Voir les Révolutions de Paris, GLIX
Quand on écrit Thistoirc de 1792, on est obligé de se servir de la même dénomination, celle de fédérisy pour désigner à la fois et les braves qui, par leur courage, sauvèrent la France de l'invasion étrangère, et les misérables qui empruntèrent le masque du dévouement patriotique pour se livrer impunément au meurtre et au pillage. Nous ne devons pas avoir assez d'éloges pour les uns, pas assez de mépris pour les autres.
Les vrais lédérés se dirigeaient de tous les points du royaume vers les armées actives ou les camps de réserve. Quelques-uns avaient été obligés de traverser la capitale, ou s'y étaient laissé conduire, quoique Paris ne fut point sur leur route la plus directe. Mais, à peine arrivés, ils avaient pu s'apercevoir des manœuvres perlides dont on cherchait à les entourer. Appréciant les compagnons parmi lesquels ils s'étaient fourvoyés, ils s étaient hâtés de fuir les luttes fratricides, et de quitter les clubs pour les camps. Là, au moins, la conduite à teuir n'était pas douteuse; là, tous s'abandonnaient avec enthou-
siasme aux mêmes sentiments : la haine de l'étranger
et Tamour de la patrie.
Les pseudo -fédérés, qui étaient accourus au premier appel des conspirateurs parisiens, se déclaraient, eux aussi, prêts à mourir pour la patrie; mais ils restaient à Paris, couraient les tavernes et les dubs, s'amassaient aux abords de TAssemblée et du Château pour insulter la famille royale et les députés constitutionnels, faisaient des adresses pour deman* der la mise en accusation des généraux qui, dans ce moment même, défendaient notre territoire. Chaque jour ils étaient entourés par les meneurs des faubourgs, conduits dans la salle Saint-Uonoré, harangués par les jacobins les plus fameux ; comment n'auraient-ils pas été enivrés de leur importance?
Robespierre composa en leur honneur, de son style le plus emphatique, une espèce de diihyrauibe qui commençait ainsi :
u Salut aux défenseurs de la liberté! Salut aux généreux Marseillais qui ont donné le signal de la sainte fédération qui les réunit ! Salut aux Français des quatre-vingt-trois départements, dignes émules de leur courage et de leur civisme ! Salut à la patrie puissante, invincible, qui rassemble autour d'elle l'élite de ses inuoaibrables enfants armés pour sa défense ! Que nos maisons soient ouvertes à nos frères comme nos cœurs; volons dans leurs bras, et que les douces étreintes d'une sdnte amitié annoncent aux tyrans que nous ne souilrirons pas d'autres chaînes.
u Généreux citoyens..., vous n'êtes point venus pour donner un vain spectacle à la capitale et à la France... Votre mission est de sauver la patrie. Ne sortez point de cette enceinte sans avoir décidé dans
vos cœurs le salut de la France et de l'espèce humaine. Citoyens, la patrie est en danger! la patrie est trahie! Oh! combattez pour la liberté du monde! Les destinées de la génération présente et future sont entre vos malus; voilà la mesure de votre sagesse et de votre courage. »
Chaque sou' les pseudo -fédérés remplissaient la salle de la rue Saint-Honoré et allaient déposer sur le bureau du président de la Société des Amis de la liberté et de l'égalité les lettres de créance à eux remises par les sociétés affiliées, à Tinstigation desquelles ils avaient pris la route de Paris. Aux applaudissements des habitués du lieu, ils se posaient en arbitres des destinées de la France, ils s'arrogeaient le droit de parler au nom de leurs départements, qui certes ne leur avaient donné aucun mandat à cet effet. Ainsi, l'on entendait (12 juillet) deux individus de la Charente déclarer qu'ils ne quitteraient Paris qu'après que l'Assemblée nationale aurait statué sur le sort du pouvoir exécutif; d'autres, du Calvados, demandaient ouvertement la destituiion du roi; un de leurs émules, de la Drôme, s'écriait (lë juillet) : « Le peuple seul peut sauver la France ; mais où trouver le peuple?... dans les fédérés! Si l'Assemblée nationale n'a pas le droit de rendre la suuvc-
LË 10 AOUT 1792
raineté au peuple, le peuple lu reprendra. » Le peuple, bien entendu , c'était lui et ses dignes acolytes ^
On organisa, aux Jacobins, un comité central des fédérés^ qui, réuni aux principaux meneurs du club, se mit en rapport avec les comités occultes des diverses sections parisiennes. Ce comité central devint bientôt Tâme de T insurrection. Son premier acte fut de lancer le programme suivant, en opposition manifeste avec les décrets de l'Assemblée : « Arrivés ou en route, les fédérés ne doivent point se laiiiser diviser, ils doivent faire masse à Paris, et, malgré tous les ordres qui pourraient leur être donnés, refuser de se rendre au camp de Soissons. »
En s'obstinant à ne pas quitter la capitale, les pseudo-fédérés pouvaient courir le risque de ne pas toucher les trente sols par jour qui leur avaient été alloués. On proposa, en séance publique des Jacobins, de pourvoir à cette diiïiculté financière. Un grand nombre d'adeptes déclarèrent qu'ils étaient prêts à recevoir cliez eux chacun un fédéré. Dès lors, ces individus, hébergés, fêtés, échauffés sans cesse par les libations faites en nombreuse compagnie et par les
1. Dans la séanco du club des Jacobins du 12 juillet, le journaliste Kobert demanda « que le nom de fédérés, donné aux hommes envoyés des départements, fût remplacé par celui dHnsurgés, le seul, dit-il, qui leur convint. » C'était la vérité, mais une vérité imprudente et inopportune; on fit taire le malencontreux orateur, et la société passa à l'ordre du jour.
discours prononcés en leur honneur dans le club Saint-Honoré, devinrent, on le conçoit sans peine, les instruments aveugles de la formidable société.
Le 17 juillet, une députation de pseudo-fédérés se présente à la barre de l'Assemblée et y lit une adresse où Ton trouve les phrases suivantes :
a Représentants, on nous dit que la nation est en danger : c'est nous appeler à son secours, c'est nous dire qu'il faut qu'elle soit sauvée ; si elle ne peut l'être par ses représentants, il faut bien qu'elle le soit par elle-même... Pères de la patrie, nous ne voulons point porter atteinte à notre Constitution , mais nous voulons qu'elle soit et qu'elle puisse être exécutée; nous ne refusons pas d'obéir à un roi, mais nous mettons une grande différence entre un roi et une cour conspiratrice dont la Constitution même, dont toutes les lois divines et humaines réclament la punition et l'expulsion. »
Après avoir employé cette précaution oratoire, les pétitionnaires dénoncent La Fayette, s'étonnent qu'il existe encore, demandent la destitution des directoires départementaux coalisés contre la liberté publique, et réclament « qu'il soit fait du pouvoir exécutif ce que le salut de l'Ëtat et de la Constitution même exige dans le cas où la nation est trahie par lui. )>
Aux Jacobins, les pseudo-fédérés parlaient un langage à peu près semblable :
(( Frères et amis, nous avons entendu les cris de la
patrie en péril, et nous avons vulé à son secours... C'est à Paris que nous devons vaincie ou mourir, et nous avons juré d'y rester. C'est ici notre poste ; c'est le lieu de notre triomphe ou ce sera celui de notre tombeau...
« Simples comme la nature, purs comme Tair que Ton respire dans nos campagnes, ce n'est pas sur nous que le souille empoisonné des ambitieux portera sa contagion... Déjà des cabales se laissent deviner, qui voient le salut de l'État dans un changement de ministres... »
Le journal des jacobins ne nous a pas conseiTé le nom de l'auteur de ces deux pièces d'éloquence ; nous serions tenté de les attribuer à Robespierre luimême. Nous croyons le reconnaître au style empesé et sentimental qui lui est propre, à la tendresse toute paternelle avec laquelle il accueillit ces deux adresses dans son journal, le Défenseur de la Constitution (n<» 10), et surtout à l'allusion insidieusement lancée dans la dernière phrase contre les girondins. RobespieiTe n'occupait alors aucun emploi public. Il s'était cantonné dans le club de la rue Saint-JIoiioré; là, comme le dieu caché au fond du temple, il rendait ses oracles en attendant que ses séides inaugurassent au grand jour le culte de la haine, de l'envie et de la délation, déités que Torgueilleux tribun personnifiait en lui.
DigitizcG
L'Assemblée nationale s impatientait visiblement de voir rester à Paris, contrairement à la loi qu'ellemême avait rendue, ces volontaires du désordre, qui venaient chaque jour, dans ses tribunes, troubler ses séances de leurs vociférations, et exciter des émeutes, de plus en plus violentes, à ses portes, dans le jardin des Tuileries. D'autre part, Tautorité militaire ne cessait de presser le départ pour Soissons de tous les fédérés, qui s'attardaient dans la capitale et songeaient fort peu à courir à la défense du territoire menacé. Cherchant un nouveau prétexte pour retenir au moins ceux sur lesquels ils croyaient pouvoir compter, les meneurs de la démagogie imaginèrent de leur donner, le 20 juillet, un banquet populaire sur les ruines de la Bastille. La fête était destinée, suivant le langage du temps, à sceller la fraternité entre Paris et les départements. Mais ce n'était que son but apparent; plus d'un, painii ceux qui en avaient pris l'initiative, espéraient qu'elle deviendrait l'occasion de l'insurrection depuis longtemps projetée.
En effet, vers sept heures du soir, le cabaret du Soleil (Vovy situé vis-à-vis de la Bastille, à l'entrée
du faubourg Saint- Antoine, recevait dans une arrière-boutique les conspirateurs subalternes qui s'é* taient chargés de mettre ce jour-là en mouvement les masses populaires. Â Tétat-major ordinaire de l'émeute, à Santerre, à Lazowski, à Founiier FAméricaiuy s'étaieut joints Yaugeois, vicaire constitutionnel de l'évéque de Blois, le collègue et l'ami de 1 e^L-capucin Chabot; Westermann, alors simple greffier de Haguenau, le seul vraiment brave de toute cette troupe; le journaliste Carra, l'homme de plume et le futur annaliste de l'insurrection ; le professeur Guillaume, Debessé de laDrôme, Galissot de Langres, Anthoine, ex-maire de Metz, et président des Jacobins.
Quelques-uns de ces individus faisaient partie du directoire secret des fédérés, les autres n'étaient .que des meneurs consultants. Entre eux fut discuté et dressé un premier plan d'attaque des Tuileries. L'insurrection devait se ranger autour de drapeaux rouges, dont le njodèle fut apporté par Fournier. Un y lisait ces mots, écrits en caractères noirs : « Ré-, siHancc à U oppression j loi niarlialc du peuple souverain contre la rébellion du pouvoir exécutif, » AVestennanu se chargea d'aller à Versailles et d'en ramener la garde nationale avec ses canons. Lazowski promit que le faubourg Saint-Marceau serait prêt avant quatre heures du matin.
Cependant, on savait vaguement aux Tuileries ce qui se tramait. Le commandant général de la garde
nationale, Mandat, avait convoqué six ou sept mille
hommes, puis, ses moyens de défense disposés, s'était rendu à la mairie pour avoir des renseignements précis et exciter le zèle du premier magistrat de la capitale. Pétion venait d'apprendre que la garde nationale de Versailles ne marcherait pas et qu'on ne s'entendait plus au Soleil d'or. L'insurrection n'ayant, ce jour-là, aucune chance de réussite, le maire était disposé à remplir son devoir; il allait partir pour la Bastille, où il arriva à minuit.
Le festin civique était terminé. Tout le faubourg y avait pris part, chacun ayant apporté son souper. Les tables retirées, on dansait des farandoles civiques et on chantait des airs révolutionnaires. En parcourant les groupes, qui ne paraissaient penser qu'à se réjouir, le maire rencontre quelques fédérés, avec lesquels il cause en ami; puis, après avoir lâté Vopinioriy il harangue la foule : « On connaît le projet d'aller au Château, toutes les mesures de précaution ont été prises; donc, ne bougez pas et rentrez paisiblement chez Yous^ »
Le conseil fut suivi, et les conspirateurs attablés dans le cabaret de la place de la Bastille se retirèrent
4 . Pour Fimportant récit de la tentative avortée de la nuit du S6 au 27 juillet, nous avons les aveux naïfs qu'après le triomphe de l'insurrection du 40 août Pétion et Carra consignèrent, dans des écrits siî^nés d'eux, pour revendiquer la part glorieuse qu'ils y avaient prise. (Voir un opuscule publié par Petion sous le titre de Pièces importâmes pour l'hisloire et les Annales patriotiques de Carra.)
eux-mêmes, fort à contre-cœur. Cependant, comme durant quelques minutes le tocsin avait sonné, la générale avait été battue, AOO ou 600 fédérés avaient formé un rassemblement quis*était, il est vrai, bientôt dispersé, il fallait expliquer ces mouvements qui avaient jeté l'inquiétude dans tout Paris. Ce fut Carra, Carra lui-même, Tun des convives du Soleil d'ory qui se chargea de donner le change à l'opinion publique; on lut, le lendemain, dans les Annales patriotiques :
a Le banquet civique s'est fait hier sur le terrain de la Bastille avec la plus parfaite tranquillité, malgré les eiforts de quelques émissaires du cabinet autrichien, qui, sous r apparence du patriotisme, cherchaient à profiter du rassemblement pour égarer ropinion publique... Les Tuileries sont toujours barricadées; le bruit court depuis quelques jours qu'il s'y entasse une quantité prodigieuse d'armes et de munitions, qu'on y a apporté beaucoup d'habits de gardes nationaux. » Le Patriote françaia lit chorus avec les Annales^ et le Moniteur s'accorda avec le Patriote pour attribuer l'émotion populaire aux bruits répandus sur les préparatifs militaires des Tuileries. « Les agitateurs, disait le Moniteur^ ont encore une fois perdu leur temps et leur argent. » Mais les mensonges du joui'nalisme ne suffisaient pas pour anéantir tous les soupçons; une démarche officielle était indispensable. Pétion, qui avait été initié aux projets des conspirateurs, qui avait été instruit heure par
heure (il s'en vanta lui-même plus tard) de ce qui se passait au Soleil (Tor^ à Versailles, dans les faubourgs SaiiU-Anloiiie et Saint-Marceau, Pétion paya d'audace. Accompagné de son fidèle Manuel et d'une députation de la municipalité, il vint lire à la barre de l'Assemblée nationale un rapport qu'il avait écrit d'avance, « pour le cas où il n'aurait pas pu être admis. »
« Paris, le 27 juillet 4 79S, an iv de la liberté.
« Monsieur le président,
« Je saisis mes premiers instants de liberté pour
vous faire pai't des événements qui viennent d'avoir lieu.
« Hier, à minuit, je fus instruit d'un projet qui n'a pu être imaginé que par des ennemis de notre liberté et par des citoyens égarés. Il paraît que l'on avait conçu l'idée de réunir en masse les fédérés, les faubourgs de Paris, les environs, et même la garde nationale de Versailles, de les rassembler au bruit du tambour et du tocsin, et de les porter autour de l'Assemblée nationale et du Cbâteau. Que serait-il arrivé alors? C'est ce que j'ignore.
(( Cette nouvelle ne me fut pas plutôt connue, que je me rendis sur l'emplacement de la Bastille, où Ton m'avait annoncé que se faisait le rassemblement. 11 était alors minuit. Je trouvai des citoyens paisibles, dont les uns dansaient et les autres étaient à table. Je leur parlai, je leur dis ce que j'avais appris, je
leur découvris le piège qui leur était tendu, je les engageai à se retirer tranquillement chez eux, el ils m' écoutèrent avec quelque couliance.
« De là, je fus au faubourg Saint-Marceau. J'entrai à la section, qui était rassemblée. Je ils part aux citoyens présents du motif de mes inquiétudes ; on me répondit qu'on venait de recevoir un message par un particulier à cheval, qui les engageait à s'armer pour la liberté et à prendre leurs canons. Plusieurs citoyens m'assurèrent que je pouvais être tranquille, que le faubourg le serait, et qu'ils attendiaient tous l'ordre des magistrats pour marcher.
« Sur les deux heures et demie, je rentrai à la mairie, assez satisfait de la disposition des esprits. A cinq heures, j'ai reçu la nouvelle que le tocsin avait sonné et que la générale avait été battue dans le faubourg Saint-Antoine ; qu'il s'y formait un rassemblement considérable et que Tissue était interceptée pour tous ceux qui voulaient en sortir. Je priai l'un de MM. les administrateurs au département de police de s'y rendre à l'instant, et je l'y ai suivi de trèsprès. J'ai trouvé, en effet, un concours prodigieux de citoyens et les bataillons sous les armes avec leurs canons. Je me suis aiTêté de distance en distance pour haranguer ces nombreux citoyens, et, ce qu'il y a de consolant pour le magistrat, c'est qu'il a vu encore, dans cette occasion, que la voix de la raison était plus puissante et plus salutaire que celle de la force. On s'est plaint de ce que la caisse avec la-
quelle on avait battu la générale avait été enlevée de force dans un coi*ps de garde, et de ce qu'on avait forcé les portes d'une église pour sonner le tocsin.
« J'ai fait assembler le conseil général^ et je lui ai rendu compte. Je lui ai proposé la mesure d'un avis aux citoyens; j'espère qu'une journée dont les commencements paraissdent annoncer des orages, finira par être calme, a J'ai« au surplus, donné des ordres à M. le com- • mandant général poui^ tenir sous les aimes des forces imposantes.
« Je suis avec respect, monsieur le président, etc.
« Le maire de Paris,