‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 24 sur 101 · BARRAGE DE ROCHES DU GRIBINGUI · texte numérisé non relu

BARRAGE DE ROCHES DU GRIBINGUI

atteignaient les branches des arbres surplombant la rivière, de sorte qu'à certains endroits nous naviguions dans des passages ayant à peine une dizaine de mètres de largeur. Nous étions obligés de nous servir de perches, pour éviter que les montants de la toiture du Léon-Blot ne se démolissent contre les arbres. Cette navigation pénible durait depuis quelques heures, quand nous fîmes la rencontre d'envoyés de Senoussi, amenant un fort troupeau de bestiaux et demandant l'autorisation d'aller châtier les meurtriers deSalah. Peu désireux de voir, à proximité du poste les bandes de chasseurs d'esclaves, je fis comprendre aux envoyés que le moment était inopportun d'entamer une opération militaire, qu'il valait mieux attendre, pour punir les criminels, notre retour du Tchad, qui coïnciderait avec la saison sèche.

D'autre part, connaissant les rapports intimes existant entre Senoussi et Rabah L, je leur donnai à entendre que notre désir était d'entrer en relations avec ce dernier. Les envoyés parurent enchantés de mes réponses et se disposèrent à nous quitter.

1. Vers l'année 1889, Rabah, ajant soumis Senoussi, fit épouser à son fils Fad-el-Allah la fille de son vassal, nommée Hadjia.

L'EMPIRE DE RABAI1.

C'est alors que l'idée me vint d'essayer de connaître la situation exacte des forces de Senoussi. Ayant communiqué mes intentions à M. Prins, cet agent s'offrit spontanément pour accomplir cette dangereuse mission.

Craignant que l'appât des fusils d'une nombreuse escorte ne tentât trop fortement Senoussi, j'imposai à M. Prins l'obligation de n'emmener avec lui que deux Sénégalais, et je demandai par lettre à Senoussi de lui fournir une cinquantaine de soldats pour assurer sa sécurité le long de la route.

M. Fredon, qui en mon absence commandait au Gribingui, fut mis au courant de mes intentions. Je lui recommandai de n'envoyer Prias que lorsque Senoussi aurait aussi un représentant au poste. Ceci réglé, les envoyés de Senoussi se mirent en route pour regagner leur pays. Quant à nous, nous poursuivions notre voyage toujours pénible et lent.

La rivière s'élargit de plus en plus ; mais pas assez cependant pour que nous puissions prendre les boats à la remorque. Les rives sont inondées, on n'aperçoit que quelques rares habitants. Le paysage peu varié n'offre que des plaines immenses, avec çà et là quelques arbres. Quant aux berges elles-mêmes, elles sont boisées sur une dizaine de mètres d'épaisseur.

De nombreuses pêcheries, installées sur la rivière, témoignent que la région est très peuplée, mais la pluie qui tombe et les inondations s'opposent sans doute à ce que nous voyions du monde.

Pendant deux jours encore, nous naviguons dans les mêmes conditions : la rivière atteint cinquante mètres de largeur et, sauf à de rares tournants, nous pourrions marcher à toute vitesse.

Enfin le 28 août, nous pouvons prendre nos embarcations à couple et marcher à 250 tours. Les vivres que nous avions emportés commençaient à manquer. Heureusement nous rencontrons sur les rives très élevées deux indigènes surpris par la pluie, que nous réussissons à faire approcher. On leur donne quelques petits cadeaux.

Mais ces gens parlent une langue différente de celle que nous

GRIBIXGUI El CUAIU.

VUE DU CHARI.

avions entendue jusqu'à ce jour. On dut remplacer la parole par le geste et on finitpar s'entendre. Ces indigènes, que nous sûmes plus tard être des Alitous, parlent un dialecte sara. Ils portent le classique costume décrit par Nachtigal et Maistre, c'est-à-dire un tablier de cuir par derrière. Nous nous approvisionnons de quelques vivres et nous repartons. Le paysage change, les rives sont élevées et en maints endroits des collines boisées à pic succèdent aux falaises rougeâtres et aux berges caillouteuses.

Le Gribingui, augmenté par l'apport de quelques affluents assez importants, commence à devenir une voie très navigable. Il atteint en certains points 60 et 70 mètres ; toutefois, en trois endroits, on aperçoit des remous inquiétants, paraissant provenir de roches. On peut prévoir que ces passages seront dangereux lors du retour quand les eaux auront baissé. Nous passons néanmoins sans encombre, et le 30 août, à 3 heures de l'aprèsmidi, après avoir franchi une zone un peu plus étroite dans la

L'EMPIRE DE RABAIl.

rivière, nous débouchons sur un grand cours d'eau de plus de 100 mètres de largeur. C'est le Ba-Mingui ou Bahr-El-Abiod, ou plutôt le Chari.

Depuis la veille, nous naviguions dans des régions vierges de tout passage d'Européens. Pas un être vivant sur les rives. Un silence majestueux régnait autour de nous, qui fut troublé seulement par les marques de joie que tous, Sénégalais et Européens, ne purent s'empêcher de témoigner.

Le Gribingui n'était donc qu'un affluent du Ba-Mingui, lequel formait bien réellement le cours supérieur du Chari. Nous avions atteint 8° 35' en latitude.

Nous séjournons quelque temps au confluent des deux cours d'eau. J'en profitai pour mesurer la largeur du fleuve, qui était déplus de 180 mètres. Nous aurions bien voulu rester là quelque temps, mais nous étions sans vivres. On distribua ce jour-là une boîte de sardines pour quatre hommes. Une tentative faite pour essayer de découvrir un village réussit, mais les indigènes effrayés s'enfuirent.

Je n'avais pas de temps à perdre pour essayer de les attirer, car les nouvelles que j'avais reçues me faisaient prévoir que le capitaine Casemajou, reprenant l'itinéraire de Monteil, devait être rendu au Tchad fin août, commencement de septembre.

Nous appareillons donc. Toujours même silence. Les rives élevées et rocheuses, très boisées, ne semblent être hantées que par des animaux sauvages. C'était un spectacle admirable et une sensation exquise que de voguer sur ce fleuve encore mystérieux. Cependant une réalité brutale nous gâtait une partie de notre plaisir : nous allions avoir à compter bientôt avec la faim et cela n'était pas sans nous causer de très vives appréhensions. Après avoir noté deux affluents importants1, le 1er septembre, à 10 heures du matin, nous apercevons sur la rive gauche une plantation de mil. Nous nous approchons; ceux qui la surveillent se sauvent d'abord, puis finissent par s'amadouer. 1. Le Bangoran et le Ba Rare ou Aouauk.

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