CHAPITRE QUATRIÈME
PRELIMINAIRES ET PREPARATIFS DE LA RÉVOLUTION d'OCTOBRE
L'anarchie qui depuis la révolution de juillet régnait en province ne régnait pas moins à Paris^ La population y était en proie à une effervescence générale et continuelle. Les manifestations les plus variées se succédaient ou même se coudoyaient dans les rues. Le sentiment très complexe que Ton désignait alors par le mot de patriotisme se donnait extérieurement carrière avec une exubérance fort encombrante et le sentiment religieux, encore très puissant dans la capitale, s'y mêlait de la façon la plus singulière. Un ecclésiastique janséniste et philosophe, appartenant à la communauté des prêtres de Saint-Rocb, prédicateur naguère assez renommé.
devenu depuis l'ouverture de la crise révolutionnaire un politicien et un orateur extravagant, l'abbé Claude Fanchet, membre de l'assemblée des électeurs, promenait de chaire en chaire, et au besoin de chaire en club, sa parole fongueuse et ridiculement déclamatoire. Â Notre-Dame, ses auditeurs transportés ne se contentèrent pas de l'applaudir. Ils firent une décharge générale de leurs fusils sous les voûtes de la cathédrale, puis le reconduisirent en triomphe à THÔtel-de- Ville après avoir décoré son front d'une couronne civique. Les femmes, elles aussi, se mirent en campagne. Les dames de la halle et du marché Saint-Martin, par une inspiration en soi touchante, résolurent de placer ce qu'on appelait la liberté reconquise sous la protection de la patronne séculaire de Paris. Elles se rendirent en procession solennelle à l'église de Sainte-Geneviève. Les jeunes filles étaient habillées de blanc et portaient un énorme bouquet lié de rubans tricolores. Le cortège était accompagné d'un bataillon de la garde nationale (celui du quartier) avec sa musique. En revenant, ces dames, ces demoiselles et leur escorte civique, ne manquèrent pas de se rendre à l'Hôtel-de-VilIe, pour y féliciter, y haranguer et y embrasser Bailly, auquel elles offrirent une des brioches qu'elles venaient de faire bénir. Leur exemple fut successivement imité par tous les districts.
Il y avait aussi les manifestations professionnelles, d'un caractère moins bucolique. Trois mille garçons
tailleurs, assemblés sur le gazon près de la colonnade du Louvre, envoyèrent vingt députés aux autorités municipales poar demander que le prix de la journée fût porté à 40 sous et quMI fût défendu aux fripiers de faire des habits neufs. Quatre mille domestiques sans place, réunis au même endroit, votèrent le renvoi de Paris des Savoyards qai leur faisaient concurrence. Les garçons cordonniers décidèrent place Louis XV que ceux qui confectionneraient des chaussures à trop bas prix devaient être chassés du royaume. Ce fut aux Champs-Elysées que les garçons perruquiers tinrent leur séance. Elle fut troublée par une patrouille de la milice citoyenne, commandée par un bourgeois ami de Tordre, qui voulut les disperser. L'ofScier appliqua même à Tun des manifestants un coup de sabre. Mais il fut aussitôt puni de cette énergie intempestive. Ses propres soldats le désarmèrent et le livrèrent aux garçons, qui le conduisirent à THÔtel-de-Ville. Comme l'histoire ne dit pas qu'il ait été mis à la lanterne, il y a tout lieu de croire que les autorités municipales, après l'avoir gardé quelque temps, puis admonesté, le renvoyèrent à son domicile. Quant aux garçons perruquiers, ils obtinrent ce qu^ils demandaient, la diminution d'une taxe qu'ils payaient au bureau de leur communauté.
La plupart des corps d'état, sans exprimer leurs doléances de cette façon publique et collective, souffraient et gémissaient de la situation de la capitale. Paris était alors comme aujourd'hui le grand centre
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du commerce et de Tindustrie de luxe, des arts, du goût et de la mode, la cité des plaisirs coûteux et raffinés, dont Taristocratie de France et d'Europe était tributaire, et où les personnes opulentes aimaient, de près et de loin, à échanger leurs richesses contre les jouissances et les merveilles que cette Yille seule pouvait procurer. Mais la révolution triomphante venait de s'interposer d'une façon terrible entre Paris et ses clients ordinaires. L'aristocratie française, de naissance ou de fortune, commençait à émigrer, ou tremblait *dans ses hôtels et dans ses châteaux menacés du pillage et de l'incendie. Voyant ses revenus diminués par les décrets de l'Assemblée et en maint lieu supprimés par le soulèvement ou la mauvaise volonté des paysans, désenchantée du présent et inquiète de l'avenir,' elle se gardait de dépenser ce qui lui restait d'argent disponible et n'avait plus le cœur aux fêtes. Les étrangers, dont la seule présence enrichissait la capitale^ fuyaient l'émeute et le tumulte en permanence dans ses rues. Les exportations parisiennes étaient d'ailleurs singulièrement gênées par les désordres provinciaux et par l'obstruction des routes. En conséquence, les commandes ne venaient plus et le nombre allait croissant des ateliers sans travail, des boutiques sans recette et des ouvriers sans salaire.
. En même temps, toujours par suite de l'anarchie universelle, l'approvisionnement de la ville, principalement en blé ou en farine, était ^pénible et mal
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assuré. C'est surtout pour cet objet que la difficulté des commuûicaliODS était extrême. Les convois réuûis à grands frais et à grand peine, vu la méfiance partout répandue, étaient constamment arrêtés en route par les populations des villes ou des campagnes, qui tremblaient de se voir enlever leurs subsistances. Il y en eut plusieurs de pillés et ce ne fut qu'à l'aide d'escortes armées que l'on parvint à faire arriver régulièrement les quantités nécessaires, dont l'on vivait tant bien que mal au jour le jour. C'était l'un des plus cruels soucis des autorités nouvelles, dont l'inexpérience ajoutait encore au mal; Le lieutenant de police, M. de Crosne, dont les renseignements et les conseils auraient été si précieux, avait pris la fuite dans les derniers jours du mois de juillet et ses commis s'étaient dispersés. Â défaut de science et d'habitude administratives, le maire et le Comité municipal des subsistances déployèrent beaucoup de zèle et dépensèrent beaucoup d'argent et, grâce à l'appui qui leur fut donné par Thabileté dç Necker et par les subventions du trésor royal, le pain ne fit jamais complètement défaut dans les boulangeries de la ville et des faubourgs. Seulement que de peine ne fallait-il pas aux habitants pour eu obtenir leur part quotidienne ! Dès quatre heures du matin la foule assiégeait les boutiques gardées par des factionnaires : de longues queues d'acheteurs, hommes, femmes, vieillards, enfants stationnaient ainsi jusqu'à l'après-midi, et parfois l'ouvrier, en attendant son pain du jour, perdait celui du lendemain.
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Provenant de blés achetés, moulus, mêlés, pétris, cuits à la hâte, ce pain était de mauvaise qualité, ce qui redoublait les colères surexcitées par Taltente. Il va sans dire que Topinion, surtout Topinion patriotiques attribuait uniquement la disette aux légendaires accapareurs ou même à un vaste com-* plot des aristocrates. Les agitateurs révolutionnaires entretenaient soigneusement la population dans cette façon de voir et dans Tindignation, grosse de menaces, qui en résultait contre la cour, contre les nobles, contre les riches, contre les ministres, contre les députés non patriotes, contre les administrateurs anciens ou récents, contre toutes les autorités, vieilles ou nouvelles.
Dans une situation pareille on comprend que les instruments et les agents de désordre, déjà si influents dans la capitale depuis Tannée précédente, ne purent qu'y augmenter en nombre et en force. Les brigands qui s'y étaient introduits pendant Thiver de 1788 avaient sans doute profité des conséquences du 14 juillet pour aller exploiter un peu la banlieue, mais ils n'avaient pas pour cela délaissé à jamais la grande ville, où ils se plaisaient à refluer. Leurs bandes se grossissaient des vagabonds urbains et forains, sans cesse retenus ou attirés par cet admirable champ d'opérations, par l'agréablç perspective de si belles pêches à faire dans une eau si trouble. A ces gens sans aveu s'ajoutait Teffrayant appoint des gens maintenant sans ressources et sans travail. « J'ai vu, dit Bailly, des merciers, des mar-
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chands, des orfèvres implorer la faveur d'être employés dans les ateliers de charité à 20 sous par jour. > Il va sans dire que ces ateliers étaient des centres certains de recrutement pour les émeutes. 11 y eut, à la vérité, à la fin du mois d'août, non sans de grandes précautions militaires, un essai de licenciement de celui de Montmartre. Environ 4,000 ouvriers, sur 17,000 qu'on y occupait à remuer la terre, reçurent des passe-ports pour s'en retourner dans leurs provinces d'origine avec une indemnité de 3 sous par lieue. Ce ne fut là qu'un remède bien anodin et bien partiel à un mal flagrant et invétéré. Les déclassés de race noble ou bourgeoise, qui s**agitaient dans le tumulte pour y conque rir ou reconquérir de l'argent et une situation sociale, ne furent jamais en peine de trouver des bras pour leurs entreprises, des soldats à enrôler pour les chefs supérieurs des factions qui les soudoyaient eux-mêmes comme lieutenants ou sergents dans la grande armée de Tanarchie. Les plans étaient élaborés et les mots d'ordre transmis dans les sociétés et réunions secrètes ; les proclamations et les ordres du jour déclamés dans les clubs et les réunions publiques ; les hommes passés en revue, excités, exercés, dans les continuels attroupements des jardins, des places et des rues. Le grand foyer révolutionnaire était toujours au Palais-Royal. Malgré quelques efforts assez vigoureux, mais mal soutenus, tentés pour l'éteindre, il flamboyait et bouillonnait avec une ardeur et une influence que centuplait, en les pro-
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pageant» la puissance toute récente, mais terrible déjà, de la presse périodique, dont l'efficacité ne s'exerçait guère qu'au proGt des idées et des projets de bouleversement et de ruine.
Camille Desmoulins ne déployait encore sa verve de publiciste que dans des pamphlets, mais d'autres soutenaient avec une ardeur égale, quoique avec moins de talent littéraire, dans les journaux politiques éclos depuis l'ouverture des États généraux, les mêmes idées subversives. Parmi les feuilles qui comptaient alors le plus de lecteurs et avaient le plus d'action sur l'opinion parisienne il faut citer le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, créé et rédigé tout près de l'Assemblée et du château par le maître de pension Corsas, né à Limoges, le 21 septembre 1751, fils d'un honorable cordonnier de cette ville, qui lui avait fait donner l'instruction du collège et le destinait à l'état ecclésiastique. Gorsas, à bon droit, ne se sentant pas cette vocation, s'en détourna. Il vint à Paris, où il vécut d- abord de leçons particulières. Mais il eut le tort de se livrer à la poésie satirique et celui, plus grave encore, de diriger, dit-on, vers les doctrines et la morale du genre Diderot, les élèves de l'institution fondée par lui à Versailles. Ce fut du moins sous cette inculpation qu'il fut, en 1788, enfermé quelque temps dans la prison de Bicétre, d^où une rancune qui fit encore plus vivement fermenter ses opinions révolutionnaires.
Une feuille très lue aussi étaient les Révolutions dç
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Paris, créées le 17 juillet par le libraire Pruâbomme, mais qaj avaient pour principal rédacteur un jeune avocat nommé Elysée Loustalot, né à Saint-Jean d'Angély en 1762, passé tout récemment du barreau de Bordeaux à celui de Paris, Tun des plus ardents orateurs du Palais-Royal, d'une inexpérience politique égale à la véhémence de sa parole et à l'àpreté de sa plume, dont Prudbomme exploitait la facilité et la vigueur déclamatoires.
Deux autres journaux encore furent dés lors de puissants moteurs pour l'accélération du mouvement qui emportait la nation loin de sa voie séculaire vers un inconnu effrayant pour le petit nombre des gens sensés : le Patriote français, déflnitivement fondé par Brissot le 28 juillet, après un essai antérieur interrompu par Tarrét du Conseil du 6 mai; et VAmi du Peuple, dont le premier numéro ne fut lancé que le 12 septembre par Jean-Paul Marat.
Jacques-Pierre Brissot était né à Chartres, le 15 janvier 1754, le treizième de dix-sept enfants. Son père, homme intelligent, laborieux et fier, avait conquis l'estime de ses concitoyens et une large aisance pour sa nombreuse famille dans l'exercice de sa profession de traiteur-rôtisseur. C'était une de ces familles patriarcales, profondément religieuses, comme il y en avait encore beaucoup dans la moyenne et dans la petite bourgeoisie, et qui étaient l'honneur de l'ancienne France. Malgré l'avis du père, la mère voulut que ses fils reçussent l'instruction classique. Jac(|ues-Pierre ^t ses études au collège de Chartres^
OÙ il montra une grande ardeur au travail et une fervente piété. Durant sa rhétorique la fréquentation d'un de ses camarades, déjà gâté, et les railleries dont il fut Tobjet de sa part, jetèrent dans son âme des semences de doute que firent germer de mauvaises lectures. Il devint peu à peu, au grand désespoir de sa famille, un adepte de Voltaire, de Diderot et surtout de Rousseau. Ces trois maîtres du libertinage intellectuel et moral, flattaient les secrets instincts que tout jeune homme porte en soi, mais la Profession de foi du vicaire savoyard lui parut, de plus^ être un nouvel évangile. Les tentatives faites pour le ramener furent, à ce qu'il semble, plus zélées qu'habiles. Ce qu'avec l'emphase habituelle à son époque et à son esprit il appelait une < persécution » acheva de l'irriter. Toutefois, pour complaire, dit-il, à sa sœur aînée, < si bonne, si douce, si heureuse, quoique chrétienne » et dont il ne voulait pas < déchirer le cœur trop sensible » il se laissa aller à commettre plusieurs actes d'hypocrisie sacrilège.
Cependant il avait achevé ses études et < la soif de la gloire le dévorait. » Mais quelle profession adopterait-il? « Un métier? Mes connaissances étaient perdues. Le commerce? on ne le connaissait pas à Chartres, il n'y avait que des détaillants. )» Sa sœur le pressait d'embrasser l'état ecclésiastique, mais il eut du moins le bon sens, étant donné son état d'esprit, de ne pas pousser jusque là ses complaisances. « Il ne me restait que le barreau» je le pré*
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ferai. » Pour s'exercer à la procédare, il entra chez UD procureur. Mais pour se distraire des fastidieuses minuties de la chicane, il se précipita dans les études les plus yariées, scientifiques et littéraires, et y apporta jour et nuit un acharnement passionné, une Toracité indigeste. Sa véritable Yocation parait avoir été pour l'érudition, en particulier pour la linguistique. Aussi malgré tout, songea-t-il un moment, sans cesser d'être incrédule, à se faire bénédictin. Il en fut détourné par son ami Dom Mulet, moine phi* losophe, qui était très fier d'un de ses sermons « où le nom du Christ ne fut pas prononcé, ce qui scandalisa profondément toutes nos dévotes. Il me parlait en souriant de l'adresse qu'il avait eue de faire digérer ce discours à un peuple de cagots. » Ces singulières confidences achevèrent d'ancrer le jeune homme dans son incrédulité. Cependant sa soif de gloire ne trouvait pas à s'étancher et il soupirait également en vain < après une liaison digne de son âme. » Une jeune personne qui lui avait été indiquée comme répondant à son idéal sentimental et philosophique, quelque nouvelle Héloïse^ n'y correspondait en effet que trop. < Elle en donna une preuve qui me mit au désespoir : fatiguée du monde, de la stupidité des uns, de la bassesse des autres, du des* potisme qui régnait partout, elle trancha ses jours à l'âge de dix-huit ans. »
Dans ces conditions le séjour de Chartres devint insupportable au jeune Brissot, que, pour le distinguer de ses frères, on appelait aussi Ouarvillej du
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Dom d'un village où il avait été en nourrice et où son père avait quelque bien. Il abandonna donc sa ville natale où régnait, dit-il < une torpeur qui contrastait trop fortement avec l'activité de mes idées », et transféra ses talents et son ambition dans rétude de M® Nolleau, procureur au Parlement de Paris, où il fut admis comme premier clerc avec quatre cents livres d^appointements, et où Haut quelque temps sous lui le jeune Robespierre (1). Il va sans dire qu'à Paris encore plus qu'à Chartres la chicane n'occupa qu'une partie de son temps. Plus empressé que jamais à la recherche de la célébrité, à laquelle se rattachaient dans sa pensée toutes sortes de projets pour la destruction du fanatisme et du despotisme, et pour l'amélioration de l'espèce humaine, il continua des études et noua des relations qui le poussèrent de plus en plus vers la carrière et la vie, alors souvent tumultueuses et quelque peu bohémiennes, du publiciste et de l'homme de lettres. Finalement il abandonna la procédure et, malgré un retour ultérieur, aussi court que malheureux, vers le barreau, il se livra tout entier au penchant qui l'entraînait vers une polygraphie continuelle et une agitation aventureuse. Il essaya de vivre de sa plume et de donner corps aux pensées et aux plans, plus vastes que sensés, qu'il
(1) Il est assea curieux de noter que Brissot ayait attiré sur lui rattentionde M** Nolleau eu lui adressant la préface d une disser-. tation paradoxale, où il s'était exercé à combattre la propriété et à justifier le vol, et qui lui fut durement reprochée plus tard.
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aimait à rouler dans son esprit. Il prit alors le nom de Brissot de Warville et signa même quelquefois De Warville tout court.
Souvent réduit aux expédients, il devint, en France et en Angleterre, où il fit un assez long séjour, la proie des chevaliers d'industrie et des forbans intellectuels qui exploitaient trop souvent les feuilles périodiques, courriers et gazettes de l'ancien régime, et en faisaient de grandes entreprises de vénalité internationale, qu'ils mettaient au service de toutes sortes d'intrigues diplomatiques, policières et littéraires. Brissot et son infatigable plume devinrent une des utilités de cette presse interlope, où toutefois son honnêteté native semble l'avoir à peu près maintenu dans un rôle de dupe et de songecreux. Il vit de près, dans cette carrière, beaucoup de petits côtés et de grands abus du gouvernement de l'ancienne France, ce qui augmenta sa haine contre les institutions d'alors. Il perdit beaucoup de temps et d'argent en entreprises aussi malheureuses que malfaisantes, comme ce lycée de Londres, dont il voulait faire le centre caché d'une immense propagande de philosophie subversive. Il eut naturelle* ment, en de telles circonstances, maille à partir avec le ministère et avec le lieutenant de police, qui ne semblent pas d'ailleurs s'être rendu fort exactement compte de ce qu'il y avait de réellement dangereux dans ses idées et dans ses projets. Enfermé à la Bastille, il en fut bientôt tiré par le crédit de M"« de Genlis» avec laquelle il était entré en relations
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par suite de son mariage, l'aa des actes les plus raisonnables de sa vie.
Il avait épousé M"® Félicité Dupont, attachée à réducation de la princesse Adélaïde d'Orléans, et, fidèle en cela aux exemples de ses parents, il montra de réelles qualités d'époux et de père de famille. Le marquis Ducrest, frère de W^^ de Genlis, un des intrigants qui exploitaient les velléités politiques et l'ambition intermittente du duc d'Orléans, résolut d'utiliser Brissot pour les manèges du groupe de conspirateurs qui s'employaient activement à créer une faction sous le nom et avec l'or de ce prince. Â cet effet il le fit nommer à la place de lieutenant général de la chancellerie du duc. Mais Brissot, si on l'en croit, était déplacé dans ce milieu. Il assure que sa qualité d'homme vertueux l'exposait aux railleries de cette coterie très voluptueuse et qu'il ne tarda pas à se défaire de son penchant < pour la faction de ce d'Orléans, que je crus un instant capable de diriger le mouvement révolutionnaire, mais que je n'ai cessé de mépriser et de combattre dès l'ouverture des États générau}i, parce que dès Lors il m'était connu. » Au reste il affirme que depuis ses dernières années de collège, il n'avait jamais cessé d'être républicain et ennemi des rois. Quoi qu'il en soit, Jors de Texil du duc d'Orléans, Brissot, menacé d'arrestation, se réfugia quelque temps à Londres. Mais on le laissa bientôt revenir sans crainte à Paris. Quelles que fussent alors ses vues, il conspirait avec ardeur contre le débonnaire gou-*
vernement de Louis XVI. Il était franc-maçon» cela va sans dire, mais, de plus, membre zélé des associations affiliées à la maçonnerie et qui, sous le voile du magnétisme ou de la philanthropie, poursuivaient un but, parfois à peine dissimulé, de révolution politique. Ce fut lui qui eut l'idée de la Société des amis des noirs. Il fit au nom de cette société un voyage aux États-Unis, d'où il revint aux approches des élections pour les États généraux. Il se présenta aux suffrages des électeurs du bailliage de Chartres, mais il échoua, malgré Tappui de Tévéque, Mgr de Lubersac. Il fut un peu plus heureux à Paris où il fut délégué par son district à l'Assemblée communale qui remplaça l'assemblée des électeurs, et où il commença à jouer un rôle important. Mettant d'ailleurs à profit ses talents et sa vieille expérience de publiciste rompu à l'exercice du métier, il venait de se donner, par la création du Patriote français^ une tribune et une arme dont mieux que personne il était en état de discerner et de manier la puissance (1).
Très peu semblables étaient les origines, assez différents les antécédents du fondateur de VAmi du peuple. Jean-Paul Marat (l'orthographe primitive était Mura) était né à Boudry, dans la principauté de Neuchâtel, en Suisse, le 24 mai 1743, d'un réfugié de l'ile de Sardaigne qui avait embrassé le calvinisme et épousé une genevoise, d'origine française^
(1) Cf, leê Mémoires de Brissot, édition Lèscure^
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Après une eorance et des étndes dont on sait peu de chose, il quilta sa famille et son pays à Tâge de seize ans pour aller chercher fortune. Après un séjour dans le midi de la France, durant lequel il fut précepteur dans une famille bordelaise, il partit pour Londres, puis se rendit à Dublin où il demeura quelque temps, de là vint^à Edimbourg, puis passa en Hollande, d'où il revint en Angleterre. Il se livra surtout à l'élude des sciences physiques et naturelles et exerça l'art de guérir. Sur les certificats de quelques médecins il obtint, à titre de « praticien en physique », de l'Université de Saint- Andrews, en Ecosse, le 30 juin 1773, le diplôme de docteur en médecine, qui lui fut confirmé, ce semble, par d'autres universités de la Grande-Bretagne. Il avait composé et mis au jour en anglais un ouvrage intitulé : A philosophical essay on man, dont il publia en 1775 et 1776 une nouvelle édition en langue française, sous ce titre : De Vhommeou des principes et des lois de Vinfluence de Vâme sur le corps et du corps sur Vâme. Il y professait des principes nette*ment spiritualistes, mais y exposait sur un ton déclamatoire des théories confuses et bizarres. Il y manifestait sans ménagements son mépris pour les travaux de ses devanciers et de ses contemporains, en particulier pour Helvétius et l'école encyclopédique. Voltaire se chargea de rendre compte de l'ouvrage dans la Gazette littéraire et cribla l'auteur des traits de sa verve sarcastique. L'article se terminait ainsi : « Quand on a lu cette longue
dédarnation ea trois volumes, qui nous annonce la connaissance parfaite de «l'homme, on est fâché de ne trouver que ce qui a été répété depuis trois mille ans en tant de langues différentes. — Il eût été plus sensé de s'en tenir à la description de l'homme qu'on Yoil dans le second et le troisième tomes de V Histoire naturelle (deBuffon)... Cette péroraison est suivie enfin d'une invocation. C'est une marche contraire à celle de tous les ouvrages de génie, et surtout à celle des romans, soit en vers, soit en prose. — Il invoque l'auteur de la Nouvelle Héloise et d'Emile. Il est plaisant qu'un médecin cite deux romans, l'un nommé Héloise et l'autre Emile, au lieu de citer Boerhave et Hippocrate. — Mais c'est ainsi qu'on écrit trop souvent de nos jours : on confond tous les genres et tous les styles; on affecte d'être ampoulé dans une dissertation physique et de parler de médecine en épigrammes. Chacun fait ses efforts pour surprendre ses lecteurs. On voit partout Arlequin qui fait la cabriole pour égayer le parterre. »
En 1777 le docteur Marat résolut de s'établir définitivement en France. Il avait une assez bonne renommée de praticien et de belles relations qui lui firent obtenir, cette année même, le brevet de médecin des gardes du corps du comte d'Artois, avec deux mille livres d'appointements, le logement et diverses indemnités. Il conserva cette charge jusqu'en 1786. Elle l'aida à se créer Une clientèle et k se faire une situation qu'il soutint par quelques
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cares beareases, pais compromit par des accès extravagants de charlatanisme. Son Eau factice antipulmonique n'eût qu'un moment de vogue éphémère» malgré la réclame effrénée avec laquelle il prônait et faisait prôner son prétendu génie médical. Il visait d'ailleurs beaucoup plus haut qu'à la renommée d'un Hippocrate. Il se croyait le plus grand physicien, le plus grand chimisle, le plus grand savant, le plus grand homme de son temps et de tous les temps. Il était jaloux de toutes les renommées passées ou présentes comme volées à sa propre gloire; combattre et détruire la réputation des hommes célèbres était sa passion dominante. Sa principale idée fixe était alors de détrôner Newton. 11 se plongea dans les études et les expériences scientifiques et dans les travaux de laboratoire avec une véritable frénésie, et s'y montra un infatigable chercheur, un conpilateur habile et parfois même, dit-on, un innovateur ingénieux, maisavecuneintelligence trouble, un jugement faux et une mauvaise foi insigne. Il ouvrit des cours publics, où il compta notamment parmi ses auditeurs Brissotde Warville, dontil essaya de mettre à profit les relations et l'entregent, maisquisedégoûta bientôt de lui. Parses qualités comme par ses défauts, comme innovateur et comme brouillon, il n'était pas destiné à trouver faveur auprès de la science officielle. Ses Découvertes sur le feu, Véleclricité et la lumière, où l'on assure que tout n'est pas sans valeur, furent froidement accueillies par l'Académie des sciences. De là dans
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son âme une rage furieuse contre les autorités scientifiques et toutes les autorités. Il était d'autant plus disposé à embrasser désormais la doctrine révolutionnaire la plus extrême que, comme il en fit la confidence à quelques amis, il se croyait seul capable de gouverner la France et de faire le bonheur du genre humain. Pour une si noble fin aucun moyen n'était de nature à lui répugner; il était prêt à diriger les opérations les plus cruelles de chirurgie sociale. Toutefois, soucieux de sa sûreté personnelle jusqu'à la poltronnerie, il s'abstint jusqu'à la fin de l'ancien régime de manifester ses sentiments politiques. Au contraire, après le 14 juillet, il jugea le moment venu de lâcher la bride à son exaspéra* tion. Il était atteint d'une triple démence : la folie des grandeurs, la folie des persécutions et la folie raisonnante. Il voyait rouge. Ce fut avec délices qu'il se précipita vers la satisfaction de ses rancunes et de ses passions délirantes, à travers l'effroyable crise où la nation tout entière prenait déjà par moments l'aspect d'une immense maison d'aliénés sans directeur et sans gardiens (1).
Il n'est pas douteux que, dans leur ensemble, les autorités nouvelles, issues à Paris de la révolution de juillet, n'eussent le sincère désir de mettre un terme à l'anarchie qui en avait été la conséquence. Ce sentiment était sans conteste celui des deux chefs, des deux rois de la bourgeoisie parisienne : Bailly
(i) Cf. JUarat inconnu. L'homme privé, le médecin, le savant^ par le docteur Aug. Cabanes.
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et la Fayette, le maire et le commandant de la garde nationale. Bailly surtout qui» malgré les sages avis et la prudente réserve de sa femme, jouait avec une fastueuse et vertueuse satisfaction son rôle de monarque municipal et y dépensait ses économies de Tancien régime, Bailly aurait bien voulu pouvoir jouir en paix de sa gloire. Il aurait bien volontiers soutenu la lutte contre le désordre, même avec des procédés monarchiques et autoritaires, si sa volonté eut été capable de quelque énergie ; s'il n'avait pas eu une horreur instinctive de Témeute, qui le faisait, aux heures de danger, se tenir clos et couvert et qui lui valut cette épigramme de M""^ de Staël : c M. le Maire était comme l'arc-en-ciel, qui ne se montre qu'après l'orage » ; si surtout il n'eut pas été avant tout préoccupé de conserver cette popularité qui avait été la cause de son avènement et qui prolongeait son règne.
La même soif de faveur populaire, à laquelle se joignait une surprenante intensité de niaiserie et de badauderie politiques, paralysait les bonnes intentions qu'inspiraient à la Fayette, pour le rétablissement de l'ordre matériel, son honnêteté native, ses goûts et son éducation de gentilhomme et de militaire; et rendait inutiles sa bravoure personnelle et son prestige de général. Il n'agissait pas sans quelque vigueur, quand il se décidait à agir, mais l'action lui agréait beaucoup moins que la parade, et d'ailleurs il gardait et même laissait voir pour les émeutiers, même quand il réprimait leurs tentatives.
an fonds naïf de tendresse et de complaisance. On le savait du moins homme à exécuter sans trop de récaN citrance les ordres de son armée, pourvu qu'elle lui parlât ferme. Bailly d'ailleurs et la Fayette ne s'entendaient pas aussi parfaitement qu'on pourrait le croire d'après les Mémoires de ce dernier. La rivalité qui s'établit entre eux dés les premiers jours les disposait mal Tun pour l'autre. La Fayette discernait probablement très bien en Bailly le pédant nigaud et avait pour lui le dédain naturel du courtisan et de l'officier. Bailly, sans saisir aussi bien les côtés faibles de son émule, était fort offusqué par ses airs d'empereur populaire et par ce prestige de l'uniforme qui n'avait pas tardé à rejeter le chef civil de Paris au second plan. Il fut blessé dans son amour-propre encore plus que dans ses intérêts quand il vit qu'au lieu de songer avant tout à ce chef civil, « qui, dit-il, est le premier », l'assemblée des électeurs s'occupa d'abord du chef militaire, « qui n'est que le second », et qu'après avoir ajourné la fixation de son traitement, elle ne lai offrit qu'une indemnité de cinquante mille livres, tandis que le traitement du commandant général était porté à cent vingt mille livres, accrues de cent mille livres d'indemnité. Gomme si, s'écrie-t-il douloureusement, a ce n'était pas le comble de l'inconséquence que d'aller offrira M. de la Fayette, riche, et à qui un état de maison n'était point nouveau et ne pouvait peser comme à Bailly, une indemnité de cent mille livres ; comme si, depuis six
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semaines qu'il était ea place, M. de la Fayette avait pa les dépenser t »
Aa dessous de Bailly et de la Fayette la suprême autorité parisienne fut d'abord l'assemblée des électeurs, dont on connait les origines. Mais la régularité des pouvoirs qu'elle s^était attribués fut bientôt contestée de toutes parts, et elle ne les jugeait pas elle-même inattaquables. Aussi se préoccupat-elle, dès le 18 juillet, de convoquer les districts pour la constitution ultérieure d'un nouveau corps municipal. Il y eut, le 19, une première élection pour former un Comité provisoire, à raison d'un député par district. Ce comité confirma la désigna* tion, faite par acclamation, de Bailly et de la Fayette pour les hauts postes qu'ils occupaient. Le 23, le maire mit les districts en demeure de nommer cent vingt personnes, soit deux députés par district, qui seraient chargés de former un plan pour l'établissement d'une municipalité définitive. Ces députés se réunirent le 25 et se décernèrent le titre A' Assemblée des représentants de la Commune de Paris. Les électeurs, que Mirabeau venait de qualifier de « simples particuliers sans délégation, sans confiance », s'efiacèrent alors, non sans regrets, devant les cent- vingt, qui prirent en main les rênes de l'administration municipale et créèrent ou réorganisèrent es comités qui en devaient être les organes. Le 1®' août, la nouvelle assemblée se compléta par l'élection dans les districtsde soixante nouveaux membres, qui vinrent siéger le 5 août à l'Hôlel-de-Ville.
Malgré les soucis quotidiens d'une administration des plus complexes, que mille incidents venaient entraver sans cesse, TÀssemblée communale ne perdit pas de vue l'objet pour lequel elle avait été primitivement convoquée. Une commission de seize membres fat nommée pour jeter les bases d'une loi municipale définitive. Brissot de Warville en fut le rapporteur. Mais sur ces entrefaites Bailly tenta soudain un petit coup d'État. Il était offusqué de l'attitude de l'Assemblée à son égard et trouvait fort mauvais qu'elle se fût accoutumée, comme il le dit, < le plus aisément du monde, et dés le premier jour, â administrer toute seule, à l'oublier le plus parfai* tement, et à agir comme s'il n'en avait demandé la formation que pour le dépouiller entièrement. » Le 30 août il s'adressa par message aux districts et leur proposa d'élire directement vingt officiers pour former un bureau provisoire de la Ville, diriger les départements municipaux et constituer le tribunal contentieux. Dans sa lettre il exprimait cette opinion « que le pouvoir législatif ne doit point arrêter le pouvoir exécutif dans sa marche; que ce pouvoir doit être un, et que si une partie peut être distribuée entre différents coopérateurs, il faut établir dans le chef une supériorité qui conserve cette unité. » Un conflit faillit éclater. Toutefois, on en vint à une transaction, et le même jour, 30 août, l'Assemblée communale arrêta, d'accord avec le maire, la convocation des districts pour élire, dans la huitaine, une nouvelle assemblée de trois cent membres, à
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laquelle elle céderait la place. L'Assemblée des trois cents se réunit le 18 septembre à rHôtel-de-Ville» et les nouveaux élus prêtèrent serment entre les mains de Bailly. 11 ne ga(i[nait pourtant aucunement au change, car TAssemblée s'empressa de constater qu'elle avait reçu de la majorité des districts le double mandat d'administrer la commune et de travailler à la rédaction du plan de municipalité définitive. Ces substitutions et ces conflits avaient, on le conçoit, un tout antre effet que celui d'affermir le prestige et de faciliter l'action de cette municipalité par trop successive et indéfiniment provisoire. L'esprit général qui l'animait et qui se transmit assez fidèlement des électeurs aux cent vingt et des cent vingt aux trois cents, était d'ailleurs celui de l'élite du tiersétat, de la bonne bourgeoisie parisienne, c'est-à-dire bon plutôt que mauvais, conservateur plutôt que révolutionnaire. II y aurait eu là, sous une main ferme et habile, un très utile instrument pour le rétablissement de l'ordre. Mais la main manquait et le bon esprit lui-même n'aboutissait, en fin de compte, qu'à des concessions ou même à des actes d'anarchie (1).
L'Assemblée communale était loin d'ailleurs d'être toute puissante. Contrecarrée d'un côté par le maire, qu'elle contrecarrait, elle l'était de l'autre par les résistances continuelles et par les prétentions indéfinies des districts. Ceux-ci avaient entendu retenir
(t) Cf. Paul Robiquet, Lok HfunicipalUé pc^risienne et la Hévo-
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tous les pouvoirs qu'ils déléguaient à leurs députés et ils en usurpaient d'autres. Dès le 28 juillet ils avaient organisé à l'Archevêché une sorte de comité central gui ne cessait de surveiller, de contrarier et de paralyser l'action des assemblées et des comités de l'Hôtel-de-Ville. Chaque district avait d'ailleurs conservé son assemblée particulière et organisé ses comités propres,quilégiféraient,administraient et aflSchaient à part, non seulement dans leur circonscription, mais dans la ville entière et au delà, et d'où parlaient des instructions et des sommations aux autres districts, à la municipalité et, au besoin, à l'Assefnblée nationale elle-même. Cela faisait dans Paris soixante républiques indépendantes. « Qu'on imagine, ne put s'empêcher d'écrire un jour Loustalot, un homme dont chaque pied, chaque main, chaque membre aurait une intelligence et une volonté, dont une jambe voudrait marcher tandis que l'autre voudrait se reposer, dont le gosier se fermerait quand l'estomac demanderait des aliments, dont la bouche chanterait quand les yeux seraient appesantis par le sommeil, et l'on aura une image frappante de l'état de la capitale. »
Ce n^est pas que dans la majorité des districts et dans la majorité des assemblées de districts, comme en témoignaient les élections, les bonnes intentions et l'amour de l'ordre ne dominassent encore et qu'il eut été impossible d'en tirer d'une force de résistance et même de réaction contre l'anarchie. Mais comme personne ne se montra en état ou en volonté
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de tenter cette œuvre, ce furent les ambitieux et les déclassés qui s'emparèrent peu à peu. par leur présence, leur parole et leur activité continuelles, de l'influence et de i'autoriléeflectives, tandis que les hommes d'ordre et les bons bourgeois s'effaçaient et s'abstenaient de jour en jour davantage. La pression de la rue et des émeutiers hurlant à la porte ou sons les fenêtres^ se faisait d'ailleurs fortement sentir aux réunions et comités de quartiers comme à ceux de THÔtel-de-Ville. Il y avait, en outre, quelques districts décidément révolutionnaires et, par conséquent, plus résolus, plus redoutés, plus écoutés que les autres. Parmi ceux-là le premier rang appartenait au district des Gordeliers, qui avait choisi pour son président un avocat à la face patibulaire, à l'enco* lure de taureau, à la voix de tonnerre, doué d'une ambition et d'une audace sans mesure, et d'un effrayant génie de tribun, de conspirateur et d'homme d'État, nommé Danton.
Georges- Jacques Danton (qui se plut longtemps, quoique à tort, à signer (f'in^on), était né à Arcis-sur- Aube, le 26 octobre 1759. Son père, qu'il perdit peu de temps après sa naissance, était procureur au bailliage d'Arcis; sa famille appartenait à la bourgeoisie moyenne du pays. Il fit ses études classiques au collège de Troyes et résista au désir qu'on avait de lui voir embrasser la carrière ecclésiastique. Attiré par la capitale, si séduisante de loin pour les jeunes gens d'alors comme pour ceux de notre époque, mais, ce semble, de l'aveu de sa mère, pour
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laquelle il eut toujours les sentimeuls d'uu bou fils, il vint en 1780 étudier à Paris la procédure et se préparer au barreau dans une élude de procureur. Toutefois, ce fut à la Faculla de droit de l'Université de Reims, qui ne passait point pour très revéche à ses candidats, qu'il alla demander les grades nécessaires à l'exercice de la profession d'avocat. Son temps de basoche n'avait pas été favorable au maintien dans son âme des croyances de son enfance, bien ébranlées déjà peut-être quand il avait quitté son pays natal. Il avait plongé à fonds dans les lectures, et, par suite,, dans les doctrines philosophiques à la mode, qui flattaient ses fougueux instincts. Il ne s'en était pas tenu au scepticisme superficiel de Voltaire, encore moins à la religiosité vague et sensuelle de Jean- Jacques ; il avait embrassé dans toute leur crudité cynique les thèses du matérialisme athée d'Helvétius, de Diderot, de La Mettrie. La vie lui apparut désormais comme une étape plus ou moins longue d'un néant à l'autre, durant laquelle le droit et le devoir du philosophe étaient de développer en toute licence toutes ses facultés et de cultiver tous ses penchants. La fin, quelle qu'ell,e pût être, qu'adopterait pour objet un homme comme lui, affranchi des vieux préjugés, justifiait d'avance à ses yeux tous les moyens. Telle fut sa doctrine, et sa nature exubérante, mais au fond bonne et généreuse, en fut à jamais souillée. Cependant, comme un double reflet persistant de cet idéal définitivement répudié par elle, son âme conserva
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deax nobles qualités natives : Tesprit de famille et an profond sentiment de la patrie française, qualités que ni la vénalité^ ni la débauche, ni le machiavélisme sanguinaire, dont ses panégyristes essaient en vain de laver sa mémoire, ne parvinrent à anéantir. Au reste, en philosophie politique, son intelligence vigoureuse, lucide et précise, le préserva des sophismes et des chimères du Contrat social, si chers à ses contemporains. Il était tout au plus disposé à en agiter aux oreilles des foules, comme un moyen d'influence et d'action, les haillons sonores. Pour sa part, il les méprisait. Dans la pratique il était décidé à agir en adepte de Machiavel, mais il demeura, croyons-nous, dans sa théorie intime, un disciple de Montesquieu.
Le premier acte important de sa carrière fut à la fois un acte de passion et de sens pratique. Le revenu de son très maigre patrimoine avait à peine suffi à l'entretenir durant ses études, même en y joignant ses appointements de clerc de procureur. Avocat au Parlement, il eut peu de causes et peu lucratives. Il avait d'ailleurs, en dehors de l'action immédiate et passionnée pour ce qui était conforme à ses goûts ou à ses désirs, beaucoup d'insouciance et de nonchalance. Il fréquentait, quai de l'École, un café tenu par un nommé François- Jérôme Charpentier, ancien employé des contributions, qui avait conservé le titre de contrôleur des fermes, mais s'était donné tout entier à son nouvel établissement dont il avait beaucoup accru Timpor-
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tance et la clientèle. C'était un bon bourgeois qui avait amassé de bons capitaux. Il dirigeait lui-même le service de son café, où on le voyait circuler en habit gris, en perruque ronde, la serviette sous le bras. Sa fille tenait le comptoir. Le jeune Danton, dont la jovialité bruyante, quand il le voulait, était fort aimable, devint l'ami de la famille et bientôt le prétendu très épris et, malgré sa laideur, très bien agréé de M'^^ Antoinette-Gabriel le Charpentier. En vue de son futur mariage et en s'aidant d'un prêt sur la future dot et d'un autre emprunt contracté avec la caution de ses parents de Champagne, il acquit, le 29 mars 1787, pour la somme de soixante- dix- huit mille livres, de M* Charles-Nicolas Huet de Paisy, l'office d'avocat aux Conseils du Roi, correspondant à peu près à ce qu'on appelle aujourd'hui une charge d'avocat au Conseil d'État et à la Cour de cassation. Le mariage fut effectué au mois de juin de la même année. Il est juste d^ajouter que l'affection de sa nouvelle famille semble être demeurée toujours fidèle à Danton aussi bien que celle de l'ancienne.
Mais la dot avait été presque entièrement absorbée d'avance par le prix de l'office, dont la plus grande partie demeurait néanmoins due soit à M^ Huet de Paisy, soit surtout aux bailleurs de fonds qui étaient venus en aide au jeune avocat. Il est difficile de croire que l'exercice même de l'office^ dans les circonstances données et avec le caractère du nouveau titulaire^ qui avait à pourvoir aux intérêts de sa dette et aux