‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 70 sur 101 · PREPARATIFS DE DÉPART · texte numérisé non relu

PREPARATIFS DE DÉPART

On ne se doute pas combien il est difficile, en Afrique, avec des moyens aussi précaires que ceux dont on dispose, de mettre une expédition sur pied. Il est indispensable de tout inventorier, de tout cataloguer, pour être sûr que rien ne manque et que les colis sont en bon état, car ce n'est pas tout de marcher, il faut arriver au but muni du nécessaire. Grâce au dévouement des fonctionnaires de la région civile, MM. Bruel, Pinel, Rousset, Perdrizet, le matériel qui nous était nécessaire arrivait rapidement. Le rôle de ces agents, pour avoir été dans toute cette période

moins brillant que celui de leurs camarades de la région militaire, n'en aura pas été moins utile. Ils se sont acquittés de cet ingrat service des transports d'une façon remarquable, et c'est grâce à eux que l'on put engager la suprême partie contre Rabah.

Le 13 février, tout était prêt pour le départ, sauf le fameux détachement de soixante-dix hommes que devait nous expédier le Haut Oubangui. Seul, le lieutenant Faure était là, avec la moitié de l'effectif ; le reste, retardé pour toutes sortes de causes, devait mettre encore pas mal de temps à arriver. Je ne pouvais attendre plus longtemps et j'en fus réduit à me priver de la collaboration de l'excellent officier qu'était M. Faure, obligé d'attendre la deuxième partie de son détachement.

Nous quittons Gribingui le 13 février avec une trentaine d'hommes, le capitaine Bunoust, le lieutenant Martin et le

M. PERDRIZET A FORT - CRAMPEL.

maréchal des logis Papin. Le lieutenant Larrouy et le docteur Ascornet doivent rejoindre par la suite, dès qu'ils auront pu se procurer des embarcations. Le lieutenant Faure, qui, en attendant son monde, est occupé aux transports, les accompagnera, s'il est prêt à temps.

Le Gribingui est presque à sec. A chaque instant nous rencontrons des cailloux ou des bancs de sable qui nous arrêtent. Le gros chaland, chargé de trois cent cinquante colis de trente kilos et d'un personnel nombreux, avance avec la plus grande difficulté. Jamais je n'ai vu les eaux aussi basses. A tout moment, on est obligé de mettre les hommes à l'eau pour déséchouer ce maudit bateau... Ce sont alors des cris, des vociférations poussés par nos hommes qui s'excitent à tramer cette énorme masse. Les journées se passent et nous avançons à peine. A ce trainlà, nous allons mettre une éternité pour atteindre Fort-Archambault.

Un mauvais passage est à peine franchi qu'on en retrouve un autre. Jusque là je n'avais noté que cinq ou six rapides sur le Gribingui. Nous en avons déjà rencontré une douzaine et encore sommes-nous au début. Quelle corvée longue et ingrate ! Bunoust, Martin et moi, nous nous remplaçons à tour de rôle, pour hurler les « Attention... ferme... enlevez» ! qui donnent du cœur aux hommes. Les malheureux sont fourbus et nous avons des extinctions de voix. Mais nous prenons notre mal en patience et au bout d'un certain temps nous finissons par nous habituera ce mode de locomotion.

Quand nous rencontrons des biefs, où nous pouvons marcher pendant quelques kilomètres, nous sommes fort heureux. Si nous n'étions pas aussi pressés, cette descente de la rivière ne serait cependant pas sans charme. Les bancs de sable, complètement découverts, sont littéralement garnis d'oiseaux de toute espèce, pélicans, grues, courlis, canards, oies, aigrettes, etc. C'est un fourmillement ininterrompu, un bruit d'ailes incessant. Que de joies sont réservées aux spécialistes qui, plus tard, viendront étudier la faune de ce pays !

SUR LE GRIB1NGUL

OISEAU SULTAN TUE PAR M. DE MOSTUEJOULS SA IIAUTEUR EST DE 1 MÈTRE, SES AILES DE lm50 D'ENVERGURE.

Nos préoccupations sont d'un ordre moins relevé. Nous classons tout bonnement ce gibier en deux espèces principales : celle qui se mange et celle qui ne se mange pas. Les canards, qui font partie de la première catégorie, sont excellents, à l'exception toutefois de celui d'une très grosse taille, que l'on appelle canard armé, car il porte au sommet des ailes, à la deuxième articulation, une espèce d'os pointu qui doit lui servir à se défendre contre les oiseaux de proie. Sa chair est très dure et de mauvaise qualité. Outre les canards, nous rencontrons à chaque instant, comme gibier à plume, des bandes de pintades. Aussi la cuisine est-elle abondamment pourvue.

C'est une chance, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi, car à proximité de la rivière, il n'y a pas beaucoup de villages, et les malheureux habitants, qui s'y trouvent en butte depuis de nombreuses années aux razzias des chasseurs d'esclaves de Senoussi, ne peuvent offrir de grandes ressources pour les ravitaillements. Nous trouvons seulement à compléter le mil nécessaire à la nourriture de nos hommes, dont la ration consiste surtout en viande d'hippopotame.

A l'époque des eaux basses, cet animal pullule dans le Gribingui, au point d'être un véritable danger pour les petites pirogues

qui circulent sur le fleuve. Nous sommes fréquemment secoués par ces pachydermes, qui, en se levant sous le chaland ouïes boats,leur donnent d'énormes coups et même parfois les défoncent. Nous nous vengeons en tuant quelques-uns d'entre eux dont la viande fumée assure la subsistance de notre monde pour longtemps. Pendant dix-neuf jours, notre navigation se continue ainsi, fertile en échouages et en incidents de toute nature. Enfin, nous arrivons à Fort-Archamhault.

Nous voilà donc réunis. Malheureusement les eaux complètement basses vont empêcher le Léon-Blot de naviguer. Nous ne pouvons faire circuler sur le fleuve que le grand chaland, les trois baleinières, deux embarcations en bois construites par nos propres moyens et les quelques pirogues que nous pourrons réunir. On y embarquera l'artillerie, les munitions et une partie des vivres. Quant aux tirailleurs, ils marcheront par la voie de terre, et les bagages et vivres de route nécessaires seront portés à dos d'homme.

Encore ce souci de porteurs qui intervient. Jusqu'ici en effet, nous n'avons pas encore pu nous procurer les bêtes de somme qui nous seraient nécessaires, le pays en étant complètement dépourvu.

Heureusement que le sultan Gaourang n'est pas loin. Il est installé à Sada, où Robillot l'a prié de séjourner, pour éviter une trop grande agglomération de monde au même endroit.

Je le préviens de mon arrivée. Il ne tarde pas à venir. J'avoue que je retrouve avec plaisir ce gros homme, tout content de lui. De son côté également, il manifeste sa joie de me revoir.

Je le fais entrer chez moi, où l'on a préparé un local pour le recevoir, et, tout en buvant du thé, il me raconte ses infortunes. Il rejette toute la responsabilité du massacre de Togbao sur le M'Baroma, celui de ses dignitaires qui gardait le défilé. « Ce M'Baroma est un misérable, me dit-il, tu l'as bien connu. Quand tu es venu au Baguirmi la première fois, il occupait les fonctions à'alifa-ba. Je lui avais conféré une dignité plus élevée et voilà ce qu'il m'a fait, il m'a trahi. Traître et lâche aussi, le Kadé

ENTREVUE AVEC GAOURANG.

Tchiroma qui était ton hôte à Massénia et auquel j'avais confié l'éducation de mon fils. Presque tous des traîtres, mes grands seigneurs, qui ont voulu à un moment donné m'abandonner pour aller se soumettre au maudit (nom sous lequel il désigne Rabah).

« Oui, continua-t-il, si je n'avais pas été prévenu à temps, le guermanè avait formé le projet de se faire nommer sultan à ma place par Rabah. Il était tout prêt à partir, quand je l'ai fait appeler. Il fut mis incontinent à la chaîne et lorsqu'il eut avoué sa trahison je lui fis trancher la tête.

« Vois-tu, situ n'étais pas venu et si vous n'aviez pas battu le maudit, j'étais perdu, et ce qu'on avait essayé une fois sans succès se serait reproduit plus tard. »

C'est d'un ton mélancolique et en même temps avec des accents passionnés qu'il me fit ce récit. Il fallait que réellement il eût passé par de vilains moments pour abandonner sa douce philosophie d'Épicurien...

Revenant ensuite au combat de Togbao, il ne cessa de témoigner du courage des nôtres.

« Pour moi, me dit-il, je suis resté jusqu'au dernier moment, voulant mourir avec tes frères. Mes esclaves m'entourèrent alors et me traînèrent hors du combat. Regarde les deux blessures que j'ai reçues à ce moment, — et il me faisait voir son bras couturé de deux cicatrices profondes provenant évidemment de balles... Maintenant les mauvais jours sont finis, je te revois et je suis heureux, j'ai confiance en toi et tous les miens vont me suivre.

J'ai déjà fait justice des traîtres, je continuerai encore si cela est nécessaire... Il faut que tu voies ce que j'ai faitduM'Baroma.»

En me disant ces mots, il donna l'ordre de faire venir devant moi le personnage en question.

Celui-ci se présenta simplement vêtu, les chaînes aux pieds et aux mains, la figure couverte d'un voile qui lui venait jusque sous les yeux. Ce voile enlevé, je m'aperçus avec horreur que ce malheureux avait eu le nez, les oreilles et les lèvres coupés. Je ne pus réprimer un mouvement d'effroi, et je dis à Gaourang : (( Tu aurais mieux fait de le tuer que de lui infliger pareille tor-

ture. C'est très mal; Dieu défend ce que tu as fait là.

— Que veux-tu? me dit-il, c'était un esclave dont j'avais fait un grand seigneur. Je l'ai puni pour servir d'exemple aux autres... »

Emu de pitié, j'obtins de Gaourang qu'on lui enlèverait ses fers, ainsi qu'au Tchiroma.

Il tint sa promesse, croyant me faire une concession bien grande. Certainement, si j'avais essayé de lui démontrer l'atrocité de sa conduite, il ne m'aurait pas compris.

Je n'insistai pas davantage et lui demandai de me fournir des porteurs et des chevaux. Il me promit tout sans retard. Dès le lendemain, je reçus pour ma part un beau cheval noir qu'il avait lui-même monté. Les autres officiers et les Européens furent ensuite pourvus; mais en général, à part quelques exceptions, ces montures ne valaient pas grand'chose. C'était cependant mieux que rien, et il ne fallait pas se montrer trop exigeant, car le pauvre Gaourang n'avait plus une cavalerie bien belle. La plupart de ses chevaux étaient fourbus et à bout de forces.

Les porteurs vinrent après. Gaourang n'avait pas eu beaucoup de peine à se les procurer. C'étaient tout simplement des esclaves qu'il avait razziés chez les Saras. Encore enchaînés ou réunis par couples à des fourches de bois, ces malheureux présentaient un spectacle lamentable. Je n'oublierai jamais l'impression de profonde pitié qui nous saisit tous à la vue de ce troupeau humain, que quelques soldats poussaient devant eux à coups de fouet. Comme il n'y avait pas assez d'hommes, des femmes s'y trouvaient en grand nombre. Nues, sans un lambeau d'étoffe pour les couvrir, hâves, exténuées de fatigue, quelques-unes portaient de petits enfants qui essayaient de trouver un peu de lait aux seins taris de leurs mères...

Quel spectacle navrant!.. Quelque endurcis que nous pussions être, les larmes nous venaient aux yeux. Et ce qu'il y avait de pire encore, c'est que tout ce monde mourait de faim. Il ne faut pas croire qu'on s'était occupé de leur nourriture. Mangeait qui pouvait, comme et quand il pouvait... C'était simple et horrible...

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