‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 54 sur 101 · PAYSAGE DES ENVIRONS DU BAHK-SARA · texte numérisé non relu

PAYSAGE DES ENVIRONS DU BAHK-SARA

Pendant mon absence, on avait travaillé ferme au nouveau poste, qui était formidable d'aspect. Au centre, une termitière creusée avait constitué un magasin à munitions. Au-dessus de ce magasin s'élevait une plate-forme soigneusement damée, où les deux pièces de 65 millimètres étaient en batterie. Une palissade, haute d'un mètre cinquante environ, entourait le camp. A l'intérieur, un matelas de terre battue, rejeté contre les pieux de la palissade, pouvait mettre nos tirailleurs à l'abri du feu de l'ennemi. Extérieurement, un fossé profond rendait un assaut presque impossible, d'autant que sur une vingtaine de mètres environ autour des palanques, des piquets très pointus, fortement enfoncés dans le sol, ne permettaient à qui que ce fût d'atteindre l'enceinte sans se blesser horriblement. Bref, nous occupions une position pour ainsi dire imprenable.

La construction de Fort-Archambault ne fut pas l'unique préoccupation du capitaine Robillot et du capitaine Jullien. On cher-

cha à savoir où était Gaourang et à entrer en communications avec lui. Malheureusement, la chose n'était pas facile. Les Tounias, indigènes voisins du fort, ne se souciaient pas beaucoup de servir de courriers. Ils avaient trop peur d'être faits prisonniers par Gaye, un des chefs Nyellims, alliés de Rabah. Il fallait donc infliger une première correction à ce Gaye. Ce fut le capitaine Jullien qui en fut chargé. Son village principal fut enlevé à la baïonnette au point du jour, et après avoir perdu pas mal de monde, il fut obligé de se réfugier près de Rabah.

Malgré cela, nous ne fûmes guère plus avancés au sujet de Gaourang. On prétendait qu'il s'était sauvé du côté de Laï, sur le Logone, et que Boubakar, le premier lieutenant de Rabah, était chargé de le surveiller. C'est ce que disaient du moins ceux des Baguir miens qui, après le combat de Togbao, s'étaient réfugiés à Fort-Archambault. Triste engeance en vérité que ces Baguirmiens ! Après avoir honteusement abandonné Bretonnet qui mourait pour eux, ils n'avaient qu'une chose en vue, maintenant qu'ils étaient en sûreté, c'était de piller les malheureux indigènes de Gaoura, auprès desquels ils avaient trouvé l'hospitalité.

J'ai dit que nous étions tous réunis à Fort-Archambault le 17 octobre. Rabah, toujours à Kouno, s'y était solidement fortifié. La distance qui séparait Kouno de Fort-Archambault était d'un peu plus de cent kilomètres. Au dire des indigènes, la route qui y conduisait était assez bonne; mais le Bahr-Sara, qui coulait entre ces deux points, opposait à la marche d'une colonne un obstacle assez sérieux.

Gomme on ne pouvait pas s'éterniser davantage dans une inaction qui aurait été mal appréciée par les indigènes, je décidai le départ et je rédigeai un ordre prescrivant au capitaine Robillot de marcher immédiatement contre Rabah et de venger les nôtres tombés glorieusement à Togbao.

Marche contre Rabah. — Combat de Kouno. — Ses suites. — 46 tués et 1 OG blesséssur 344 combattants. — Jonction avec les Baguirmiens conduits par Gaourang. — La mission Youlet. — Le capitaine Joalland et le lieutenant Meynier. — La mission Foureau-Lamy.

Avant de faire le récit de notre marche sur Kouno, où nous devions livrer un sanglant combat aux bandes de Rabah, il convient de mettre le lecteur au courant de certains faits qui lui feront nettement comprendre le programme que nous poursuivions et la méthode qui a amené sa réalisation.

Nous devions atteindre le Tchad. Non pas certes pour le simple plaisir d'y arriver, c'était d'ailleurs déjà chose faite. Mais surtout parce que le grand lac était le lieu de rendez-vous qui nous était fixé avec une autre mission, celle dirigée par le capitaine Voulet,et qui, partie du Soudan, devait, longeant la frontière franco-anglaise, nous rejoindre sur les rives du Tchad et se mettre à notre disposition.

Les instructions qui m'avaient été données à mon départ de France me confiaient tous les pouvoirs avec la qualité de Commissaire du gouvernement. Après avoir reconnu la nécessité de protéger le sultan Gaourang par tous les moyens en notre pouvoir, et par suite l'éventualité d'une action contre Rabah, ces instructions mettaient à ma disposition tout le personnel envoyé sur les lieux, et définissaient le véritable but visé par le Gouvernement, à savoir, l'occupation des territoires du Tchad, œuvre à la fois politique et militaire.

D'autre part, une troisième expédition, la mission Foureau-

Lamy, qui était partie de l'Algérie, se dirigeait aussi vers Zinder. Il était possible qu'elle fit sa jonction avec nous ; mais, au moment où nous nous préparions à marcher sur Kouno, la

chose n'était encore qu'à l'état de prohabilité. Notre objectif immédiat était notre réunion avec la mission Voulet, passée sous les ordres du lieutenantcolonel Klobb. 1

Mais pour cela, il fallait se débarrasser de Rabah. L'ordre de départ est donné le 23 octobre.

Les compagnies de Cointet et de Lamothe se mettent en route par la voie de terre, sous le commandement du capitaine Robillot. Un détachement de 20 hommes seulement est laissé à la garde de Fort-Archambault avec le maréchal des logis Baugnies, assisté de l'interprète arabe Redjem-ben-Zaïd.

J'embarque pour ma part à bord du vapeur où se trouvent avec moi M. de Mostuejouls, commandant la flottille, M. Perdrizet, le docteur Ascornet, le

LE CAPITAINE ROBILLOT.

1. Au mois d'août, au moment où je commençais la concentration du personnel et du matériel sur Fort-Archambault, j'avais reçu une dépêche ministérielle ainsi conçue :

« Colonel Klobb désigné pour remplacer Voulet dans le commandement de mission, lui ai confirmé précédentes instructions. Son action Est Tchad, notamment Ouadaï, devra être conforme à vos vues et ne l'exécuter que par vos ordres. Si vous l'employez, lui devrez vivres et approvisionnements nécessaires. »

Sur le moment, la lecture de cette dépêche ne me frappa pas énormément. Je pensai seulement que le Gouvernement, ayant augmenté les effectifs de la mission Voulet, en avait confié le commandement à un lieutenant-colonel.

MARCHE SUR KOUNO.

second-maître mécanicien Brugel et la compagnie Jullien. Le grand chaland est à la remorque et contient les deux pièces de 80 millimètres et une pièce de 65 millimètres de débarquement. L'artillerie de la flottille se compose d'un canon^à tir rapide de 37 millimètres et d'un canon Hotchkiss à cinq tubes du même calibre.

En principe, la flottille doit suivre la colonne de terre, de façon que tout le monde puisse camper au même endroit. Mais, par exception et pour la première journée, l'étape fixée est Ordjera, au confluent du Bahr-Sara et du Ghari.

On y signale des cavaliers de Rabah. Il faut donc occuper ce point solidement pour que le passage du Bahr-Sara, large de 3 à 400 mètres, puisse s'effectuer sans incident. A onze heures, nous atteignons le point réputé dangereux: il n'y a personne sur les le maréchal des logis baugnies. rives; la compagnie Jullien débarque aussitôt et prend ses dispositions de combat. Pendant ce temps, nous remontons à quelques kilomètres plus haut, pour opérer le transbordement des troupes venant par terre.

Elles ne tardent pas à arriver; mais tout le monde est trempé jusqu'aux os; toutes les rivières sont débordées, les herbes très hautes. Le trajet, me dit Robillot, est des plus fatigants, d'autant que les guides que l'on s'est procurés parmi les Baguirmiens, pris d'une peur intense, ont complètement perdu la tête. Ils ne reconnaissent plus leur chemin. On est obligé d'en renvoyer quelques-uns, dont on ne peut rien tirer. Ils nous quittent avec une joie sans mélange.

Il ne reste avec nous qu'une douzaine d'individus armés de

lances qui viennent, attirés par l'espoir du pillage. On s'en servira comme pourvoyeurs de munitions pendant le combat. Ils ne s'en doutent certainement pas.

Le passage du Bahr-Sara s'opère sans encombre. A quatre

heures du soir, tout le monde est groupé à Ordjera. Le 24 au matin, on se remet en route ; la colonne ne peut se maintenir le long des rives, car à chaque instant elle se jette dans quelque mare d'inondation , et elle doit la contourner, ce qui lui cause une grande perte de temps et un surcroît de fatigues. Aussi ne tardons-nous pas à la perdre de vue, et le lendemain nous campons séparément. Les rives du fleuve semblent désertes ; pas une âme dans les quelques villages de pêche que nous rencontrons; mais cette solitude n'est qu'apparente, car au fur et à mesure que nous avançons, des feux tout préparés s'allument derrière nous. Évidemment on signale notre passage. Le troisième jour, vers midi, nous apercevons de nouveau les nôtres dans la brousse. Ils sont littéralement éreintés. Ils marchent près de dix heures par jour, sans trouver un sentier battu,'au milieu des herbes. Nous déjeunons ensemble et, après un peu de repos, nous nous remettons en route. Nous sommes tout près de l'ancien village où habitait Gaye lors de mon premier voyage. On n'aperçoit personne, sinon, à un moment donné, deux indigènes se dissimulant dans les herbes et surveillant nos mouvements. On essaie de les prendre, mais ils disparaissent bien vite.

LE DOCTEUR ASCORNET.

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