‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 62 sur 101 · LE CAPITAINE DE LAMOTIIE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE DE LAMOTIIE

le personnel du vapeur pour ramasser les blessés et pour compenser un peu les pertes. Les deux canons de quatre-vingts millimètres qui tirent avec une poudre trop vive ont faussé leurs

affûts, de telle sorte que le pointage devient impossible.

A quatre heures et demie, il devient évident que l'on ne pourra pas enlever le tata d'assaut. Aussi décide-t-on de se replier sur le banc de sable à proximité du vapeur. Le mouvement s'effectue avec une méthode remarquable, absolument comme à l'exercice. L'ennemi, très démoralisé, ne tente même pas une sortie. Il sait trop bien qu'en rase campagne il serait perdu. A cinq heures, tout le monde est rassemblé, sur le banc de sable, à huit cents mètres environ de l'ennemi. On prend les dispositions de combat pour la nuit et chacun s'apprête à se reposer.

On avait bien besoin de ce repos, après huit heures de combat ininterrompu, sous un soleil de feu, sans manger, presque sans boire.

Ah ! quels officiers admirables et quels soldats il y avait à Kouno ! Tous sont à citer sans en excepter un seul. C'est d'abord Robillot, splendide dans son uniforme de flanelle blanche, aux galons d'or, blessé et perdant des flots de sang, qui ne songe même pas à se faire panser et continue à diriger le combat; puis Jullien, de Gointet, de Lamothe, qui accomplissent des prodiges de bravoure; Kieffer blessé, qui ne cesse pas de se battre; Galland, dont j'ai raconté les hauts faits. Et à côté d'eux, froidement intrépide, notre excellent médecin, le docteur Ailain, constamment sur la ligne de feu, pansant tous les blessés avec un soin infini. Son infirmier est tué à ses côtés ; il ne s'émeut pas et continue sa tâche, sans se soucier des balles qui tombent autour de lui. Et eux aussi, les sous-officiers et

COMBAT DE KOUNO.

les artilleurs ne doivent pas être oubliés : le brave de Possel tombant en héros, le sergent Cathala, le maréchal des logis Levassor, Delpierre, Intès, Guégan, qui secondent leurs officiers et se révèlent des braves.

Pas plus qu'eux ne doivent être passés sous silence tous ces tirailleurs sénégalais, qui, héroïquement, stoïquement, à la voix de leurs chefs, se lancent dans la fournaise et meurent en accomplissant leur devoir. Enân, je ne voudrais pas oublier les marins de la flottille, les agents civils tels que Mostuejouls et Perdrizet, le second maître Brugel et le docteur Ascornet, qui tous surent se montrer à la hauteur de leur tâche et rivaliser d'ardeur avec leurs camarades combattant à terre.

Quelle rude journée! sur trois cent quarante-quatre hommes en ligne, tant des troupes que de la flottille, nous avions exactement quarante-six tués et cent six blessés !

C'est quarante-cinq pour cent de notre effectif hors de combat. Si seulement nous avions eu avec nous les Baguirmiens, on aurait pu bloquer la place et certainement Rabah eût été pris ce jour là. Son heure n'était pas encore sonnée, mais son étoile néanmoins s'était obscurcie. Après les pertes qu'il avait subies, H était incapable de tenter le moindre retour offensif. Nous avions donc atteint le but que je me proposais, à savoir de venger les morts de Togbao, et de préparer notre jonction avec les Baguirmiens. Ce résultat avait été obtenu grâce à tous les vaillants qui, sous le commandement du capitaine Robillot avaient eu l'audace de tenter cette héroïque folie, d attaquer avec moins de trois cent cinquante hommes un adversaire

LE LIEUTENANT KIEKFKR.

L'EMPIRE DE BABA IL

retranché, disposant de deux mille sept cents fusils et de dix mille auxiliaires ! En dehors de Togbao, qui fut plutôt un massacre, il y a eu deux combats seulement où Rabah a donné en

personne, celui de Kouno et celui de Koussouri. C'est le combat de Kouno qui fut le plus dur et le plus acharné...

La nuit était venue, les flammes de l'incendie qui dévoraient Kouno éclairaient tout l'horizon. Un grand silence régnait, interrompuseulement de temps en temps par les chants funèbres de nos adversaires qui enterraient leurs morts, et par les plaintes de quelque blessé bousculé par un camarade.

Puis tout se tut. Nous avions bien essayé de manger un peu pour nous réconforter ; maislafatigue fut plus forte que la faim ; un sommeil de brute s'empara de nous tous, et nous nous endormîmes jusqu'au lendemain matin. De bonne heure, on tint conseil. Nos deux canons étaient hors de service ; les munitions faisaient défaut (il restait à peine soixante cartouches à chaque homme), et nous n'avions plus que quatre jours de vivres. Enfin nos blessés, entassés dans le vapeur et dans le chaland, réclamaient des soins pressants. Je décidai donc de revenir en arrière jusqu'à Fort-Archambault. On transporta sur la rive droite les deux cents hommes qui étaient encore valides. Bientôt ils se mirent en route pour regagner le poste, pendant que de mon côté je remontais lentement le fleuve avec le vapeur.

L'ennemi, en nous voyant partir, ne tenta même pas de sortir.

Page 1