‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 72 sur 101 · EN ROUTE POUR KOUSSOURI · texte numérisé non relu

EN ROUTE POUR KOUSSOURI

teur. Les chemins sont mauvais, l'eau est rare; on circule au milieu de buissons d'épines qui blessent tirailleurs et porteurs. D'autre part, ces derniers se fatiguent assez vite et l'on ne peut, par raison d'humanité, les presser davantage.

En outre, le ravitaillement en vivres est très difficile. Nous avons en effet à traverser toute une région complètement dévastée par Rabah, lors de son passage. Le lieutenant Galland a pu constituer à grand'peine un petit stock de mil à Togbao, c'est tout ce que l'on trouvera probablement jusqu'à Bousso. Aussi, les hommes et les officiers sont-ils à la portion congrue. La ration, uniforme pour tous, se compose au maximum d'à peu près deux cents grammes de mil en grains. C'est peu, trop peu, pour des gens qui doivent fournir une telle marche. Heureusement pour nous que la viande ne manque pas. Dans ces contrées, où la dévastation s'est opérée d'une façon si radicale, il ne reste absolument rien ; partout des villages ruinés ; pas une plantation L'homme a fui ces lieux désolés et a été remplacé par les animaux sauvages.

Les antilopes de toute espèce s'y trouvent en quantité si nombreuse et sont si peu farouches que, sans même arrêter la marche de la colonne, on peut en abattre une douzaine chaque jour. Deux ou trois cavaliers se détachent, les ramassent, les hissent sur des chevaux et, le soir, à l'étape, on en fait le partage. Je n'ai jamais vu, pendant les douze années que j'ai passées en Afrique, de pays plus giboyeux que la région du Ghari. Sans nous donner la moindre peine, nous pouvions tous les jours, sans exception, donner à nos six cents rationnaires au moins cinq cents grammes de viande par tête. Sans cette heureuse circonstance, je ne sais s'il nous eût été possible d'arriver au but.

C'est dans ces conditions que nous atteignons successivement Togbao, puis Bousso, où j'arrive avant la colonne, avec le capitaine Robillot. Le lieutenant Galland nous y a précédés et le capitaine de Lamothe est allé à Maciré pour tâcher de réunir du mil.

Quatre jours après notre arrivée à Bousso, la flottille est signalée. Elle a eu beaucoup de peine à opérer sa descente. Le fleuve est au plus bas et, en maints endroits, il n'y a plus qu'un mince filet d'eau. Les hommes ont été obligés de débarquer et de creuser des rigoles dans le sable pour que les embarcations puissent franchir les seuils. Le travail accompli a été surhumain. La compagnie de Gointet nous rallie ensuite avec son convoi, dont les porteurs sont très fatigués. Il faut donner un peu de repos à tout le monde et attendre Gaourang et ses Baguirmiens, à qui j'ai donné rendez-vous et dont nous sommes sans nouvelles.

Pendant que nous effectuions notre marche sur Bousso, la mission Foureau-Lamy s'était avancée sur Goulfei, où elle s'était jointe au gros de la mission Afrique Centrale, cantonnée devant la place. Depuis quelques jours, Fad-el-Allah, le fils de Rabah, s'y était porté avec six cents fusils environ et livrait quelques escarmouches au lieutenant Meynier. Mais le commandant Lamy ne s'attarda pas devant Goulfei; il se dirigea sur Koussouri, moins bien défendu, et enleva la place d'assaut le 3 mars. Le chef de bannière Gapsul, qui la défendait, y fut tué. Nous ne perdîmes qu'un homme dans cette affaire.

Apprenant la prise de Koussouri, Fad-el-Allah sortit alors de Goulfei et vint camper, sans qu'on s'en doutât, à cinq kilomètres dans le Sud-Est de Koussouri. Son intention était de profiter d'un moment favorable pour tomber sur une patrouille ou sur un détachement sans méfiance.

Ce projet fut sur le point de réussir. Une forte reconnaissance, commandée par les lieutenants Rondeney et de Thézillat vint donner dans une embuscade et faillit être surprise. En un instant elle fut entourée de toutes parts, l'ennemi, caché derrière les buissons d'épines, ouvrant sur les nôtres un feu d'enfer. Le terrain se prêtait mal à un déploiement et la situation était très critique. Grâce à l'héroïsme des deux officiers et au courage des tirailleurs algériens qui mirent la baïonnette au canon et se ruèrent sur l'ennemi, l'avantage fut de notre côté ; les Rabistes furent refou-

PRISE DE KOUSSOUBI.

EN ROUTE POUR KOUSSOURI. LES HOMMES SONT OBLIGES DE CREUSER DES RIGOLES POUR FAIRE FRANCHIR LES SEUILS À LA FLOTTILLE.

lés et poursuivis jusque dans leur camp, qui fut enlevé. Fad-el- Allah battu s'enfuit jusque dans Logone où il s'enferma.

Cette sanglante affaire, où le lieutenant de Thézillat fut grièvement blessé, nous coûta une vingtaine de tués ou blessés. Elle eut lieu le 9 mars.

J'en fus instruit à Bousso par une lettre du commandant Lamy, qui me fut transmise par les soins du capitaine de Lamothe installé à Maciré.

Peu après, une deuxième lettre me parvenait par le lieutenant de Ghambrun qui m'annonçait que Rabah, à la suite de l'échec de son fils, avait quitté Dikoa et paraissait se rapprocher de Koussouri. Le commandant m'informait en outre de la pénurie

L'EMPIRE DE BABA II

jo ses troupes en munitions et m'envoyait un sergent avec des chameaux destinés à recevoir les ravitaillements dont nous pourrions disposer en sa faveur.

Sur ces entrefaites, Gaourang nous rejoignit enfin. Il m'avait promis, lors de notre départ de Fort-Archambault, d'envoyer des cavaliers dans la région du Bahr-Erguig, afin qu'à notre passage à Bousso nous puissions trouver en ce point un approvisionnement de mil. Il n'en avait rien fait, ou plutôt ses ordres n'avaient pas été exécutés, si bien que nous nous trouvions à bout de ressources.

Exaspéré, je me préparai à lui faire d'amers reproches. J'y renonçai quand je vis son attitude contrite et le spectacle lamentable qu'offrait la masse des gens qui l'avaient suivi.

Les pauvres Baguirmiens venaient, en effet, de subir de rudes épreuves. Leur marche depuis Sada n'avait été qu'une longue série de souffrances, car les Saras, les Toummocks et autres païens, apprenant la marche de la colonne de Gaourang, s'étaient enfuis sur son passage emportant ou cachant toutes leurs provisions, si bien que les vivres leur avaient fait rapidement défaut. Déplus, comme les pluies avaient été fort rares, tous les cours d'eau étaient taris. Pour boire, Gaourang avait dû creuser des puits, quelquefois à de très grandes profondeurs... Dans ces conditions, une foule nombreuse de femmes, d'enfants affamés ou mourant de soif restèrent en arrière... On ne les revit jamais.

Quant à ceux qui avaient pu surmonter ces fatigues, ils étaient dans un état d'épuisement presque complet.

En présence de cette situation, je conseille à Gaourang de ne se faire suivre ni des hommes malades et fatigués, ni des femmes et des enfants qui pourraient regagner le Bahr-Erguig à petites journées. Le reste de la bande, comprenant environ 1 500 hommes, se mettrait en route immédiatement avec nous. Ce parti fut adopté.

Nous sommes presque sans vivres. Seule la chasse nous fournit la viande qui nous est nécessaire. Quant au mil, il se fait de

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