‹ La chute de Séjan drame en cinq actes et en versChapitre 9 sur 78 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Par son aïeul Caius, il tient au grand Pompée ;

Et peu dans le sénat pourraient avec raison,

Lui disputer l’éclat dont brille sa maison.

N’en dites pas de mal. C’est un sot ?... Soit. En outre Il a le ventre gros de boire comme une outre ?...

J’en conviens. Mais Pompée est-il pas son parent?

Sa gloire le protège, et son nom le fait grand.

LIVIE

A quoi bon.prodiguer l’amère raillerie,

A ce grand nom déchu qui manque à la patrie ?

SÊJAN.

C’est que je ne peux voir, sans pitié ni dédains.

De telles gens porter les meilleurs noms romains.

Que sont-ils pour oser, devant Rome trompée.

Se proclamer les fils d’un Brute ou d’un Pompée ? Oni-ils ce mâle orgueil , cette âpre volonté ,

Qui les ont imposés à la postérité ,

Ou bien cette vertu constante et vigoureuse.

Qui faisait Rome forte en même temps qu’heureuse ? Non. Ils ont renié l’auguste parenté,

Moins par leur impudeur, que par leur nullité.

LIVIB.

Vous êtes implacable aux fils des vieilles races.

SÉJAN

Quand on a des aïeux on doit suivre leurs trace.«.

Le passé sert de frein. C’est un double forfait.

Que de flétrir un nom que d’autres nous ont fait.

C’est bon pour nous , nous gens de races importunes , Robustes artisans de nos lentes fortunes ,

Quand mordent sur nos cœurs la sourde ambition , L’orgueil , l’impatience et la privation ,

Quand rien ne nous retient, et que tout nous rebute ,

C’est bon pour nous enfin de faiblir dans la lutte ,

Et d’accrocher parfois, aux ronces du chemin.

L’honnêteté de l’homme ou l’orgueil du Romain.

Qu’est-ce qu’un nom qui tombe? une honte ! Un grand homme Revit dans ses égaux. Que demain vienne à Rome Un de ces grands esprits qui percent au hasard .

Ce grand esprit sera l’héritier de César.

LIVIE

Donnez-moi votre épée. — Ah! l’heureuse journée ,

Que je n’osais attendre et que tu m’as donnée ! . .. —

Tiens , sieds-toi.

SÉJAN

Non, merci.

M’aimes-tu?

SÉJAN

Tu sais bien.,.

LIVIE, viTement.

Dites-le-moi toujours, Séjan, je ne sais rien.

Nous avons le cœur fait ainsi, nous autres femmes ,

Qu’un mot cent fois redit remue encor nos âmes.

Puis, je vous aime tant! Trop peut-être I Mais non.

On ne peut trop aimer , je suis folle , pardon.

Je vous aime !

SÉJAN

A propos. Ces étoffes de soie ,

Savez-vous dans quel but César vous les envoie ?

LIVIE

Que m’importe I Parlons de vous, mon Ælius.

ACTEl.

SËJAN.

Vous les ferez brûler au tombeau de Drusus

LIVIE, avec épouvante.

Quiî Moi ?

SÉJAN

Deux agneaux noirs serviront d’hécatombe.

LIVIE

Je n’oserai jamais m’approcher de sa tombe I

SÉJAN

Vous avez des terreurs. . .

LIVIE

• Séjan , c’est du remords.

Ma force ne va pas jusqu’à braver les morts.

SÉJAN

Bien. Vous réfléchirez.

(Il fait un pas pour sortir.) LIVIE, le retenant.

J’obéirai! — Je souffre.. .

Je souffre , et j’ai les pieds sur la pente d’un gouffre. Les dieux pèsent sur moi, Séjan. Dans mon ennui , Je m’irrite du jour et j’ai peur de la nuit.

Que voulez-vous? J’ai peur 1 Je n’ai pas en partage L’absence du remords pour doubler mon courage.

Ce ne sont pas les morts qui viennent seulement Redoubler la terreur de mon isolement :

Je revois chaque nuit une femme implacable,

Dont l’œil accusateur me poursuit et m’accable. Écoutez... Cetie nuit encore j’étais là,

Quand je vis, le front haut, passer Apicala.

Elle avait depuis peu quitté Noies pour Rome. Triomphante et parce, elle marchait. Un homme...

iMes sens bouleversés s’en émeuvent encor!

Cet homme devant qui fumaient des trépieds d’or , C’était vous! — Rêve affreux! vous étiez auprès d’elle, Vous lui juriez un cœur repentant et fidèle,

Et, tout plein du présent qui vous chantait son nom , Heureux, vous la suiviez au temple de Jun«n.

Je voyais tout cela du fond de mon asile.

C’est alors qu’apparut l’astrologue Thrasylle :

« Séjan , ton horizon commence à se ternir ;

» Prends garde ; ton passé tûra ton avenir. »

Il dit , et sans laisser le temps qu’on l’interroge ,

Il s’éloigna pensif, la tête dans sa toge.

Chacun suivait des yeux ce grand vieillard hautain.

Qui fuyait emportant les arrêts du destin...

Nais pour moi, les cheveux épars sur le visage ,

L’œil en pleurs, j’essayai de m’ouvrir un passage.

Fol (spoir ! les genoux me manquèrent soud.dn ;

Je tombai; je criai votre nom, mais en vain :

Apicata, debout à la porte du temple,

Pour en franchir le seuil, vous engageait d’exemple.

Et vous, sans daignér voir si j’étais morte ou n .n , Vous suivîtes l’épouse au temple de Junon !

SÉJAN

Couvenez-en : ce songe est assez triste et morne Pour n’êtrri pas sorti par la poi te de corne ?

LIVIE

Vous riez? .. chacun juge et sent différemment.

Mon songe vous présente un divertissement ;

Et moi, tout en blâmant ma terreur ridicule ,

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