les gardes suisses. Il entra, suivi seulement de deux membres de la municipalité de Paris. Arrivé au salon de l'Œil-de-Rœuf, il eut à traverser les groupes des gentilshommes, des ofB* ciers, ardents royalistes pour la plupart, qui y étaient réunis. Une voix soudain s'éleva derrière lui : < Yoilà Gromv\rell 1 » La Fayette se retourna et répondit avec esprit: < Monsieur, Gromv\rell ne serait pas entré seul. » — II pénétra ensuite dans le salon du Conseil, où )e Roi l'attendait avec Monsieur et les ministres. 11 s'y présenta dans Tattitude res-> pectueuse d'un gentilhomme familier depuis long-» temps avec l'étiquette de la cour de France, et fut

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reçu par Louis XVI avec une dignité affable. 11 présenta son armée comme prête à verser son sang pour la sûreté du monarque et de sa famille, bien loin d'y vouloir porter atteinte et il fit l'éloge de la discipline des gardes nationaux. Le Roi et Monsieur s'entretinrent ensuite avec lui et avec les deux délégués de la Commune parisienne des vœux des habitants de la capitale. Il fut question des subsistances et de la Constitution. Louis XVI acquiesça sans peine au désir qui lui fut exprimé de voir remettre les postes extérieurs du château à la garde nationale et chargea la Fayette lui-même de régler cette occupation. Il éluda la demande qui lui fut faite de venir établir désormais sa résidence aux Tuileries. Pendant cette audience, Mounier était arrivé au château avec un certain nombre de députés. Après le départ de la Fayette, le Roi, s'étant informé s'ils étaient présents, donna l'ordre de les introduire. Il leur dit : « Je voulais m'environner des représentants de la nation, profiter de leurs conseils, au moment où je verrais M. de la Fayette. Il est venu avant vous. J'ajouterai seulement que je n'ai point eu Tintentioa de partir, et que je ne m'éloignerai jamais de l'Assemblée nationale, » — Quand ils se furent retirés, Louis XVI, avec son calme habituel, déclara que la Fayette ayant répondu de l^ordre, ce qu'il y avait de mieux à faire était que tout le monde allât se couchç^*.et,JuiTmême, il donna l'exemple* 11 était deux heures, du matin. La Reine, peu de temps après^ se retira aussi dans sa chambre» Elle était

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resiée toute la soirée dans son grand cabinet, avec les dames et les gentilshommes de son service ordi* naire, et avait admis un grand nombre de personnes à lui présenter leurs hommages et leurs avis. On avait admiré la fermeté noble de son courage et la sérénité vraiment royale de son maintien. Elle n'avait point accueilli le conseil qui lui fut donné, eu égard aux menaces proférées contre elle, d'aller passer cette nuit dans l'appartement du Roi.

La Fayette, en sortant du château, trouva son armée rangée en bataille sur la place d'Armes et dans l'avenue de Paris. Sur la place continuait de s'agiter une foule en désordre, mêlée de miliciens versaillais et de soldats du régiment de Flandre. Çà et là on avait allumé de grands feux, autour desquels hommes et femmes dansaient en chantant. On faisait rôtir à l'an de. ces brasiers le cheval de M. de Moucheron, qui allait servir de pâture à un certain nombre d'affamés. La Fayette fit occuper les postes extérieurs du château par un bataillon renfermant les gardes-françaises qui les avaient désertées le 30 juillet précédent, parce que, pensait-il, ces soldats étaient mieux que les autres au courant de ce service, il ne prit d'ailleurs aucune autre précaution et ne donna aucune consigne spéciale. Il fil ensuite son possible pour procurer des gites à ses autres bataillons. Une partie des gardes nationaux furent logés chez les habitants ; d'autres à l'hôtel des Fermes et dans la caserne évacuée par les gardes-du-corpSj et enfin un assez grand nombre dans

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les églises. Après cela le géaéral se rendit à TAssembiée natioDaie. Moanier, en quittant le Roi, avait été en effet y reprendre la séance. Son intention était de maintenir l'Assemblée en permanence afin d'être constamment prêt à parer aux éventualités qu'il redoutait. Bon nombre de mégères et d'émeutiers étaient toujours dans la salle et couvraient la voix des orateurs par leurs interpellations, leurs chants, leurs cris, leur vacarme assourdissant. Le président tint bon et refusa de mettre aux voix la proposition, faite par Mirabeau, de remettre au lendemain la suite de la discussion des lois criminelles. Il refusa également de quitter le fauteuil pour aller conférer avec la Fayette dans un des bureaux. Il lui envoya MM. de Lally-ToUendal et de Glermont-Tonnerre, auxquels le général donna de si fortes assurances qu'il n'y avait plus absolument rien a craindre et qu'il répondait de tout, qu'ils furent ébranlés et que Mounier lui-même finalement céda. La séance fut donc levée. Chacun se retira chez soi. Les femmes s^'endormirent sur les bancs. La Fayette alla faire une ronde à travers la ville, monta chez M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, et eut avec lui une assez longue conversation au coin du feu. Il n'avait plus la moindre inquiétude et se reposait pleinement sur sa chère garde nationale de la paix publique et de la sûreté du Roi. Une patrouille de la milice parisienne, commandée par un sous-lieutenant, ayant pénétré dans le parc parla grille ouvrant dans la cour de la chapelle, l'escadron des gardes-

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du-corps avait, pour éviter tout conflit, reculé jusqu'au lapis vert, puis, sur un ordre dépêché par M. de Luxembourg, était parti pour Trianon, et de là pour Rambouillet. La Fayette fut sans doute informé de cette retraite par M. de Luxembourg, qui était venu le retrouver chez M. de Montmorin. Il n'en fut que plus rassuré et, comme il se sentait épuisé de fatigue, il résolut d'aller prendre quelque repos. Son état-major avait été installé à Thôtel de Noailles, rue de la Pompe. Après une dernière inspection sur la place d'Armes, devenue maintenant silencieuse et presque déserte, il se rendit à cet hôtel, se jeta tout habillé sur un lit de camp qui avait été préparé pour lui et s'endormit aussitôt d'un profondsommeil.il était un peu plus de cinq heures du matin.

Ce n'est que très avant dans la nuit que l'émeute avait peu à peu abandonné les abords du château. Un député traversant la place d'Armes, vers trois heures du matin, y avait encore remarqué quelques hommes à piques qui faisaient grand bruit et il les avait entendu répondre à de braves gens qui les engageaient à se taire : « Allez vous coucher ; pour nous, nous n'avons pas encore fini. » Toute la soirée de la veille des mots d'ordre avaient été colportés par les agents des chefs du complot. Quoiqu'il en soit, l'émeute se retrouva sur pied dès la pointe du jour (1). Vers cinq heures et demie des groupes

(1) Ud fait curieux est rapporté par madame de Tourzel daus «es Mémoires. Un groupe de Parisiens auraient ce matin-là

510 LA CHUTB DE L'ANCIëKNE: FRANCE

d'hommes et de femmes commencèrenè à se former sur la place. Par une négligence des plus étranges, on laissa les gardes-françaises, saivant l'ancienne consigne des temps calmes d'autrefois, ouvrir les grilles du châtean à cette heure matinale. On est d'autant plus en droit de soupçonner une entente secrète entre eux et l'invasion projetée, que quand la populace et les brigands, en petit nombre d'abord, franchirent les portes et se répandirent dans les cours et jusque dans le parc, sous les fenêtres de la Reine, aucun essai sérieux ne parait avoir été tenté pour les arrêter ou leur faire rebrousser chemin. Dans ces conditions un conflit était inévitable entre les envahisseurs et le détachement des gardes-ducorps demeuré pour le service intérieur du palais. Où et comment la première collision eut-elle lieu? Il est difiicile de le savoir bien au juste. L'attitude promptement agressive des émeutiers, et, au contraire, le maintien tout défensif et la réserve plutôt exagérée des gardes-du-corps, nous paraissent deux points conformes aux données antérieures, à l'ensemble des faits et à la vraisemblance (1): Ce qui est

révf^illé le curé de Saint-Louis de Versailles et l'aurait obligé à veair célébrer dans son église une messe à laquelle ils assistèrent. Ce fait aurait eu lieu avant Tinvasion du château. Il était venu de Paris la veille soit avec la garde nationale, soit même avec la première invasion, des personnes si diverses, et l'état des esprits était alors mêlé d*i lées si confuses et si contraires, que cette anecdote n'offre en soi rien d'invraisemblable.

(1) Jusqu'à plus ample inform\ h version adoptée par M. BatifTol au sujet de l'origine du conflit ne nous parait pas devoir être considérée comme étant acquise à l'histoire. Selon notre jeune et très distingué confrère, qui nous a paru un peu dominé ici, dans Tageneement des détails,^par son idée générale

certain, c'est que le conflit se produisit et que le principal théâtre en fut le grand escalier, par où Ton montait aux appartements du Roi et à ceux de la Reine, et dont la disposition est telle que, du palier supérieur, les gardes auraient p:i, par un feu rou* lant, aisément foudroyer les envahisseurs. Ils ne le firent point. Un des leurs, nommé Deshuttes, saisi au bas de cet escalier, où il était en faction, avait déjà été entraîné au milieu de la cour de Marbre et là, après force coups, un individu à longue barhe noire, chiffonnier de son état, appelé Nicolas Jour-

de la non préméditation des journées d'octobre, les eavahisseurs du palais y pénétrèrent par hasard et sans aucune intention hostile. < On les voyait, dit-il, s'avancer lentement, en curieux, resarlantà droite, à franche, ce château qu'ils n'avaient jamais vu de si près, comme sMls avaient peur qu'à tout instant quelqu'un vint leur dire qu'il ne fallait pas rester là, et qu'ils devaient sortir. Peu à peu leur nombre augmentant, ils se taisent, deviennent plus compacts et s'avancent jusqu'à la cour de Marbre. Peu à peu aussi, on se met à parler, d'abord à voix basse puis plus haut, on discute, on se montre au premier, à gauche, des pardes-du-corps qui resardent derrière les vitres, et ce sont déjà de sourds accès de colère. Au fond, un individu, un ouvrier, se met en devoir de grimper après les colonnes qui soutiennent le balcon delà chambre du Roi; tout à coup, une fenêtre du premier s'ouvre, un gar.le-du-corps parait un pistolet à la main, vise l'homme et fait feu. Celui-ci asite ses bras dans l'air, tournoie et s'affaisse lourdement la tête la premiè'*e sur le pavé oi\ il se brise le crûne. Il y eut un silence, un moment de stupeur. Puis, comme saisie d'une rage folle, avec un cri terrible, un hurlement de colère, de haine et de ven$reance, la foule se rua dans une boussée irrésistible vers l'escalier y e la Reine.» —Il parait bien que, dans la matinée du 6 octobre, un ouvrier ébénistn de Versailles, nommé Lhéritier, trouva la mort en prenant part à rinva^^ion du château. Mais sur la cause et les circonstances du fait les rapports diffèrent. M. Batiffol n'a point indiqué spécialement les témoignages d'après lesquels il expose les détails de cet incident. — Notons en passant que la pièco appelée dans ce récit « Chambre du Roi » n'est pas la chambre de Louis XVI» qui n'avait point de balcon, mais la « chambre de parade » ou < chambre de Louis XIV ».

filS LA CHUTB DE L'ARGIEHNE FRANGE

dan* qui se chargea particalièrement ce joar-là du rôle officieux de bourreau, lui trancha la tête d'ua coup de hache.

Pendant cette exécution, la foule montait Tescalier en vociférant. Un autre garde-du-corps, M. de Miomandre de Sainte-Marie, descendit trois marches et cria : c Mes amis, vous aimez voire roi, et vous venez Tinquiéter jusque dans son palais. » La populace voulut s'emparer de lui, mais ses camarades le dégagèrent. lisse barricadèrent ensuite dans leurs salles, c'est-à-dire d'une part dans les salles couvrant les appartements du Roi, et, de l'autre, dans la salle dite des gardes de la Reine.

Les émeutiers essayèrent d'enfoncer les portes. Ils y réussirent pour celle qui donnait accès aux appartements de la Reine. Les gardes qui se trouvaient dans la salle envahie par la populace^ jugeant la résistance impossible, se réfugièrent, pour se concentrer, dans la grande salle des gardes du Roi. Mais M. de Yaricourt, atteint par les bandits, fut renversé d'un coup asséné sur son crâne, traîné par les pieds jusqu'à l'escalier, et de là, en bas, dans la cour de Marbre. Nicolas Jourdan y était toujours, attendant besogne. La tête du malheureux garde fut dextrement tranchée et placée au bout d'une pique, qu'un individu se mit à promener çà et là en chantant. — Cependant M. du Repaire, an lieu de suivre ses camarades dans leur retraite, s'était placé devant la porte intérieure menant chez la Reine. Ce courageux gentilhomme, assailli par les brigands, se dé^

fendit avec vigueur, parvint à les bousculer et, quoique poursuivi par eux, réussit à gagner par le palier la salle des gardes du Roi, dont on lui ouvrit promptement la porte. — M. de Miomandre de Sainte-Marie, qui s'était dissimulé dans Pembrasure d'une fenétre> court alors à la porte intérieure pour barrer à son tour le chemin aux envahisseurs. A. ce moment une femme de chambre de la Reine, accourue pour s'informer de la cause du tumulte qui retentissait dans le palais, entrebâille cette porte : c Sauvez la Reine, lui crie M. de Miomandre, on en veut à ses jours !» — La femme de chambre pousse le verrou et se retire en toute bâte. Les brigands, sortis à la suite de M. du Repaire, rentrent dans la salle et se précipitent sur M. de Miomandre, qui bientôt, assommé d'un coup de crosse de fusil, tombe sans connaissance devant la porte à laquelle il faisait un rempart de son corps. Les envahisseurs n'ont plus qu'à enjamber le corps et à enfoncer cette porte pour arriver bientôt, sans aucun obstacle, à la chambre de Marie-Antoinette. Point du tout. La topographie du château leur est mal connue (1). Ils hésitent, puis se retirent, et au lieu d'entrer dans les appartements de la Reine, les uns redescendent l'es-

(i) De cette ipfQornnce, qui parait aujourd'hui bien établie, on est conduit à conclure que 1 assaBsinat de la Reine n'entrait pas dans le dessein direct et formel des chefs du complot. Leur objet était plutôt, croyons-nous, de lui causer une frayeur intense et d'inquiéter le Roi pour les jours de Marie-Antoinette, de manière à amener entre eux une séparation temporaire, qu'ils espéraient trouver ensuite le moyen de rendre définitive. Telle était du moins, il est permis de le penser, une de leurs visées éventuelles. Rn ce qui concerne personnellement le duc d'Orléans

calier, les autres se précipitent dans les premières salles des appartements du Roi, évacaés par les gardes, qui se sont repliés pour défeodre l'ŒIl-de- Bœuf, et ils se répaodeot au hasard dans le palais. M. de Miomandre, revenu à lui, se relève, se traîne tant bien que mal et est recueilli par ses camarades dans r(EiI-de-Bœuf. La Reine alors était hors de l'atteinte des bandits.

Elle avait été réveillée vers six heures moins le quart par le bruit que faisait sous ses fenêtres la bande qui avait pénétré dans le parc. La femme de chambre qui couchait près d elle alla regarder et lui dit que c'étaient des gens de Paris qui se promenaient. La Reine sembla trouver cela assez naturel et n'ajouta rien. Mais quelques minutes après on entendit un grand tumulte du côté du grand escalier et presque aussitôt deux autres femmes de chambre, dont celle qui venait d'être avertie par M. de Miomandre, entrèrent tout effarées, s'écrièrent que les appartements étaient envahis, et faisant lever précipitamment Marie-Antoinette, lui passèrent un jupon et des bas et l'entraînèrent, par une petite porte située à droite de son lit, à travers ses salons ou cabinets, jusqu'à l'Œil-de-Bœuf. La porte de rOEil-de-Bœuf était encore fermée. On eut quelque peine à la faire ouvrir par les deux garçons de

— outre les raisons tirées de son caractère immoral, mttis non cruels ni même inhumain, et aussi du peu d'énergie de sa volonté, même dans le mal — il est bien à croire que, s'il eût médité le meurtre de la Reine, il aurait pris le som de renseigner plus exactement ses émissaires sur le cl^emin à prendre pour (arriver jusqu'à elle.

chambre qui veillaient immédiatement, la nuit, aux abords intérieurs des appartements du Roi. Quand Marie-Antoinette fut arrivée dans la chambre de son époux, elle n'y trouva point le Roi, qui était parti de son côté à sa recherche. Louis XYI avait été éveillé en sursaut par les cris épouvantables poussés dans la cour de Marbre, il s'était levé en toute hâte, en même temps que Thierry de Ville-d'Avray, son valet de chambre, et tous deux, courant aux fenêtres, avaient vu Témeute s'engouffrer dans le grand escalier. Inquiet pour les jours de la Reine, le Roi s'était hâté de prendre un passage secret appelé « passage du Roi » qui conduisait de sa chambre par les entresols aux petits appartements de Marie* Antoinette, et de là, à la chambre de la Reine. Celleci l'avait quittée, comme nous venons de le voir. Le Roi vint la retrouver, par l'Œil-de-Bœuf, dans sa propre chambre, où madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France, avertie dès la première alerte par M. de Saint-Aulaire, amena aussi le dau* phin. Madame Royale, que la Reine alla chercher elle-même, et Madame Elisabeth, qui était accourue la veille de sa maison de Montreuil, pour partager les dangers de son frère et de sa sœur, s'y trouvèrent bientôt réunies avec Louis XVI et Marie- Antoinette. Les appartements du Roi s'emplirent alors successivement des gardes-du-corps, qui s'y repliaient, et des gentilshommes habitant le château^ qui accouraient à demi habillés pour prendre part à la défense de la famille royale.

510 IK CBUTË DE L'ANCIKKNK FHANCK

Cependant la garde nationale intervenait enfin. L'alarme ayant été donnée de tontes parts et la qouyelle de Tinvasion da château s'étant répandue dans la Yille, les compagnies, soldées ou non soldées, les miliciens de Paris et de Versailles arrivent en armes (1). La Fayette est réveillé, il accourt en toute hâte. Il harangue les grenadiers : < Mes amis, j'ai donné ma parole d'honneur au Roi qu'il ne serait fait aucun mal à ses gardes-du-corps ; si vous me faites manquer à ma parole d'honneur, je ne suis plus digne d'être votre général ; je vous abandonne. Grenadiers, sabrez. • — On ne sabre pas, mais les brigands et les mégères, expulsés des appartements et refoulés dans la cour de Marbre, où d'ailleurs la populace demeure péle-méle avec la force armée, sont contenus dans leur soif de sang. Plusieurs gardes-du-corps> saisis isolément dans le château, dans les cours ou sur la place d'Armes, et sur le pomt d'être égorgés, sont arrachés à leurs bourreaux. Les anciens gardes -françaises, sentant se réveiller en

(1) La com pagaie qui arriva la première était commandée par un médecin de Paris, le docteur Gondran, qui paratt avoir montré dans cette circonstance une initiative et une énergie louables. C'est, croyons-nous, ce même capitaine qui avait eu un rôle dans les pourparlers du Palais-Royal avec l'Hôtel-de-Ville lors de l'affaire Saiot-Huruge. D'après Vextrait du proeés-verbal dies représentants de la Commune du H août, rapporté par Bûchez ni Roux (t. II, p. 37S) < l'Assemblée allait se séparer^ lorsqu'elle a été obligée de recevoir une seconde députation des soi-disant habitués du Palais-Royal, à la tête de laquelle M. Contran {sic), capitaine de la garde nationale de Saint-Pbilippe-du-Roule^ avait été forcé de se mettre. M. Gontran était chargé, de la part du Palais-Royal, de réitérer les demandes que les premiers députés avalent raites; il avait, en outre, pour objet personnel, d'informer l'Assemblée qu«3 les mouvements du Palais-Royal étaient toujours Us mômes. »

LKS 5 KT 6 OCTOBRE 5l7

eux rhonnenr militaire, se distingaeDt dans cette œuvfe d'humanité. La Fayette, d'abord désespéré, riecbmmence à voir tout en beau, et en se rendant auprès du Roi, il est disposé d'avance à se faire l'interprète des sentiments et des exigences que ne vont pas tarder à manifester ensemble, sous l'impulsion des meneurs, tous les envahisseurs de Versailles, la cohue et la garde nationale, les bourgeois et les bandits^ les grenadiers et les gens à pique, les mégères et les commères, et devant lesquels la Royauté et l'Assemblée seront obligées de s'incliner.

Le Roi, qui avait recouvré sa sérénité bienveillante, était dans la salle du Conseil avec les ministres et un certain nombre de députés. Le duc d'Orléans, revenu de Paris ce matin même, et qui en traversant les cours, avait été acclamé par la foule, s'y trouvait également et causait en souriant avec Duport (1). DaSns la chambre de Louis XIV s'étaient réunis les officiers supérieurs et quelques dames parmi lesquelles M""® Necker et M"'® de Stîél. Dans la

(1) Sar la conduite du duc d'Orléans durant les journées d'octobre et notamment dans la matinée du 6, les témoignages sont assez nombreux, mais peu concordants. L'heure où sa présence fut constatée au château varie singulfèrement selon les témoins. Quelques-uns même croient l'avoir vu à la tête de la bande qui envahit l'escalier de marbre. Mais cela nous para?t en dehors de toute vraisemblance. 11 faut tenir grand compte, en de telles circonstances, des illusions Imaginatives qui ne manquent guère de se produire. Toutefois, ce qui n'est pas absolument impossible^ c'est que Laclos, conspirateur raffiné^ ait eu h sa disposition, pour guider au besoin et encourager ses suppôtp, un duc d'Orléans postiche, c'est-à-dire un personn^e, UA 4gQn( pessepahlant au prince d'allure et de physio-

chambre de Louis XVI, Monsieur, Madame et Mesdames tantes étaient venus rejoindre la Reine et ses enfants. Marie-Antoinette, pâle^ en déshabillé du matin, se tenait debout dans Tembrasure d'une fenêtre, ayant à sa droite Madame Elisabeth, à sa gauche Madame Royale, devant elle le dauphin, qui, monté sur une chaise, considérait la cour, pleine d'une foule tumultueuse, avec une curiosité d'enfant, et jouait doucement avec les cheveux blonds de sa sœur. — « Maman, j'ai faim i, dit tout à coup le jeune prince d'une voix plaintive. — « Prenez patience, lui répondit la Reine en réprimant un sanglot, il faut attendre que le tumulte soit passé. » La Fayette entra en conversation avec le Roi sur la situation. Il lui conseilla, peut-être d'après les clameurs qui partaient de la cour de Marbre, de se montrer au peuple sur le balcon de la chambre de Louis XIV. Louis XVI y consentit sans peine et parut devant la foule accompagné du général. Un cri universel de : « Vive le Roi! » retentit. La Fayette prononça quelques paroles dans lesquelles il célébra les nobles sentiments de la population parisienne et dénonça les projets de quelques factieux, qui, dit-il, ne pourraient que nuire à la cause de la liberté. Les vivats redoublèrent. Tout à coup une voix s'écria : « La Reine au balcon !... » Des milliers d'autres y firent écho sur-le-champ : « Oui, oui, la Reine au balcon 1 » La Fayette alla trouver Marie- Antoinette et insista respectueusement pour qu'elle satisfît h cette exigence.. « Cette démarche, lui dit-

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il, est totàt à fait nécessaire pour calmer le peuple. » — « En ce cas, répondit-elle, dussé-je aller au supplice, je n'hésite plus. » — Elle prit ses enfants chacun par une main et se dirigea vers le balcon. Gomme elle y mettait le pied, une voix avinée hurla d'en bas : « Pas d'enfants ! » — Une rougeur monta au front de la Reine; d'un mouvement brusque elle repoussa ses enfants dans la chambre de Louis XIY et s'avança seule, la tête levée, d'un pas ferme, avec une dignité fière, mais sans arrogance. Puis elle croisa lentement ses bras sur sa poitrine, et majestueusement, dominant la foule, elle attendit. Un silence d'étonnement se fit dans la cour. Un homme, dit-on, coucha la Reine en joue et n'osa tirer. Puis tout à coup le cri de « Vive la Reine ! », étouffant quelques vociférations injurieuses, sortit en un élan spontané de l'immense majorité des poitrines. La Reine rentra, faiblement consolée, et dit à M"**^ Necker ; « Ils vont nous forcer, le Roi et moi, à nous rendre à Paris, avec les tètes de nos gardes portées au bout de leurs piques. »

En effet après que la Fayette eut, du haut du balcon, solennellement réconcilié les gardes-du-corps avec la garde nationale et la populace, l'exigence prévue par la Reine se manifeste par des clameurs incessantes et redoublées : « Le Roi à Paris ! Le Roi à Paris! » — Louis XYI avait peine à céder. Il mesurait le poids de son prochain esclavage. Ces scènes successives l'avaient physiquement épuisé et il était tombé dans un état effrayant de torpeur, Tous les

.n«) LA CHUTE DB L'ANCIENNE FRANCE

ministres, M. de Saint-Priest lai-méme, demeurèrent d'accord avec la Fayette qu'il n'y avait plus aucun moyen de résister. Le Roi, sur la proposition de quelques-uns des députés qui se trouvaient là, pria deux d'entre eux, MM. de Blacons et de Sérent, de transmettre à l'Assemblée nationale son désir de s'entourer de ses lumières en cette circonstance. Il l'invitait à venir délibérer au salon d'Hercule. Mais, vers onze heures, les clameurs devenant furieuses, le Roi prit enfin son parti. Il s'avança au bord du balcon et dit d'une voix altérée : < Mes amis, j'irai à Paris avec ma femme et mes enfants ; c'est à l'amour de mes bons et fidèles sujets que je confie ce que j'ai de plus précieux. » La Fayette répéta les paroles du Roi et fit jeter par les fenêtres de petits carrés de papier où était écrite l'annonce du départ. Cette nouvelle fut accueillie par des transports d'enthousiasme et la garde nationale parisienne, heureuse et fière, se mit à exprimer sa joie par des décharges réitérées de mousqueterie. La population et la milice de Versailles n'avaient pas autant sujet d'être enchantées. Mais elles avaient aidé à tirer le vin, il fallait le boire. Elles se berçaient d'ailleurs encore du vain espoir qu'elles prêtaient seulement le Roi à la capitale, qui ne manquerait pas de le leur rendre.

Cependant MM. de Blacons et de Sérent s'étaient rendus à l'Assemblée nationale, qui venait d'ouvrir ofiiciellement sa séance, et Mounier avait fait part à ses collègues de l'invitation du Roi. Mirabeau s'opposa à ce qu'il y fût donné suite. « Il n'est pas.

dit-il, de la dignité de l'Assemblée, de se transporter an château; elle ne saurait délibérer dans le palais des rois; ses décrets deviendraient suspects. Il suffit d'envoyer une députation de trente-six membres. » — Gel avis l'emporta malgré les efforts de Mounier. L'Assemblée déclara ensuite, sur la proposition de Mirabeau et de Barnave, qu'elle était inséparable du Roi pendant la session actuelle. Puis, informée par ses délégués revenus du château, que le Roi allait partir pour la capitale, elle désigna une députation nouvelle et plus nombreuse pour l'accompagner. Mirabeau reprit la parole : « Pour faire voir, dit-il, que le vaisseau de l'État n'est pas en danger, pour signaler à jamais cette journée mémorable de la concorde, je pense qu'il faut délibérer sur-le-champ sur le décret des impositions présenté par le ministre des finances, et sur l'adresse à envoyer à nos commettants sur se sujet. » — La délibération fut aussitôt ouverte. Le décret et l'adresse furent adoptés.

Vers une heure et demie la famille royale monta en voiture au bas du grand escalier. Mais il y avait un tel encombrement que le départ n'eut lieu qu'à deux heures. Dans la matinée, une bande était partie en avant avec les deux têtes de MM. du Repaire et de Varicourt, portées en triomphe. Elle fut dispersée en arrivant aux barrières de Paris. L'invasion victorieuse qui emmenait Louis XVI dans sa capitale formait un cortège étrange, à l'aspect tantôt sinistre p^ tiffîtôt grotesque. Les gar(}e3 qatioqaux parisiens

522 LA CHUTE DE 1/ANGlENISR FRANGE

marchaient en. avant» en Aies fort irrégalières. Ensuite venait une cohue immense, mélangée de femmes» de brigands, de soldats du régiment de Flandre, de gens de toute sorte, précédant, entourant, suivant les voitures où avait pris place la députation de T Assemblée, et surtout se pressant sur le carrosse royal, près duquel s'efforçait en vain de sr grouper, constamment bousculée et rompue par la foule, une escorte de Gent-Suisses et de dragons. Aux portières du carrosse se tenaient à cheval, d'un cAté la Fayette,, de l'autre le comte d'Estaing. Le Roi était assis au fond avec la Reine^ qui prenait alternativement sur ses genoux le dauphin et Madame Royale. Sur le devant avaient pris place M""* de Tourzel, tenant l'autre enfant de France; Monsieur, Madame et Madame Elisabeth. Les mégères et commères s'en donnaient à cœur joie, bras dessus, bras dessous, sautant, chantant à tue-téle. Celles-ci agitaient des rameaux ornés de rubans multicolores ; celles-là, juchées, à deux ou a trois, sur des chevaux ou sur des canons, criaient, riaient, tombaient dans la boue, juraient, se relevaient et riaient et criaient encore. Une soixantaine de chariots pleins de blé ou de farine, sans doute rassemblés de tous côtés la veille d'après les ordres du Roi, étaient emmenés comme en triomphe, couverts de feuillage et de branches vertes, et surveillés d'un œil jaloux par la populace. II y avait des haltes fréquentes. Alors des rondes se formaient et l'on chantait en chœur : « Nous ramenons le bou-

langer, la boulangère et le petit mitron. » — Gà et là dans le cortège on apercevait, accompagnés et protégés par des gardes nationaux, des gardes-ducorps désarmés, les uns à pied, les autres à cheval, avec un milicien en selle ou en croupe; les uns nutôte, les autres coiffés de bonnets de grenadiers, tandis que les grenadiers qui les avaient pris sous leur sauvegarde portaient des chapeaux de gardes-ducorps. De temps à autre les femmes les forçaient de boire avec elles et de crier : « Vive la nation ! p Des coups de fusils, tirés au hasard, retentissaient par intervalles. Le Roi et la Reine, parmi les vivats et les injures, demeuraient impassibles, les traits légèrement contractés par la fatigue et la douleur. Parfois, sous le coup de quelque brutale invective, ils se regardaient et haussaient imperceptiblement les épaules. Le long du chemin quelques propos s'échangèrent entre eux et la foule. « Le Roi, dit une fois la Reine, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a dit bien du mal de nous ; ce sont ceux qui veulent nous nuire. Nous aimons tous les Français, et nous nous faisons tous une gloire de partager les sentiments de notre bon roi. » — A un moment, le dauphin, qui se trouvait sur les genoux de sa mère, lui dit, comme le matin : (n J'ai faim, maman. » — La Reine, d'un mouvement fébrile, pressa l'enfant sur son cœur et se penchant sur sa tête blonde, ne put retenir quelques larmes. Il était environ six heures quand le carrosse royal arriva à la barrière de la Conférence. Bailly,

SW LA CHUTB DB VAIfCIBNHB FRANCE

qui s'y trouvait, à la tète d'aae dépatatîoa de rAssemblée communale, -n'épargoa pas au Roi les fleurs de sa rhétorique et ses prétentienses antithèses, dont il le salua de nouveau à PHÔtel-de-Vilie, où Ton se rendit ensuite. Un trône avait été disposé dans la grande salle, c Les moments que Votre Majesté nous donne, quelque courts qu'ils soient, nous sont précieux^ dit le maire^ mais c'est sa présence habituelle que nous désirons, ce sont tons ses moments que son peuple demande... Votre Majesté sera le témoin de notre fidélité; nous verrons renaître sous ses yeux Tordre, la paix, toutes les vertus aimables et douces que son exemple doit inspirer; enfin, sous le règne de Louis XVI, le Roi sera puissant par son peuple et le peuple heureux par son Roi. • — Louis XVI, épuisé, se borna à ces quelques mots : « C'est toujours avec plaisir et confiance que je me vois au milieu des habitants de ma bonne ville de Paris. » — Bailly répéta les paroles du Roi à la foule qui se pressait dans la salle, mais il oublia le mot confiance. La Reine le lui fit observer. « Messieurs, reprit Bailly avec plus d'à-propos que n'en avaient ses harangues, vous êtes plus heureux que si je l'avais dit moi-même. » — Le flot des discours officiels s'épancha longuement encore. On exhiba le Roi et la Reine aux fenêtres entre deux flambeaux. L'enthousiasme populaire s'exalta jusqu'au délire. On s'embrassait en pleurant sur la place de Grève. La fameuse lanterne servait seulement à éclairer cette joie. Ce ne fui

\MS 5 ET 6 OCTOBRE ti^

qu'à dixheares dasoir qaela famille royale pat s' installer aux Tuileries, inhabitées depuis bien longtemps, et où rien n'avait été préparé pour la recevoir. Déjà moralement prisonnières, la Royauté et l'Assemblée allaient désormais l'être matériellement.

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