‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 86 sur 101 · DISLOCATION DE LA COLONNE · texte numérisé non relu

DISLOCATION DE LA COLONNE

missions étaient de retour à Koussouri où elles ramenaient leurs prisonniers et des troupeaux considérables.

A cette date, la colonne d'opérations contre Rabah est disloquée. Chacun des chefs de mission reprend le commandement de ses troupes. La mission Saharienne, sous les ordres du capitaine Reibell, fait ses prépatifs de départ.

Quarante pirogues ont été réquisitionnées par mes soins. Elles doivent porter le grain nécessaire à la nourriture des troupes et quelques vivres aux Européens. Deux baleinières en acier et les embarcations en bois sont également mises à la disposition du capitaine Reibell, pour lui permettre le transport de ses malades et de ses blessés. Une centaine d'hommes avec le capitaine prendra la route de terre, et sera accompagnée d'un fort convoi de bœufs, destiné à donner aux hommes la ration de viande.

Le capitaine de Lamothe reçoit l'ordre d'aller occuper Bousso, le lieutenant Kieffer d'aller s'installer à Maïnheffa. Des troupeaux de bœufs et de moutons ont déjà été dirigés sur ces points depuis quelque temps, grâce au sultan du Baguirmi. Ces mesures permettront à la mission Saharienne de trouver de la viande sur tout son parcours. En outre, les postes de Fort-Archambault et de Gribingui ont reçu les instructions nécessaires pour pourvoir au ravitaillement des 250 hommes qui rentrent, et pour disposer en leur faveur du quart de leurs approvisionnements. Tout étant ainsi réglé, la mission Saharienne se met en route pour la France sans tarder. Je conserve encore quelque temps à ma disposition la mission Afrique Centrale et le capitaine Joalland, pour ne pas me démunir tout de suite d'une trop grande quantité de monde. Après quoi, je décide de nous établir définitivement sur la rive droite en face de Koussouri. Ce point que j'ai déjà fait occuper, pendant la marche sur Dikoa, commande à la fois le Logone et le Chari. Il est d'une importance capitale au point de vue stratégique. Malheureusement, le terrain n'est pas très élevé au-dessus du niveau du fleuve. Il est à craindre que dans les très grandes crues, il ne soit légèrement inondé. Enfin, nous n'avons pas le choix et l'on commence la

construction du nouveau poste qui reçoit le nom de Fort-Lamy. Ce sera le chef-lieu de la région administrative que je vais créer et dont le commandement est confié au capitaine Robillot.

Les postes de Maïnheffa et de Bousso, qui doivent être fondés en même temps, s'appelleront désormais Fort-de-Gointet et Fort- Bretonnet. Avec le poste de Fort-Archambault, déjà terminé, nous aurons ainsi une ligne d'occupation le long du Chari, qui nous permettra de commander efficacement tout le pays.

Il me reste maintenant pour terminer ce chapitre à entrer dans quelques détails sur la vie de Rabah, dont jusqu'ici je n'ai fait que prononcer le nom.

Les origines du conquérant noir sont assez obscures. Les uns le disent de descendance royale, les autres le donnent comme le fils d'un esclave, esclave lui-même, qui aurait été acheté par un traitant soudanais nommé Zobeir. Ce Zobeir et Rabah, il y a une quarantaine d'années, eurent l'occasion d'escorter dans le Bahr-el-Ghazal une Européenne, qu'on désignait sous le nom de senora (très vraisemblablement Mlle Tinné). Son voyage accompli, elle rentra en Egypte et fit cadeau à Zobeir de toutes les armes qu'elle possédait. On était alors au moment de la conquête du Soudan par les Égyptiens. Zobeir, qui s'était avancé très au Sud, avait fait du Bahr-el-Ghazal son centre d'opérations, et s'y était taillé un véritable royaume. Les Égyptiens, ne voulant pas entrer en lutte avec lui, préférèrent négocier et il fut convenu que la province du Bahr-el-Ghazal serait placée sous la suzeraineté de l'Egypte, mais que Zobeir en serait le gouverneur au nom du vice-roi. On lui donna à cette occasion le titre de pacha et on l'invita à venir au Caire faire visite au Khédive. On l'y retint prisonnier. Son fils Soleiman qui le remplaçait, se révolta en apprenant cette nouvelle. Battu dans une première rencontre par les troupes égyptiennes de Gessi-Pacha, Soleiman, sur la promesse qu'on lui fit de lui laisser la vie sauve, se rendit. Rabah, qui se trouvait être un des personnages les plus influents de l'entourage de Soleiman, avait refusé de le suivre, disant qu'il n'avait pas la

RABAII.

moindre confiance en Gessi. Bien lui en prit, car Soleiman, malgré la parole donnée, fut exécuté. Pour se mettre à l'abri des poursuites de Gessi, Rabah s'enfonça dans le Sud, avec ceux qui étaient décidés à partager sa fortune. Il disposait alors de quatre cents fusils, grâce auxquels il put se livrer à des razzias fructueuses en pays Banda et Kreich, où il séjourna jusqu'en 1885. C'est alors qu'il reçut avis de la prise de Khartoum et du triomphe du mahdi Mohammed Achmet.

Ce dernier invita Rabah à l'aller trouver à Khartoum et lui envoya deux messagers, nommés Zin el Abbiddin et Djabar. Rabah ne fit aucune difficulté pour les suivre ; mais en arrivant aux frontières du Darfour, il apprit que le Mahdi avait l'intention de le faire assassiner. Il rebroussa chemin aussitôt et vint se cantonner dans son ancien territoire.

Il y vécut de razzias d'esclaves et d'ivoire jusqu'en 1891, date à laquelle la mission Grampel arriva chez Senoussi. Soit à l'instigation de Rabah, soit de sa propre autorité, Senoussi fit massacrer Grampel et remit à Rabah toutes les armes de notre malheureux compatriote, environ trois cents fusils dont une cinquantaine de fusils Kropatschek. Le reste se composait de fusils à piston, modèle 1842, en excellent état.

Rabah ainsi approvisionné commença sa marche vers le Nord. Attaqué par les Ouadaïens, sous le commandement de l'aguid Salamat, il faillit être vaincu. Il se tira cependant de cette mauvaise passe et, se rabattant un peu plus à l'Ouest, il arriva sur les rives du Ghari, habitées par des populations païennes qui ne purent lui résister. En l'année 1893, il atteignit la frontière baguirmienne. Il attaqua tout de suite Gaourang, qui fut assiégé pendant cinq mois dans Maïnhefïa. LesBaguirmiens., à bout de vivres, firent une sortie désespérée et réussirent en partie à s'enfuir, laissant entre les mains de Rabah de nombreux prisonniers.

L'aventurier ne s'attarda pas longtemps au Baguirmi et, après s'être emparé de Logone par surprise, il envahit le Bornou. Ce dernier pays avait alors comme sultan Hachim. Vieux et peu

L'EMPIRE DE BABAH.

belliqueux, celui-ci voulut traiter avec Rabah, mais son neveu Kiari, outré de sa lâcheté, le tua, prit le pouvoir à sa place et marcha au-devant de Rabah qu'il rencontra non loin de Kouka.

Les débuts de la journée furent favorables aux Bornouans qui battirent les Rabistes complètement et s'emparèrent de leur camp, qu'ils mirent au pillage. Ce fut leur perte. Outré de sa défaite, Rabah rassembla ses soldats et leur reprocha leur lâcheté en termes violents. Il fit ensuite distribuer à chacun de ses chefs de bannière cent coups de courbache sur les reins, sans même excepter son fils Fad-el-Allah qui avait une grave blessure au bras. Seul, parmi ses chefs, Boubakar, le plus vaillant d'entre eux, fut exempt du châtiment. Après quoi, on se rua de nouveau sur les Bornouans, qui, surpris de ce retour imprévu, furent mis en déroute.

Kiari refusa de s'enfuir et, mettant pied à terre, attendit ses ennemis. Fait prisonnier, il fut amené devant Rabah qui lui demanda où était Kiari. « Il est devant toi et ne sollicite aucune pitié », répondit-il.

Le vainqueur lui donna le choix entre la mort ou la mutilation.

Kiari s'écria qu'il préférait la mort. On lui trancha la tête immédiatement. Après quoi, Rabah marcha sur Kouka qui fut détruit de fond en comble. Dans sa victoire, il n'épargna personne, et l'on m'a dit que plus de trois mille femmes ou enfants furent égorgés ce jour-là. Frappés de terreur, les Bornouans se soumirent et subirent le joug jusqu'au moment où Rabah à son tour paya ses crimes de sa vie.

Examinons maintenant son rôle, pendant les sept années qu'il fut sultan du Bornou.

Malgré l'horreur qu'on éprouve à la pensée de tous les forfaits qu'il a commis, on ne peut se refuser à lui accorder une certaine admiration. Après avoir vaincu le Bornou et le Baguirmi avec une poignée d'hommes, il rêvait la conquête du Ouadaï qui attendait sa venue en tremblant. Sans notre intervention, il aurait mis son projet à exécution au cours de l'année même

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