AOUT
L'histoire de la journée du 10 août 1792 a été
tellement obscurcie dans ses moindres détails, tellement enfouie « sous plusieurs alluvions de mensonges, )) pour nous servir de l'heureuse et pittoresque expression de M. Michelet S qu'il faut eniin
1. On lit dnns \ Ilisloire (h la lirvolulicnt^ par M. Micliolot :
« Je ne connais aucun événement des temps anciens ni modernes qui ait été plus complètement défiguré que le 10 août, plus altéré dans ses circonstances essentielles, plus chargé et obscurci d'accessoires légendaires ou mensongers.
« Tous les partis, à Tenvi, semblent avoir conspiré ici pour exterminer l'histoire, la rendre im[)Ossible, l'enterrer, renlouir, de façon qu'on ne la trouve moine plus.
a Plusieurs alluvions de mensonges, d'une étonnante épaisseur, ont passé dessus. Si vous avez vu les bords de la Loire,
faire justice de toutes les erreurs accréditées, depuis soixante-dix ans, sur cet événement, le plus important de l'histoire (de France.
On possède mille récits, complets jusqu'à la minutie, de tel ou tel fait de nos annales, qui, considéré en ses causes ou en ses résultats, n*est digne que d'une mention très-brève. Mais, si certains incidents de la nuit du 9 au 10 et de la journée du 10 août ont été cent fois racontés, on est resté dans la plus complète ignorance sur la manière dont, au sein des sections et à rilotel de Ville de Paris, s'est préparé et consommé le renversement de la plus vieille monarchie de l'Europe moderne. Les seuls documents que les historiens aient consultés jusqu'à présent sont tronqués, mutilés, falsitics à plaisir; et cependant le mensonge n'a pas été si bien ourdi que la vérité ne perce à travers le tissu serré du linceul dans lequel
après Ic-i (IrbordemoiUs des dernières années, comme la terre a été retournée ou ensevelie, les étonnants entassements de Umon, de sable, de cailloux, sous lesquels des champs entiers ont disparu, vous aurez quelque faible idée de l'état où est restée Thistoire du 40 août.
« Le pis, c'est que de gfrands artistes, ne voyant en toutes ces traditions, vraies ou laus>f>s, que des objets d'ait, s'en sont emparés, leur ont fait l'iionneur (\v les adojiter, les ont employées habilement, magnitiqucment consacrées d un style éternel. En sorte que les menson ges qui jusque-là restaient incohérents, ridicules, faciles à détruire, ont pris, sous ces habiles mains, une consistance déplorable, et participent désormais à Fimmortalité des œuvres du génie qui malheureusement les regut. »
LË 10 AOUT 1192. 3
les vainqueurs avaient voulu Tensevelir à jamais K Découvrons donc ce qui se cache sous les expressions ambiguës, les réticences calculées, les exagérations emphatiques des procès-verbaux officiels ou des récits officieux. Voyons ce qu'il y a de vrai dans ces descriptions de luttes gigantesques, où Ton nous représente des m^ses profondes montant héroïquement à l'assaut des Tuileries. Racontons, d'après les pièces authentiques, comment furent obtenus, par qui furent donnés les pleins pouvoirs pour sauver la patrie dont se prétendaient revêtus les membres de la commune insurrectionnelle du 10 août. Au récit du combat qui se trouve pour ainsi dire stéréotypé dans les innombi'ables histoires de la Révolution française, opposons purement et simplement le chilTre des morts et des blessés.
•1. Lo mensonge ofTiciel, fabriqué |)ar une seule plume, peut tromper Tiiistoire et devenir vérité à force d'audace et d'impudence. Lâ chose est plus difficile si les menteurs sont multiples. Or, pour la nuit du 9 au 40 août, le mensonge eut quarante-huit organes dans les quarante-huit sections de Paris. C'est en analysant les procès-verbaujc de chacune de ces sections, en arrachant, tantôt à Tun, liiuh'it ii l'autre de ces documents, un aveu, une contradiction, (juo nous nous sommes efforcé d'aboutir à une synthèse s'approchanl aussi prés que possible de ce que nous croyons être la vérité.
4 LE 10 AOOT 1702.
Pour rendre noti*e récit complètement intelligible, il nous faut remonter de quelques mois en arrière.
La guerre avait été déclarée à l'empereur d'Allemagne et à la Diète germanique, le 20 avril 1792. Tous les partis désiraient alors la guerre, tous la voulaient, tous accueillirent avec joie le décret solennel en vertu duquel elle fut proclamée. C'est que la guerre était l'inconnu, et qu'au milieu du malaise général chacun s'imaginait que de l'inconnu sortirait la réalisation de ses espérances. Les uns croyaient, en précipitant les Français contre l'ennemi du dehors, faire diversion aux agitations intérieures; les autres pensaient que de la lutte surgirait un général victorieux qui imposerait silence aux factions et viendrait restaurer l'autorité royale; d'autres enfin voulaient pousser les choses à l'extrême, et bouleverser l'Europe en proclamant l'émancipation universelle des peuples.
A la voix de la patrie, des légions de volontaires s'étaient levées et s'apprêtaient à s'élancer vers nos frontières menacées »par une formidable coalition ^
i. On trouvera à la Cm du volume une note relalive à la formation des bataillons de volontaires nationaux.
La démagogie ne manqua pas de profiter de cet élan sublime pour réaliser les projets qu'elle nourrissait depuis longtemps. Elle résolut d'attirer dans la capitale, sous prétexte de célébrer le lA juillet, un certain nombre de fédérés, ceux surtout dont le concours révolutionnaire lui paraissait devoir être le plus sûr.
Dès le 8 juin, fut arraché à l'Assemblée législative
un décret qui créait un camp de 20,000 hommes sous Paris. En vain Louîs XVI y opposa-t-il son veto et ses ministres y substituèrent-ils le projet d'une réunion à Soissons des &2 bataillons de volontaires nationaux. Certaines municipalités, notamment Marseille et plusieurs autres villes du Midi, ne tinrent aucun compte de la défense royale. Elles levèrent leur contingent, et ne cachèrent pas qu'elles allaient le diriger sur Paris.
Le ministre de l'intérieur crut, le 30 juin, devoir adresser aux directoires de département une circulaire pour les inviter à « enjoindre aux officiers de i paix, à la gendarmerie nationale et à toute force publique, de surveiller et de dissiper au besoin tout rassemblement de gens armés marchant sans réquisition ni autorisation légale hors de leur territoire, quand même ils prendraient pour prétexte l'intention de se rendre dans la capitale. »
11 n'était pas aisé d'attaquer la légalité de cette circulaire, car elle s'appuyait sur le droit qu'avait le roi de s'opposer à l'exécution anticipée d'un décret
auquel il avait refusé sa sanction. Mais la difficulté
pouvait être tournée; on résolut de légaliser Tarrivée des fédérés à Paris, sans commettre un attentat trop direct contre les incontestables droits de la puissance exécutive.
Tel fut le but du décret présenté le 2 juillet à l'Assemblée législative par Lacuée, au nom de la Commission extraordinaire des Douze ^ Ce décret avait été habilement rédigé. Le mot fédérés n*y était pas prononcé, on n'y parlait que « des citoyens que r amour de la Constitution et de la liberté avait déterminés à se rendre à Paris. » Ces citoyens, se trouvant réunis de fait, devaient être utilisés, soit à accroître la réserve destinée à couvrir la capitale, soit à augmenter reilectif de Tarmée active. Ainsi, on admettait le principe de la réunion, mais on feignait de rentrer dans les intentions royales, en indiquant les plus minutieuses précautions pour empêcher que la
4 . Quinze jours auparavant, le 47 juin, l'Assemblée législative avait créé une commission extraordinaire de douze membres, chariroo do voilier au\ dangers de la patrie, commission (jui, modilii'e à plusieurs reprises dans le eouis des deux mois suivants, joua , après le 10 août, le rôle plus tiird dévolu au fameux Comité de salut public de la Convention; dans cetto création redoutable, celle-ci ne fit, il faut le reconnaître, qu*imiler sa devancière.
Dans la première commission extraordinaire, la droite était représentée par Bii^ot de Préameneu , Lacépède, Pastorot, Muraire, Vaublaiic, Leniontey, Tardiveau; la gauche, par Guadot, Jean Debry, Guyton-Morvoau, Uhui, Lacuée.
présence des fédérés ne servît de prétexte à des désordres.
« Lors de leur passage à Paris, les citoyens gardes nationaux devront se faire inscrire à la municipalité, qui leur délivrera des billets de logement militaire, valables jusqu'au 18 Juillet.
« Ceux d'entre eux qui arriveront avant la féte de la Fédération resteront pour y assister. Ceux qui arriveront après, le 14 juillet ne pourront prolonger leur séjour au delà de trois Jours; ils se rendront successivement à Soissons, où tout devra être préparé pour les recevoir. »
Aussitôt après la lecture de ce projet, dont l'Assemblée décréta l'urgence, un membre de la gauche, Mazuyer, eut l'imprudence de rappeler la circulaire du ministre de l'intérieur et de demander qu'un article additionnel vînt l'abroger i'ormellement, (( afin que les gardes nationaux actuellement en marche ne fussent ni inquiétés ni insultés, mais qu'ils reçussent partout les honneurs qui sont dus à des. amis et à des frères. »
Lacuée se hâta d'interrompre le malencontreux orateur en lui faisant observer que le moyen le plus sûr de prévenir reûet de la lettie ministérielle était de voter purement et simplement la proposition des douze. Un ami du général La Fayette, Daverhoult, réclama la parole pour la combattre, mais l'Assemblée, qui voulait se débarrasser à tout prix d'une question qui, depuis un mois, Timportunait, se hâta d'adopter
le décret et d'ordonner qu'il serait présenté immédiatement à la sanction royale, pois expédié par des
courriers extraordinaires aux quatre-vingt-trois départements.
Sans être prophète, on aurait pu facilement prédire que les jacobins trouveraient mille prétextes pour retenir à Paris ceux au moins des fédérés qui paraîtraient disposés à seconder leurs projets d'insurrection.
Cependant le roi sanctionna sans observation le funeste décret.
Ni lui ni ses conseillers ne virent, ne voulurent voir qu'au fond cet acte législatif était la négation formelle de tout ce qui avait été dit et fait au nom du pouvoir royal depuis un mois, l'adhésion implicite aux demandes qu'était venue apporter, le 20 juin, à main armée, la populace parisienne, la consécration de l'audacieuse initiative qu'avaient prise certaines municipalités jacobines en dirigeant leurs fédérés vers Paris, au mépris de toutes les prescriptions légales.
Ce que Pétion et la municipalité avaient fait le 20 juin, le roi et l'Assemblée venaient de le refaire le 2 juillet : la légalisation des rassemblements avait rendu possible la violation du domicile royal ; la légalisation de la concentration des fédérés à Paris devait singulièrement faciliter l'invasion des Tuileries et le renversement de la royauté.
Les bataillons sont en marche, avait-on dit à l'As-
Oigitizeci by
semblée et au roi; il est nécessaire de régulariser cette violation de la loi, puisqu'on ne peut pas l'empècher. Les deux pouvoirs cédèrent ainsi à la puissance du fait accompli^ ce prisme magique que les habiles font miroiter aux yeux de tous ceux qu'ils veulent tromper et éblouir.
La guerre était déjà commencée. Les troupes françaises» après avoir essuyé deux échecs peu importants près de Lille et de Valenciennes, avaient pénétré en Belgique sous le commandement du vieux Luckner, mais elles avaient été bientôt obligées de se replier sur Lille devant un ennemi trop nombreux. Les nécessités de la lutte avaient obligé l'armée française à incendier, en se retirant, les faubourgs de Courtrai. On était sous le poids des émotions produites par ces fâcheuses nouvelles et par les accusations de trahison que lançaient déjà les jacobins contre plusieurs généraux de l'armée du Nord, lorsque, le 3 juillet, Ton vit Vergniaud gravir lentement les marches de la tribune.
Ahl si dans ce moment il avait été donné au brillant orateur du parti girondin de percer les voiles
qui enveloppaient un avenir, hélas I bien prochain ;
s'il avait pu se douter que les insurgés du 10 août
et le bourreau du 21 janvier viendraient tirer les conséquences logiques des prémisses qu'il allait poser ; s'il avait pu s'entendre prononcer lui-même successivement, au nom des Assemblées législative et conventionnelle, la déchéance, l'emprisonnement et la mort de Louis XVI ; si un pouvoir magique eut tout d'un coup déroulé sous ses yeux les sanglantes catastrophes dont ses amis et lui-même étaient destinés à devenir les témoins, les acteurs et les victimes : certes il eût reculé 1 Mais l'homme est condamné à marcher en aveugle à travers le dédale de la vie et à ne voir le précipice ouvert sur la route qu'au moment même où il y tombe.
Vergniaud, dans ce discours fameux, s'élève, pour Tart et le pathétique, à la hauteur des plus beaux modèles que nous ait transmis l'antiquité. 11 égale en éloquence les orateurs qui prononcèrent jadis les Philippiques et les CalilinaireSy mais du tonnerre de sa parole il ne frappait ni un astucieux politique ni un audacieux conspirateur, il frappait un roi honnête homme, faible et indécis, qui avait horreur du sang et qui, au dernier moment, plutôt que de le répandre, se livra lui-même à ses ennemis.
Le député girondin entre rapidement en matière en exposant la situation :
Nos armées reculent, éclairant leur retraite de l'incendie de Gourtrai. Tout mouvement de nos troupes paraît suspendu au moment même où les Autrichiens
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menacent d'envahir la frontière du Nord et où les
Prussiens accourent sur le Uliiu. A l'iatérieur, l'effervescence grandit sans cesse, précipitant la nation vers une crise terrible. « Que doit taire l'Assemblée? Que lui commande la nécessité? Que lui permet a Goustitution? C'est ce que se propose crexaminer le représentant du peuple, impassible devant les baïonnettes comme devant les calomnies. »
Yergniaud, surexcité par les applaudissements de ses amis, laisse le torrent de son éloquence bondir jusque sur le trône et submerger la royauté.
« C'est an nom du roi que les princes français ont tenté de soulever contre la nation toutes les cours
de l'Europe, c'est pour venger la dignilc du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz, et formée Palliance monstrueuse entre les cours de ^ienne et de Berlin; c'est pour défendre le roi qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps; c'est pour venir au secours du roi que les émigrés sollicitent et obtiennent de l'emploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à déchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers de la prérogative royale que d'autres preux, pleins d'honneur et de délicatesse, abandonnent leur poste en présence de l'ennemi, trahissent leurs serments, volent les caisses, travaillent à corrompre les soldats» et placent ainsi leur gloire dans la lâcheté, le parjure, la subornation, le vol et les assassinats I C'est contre la nation
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OU l'Assemblée nationale seule, et pour le maintien de la splendeur du trône^ que le roi de Bohème et Hongrie nous fait la guerre, et que le roi de Prusse marche vers nos frontières; c'est au nom du roi que la liberté est attaquée, et que, si Ton parvenait à la renverser, on démembrerait bientôt Tempire pour indemniser de leurs frais les puissances coalisées... Enfin, tous les maux qu'on s'eûbrce d'accumuler sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du roi qui en est le prétexte ou la cause. »
La situation ainsi définie, Vergniaud ne procède plus par affirmations catégoriques, mais par insinuations et par hypotiièses :
c( Si à cent mille Autrichiens, à cent mille Prussiens, n'étaient opposés que des détachements de dix, de vmgt mille hommes; si les préparatifs nécessaires poux^ repousser une invasion prochaine étaient faits avec trop de lenteur; si les précautions prises pour arrêter l'eanemi au cœur du pays n'étaient point acceptées; si l'un des généraux commandant la défense était suspect et l'autre contraint à ne pas vaincre; si enfin il arrivait qu'amsi la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât, que la Constitution fut ébranlée, que la contre-révolution fût là et que le roi vous dît pour sa justification :
« Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir que pour relever ma puissance qu'ils supposent anéantie,' venger ma dignité qu'ils
supposent flétrie, me rendre mes droits royaux qu'ils supposent perdus ; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice. J'ai obéi à la Constitution qui m^ordonne, par un acte formel, de m'opposer à leurs » entreprises, puisque j'ai mis mes armées en campagne. Il est vrai que ces armées sont trop faibles» mais la Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner; il est vrai que je les ai rassemblées trop tard, mais la Constitution ne désigne pas le temps auquel je devais les rassembler ; il est vrai que des camps de réserve auraient pu les soutenii\ mais la Constitution ne m'oblige pas à former des camps de réserve; il est vrai que, lorsque les généraux s'avançaient en vainqueurs sm* le territoii*e ennemi, je leur ai ordonné de s'arrêter, mais la Constitution ne me prescrit pas de remporter des vic^ toires, elle me défend même les conquêtes... Il est vrai que mes ministi'es ont continuellement trompé r Assemblée nationale sur le nombre, la disposition des troupes et leurs approvisionnements,... mais la Constitution ne fait dépendre leur nomination ({ue de ma volonté, et nulle part elle n'ordonne que j'accorde ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-révolutionnaires; il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles et que j*ai refusé de les sanctionner, mais j'en avais le droit... 11 est vrai enfin que le despotisme va remettre entre mes mains son sceptre de fer, que je vous en écraserai, que vous allez ramper, que je vous punirai d'avoir
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eu l'insolence de vouloir être libres; mais j'ai fait tout ce que la Constitution me prescrit» il n'est émané de moi aucun acte que la Constitution condamne. 11 n'est donc pas permis de douter de ma fidélité pour elle et de mon zèle pour sa défense. »
De frénétiques applaudissements interrompent l'orateur.
Reprenant aussitôt sa terrible hypothèse, il dicte
la réponse que la nation serait en droit de faire, si son roi lui tenait un pareil langage :
« 0 roi, qui avez cru sans doute, avec le tyran Lysandre, que la vérité ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes par des serments, comme on amuse les enfants avec des osselets ; qui n'avez feint d'aimer la loi que pour conserver la puissance qui vous servirait à la braver, la Constitution que pour qu'elle ne vous précipitât pas du trône où vous aviez besoin de rester pour la détruire, la nation que pour assurer le succès de vos perfidies en lui inspirant de la confiance; pouvez- Yousnous abuser aujourd'hui par d'hypocrites protestations ?••• Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, vous n'avez pas rempli le vœu de la Constitution 1 vous n'êtes plus rien pour cette Constitution que vous avez indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi I »
De formidables acclamations retentissent à plu-
sieurs reprises et empêclieat longtemps Vergniaud de reprendre la parole. L'orateur achève enfin son discours en déclarant qu'il croit encore à la réconciliation de ceux qui sont dans Rome et de ceux qui sont sur le mont Aventin ; il propose de déclarer la patrie en danger, de rendre les ministres responsables de tous les périls intérieurs et extérieurs, d'adresser au roi un message ferme, digne, énergique, mais sans récrimina tio as intempestives, non pas un manifeste de guerre, mais un appel à l'union.
L'Assemblée entière avait été pour ainsi dire subjuguée par la toute-puissante parole du grand orateur girondin. L'impression et l'envoi de son discours aux départements sont votés sans la moindre opposition. Seulement Gamboii laisse tomber une phrase qui trahit les véritables intentions de la gauche : « Je demande, dit-il, que, sur l'imprimé, tout ce que M. Vergniaud a dit sous forme hypothétique soit établi d'une manière affirmative; car nous devons la vérité au peuple, et toutes les suppositions de M. Vergniaud sont des vérités. »
Ainsi, l'extrême gauche accusait presque de faiblesse celui qui venait de porter un coup mortel à la royauté; elle semblait loi reprocher de n'avoir pas proclamé Tinsurrection et sonné sans le moindre retard le tocsin du 10 août.
Le lendemain même du jour où Vergniaad avait
prononcé ce terrible réquisitoire, Jean Debry vint, au nom de la Commission des Douze, proposer la série des mesures à prendre dans les circonstances graves oîi Ton se trouvait. Le décret proposé, et qui fut tout de suite adopté, était ainsi conçu : « Lorsque la sûreté intérieure ou la sûreté extérieure de l'État seront menacées, et que le corps législatif aura jugé indispensable de prendre des mesures extraordinaires, elle le déclarera par un Acte du corps législatif conçu en ces termes : u Citoyens^ la pairie est en danger l » Aussitôt qu'auront été prononcées par le président ces paroles sacramentelles, les autorités constituées de toutes les parties du royaume devront siéger en permanence, mettie en réquisition toutes les gardes nationales, obliger tous les citoyens à livrer les armes et les munitions qu ils possèdent. ïout homme, français ou étranger, résidant ou vo\ ageant en France, sera tenu déporter la cocarde tricolore ; toute personne revêtue d'un signe de rébellion sera poursuivie pardevanl les tribunaux ordinaii'es et punie de mort, » Moins de dix jours après, ce qui n'était qu'une
prévision devint une réalité. |f Le 11 juillet, sur le rapport fait par Hérault^Sécbelles, au nom des comités militaire et diplomatique et de la conuiiission extraordinaire, l'Assemblée proclama la patrie en danger, pQiiQ déclaration était accompagnée de deux adresses : Tune à l'armée, rédigée par Vaublanc; l'autre aux Français, due à la plume de Vergniaud^ Las formalités de la transmission du décret au pouvoir exécutif, au directoire du département et à la municipalité ayant pris plusieurs journées, ce ne fut que le dimanche 22 et le lundi 2S que le décret fut promulgué dans Paris. Ces deux jours-là, à six heures du matin, le canon d'alarme du parc d'artUlerie établi sur le Pont-Neuf annonça, par une salve de trois coups, la sinistre proclamation; toute la journée, il ne cessa de retentir d'beure en heure. Pendant ce temps, le rappel était battu dans tous les quartiers, et deux cortèges oûiciels parcouraient la ville.
En tète de chaque cortège marchait un détache-
4 . Ces deux adresses se trouvent dans ï Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, p. 350 et 360 du tome XY. Nous ne cio} iis pas que Ton ait, avant nous, fait remarquer
que plusieurs passasses de l'adresse aux Français ont été presque lextiu lleniont reproduits dans la Marseillaise \ Roni^ot de Lisle so conlenta de nit^ttre en vers ces parolos échappées à la verve brûlante de Yergniaud : « Souffrirez- vous (]ue des liordes étrangères se répandent comme un torrent destructeur dans vos campagnes, qu'elles désolent notre patrie par 1* incendie et le meurtre, qu'elles vous accablent de chaînes teintes du sang de ce que vous avez de plus cher? »
ment de cavalerie avec trompettes, tambours, corps de musique, et six pièces de canon. Puis apparaissaient à cheval douze ofîiciers municipaux ; derrière eux était déployée une bannière tricolore, sur laquelle on lisait : Ciioijcns^ la pairie est en danger!
Au milieu des places, dans les carrefours, sur des amphithéâtres préparés d'avance, se dressaient des tentes ornées de banderoles tricolores et de couronnes de chêne : une planche, posée sur des caisses de tambours, était destinée à servir de bureau pour rinscription des volontaires. En arrivant à chacun des endroits désignés, le cortège s'arrêtait, le drapeau tricolore était agité, les tambours exécutaient un roulement ; un officier municipal lisait TÂcte du corps législatif. Le gros du cortège reprenait ensuite sa marche, laissant les gardes nationaux de Tarrondissement déposer leurs drapeaux sur l'amphithéâtre et former un grand cercle, au milieu duquel se rangeaient les volontaires à mesure qu'ils s'étaient fait inscrire.
Durant les deux journées, les officiers municipaux suffirent à peine à recevoir les engagements.
Le dimanche et surtout le lundi soir, quand les deux cortèges, partis de la maison commune, y rentrèrent, ils étaient considérablement accrus par les enrôlés, qui, sans avoir quitté leurs habits de travail, avaient déjà le sac au dos, le fusil ou la pique sur l'épaule, et marchaient eu chantant des airs patriotiques. Une foule immense les accompagnait en
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LË 10 AOUT 1792. 19
criant : Vive la nation I vive la liberté! vivent leurs
défenseurs!
Saint et enivrant enthousiasme» qui aurait du être sans mélange ! Toutes les passions, tous les délires des sectes politiques auraient du expirer au pied de œs amphithéâtres, où l'amour de la patrie enfantait des héros. Mais l'esprit de parti ne peut s apaiser devant les spectacles les plus sublimes. Les sycophantes qui empruntent le masque du patriotisme pour assouvir leurs implacables hahies disaient tout haut dans les groupes :
« Malheureux! où courez-vowt? pensez donc sous quels chefs il vous faudra marcher à l ennemi! Vos principaux officiers sont presque tous nobles; un Iji Fayette vous mènera à la bouclier ie. Ehl ne voyez^ vous pas commey sous les persiennes des Tuileries^ on sourit d'un rire féroce à votre empressement généreux mais aveugle ^7»
On cherchait ainsi à arrêter Télan. des volontaires parisiens; on s'efforçait surtout de retenir à Paris les plus exaltés des fédérés départementaux ; on voulait les faire servir à la réussite des desseins que les meneurs ultra-révolutionnaires neprenaient déjà plus la peine de cacher.