‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 76 sur 101 · NOUVELLES DU COMMANDANT LAMY · texte numérisé non relu

NOUVELLES DU COMMANDANT LAMY

place, ayant été attaquées avant-hier et hier. Ainsi que je vous l'avais proposé dans ma lettre numéro vingt-cinq, la position de Koucheri est de tout premier ordre. C'est elle qui doit être choisie comme notre base d'opérations, puisqu'elle commande à la fois les vallées du Ghari et du Logone et qu'elle permet de tomber sur Karnak-Logone, sur Goulfei ou sur Dikoa suivant ce que vous aurez décidé.

2° La prise de Logone 1 aurait pu s'effectuer le 10 mars, si je l'avais voulu ; le gros inconvénient que présentait le fractionnement de mes deux missions, m'a empêché d'exécuter cette opération qui était encore relativement facile, il y a quelques jours ; mais je vois d'après des renseignements qui viennent de me parvenir ce matin, qu'actuellement, ce serait une grosse affaire, qui nécessitera la réunion de toutes nos forces, car Rabah, apprenant votre approche, a dû quitter brusquement son camp de Kala-Moulé et, tournant Koucheri par l'Ouest, a dû rallier Karnak-Logone à marches forcées, sans doute dans le but de vous tendre un piège, sur la rive gauche du Chari.

Ce que je vous dis là est plutôt une hypothèse, car l'autre version qui court ici est la suivante : enhardi par les petites escarmouches livrées les 11, 12 et 13 avril, sous les murs mêmes de Koucheri, dans le but de nous faire sortir de la place et de nous attirer dans une embuscade, Rabah aurait quitté son camp à vingt-deux ou vingt-quatre kilomètres au Nord-Ouest de Koucheri et sur les bords mêmes du Ghari, il serait venu s'embusquer à très peu de distance de Koucheri afin de tomber sur la place à la première imprudence commise par nous et avant votre arrivée.

Gomme vous le voyez, la situation est fort grave et la moindre

faute commise peut occasionner des événements dont il est

impossible de calculer la portée ou l'issue...

Signe' : La m y.

1. Ce deuxième paragraphe était écrit en réponse cà une lettre de moi dans laquelle je m'informais auprès du commandant s'il ne serait pas opportun de commencer les opérations par la prise de Logone, place forte située entre Koussouri et nous.

Gomme on le voit par cette lettre, écrite à la date du 14 avril, les deux missions se trouvaient à peu près bloquées dans la ville, sans grandes munitions et sans approvisionnements.

De plus, on était sans renseignements certains sur Rabah qui était à cette date occupé à construire un retranchement à six kilomètres environ au Nord-Ouest de la ville.

C'est pour pouvoir opérer en paix la construction de son camp, qu'il avait envoyé des partis de cavaliers excessivement entreprenants, qui dans les trois escarmouches mentionnées par le commandant avaient tué une dizaine d'hommes aux nôtres, entre autres deux tirailleurs algériens à la garde du troupeau.

C'est dans les environs de Bougoman que me parvinrent ces nouvelles du commandant Lamy, c'est-à-dire à quelques journées de marche de Koussouri. Il fallait se dépêcher.

Gaourang, qui nous suivait toujours, avait, fort heureusement pour nous, fait la découverte d'un de ses anciens silos de mil -eacore intact ; il en partagea le contenu avec nous, de sorte que nous nous trouvâmes à la tête d'une vingtaine de jours de vivres -en grains pour nos hommes.

Après Bougoman, nous atteignons Miskin, puis Mile. Nous sommes tout près de Logone, occupé par Fad-el-Allah. Nous nous attendons à une attaque ; mais personne ne se présente au devant de nous, et cependant Fad-el-Allah et Rabah sont renseignés sur notre marche '.

Seule une petite patrouille de cavaliers, venus par la rive droite en éclaireurs, nous est signalée par le chef de Mile qui a reçu de l'un d'eux une balle qui lui a érafléle crâne. Apercevant les Baguirmiens en nombre sur la rive gauche, ils s'enfuient sans même nous avoir découverts, cachés que nous sommes dans -des fouillis de brousse épineuse.

Chaque jour qui s'écoule nous rapproche davantage de la mission Saharienne. Le 21, à midi, nous nous préparons à déjeuner et, au moment de nous mettre à table, on m'annonce l'arrivée du

\ . Dans la correspondance de Rabah tombée entre mes mains se trouve une ieltre de Fad-el-Allah à son père, lui annonçant mon passage à Maïnheffa.

LE CAPITAINE REIBELL

LE LOGONE EN FACE DE KOUSSOURI.

capitaine Reibell et du lieutenant de Chambrun. Avec quelle joie nous les voyons venir, on le devinera aisément.

Certes, nous n'étions ni les uns ni les autres en état de paraître élégants à une réception mondaine quelconque ; mais si minables que nous fussions, nous paraissions des gentlemen à côté de nos amis Reibell et Chambrun. « Et pourtant, nous dirent-ils, nous avons mis ce que nous avons de mieux. » Ce mieux était un assemblage de bandes d'étoffes du pays cousues ensemble, auxquelles on avait essayé de donner une forme de vêtement.. . On juge que ce ne devait pas être très luxueux.

Le repas terminé, nous nous remettons en route, et, à une heure, nous sommes enfin en face de Koussouri. Une foule immense se trouve campée sur la rive droite du Logone. Ce sont les Arabes bornouans qui ont fui avec tous leurs troupeaux -et sont venus s'installer à l'abri de la citadelle. Il y a là au moins dix mille personnes et des troupeaux de bœufs et de moutons en grand nombre.

Dès que nous sommes signalés, tout ce monde se porte au-

devant de nous. Les femmes poussent des <( you-you » perçants, les hommes brandissent leurs lances et tirent des coups de fusil. Confiant au capitaine Robillot le soin de s'occuper de

l'opération du passage du fleuve, laquelle est d'ailleurs très simplifiée par le grand nombre de pirogues qui se trouvent accostées sur le rivage, je traverse le Logone pour me rencontrer sur la rive gauche avec le commandant Lamy, qui m'y attend entouré de tous ses officiers.

Je laisse à penser quelle émotion profonde s'empare de nous tous.

De semblables sensations ne se décrivent pas . Nous ne parlons pas, à vrai dire, mais les étreintes et les poignées de mains qui se distribuent sont tellement chaleureuses qu'elles en disent plus que de longs discours... La jonction des trois missions est donc un fait accompli. C'est la première fois que dans les annales coloniales on ait à citer un fait semblable.

Trois troupes parties l'une de l'Algérie, l'autre du Sénégal, la troisième du Congo, s'étaient rejointes en plein Centre Africain, malgré des difficultés de toutes sortes, malgré les pires souffrances, malgré les combats, malgré tout.

Eq vérité, une belle page d'histoire venait de s'écrire là. Elle réalisait définitivement le fameux programme tracé par le Comité de l'Afrique française, auquel s'étaient consacrés tant de dévouements, et qui avait déjà coûté tant de vies humaines... depuis Flatters, Crampel et Casemajou, jusqu'à Bretonnet et de Béhagle.

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