La chûte du prince Florestan de Monaco, racontée par lui-même
tails de mon histoire, et même les faits purs et simples sur lesquels elle repose, auront Tattrait de la nouveauté pour les lecteurs Anglais. On croit, à la poste Anglaise, que Monaco fait partie de ritalie, et Télection générale enterra les télégrammes qui arrivèrent de France au mois de Février dernier.
Tous ceux qui suivent le cours de la politique Européenne savent que le prince Charles Honoré, connu sous le nom de Charles III. de Monaco, et surnommé, par suite de son infirmité, '* le prince aveugle," était potentat régnant pendant la dernière saison de jeu; que la princesse douarière, sa mère, vivait avec lui ; qu'il était veuf et qu'il avait un fils, le Prince Albert, Duc de Valentinois, héritier présomptif de la couronne; que ce dernier, par son mariage avec la Princesse Marie de Hamilton, soeur du Duc de Hamilton, eut un fils qui avait six ans en 1873; et que
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laquelle, me disait-il, n'était faite que pour les imbéciles ; quand il vint à Cambridge en Novembre, afin de voir les Yoles de courses de TUniversité, il m'expliqua qu'il avait fait ime excellente afiaire, qu'il avait acheté son yacht pour le tiers de sa valeur réelle, et qu'il rassemblait un équipage d'élite de trente hommes. Il aurait très bien pu se passer d'acheter des yachts pour le tiers de leur valeur, car il était assez riche pour la payer tout entière, ayant la jouissance depuis sa majorité de la grande fortune de sa mère. C'était une Mérode, et de vastes forêts en Belgique — une partie de Soignies pour ne citer qu'un exemple, appartenaient à son fils. Sa femme avait sa fortune personnelle de quatre millions et demi de francs, ce qui lui rapportait une rente d'à peu près sept mille livres sterling par an ; il pouvait donc dépenser son argent à lui tout seul. Il ne le dépensait pas en vêtements,
car, lorsqu'au vint à Cambridge et qu'il fut présenté au docteur Thompson, il n'avait ni habit noir pour diner à la loge, ni redingote pour mettre pour la salle commune, oîi sa rude jaquette de marin scandalisa les domestiques. Il quitta Plymouth en Novembre et fit voile pour Monaco, oîi il arriva vers la fin de ce mois. En Décembre, il fit plusieurs excursions dans lesquelles son père ne raccompagna pas ; mais le 26 Janvier, le malheur voulut que mon pauvre oncle se laissât tenter; et il partit avec lui pour un voyage de trois jours. Une brise violente s'éleva pendant la nuit, et Ton n'entendit plus jamais parler d'eux. Grande fut la consternation à Monaco le 27 et le 28, mais la vérité se fit jour le 29 ; un télégramme de Gènes apprit à la pauvre vieille princesse qui avait encore toutes ses facultés à l'âge de quatrevingtsix anSy que son fils et son petit-fils ne comptaient plus parmi les vivants, car l'un des bateaux^ du
yaclit pourri avait été rccîueilli vide et flottant en pleine mer par une barque de pèche.
Le Conseil d'Etat fut immédiatement convoqué par le Gouverneur général, et le petit garçon de la princesse Marie fut proclamé, par son ordre, souverain sur la place du marcké. Une proclamation annonçant la régence de la princesse douarière et du Baron Imberty fut placardée dans la ville aussitôt que la séance fut levée. Un télégramme fut envoyé à la princesse Marie, qui se trouvait à Nice avec son enfant ; on lui annonçait la mort de son mari, Taccession de son fils, et on la priait de vouloir bien confier le petit Duc de Valentinois à la députation de conseillers d'Etat et d'officiers de la garde qui arriverait le lendemain à Nice.
Il lui était assuré dans la même dépêche qu'à la mort de la vieille Princesse douarière elle succéderait à la régence, mais que pour
des raisons de famille dont je me dispenserai de parler, elle était priée de ne pas accompagner son fils.
J'appris tout ceci par un télégramme du Baron. J'étais donc inopinément devenu, comme fils de la sœur du Prince défunt, héritier du trône de Monaco. Je ne croyais pas le moins du monde à la possibilité de succéder à un gros et sain poupon de six ans, et je pensais peu à ces événements, si ce n'est au malheureux sort de mon courageux cousin Albert qui, pendant la guerre Prussienne, avait donné des preuves de bravoure dans la Marine française, tandis que moi, j'aurais été forcé de combattre pour le parti opposé, mon père étant né prince de Wurtemberg, si j'avais été majeur.
J'étais tout à fait Anglais dans mes mœurs. Mon père, homme d'opinions larges et
libérales, avait pour les " professeurs " autant de dédain que 3il. Disraeli lui même ; et, se méfiant surtout des pédagogues allemands, il m'avait envoyé à Eton et à Trinity collège.
A Eton j'avais plutôt fréquenté les élèves de Kings collège que mes alliés naturels, et j avais adopté certaines idées qui auraient fait frémir mon pauvre père. Quand j'allai à Cambridge, mes amitiés furent plus nombreuses à King qu'à Trinity, et mes opinions devinrent celles qui sont populaires parmi les étudiants à lunettes, c'est à dire que je pris pour base la négation universelle. J'allai jusqu'à entrer dans le premier club aquatique de Trinity au lieu de faire partie du troisième, parceque les membres de celui-ci étaient trop exclusifs pour mes goûts princiers.
Pendant mes quatre années de séjour à Cambridge, j'avais ramé dans le second départ<B-
ment de Trinity. A TUnion, javais entendu M. Seely défendre la Commune et s'opposer à une motion déclarant T Union innocente parcequ'elle n'avait pas exprimé " l'amour et l'affection " que le reste de l'Université ressentait pour ce gouvernement. J'avais soutenu un jeune homme de Trinity lorsqu'il démontra que le surplus des fonds de l'Union devait être consacré à l'érection de statues de Mazzini dans tous les petits villages de l'ouest de l'Angleterre, motion qui fût votée, je crois, mais qui fût neutralisée par l'absence de surplus dans les fonds de la société. J'eus aussi l'avantage inestimable de suivre les cours du Professeur Fawcett sur les lois de mendicité de l'Angleterre. J'allais oublier la plus amusante des occurences unionistes, laquelle fut l'entrée en lice de M. Dilke, de Trinity Hall — frère de Sir Charles Dilke, mais homme d'un talent
plus rtîel que son frère, quoique, si c'est possible, orateur encore plus lugubre, qui se leva pour proposer que le portrait de son frère et celui de Lord Edmund Fitzmaurice le frère communiste d'un marquis, et d'une tendance aussi républicaine que son partenaire, fussent suspendus dans la salle afin de veiller sur les déKbérations de la Société, au moment où les nouveaux bâtiments allaient être élevés aux frais de politiciens d'opinions contraires, tels que le Prince de Galles, le Duc de Devonshire et Lord Powis. M. Dilke et ses radicaux étaient tantôt en majorité, tantôt en minorité, et les portraits du Lord et du Baronnet républicains étaient tantôt pendus au mur, tantôt relégués sous la table, M. Willimott, l'estimé préposé à la garde des appartements, exécutant les ordres des deux partis avec une impartialité absolue.
LE PRINCE FLORESTAN. Il
Electrisé par Tenthousiasme de mon parti et de mon âge, j'avais souscrit à l'Association du suffrage des femmes, aux frais d'élection de M. Bradlaugh, à l'Association pour la réforme des lois sur le gibier, et à la Ligne d'Education. Mes lectures étaient plus éclectiques que mes opinions politiques, et mon républicanisme était adouci par une idolâtrie inéluctable pour "Lothaire." J'admirais grandement M. Disraeli comme homme public ; pour moi c'était un Bismarck, sans son physique et ses bonnes occasions; mais en politique on préfère toujours ses adversaires à ses amis. Comme républicain, j'éprouvais une cordiale aversion pour Sir Charles Dilke, écrivain habile mais orateur terriblement endormant qui se figure que son fort est l'art de parler en public et qui, ayant acquis une foule de violents préjugés, se fait réellement gloire de les avoir gardés. Il appelle
cela "ne jamais changer d'opinion." Quant à M. Gladstone j'avais pour lui la haine traditionnelle des Undergraduates, Il n'y a pas de libéraux à Cambridge. Nous étions tous ou républicains acharnés, ou champions du droit divin.
Le 1' Février fut un jour étrange dans mon histoire. Comme je rentrais dans mon appartement, encore vêtu de mes habits de canotier, et au moment oîi j'allais me diriger à la hâte vers la salle à manger, j'aperçus un télégramme sur ma table. Je déchirai l'enveloppe.
"Xe gouverneur général de Monaco à son Altesse Sérénissime le PHnce Florestan,
Trinity Collège, Camhmdge.
'*Son Altesse Sérénissime," c'est une erreur sans doute. ... Je continuai :
*'Ce matin à midi son Altesse Sérénissime, le Prince Eégnant, fût remis aux soins de M. Henri de Payan, à Nice. La Princesse craignait les accidents de chemin-de-fer : le départ de Monaco eut donc lieu en voiture.
La voiture de son Altesse Sérénissime était attelée de quatre chevaux. On alla jusquà Turbie sans accident, mais à moitié chemin de Turbie à Eoquebrune, à un détour de la route, les chevaux s'emportèrent et en voulant éviter le précipice, le cocher versa la voiture sur les rochers du coté montagneux de la route. Son Altesse Sérénissime tomba sur la tête et fut tué du coup. Votre Altesse Sérénissime est aujourdhui Prince régnant de Monaco, et votre
avènement sera proclamé ce soir sous le titre de Florestan IL, après la séance du Conseil d'Etat. Le lieutenant Gasignol, de la Garde, partira immédiatement pour l'Angleterre et se présentera
devant votre Altesse Sérënissime à l'endroit que votre Altesse voudra bien indiquer. M. de Payan n'a pas eu la moindre égratignure."
Prince de Monaco ! Prince de Monaco ! Et j'avais vu Lafont dans Rahagas! Je n'étais pas un " Kabagas à Teau de rose/' comme M. Cole appela M. Lowe, quand les journaux lui attribuèrent l'expression : ** Eabelais à l'eau de rose," et que le Spectator se montra doucement surpris par l'étrangeté de la comparaison. Non certes, mais j'étais quelque peu un Prince de Monaco à l'eau de rose après Lafont. Quelle distinction ! Quelle prestance ! Si les princes de la terre ressemblaient aux princes de théâtre, il n'y aurait pas de républicains. Mais heureusement il n'en est rien. " Heureusement ! " Et moi qui en suis, qu'est-ce que je dis donc ?
Pauvre petit ! Et quelle tristesse pour sa mère ! Prince Eégnant pendant dix-neuf heures,
et cela en dehors de ses Etats et à Tâge de six ans ! Ce monde est vraiment étrange ! — et pour moi comme pour lui. Moitié Protestant, moitié Eépublicain libre-penseur, Allemand, étudiant de Cambridge, j'étais appelé tout à coup à régner despotiquement sur un peuple Italien et Catholique. Au moins ma légitimité ne serait pas contestée. Personne n'avait juré *^ que je ne monterais pas sur le trône — sans protestation." L'un des Grimaldi avait un droit d'une légitimité sans doute incontestable, puisque mon regretté grandoncle avait probablement usurpé le trône; mais j'étais sûr que le Maréchal MacMahon et le Duc de Broglie me soutiendraient et préféreraient pour Monaco même un Prince Allemand à un Italien. Je le répète, ma succession n'était pas contestée ; mais si quelqu'un s'était avisé de le faire, il en aurait été pour sa peine, car je me serais volontier déchargé de mon
sceptre en sa faveur. J'étais ce que le Maire républicain de Birmingham, M. Joseph Chamberlain, avait décrit dans son agréable discours, en proposant la santé du Prince de Galles au banquet municipal : l'un de ses amis avait tenté par ses arguments de faire du Prince un Roi- Républicain — ^mais, "jusque là/' il n'avait que " partiellement réussi." J'aurais été à Monaco proclamer la République, n'avais-je pas su que l'étrange autocratie qu'on appelle la République Française n'admettrait pas la création d'un petit modèle de ce qu'elle devrait être, au milieu de sa commune de Roquebrune.
Je ne fus pas fâché de quitter Cambridge.
Mon appartement dans la nouvelle cour donnait sur Caius Collège, oti la fièvre typhoïde régnait, et la peur que j'avais de la maladie et le bruit des sacrifices bachiques de Trinity Hall aidant, je commençais à avoir de Cambridge par dessus
la tête. La femme qui faisait mon lit et mon tuteur furent les seules personnes dont je pris congé. Tous les étudiants étaient à diner ou à boire, et j'écrivis à mes amis au Keu d'aller les voir. Je rencontrai mon tuteur comme il sortait de la salle à manger. Je lui appris la cause de mon départ, et je vis que Tespoir d'être invité au château de Monaco l'hiver suivant lui passa par la tête tandis qu'il m'assurait que mon accession au pouvoir serait un bonheur pour mon pays, et que rien n'aurait mieux pu m'apprendre à manier un sceptre que l'éducation d'un gentleman anglais. Il ajouta, avec l'humour sinistre d'un principal de collège, qu'il ne pensait pas que j'aurais besoin d'un exeat Ma pauvre chambrière, qui avait lu le télégramme pendant mon absence, m'appela trois fois "votre Majesté Impériale," tandis qu'elle empaquetait mes chemises; mais une heure après j'étais
en route pour Londres, et le 3 au soir, je rencontrais M. de Payan et le lieutenant Gasignol au Grand Hôtel à Paris, comme il était convenu.
Ce fut M. de Payan qui me fournit mes premières idées exactes sur la principauté de Monaco. Je m'aperçus que je n'étais pas plus indépendant sous la protection de la France que ne lest l'Empereur Guillaume sous la domination du Prince von Bismarck. J'étais assujetti non seulement au Code Napoléon et à un Conseil d'Etat constitué comme le corps de ce nom l'est à Versailles ; mais encore des douaniers français levaient des droits de douane français dans mes Etats. Au début de notre conversation j'avais dit à M. de Payan : " Entre nous, et tout en craignant que je ne commette, comme Charles L, un crime de haute trahison contre moi-même, je dois vous dire que les seules idées que
je possède sur ma principauté sont tirées de Rahagas"
Pourquoi les membres de communautés aussi restreintes qu'isolées ne comprennent-ils jamais une plaisanterie?" M. de Payan me répondit gravement en se redressant légèrement, et parlant avec autant de raideur qu'il pouvait en montrer envers son prince : '* Votre Altesse Sérénissime ne sait pas, je présume, que Rahagas est une satire dirigée contre la dégénération de la France, et non contre la principauté de votre Altesse."
M. Sardou se donnant la peine de se moquer de Monaco ! Je ne plaisanterai plus, me dis-je à moi-même, à moins que je ne partage le sort moderne des rois, et que je sois renversé.
" M. de Payan," répondis-je, "je sais ce que vous dites et je plaisantais."
** Nous n avons pas de Gambetta à Monaco, Altesse ; voilà tout ce que je voulais dire."
" Peut être, monsieur, le pays serait-il plus heureux s'il en avait un Rabagas, ce n'est pas Gambetta ; c'est Emile OUivier — ce n'est pas l'homme qui n'a jamais désespéré de la France, mais celui qui a sacrifié ses principes à son ambition. J'admire M. Gambetta, qui, à mon avis, est le premier homme de France et le second homme politique d'Europe. Sa figure vivra dans l'histoire, malgré la boue que les hommes politiques français se jettent les uns aux autres."
** Comme votre Altesse Sérénissime le dit, M. Gambetta est un homme d'une grande puissance ; mais son père était épicier à Cahors; il s'est retiré et demeure à Nice, près des Etats de votre Altesse."
Que répondre à cela ? Il n'y avait rien à faire de M. Payan.
J'arrivai à Nice par l'express le 5 Février, et après avoir lu le télégramme qui amionçait rélection de M. Gladstone par une population perspicace comme second collègue d'un distillateur de gin qui avait obtenu plus de voix que lui, le Maire Gambettiste me présenta une addresse, d'après le désir du Préfet Légitimiste. Le Maire, républicain en politique, mais carrossier de son état, me fit \m sermon sur les vicissitudes du despotisme dans le cours de son speech, mais m'apprit après, dans une conversation particulière que j'eus avec lui, qu'il avait eu l'honneur de construire une Victoria pour le Prince Charles- Honoré — ce qui équivalait à une carte de commerce. Cependant l'adresse faisait comprendre que la Providence ne souffrait la suprématie des princes de Monaco que pour faire marcher les aflfaires de Nice, la ville française la plus rapprochée.
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A quatre heures de laprès midi nous at-
teigiiimes la gare de Monaco, qui était ornée des drapeaux blancs de mes ancêtres. Quel malheur, pensai- je en moi même, que M. de Chambord ne sache pas que, s'il venait demeurer chez moi au Château, il vivrait sous le drapeau auquel il a été si attaché pendant toute sa vie ! L'accueil quon me fit fut enthousiaste. Les gardes, en uniforme bleu comme celui des Bavarois, mais coiflfés de hauts shakos, au lieu de casques, semblables à celui que j'avais mis à la hâte pendant l'arrêt du train à Nice, étaient rangés en ligne au nombre de trente-neuf — le quarantième souffrait a Thôpital d'un porreau au pouce, me dit M. Payan. Un si petit détail était donc connu de tous les membres de Tadministration ! Quelle centralisation admirable ! Deux tambours battirent leurs caisses à la française. Devant les rangs se tenaient quatre officiers; dont Tun était
fort gros; les autres étaient le Baron Imberty, le Vicaire-Général et le Père Pellico, des Jésuites de la Visitation, et frère, comme je l'appris après, du célèbre patriote italien Silvio Pellico, de célébrité prisonnière et poudreuse.
" Où est M. BJanc ? " demandai-je à M. de Payan en nous arrêtant, et comme je n'apercevais que des gens en costume et en uniforme.
*' M. Blanc," dit M. de Payan avec sévérité, quoiqu'il soit utile à votre Altesse n'est ni membre de la maison de votre Altesse, ni officier de Son armée, ni fonctionnaire de Son gouvernement. M. Blanc est dehors, dans la foule."
" Si j'avais osé parler argot à M. de Payan, dont j'avais si peur déjà, j'aurais répondu: "Elle est salée, celle-là; puisque sans M. Blanc mon pays ne marcherait pas." Mais je me tus.
J'ai vu des scènes bien amusantes pendant ma courte vie. J'ai vu un ministre anglican danser
le cancan ; j'ai vu lord Claud Hamîlton, l'aîné, parler à Chambre des Communes ; j'ai suivi avec un intérêt intense les gesticulations des orateurs français à la tribune de l'Assemblée, quand pas une parole ne pouvait m'arriver à travers le vacarme que faisaient leurs collègues. Mais la chose la plus curieuse que j'aie vue fut le salut avec lequel le colonel Jacquemet, n'oubliant pas même en ce moment glorieux que l'histoire se souviendrait de son nom, m'assura que l'armée dun prince glorieux et courageux le suivrait jusqu'à la mort quand l'honneur et le devoir Téxigeraient.
A cet instant le père Pellico se glissa près de moi et dit : " Altesse, un mot. Un bruit malheureux s'est répandu à l'effet que votre Altesse est hérétique. Que faut-il faire ? "
*' Je crains beaucoup que ce bruit n'ait raison." répondis-je.
*' Mais vraiment votre Altesse a t'elle jamais formellement adopté la religion Protestante ? "
*' Moi ? Non certes. Je suis libre-penseur, disciple de Strauss plutôt que du docteur Cumming."
" Votre Altesse me rend à la vie ! Vous n'êtes que libre-penseur. Cela n'est rien. Je craignais que votre Altesse n'eut été entrainée à accepter quelque schisme." Il salua et s'enfonça rapidement dans la ville.
En prenant le bras du Baron Imberty, je lui dis : " Présentez moi à M. Blanc."
" Votre Altesse désire que M. Blanc lui soit présenté ; mais il y a trois cent vingt ou trente gentilshommes qui ont le pied sur M. Blanc.
Cependant, si votre Altesse y tient." ....
" Eh bien, pressez moi le bras quand nous passerons près de lui dans la foule, et je lui parlerai sans cérémonie."
2ii LE PRINCE FLORESTAN.
Mes notions d'étiquette auraient horrifié Madame von Biegelegen, la dame d'honneur de ma pauvre mère ; cependant je faisais déjà des progrès, comme on verra par la suite.
Comme nous quittions la gare, un petit homme en noir qui, dans vingt ans, ressemblera autant par physique à M. Thiers qu'il lui ressemble par le tact, par la facilité de la parole et par une absence totale d'opinions arrêtées, nous fit un profond salut accompagne du sourire le plus malin que j'aie jamais vu.
" Vous êtes M. Blanc," dis-je en m'arrêtant devant lui. Je suis heureux d'avoir une occasion aussi prompte de faire une connaissance que j'espère cultiver."
''Votre Altesse Sérénissime me fait trop d'honneur."
Ce fut ainsi que je passai près de l'homme qui fut THaussmann de mon Empereur, mais qui
possédait l'avantage, que n'avait certes pas ce Baron coûteux de démolissante mémoire, d apporter un magnifique revenu à mon Etat.
Je montai sur le beau cheval qu'on m'avait envoyé à la gare ; puis escorté par seize carabiniers à cheval (qui dans les temps ordinaires font la police à pied à Mont Carlo et dans la ville), je remontai au grand trot la route capricieuse.
^* Votre Altesse aurait-elle la bonté de ralentir son allure ? Sinon les gardes n'auront pas le temps d'arriver à la route militaire et de se remettre sous les armes pour recevoir votre Altesse sur la place.
Je fis ce qu'on me demandait, cela va sans dire. Une pluie de bouquets de violettes m'accueillit comme je remontais la rue étroite, et le spectacle que je découvris sur la place publique devant le château était vraiment imposant. Le soleil disparaissait dans
toute sa splendeur au sein des flots la Méditerranée ; au nord les Alpes Monégasques se coloraient de la teinte rouge profonde qui les couvre dans cet admirable climat. A Test les palmiers de Monte Carlo se découpaient nettement sur un fond de ciel encore bleu ; à rhorizon les grandes vagues du remous s'élançaient vers la côte du coté de Menton et de la frontière italienne, et des milliers de mouettes d*une étincelante blancheur couvraient les montagnes d'eau de points lumineux. Je fus reçu à la porte du Palais par la vieille Princesse douarière. Elle s'inclina et me baisa la main. Je la pris dans mes bras et l'embrassai sur les deux joues.
"Votre intention est excellente, Altesse, mais votre Altesse est Prince régnant, et vous devez vous contenir devant la populace."
Nous passâmes près des deux magnifiques
Suisses qui se tenaient fièrement à la porte, habillés en costume de gala, mais dont les gages, comme je Tappris plus tard étaient fournis par les touristes anglais auxquels il montraient ma chambre à coucher à un franc par tête; nous pénétrâmes dans la grande cour, puis nous arrivâmes en montant le grand escalier à la salle de réception, appelée salle Grimaldi. Là, debout sur un dais en face de la belle cheminée, le Baron à ma droite, je tins un grand lever et je reçus le Vicaire Général, le Père de Don ; le curé de la cathédrale, Tabbé Ramin, le chevalier de Castellat, vice-Président du Conseil d'Etat; le chevalier Voliver, membre du Conseil d'Etat, et Président du Conseil d'éducation ; lé marquis de Bausset-Roquefort, Président de la Haute Cour de Justice et membre du Conseil d'Etat; le Trésorier Général, M. Lombard; Monseigneur
Theuret, premier aumônier du Palais; Monseigneur Ciccodicolla, aumônier honoraire ; le Colonel Vicomte de Grandsaigne, mon premier aide-de-camp ; le major Pouget d'Aigre vaux, Cîommandant du Palais ; les deux attachés de M. de Payan dans ses fonctions de Secrétaire Général, MM. Etienne Gastaldi et Jean Blanchi ; mon médecin M. Coulon, membre influent du Conseil d'éducation, homme très intelligent, selon toute apparence ; les curés de six petites églises; les cinq professeurs du collège des Jésuites de la Visitation ; trois aides-de-camp ; le chef du Cabinet; le chambellan qui avait présenté les autres ; quatre oflSciers de la garde, et enfin un officier de carabiniers, sans parler du colonel Jacquemet, que j'ai déjà nommé.
Il n'y eut pas de conversation, les présentations ne durèrent que cinq minutes et j'allai faire un tour seul au jardin en attendant le diner.
Ce que je vis me frappa. Les hauts palmiers, les gigantesques géraniums en pleine floraison sur la pente des falaises jusqu'au bord de la mer d'un bleu foncé, les délicates mimosas, les gracieux poivriers chargés de prunelles rouges, les bosquets d'orangers, les bananiers en fleurs ou chargés de fruits, les fleurs de la passion grimpant le long des vieux murs escarpés du château, tout cela m'était inconnu, à moi qui avais passé ma vie loin du midi, élevé dans le Buckinghamshire, le Cambridgeshire, et l'Allemagne centrale. Cette vue m'attrista, sans que. je susse pourquoi, et je me demandai si, grâce au singulier mélange de mes opinions et de ma position, je servirais à autre chose qu'à faire mépriser la monarchie. Moi, libre-penseur, j'étais appelé à gouverner un peuple de catholiques bigots par l'entremise d'un Père Jésuite, car je savais déjà que le Père Pellico était le
vrai vice-roi. Moi, partisan ardent de la doctrine de l'individualité, je me trouvais subitement à la tête de l'administration la plus centralisée du monde. Que devais-je faire ? La réformer? Aucun réformateur n'est plus mal vu qu*un prince révolutionnaire. J'allai manger un triste diner dans une chambre lugubre, en tête-à-tête avec ma tante habillée de crêpe, et je me couchai ensuite convaincu que le malheur n'est pas inséparable de la possession d'un portier, fût-il même aussi gros que celui de madame Bischoffsheim.
Le lendemain matin, comme je demandais mon café d'un accent encore endormi, on me l'apporta avec une gigantesque enveloppe cachetée de cire moUe à mes armes, laquelle contenait un terrible mémoire de vingt-trois pages. "Rapport hebdomadaire," de quoi? me demandai-je. Comment, je n'ai que cinq mille
sujets, population nou plus considérable que celle que gouverne Octavie Hill avec tant de succès à Marylebone ! Cependant je lus :
''Lundi soir un individu nommé Massan a appelé le cavalier Tisson imbécile. Il n'a pas été arrêté (voir ordre no. 1142 et correspondance 70, 10, 102), mais un rapport particulier a été adressé au Conseil d'Etat; sur quoi le secrétaire général s'est décidé à recommander de faire surveiller l'homme pendant une semaine. Kéféré au sous-Comité d'Ordre public."
**M. Blanc a été inspecter, mardi dernier, le tunnel percé dans la commune de Turbie, par lequel il espère amener une quantité d'eau plus grande au Casino. M. Blanc n'ayant pas eu la courtoisie de faire prévenir le secrétariat, il a été impossible d'envoyer un agent pour avoir des détails sur ce qui s'est passé."
C'était insupportable ! Il fallait supprimer
immédiatement ce formalisme. Il fallait décentraliser l'administration. Je sonnai, et j'envoyai chercher M. de Payan. Je lui parlai dans ces termes :
«n ressort de ces ennuyeux documents que ma principauté de cinq mille âmes possède tous les services et toutes les sinécures d'un gouvernement civilisé, excepté un parlement. On a atteint la perfection de la bureaucratie et du paperassage dans un territoire de cinq milles de long sur un mille de large. Sans doute la centralisation est moins nuisible dans un pays si peu étendu qu'il est pour ainsi dire centre partout, que chez une nation plus nombreuse ; mais je veux faire cesser cet état de choses, dont, il faut le dire, vous n'êtes responsable en aucune façon. D'abord veuillez me renseigner sur les faits. Quels sont les revenus et les dépenses de l'état? Quel est le nombre de ses fonctionnaires ? "
" Altesse," me répondit-il, " en comptant les officiers de votre garde et votre personnel particulier, il y a cent-vingt-six fonctionnaires à Monaco, plus soixante soldats et carabiniers, plus cent cinquante représentants consulaires et diplomatiques de Monaco à ^étranger."
** Combien ai je de domestiques en tout en comptant les garçons d'écurie ? ''
" Vingt-cinq."
"Alors vous dites qu'il y a trois cent soixante et une personnes employées par la couronne pour une population de treize cents habitants mâles et majeurs ? "
" Oui, Altesse, et M. Blanc occupe au Casino et dans ses travaux huit cents de ceux qui restent."
Cet état de choses était singulier ; mais je découvris bientôt que, ainsi que le colonel Jacquemet s'était servi deux fois de ses hommes à mon
arrivée, nous nous servions deux ou trois fois de nos hommes politiques. Un grand nombre de postes était rempli par un seul homme, plan qui a des avantages comme des inconvénients ; mais les avantages prédominaient dans un pays qui avait onze cent soixante postes à remplir et pas plus de treize cents habitants ayant atteint leur majorité.
Pour avoir une idée de la manière dont nous nous servions de nos fonctionnaires, sachez que le Baron Imberty, notre Gouverneur-général, par exemple, était aussi Président du Conseil d'Etat, Chancelier de l'Ordre de St. Charles, Président du Conseil Maritime, Président de la Commission des Travaux Publics, Président du Bureau de Bienfaisance, etc. etc.
Grâce à M. Blanc et à son établissement de
jeu, grâce aussi à la grande fortune particulière de ma famille, les finances de Monaco étaient
dans un état florissant. Le Prince Charles avait joui d'un demi million de francs de revenu par sa fortune et les tables de jeu. Mon cousin Albert avait trois cent mille francs de rentes. J'avais donc huit cent mille francs de rentes, avec lesquels je pouvais facilement entretenir mon palais, mes écuries, et, si je le voulais, un beau yacht à vapeur, ainsi que la maison de campagne de mon cousin en Belgique comme résidence d'été. Les frais du gouvernment pour l'armée, les cultes, l'éducation, et la justice se montaient à deux cent mille francs par an. M. Blanc entretenait libéralement les Travaux Publics qui faisaient partie de sa ** concession." Le revenu ordinaire venait de quatre sources diflFérentes dont chacune fournissait une part à peu près égale. C'étaient : L Le payement du governement français pour la moitié de la quantité de tabac vendue dans la principauté pour le compte de la régie.
IL Le payement de la France pour les impôts de douane levés dans mes ports par la France.
IIL La somme versée par la Compagnie Paris- Lyon-Méditérranée pour droits de passage.
IV. Notre unique taxe locale, celle sur tous les échanges de propriétés et d'immeubles.
Le revenu total se montait à deux-cent-mille francs, ou à peu près au total des frais du gouvernement.
Je congédiai M. de Payan, et sans dire à personne oh. j'allais, je me dirigeai seul vers le Casino.
Ma personne n'était encore que peu connue dans la ville, et ceux qui m'avaient aperçu la veille en uniforme et à cheval, m'auraient reconnu avec peine sous mon costume de deuil. Je sortis sans attirer l'attention des gardes ; j'arrivai en sueur et tout poudreux au Casino, et je priai
Tun des employés de la banque de me conduire à M. Blanc.
Dans les circonstances pareilles à celle-ci, on annonce le Prince de Galles comme le "Capitaine White ; ^' mais il n'est pas prince souverain, et je préférai ne pas me faire annoncer du tout, plutôt que de donner un nom d'emprunt.
Je le trouvai littéralement comptant son argent ; c'est à dire que deux employés comptaient des rouleaux d'or, tandis qu'il jouait tranquillement à im jeu de patience avec deux jeux de cartes à une petite table. Un troisième employé — celui la était Anglais — était assis à un bureau et traduisait en français pour son édification particulière un des leaders de M. Bagehot dans VEconomist.
Il me reconnut tout de suite, quoique il ne m'eût vu que pendant un instant, et dans un costume tout différent. Il s'incline profondément,
et dit à ses clercs de se retirer. Aussitôt qu'ils furent sortis, il me fit encore un profond salut et s'écria :
'•Ah Monseigneur, votre Seigneurie me fait trop d'honneur 1 J'allais écrire à Monsieur le Chambellan pour lui demander de vouloir bien solliciter une audience en mon nom, afin de déposer mes respectueux hommages aux pieds de votre Altesse. Elle me comble en venant chez moi incognito."
M. Blanc, dont j'ai déjà décrit la personne, est connu à l'Europe du jeu comme un économiste distingué, directeur du plus grand *' Enfer" du monde, et comme père de filles aussi charmantes qu'accomplies ; il vit par roulette, mais il ne sait, en fait de jeu, que l'innocent jeu de patience, dont il connaît plus de soixante variétés. C'est plus qu'une notoriété à Monaco ; c'est un bienfaiteur et un prince. On peut attaquer les établissements de jeu, dirigés même comme il dirige
les siens, mais je crois avec le Père Jésuite de la Visitation que la roulette de Monaco, défendue aux habitants de Monaco et des endroits les plus rapprochés de France, ne fait pas grand mal, quoique je n'eusse pas été, comme le Père Pellico, jusqu'à défendre la construction d'une église Protestante tandis qu'il tolérait un ** Enfer" et qu'il permettait à ses élèves d'aller aux concerts de l'établissement. Je n'avais aucune intention d'inclure la suppression de mon revenu par la roulette dans la série de mes réformes projetées. Je voulais en faire un meilleur usage que mes prédécesseurs. Je voulais faire de Monaco à la fois un Munich et un Dresde. Je désirais avoir une galerie des œuvres des plus grands peintres modernes, (les grandes œuvres des anciens sont aujourd'hui introuvables), un magnifique orchestre, im théâtre de premier ordre ; en un mot, je voulais cultiver au moyen de l'art le plus élevé, le goût d'un
peuple qui, exclu de la salle de jeu du Casino par un sage décret de mon prédécesseur, jouirait de ses bienfaits sans boire à la coupe empoisoinnée de la roulette.
Je trouvai M. Blanc fort préoccupé de savoir si les familles anglaises seraient plus attirées à Monaco par im tir au pigeon que par une église anglaise. L'église lui souriait le plus ; mais Topposition du Père Pellico l'obligerait à la faire construire sur une colline du territoire français à un mille du Casino.
"Je vous autorise à vous passer du consentement du Père Pellico et à construire votre église où vous voudrez," m'écriai-je.
M. Blanc sourit : " Si votre Altesse veut bien le permettre,'' dit-il, "je ne me fâcherai pas avec les Jésuites."
Je n'étais pas roi dans mon pays, c'était évident. Chasse les Jésuites, me souffla un esprit
tentateur ; mais hélas ! je n'étais pas M. de Bismarck et je n'avais pas im parti "Nationallibéral" à mes talons.
J'exposai rapidement mes projets à M. Blanc.
Ce qui me frappa, c'est que son esprit pratique s'attacha à considérer mes réformes plutôt au point de vue des hommes que des principes.
** Vous n'aurez personne, pour vous soutenir," répétait-il; "et si vous renvoyez vos fonctionnaires et que vous les remplaciez par des Allemands intelligents vous serez déposé." Il avait renoncé au ton de cérémonie excessive qu'il avait adopté au début de la conversation. " Le docteur Coulon serait votre seul partisan," dit-il plusieurs fois. " Que vous proposez-vous de faire par vos réformes?" s'écria t'il après avoir réfléchi; "vous êtes riche. Votre peuple est heureux. Pourquoi vous préoccuper inutilement? Quant aux travaux d'art, quant au théâtre et à
Forchestre, ce sont des questions d'argent et je vous aiderai de toutes mes forces. D est possible qui y ait là un bon placement de fonds et dans tous les cas je ferai mon possible pour que vos entreprises rapportent ; mais quant à vos réformes de l'armée, des cultes et de l'éducation, je conseille à votre Altesse d'y renoncer. Les coupons de la Banque baisseront de dix pour cent quand vos intentions seront connues. Mes actions sont comme celles de Paris, elles haïssent la liberté. Moins il y a de liberté, plus elles montent.
C'est la même chose à Paris. Supprimez un journal et la rente montera d'un franc. Supprimez tous les journaux, et elle monterait de cinq francs ! Supprimez l'Assemblée et elle monterait de dix francs I Votre Altesse aime t'elle le tir au pigeon ? "
Ne pouvant rien tirer de M. Blanc excepté en matière d'art, je retournai lentement au Château.
Le conseil d'Etat y était réuni pour prêter serment.
Je causai avec ces messieurs, mais je résolus de ne confier mes plans d'abord qu'à quelques membres choisis avec soin. Je fixai les heures auxquelles je recevrais M. de Payan, le docteur Coulon, le curé de la Cathédrale, Tabbé Kamin, le père Pellico, et le colonel Jacquemet, après que j'aurais entretenu le Baron Imberty, le Gouverneur général. Je ne voulais voir Imberty que parceque je craignais de le blesser en ne le recevant pas ; mais je n'espérais rien de lui, pas plus que du colonel Jacquemet. Je n'ignorais pas que j'aurais à lutter contre l'opposition du Père Pellico, et je ne le reçus que pour étudier ses tactiques. J'espérais beaucoup de M. de Payan, du docteur Coulon, et de l'abbé Tlamin.
Je me contentai de dire au Baron Imberty que je songeais à réformer l'armée, à séparer gra-
duellement TEglise de l'Etat et à réorganiser les écoles. Il me répondit que ma volonté faisait loi, mais que l'Eglise était bien comme elle était. J'expliquai en détail au colonel Jacquemet mon projet de réorganisation militaire. Je lui fis voir que son effectif de quarante hommes, réduit à trente-huit, par les rhumes et les porreaux, n'était préservé des plaisanteries de l'Europe que par la discipline et le courage de ses soldats. Je dus employer cet euphémisme, car autrement il se serait évanoui sur le coup. Je le priai de préparer une liste des habitants mâles de 16 a 30 ans, dont le nombre était de huit cents d'après mes calculs ; ceux qui étaient bons pour le service d'après mes suppositions, six cents hommes à peu près, recevraient l'instruction militaire et plus tard l'uniforme. Les quarante braves devenaient sergents, caporaux, et officiers inférieurs du nouveau régiment national. Le capitaine Euggieri
et le lieutenant Gasignol étaient nommés majors et les lieutenants Plati et de la Rosière premiers capitaines. Quatre autres capitaines devaient être choisis parmi les soldats et les sous officiers de la garde. La nouvelle levée ne serait pas payée, et le seul surcroit de dépense serait l'achat d'imiformes et de fusils, et, d'abord, la paye extraordinaire de dix nouveaux officiers. Quand des vides se produiraient parmi les officiers de la compagnie ils seraient remplis à Télection par le régiment, mais les majors seraient nommés par le colonel. Je me proposais de payer les uniformes et les armes avec l'argent que produirait la vente de la fonte de nos vingt magnifiques mais inutiles pièces de vieille artillerie. Je me proposais de garnir la fortresse de canons nouveau modèle à mes frais, et comme la défense de la ville était notre seul service possible, je me décidais à me passer d'artUlerie de campagne. Le service du
soir au palais serait fait exclusivement par les sergents payés, et le régiment ne ferait Texerciee qu'ime fois par semaine. Je vis bien que le colonel Jacquemet n'était pas content ; néanmoins il salua et sortit
M. de Payan lui succéda. Il approuva vivement mon plan de réforme militaire, et il dit qu'aucune mesure ne saurait plus améliorer la condition morale du pays que ce service universel restreint. Mais quand j'arrivai à la question des réformes religieuses, M. de Payan se refroidit et ne dit mot. Il me conseilla d'en causer avec l'abbé Eamin, homme très modéré, et de me méfier du Père Pellico. Je ne pus obtenir plus de lui.
Ensuite vint le curé. Lui aussi, il préconisa la sagesse de ma réforme militaire. Il écouta, sans protester, la proposition que je lui faisais de supprimer graduellement la petite subvention accordée au clergé dont il faisait partie, mais il
se mit à gémir quand je parlai de la nécessité de mettre Téducation des enfants entre les mains de professeurs laïques. Je changeai le cours de la conversation, et quand je le congédiai il me dit avec un sourire singulièrement doux qu'il appuierait mes réformes autant qu'il le pourrait, qu'un homme aussi juste que mon Altesse ne nuirait pas à son pays, que Dieu veillerait sur son Eglise. L'Abhé Eamin me toucha.
Le Docteur Coulon parut ensuite. C'était un homme intelligent, je m'en aperçus au premier coup d'œil. Je lui développai mon plan de réforme militaire, et il se déclara enchanté. Je fis allusion à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et il dit que la chose était facile à faire à Monaco — en paroles, mais difficile de fait. Cependant il croyait que la séparation nominale était d'abord tout jee que je désirais ; puis
viendrait la suppression graduelle de la subvention, ce qui mettrait Monaco dans le mouvement moderne. Je passai ensuite à rinstruction. "Je serais le seul partisan de votre Altesse," dit-il en branlant la tête ; *' je suis matérialiste ; on ne me tolère ici qu'à cause de mon habilité professionnelle, et je suis du conseil d'éducation ]>arceque je n'ai pas l'habitude de me cogner la tête contre les murs et que je vote toujours avec les Jésuites."
J'insistai sur l'immense amélioration qu'U fallait attendre de l'introduction de professeurs laïques très compétents, et j'ajoutai que les prêtres seraient absolument libres d'enseigner aux enfants, entre les heures de travail
Sa réponse fut singulière et m 'ébranla.
" Votre Altesse est démocrate," dit-il. '^ Comment donc votre Altesse pourrait elle imposer en pareille matière Sa volonté à un peuple qui
est UDanime ? Si votre Altesse veut éviter la responsabilité individuelle du maintien du statu quo, votre Altesse peut dissoudre le Conseil d'Etat et instituer un Parlement électif. Supposons que ce Parlement soit composé de douze membres : onze d'entre eux seraient des prêtres ou des Jésuites, et le douzième appartiendrait au Casino. Ce corps ressemblerait donc pour la couleur à quelques uns des Conseils d'éducation de votre Angleterre aimée. Votre Altesse entreprend une lourde tâche, et si elle persévère, je crains bien que les nerfs de votre Altesse n'aient bientôt besoin de mon ministère."
Il parlait très familièrement, ce vieux docteur, mais je n'en éprouvais que plus de plaisir, après le Baron Imberty et M. de Payan, quoique l'Abbé Ramin m'eut fort intéressé.
Je fis mon possible pour charmer le Père
Pellico. Je lui fis la cour, absolument comme
mes sujets la lui faisaient. Il se montra expansif dans SCS manières; mais je ne suis pas tout à fait une bête, et malgré mes vingt-quatre ans, je connaissais assez les hommes pour m'apercevoir qu'il y avait un autre Père Pellico sous le masque qui me souriait. Il ne fit pas d'objection à ma réforme militaire, à la condition que j'exempterais les étudiants Jésuites. Je répondis que j'exempterais tous ceux qui étaient actuellement à Monaco, à quoi il répondit qu'il craignait que je n'en visse venir jamais d'autres. "Et d'une," me dis-je, mais le Père Pellico sourit et continua.
" Votre Altesse pensait sans doute," dit-il, *'que se serait une raison de plus pour accéllérer votre réforme militaire. Mais je demanderai à votre Altesse de ne répondre qu'aux questions qu'elle me posera. Je ne suis pas au courant des usages de la cour."
Je parlai alors du clergé; il fit TindiiFérent — il pourrait se procurer facilement en Italie le traitement de ses quatre professeurs. Je passai à Téducation.
A mon grand étonnement, le Père Pellico s'écria : '* Mais pas du tout ; mes opinions sont celles de votre Altesse. Mais comme démocrate, je n'oserais pas (j'ai tort peut être) les imposer à la nation."
En voilà bien d'une autre ! Me dis-je.
"A la place de votre Altesse," continua-t'il, "je dissoudrais le Conseil d'Etat et je convoquerais un Parlement chargé d'élaborer une constitution. Ce serait un mode d'action plus régulier que de limiter votre prérogative à l'exercice de cette prérogative même."
" Mon père," repondis-je " le pays n'est il pas un peu trop restreint pour le mécanisme
d'un parlement ? "
" Pourquoi ne pas essayer d'un plébiscite, oui ou non^ sur certains points spécifiés, comme à Zurich?"
" Il peut bien parler," me dis-je en congédiant le Père Pellico, " il a le pays derrière lui."
Pendant trois semaines, jusqu' à la fin de Février, tout se passa assez bien. Ma grandetante me tourmenta à un tel point pour me faire épouser "une jeune dame tranquille qui maintiendrait la dignité de la cour, contrôlerait Textravagance du maître d'hôtel et compterait le linge," que je lui fis dire par le Docteur Coulon qu'elle mourrait si elle n'allait à Nice. Elle préféra un voyage court à un voyage long, et, à ma grande joie, elle partit. C'était une vieille dame pompeuse mais réellement bonne et intelligente. Ma réforme militaire marcha bien, et mon édit sur l'Eglise fût lancé sans opposition. J'achetai, par l'entremise de M.
Gambart, qui venait souvent à Nice, un charmant Leighton, un admirable Watts, et un beau Verbœckhoven de M. Blanc, pour commencer ma galerie publique. Je transferai les Conseils au Palais, et je fis un musée des bureaux vides. A ma prière, M. Lucas améliora son orchestre, déjà excellent, ouvrit un cours gratuit de musique instrumentale, et fit jouer l'orchestre une fois par semaine dans la ville de Monaco au lieu de jouer à Monte Carlo.
J'écrivis . à M. Gonnod, que j'avais l'honneur de compter parmi mes amis, pour lui offrir les salles Louis Quinze derrière la chambre d'York, au coin nord-ouest du château, ornées des plus charmantes décorations du Palais et d'où l'on jouissait des deux côtés d'une vue admirable, s'il voulait venir demeurer à Monaco et encourager nos efforts musicaux. Je fondai une école de sculpture, une classe d'art décoratif que je diri-
geais moi-même, et je marrangeai pour faire venir en hiver une troupe d'acteurs, et aussi pour faire jouer la "Jeanne d'Arc" de Gronnod, opéra suggéré par le Père Pellico. Je fis plusieurs améliorations dans le Palais. De la salle d'York je ne laissai intact que le joli parquet en mosaique et je fis de la salle, qui avait été dorée de haut en bas, le lit inclu, par mon grand père, afin d'oblitérer le souvenir de la Révolution Française, une salle de réunion pour le Conseil d'Etat. Mon yacht à vapeur était arrivé, monté par un équipage provisoire de marins anglais, et mes grands canons Krupp de 15 pouces de diamètre et de 60 tonnes de poids, dont l'un pour le jardin du côté de la terre, étaient commandés. Les ** rapports " avaient été abolis, la subvention du clergé Tétait aussi, et il ne me restait plus qu'à m'abolir moi-même, mesure devant laquelle je reculais, quoique je
fusse prêt à m'en aller, comme le roi Léopold, quafld mes sujets ne voudraient plus de moi.
La seule réforme qui fut vraiment populaire, ce fût celle de l'armée, qui donnait un congé d'un jour par semaine à tous les jeunes hommes mariés. Mais le major Gasignol, dont l'esprit était au-dessus des galons, ne manquait jamais de me rappeler à l'armée les jours de gloire où Grimaldi IL, un de mes ancêtres, avait sauvé à Rome le Pape des mains de l'Empereur lui-même, du temps de la conquête normande.
En attendant, mon plan d'éducation et ma substitution d'un conseil électif à un conseil nommé étaient en suspens, le premier par suite de l'opposition du Père Pellico, la seconde à cause de son approbation.
Le docteur Coulon, que je consultais souvent, me disait toujours : " Pourquoi votre Altesse ne
rejette-t-elle pas la responsabilité du statu quo sur un Parlement ? "
"Mais je veux changer le statu quo/* répondais-je invariablement/'
**Je comprends très-bien que votre Altesse désire qu'on sache qu'elle veut changer l'état de choses présent, mais je ne suis pas d'avis qu'elle aille plus loin."
Je pensai sérieusement à faire mettre le docteur Coulon eu prison pour le récompenser de son impertinence, mais c'était l'unique libéral de Monaco, et j'étais un Prince libéral. Comme je maudissais mon oncle pour avoir donné l'hospitalité aux Jésuites en 1862, au moment où ils étaient persécutés en Italie !
Je n'étais pas plus avancé que mon grandpère Florestan L, qui, inspiré par les événements de 1848, qui lui enlevèrent Menton et Roquebrune, songea à convoquer un parlement, projet
qu'il ne mit jamais à exécution. La constitution qu'il fit placarder sur les murs était singulière, et j'y pensais souvent. Elle n'avait pas été plus loin que l'affichage parceque mon grand-père s'aperçut qu'elle ne lui rendrait pas Menton ; et il avait sagement jeté son œuvre au feu parcequ'il était assez fort pour garder Monaco avec ou sans constitution. La clause la plus étrange était l'article IL ; " La presse sera libre, mais sujette à des lois répressives." Mais l'article premier donnait l'esprit dans lequel le reste était conçu: *'le seul culte de l'Etat est la religion Catholique, Apostolique et Romaine."
Je remontai les terrasses de monte Carlo, lesquelles me faisaient toujours penser à Tidée de John Martin du ciel, et je consultai M.
Blanc. Il était de très bonne humeur ce jour là par suite des pertes de '' Madame Brisebanque" et de "la Maltaise." Cependant quand je
ftO LE PRINCE FLORESTAN.
parlai de mon Parlement et de mon plan d'éducation, il se mit à causer de '^Téchelle de Jacob" et autres systèmes infaillibles de le ruiner qui n'avaient jamais abouti qu'à mettre leurs inventeurs sur le pavé. Il me raconta longuement comment, à Hombourg, "la contrebanque" avait gagné vingt jours de suite, et avait envoyé chercher un surveillant et un coJBFrefort pour préserver ses gains le vingtième jour : le secrétaire de là "Contre Banque" avait tout reperdu en dix-huit coups dans la même journée, et le surveillant avait passé la nuit à surveiller religieusement un coffre vide. Je tentai de le ramener à ce dont je voulais parler; mais il prit une tangente et m'expliqua comment, en ouvrant la tire-lire de bienfaisance du corridor de l'hôtel, la veille, on avait trouvé, en guise d'argent, toutes les lettres d'un Américain qui les avait jetées dans la boite l'année dernière, croyant les
mettre à la poste. Il me dit encore Tanecdote d'ane dame qui, ayant perdu, avait mangé un billet de mille francs sur une tartine de pain et de beurre afin d'avoir de la chance. M. Blanc quitta le Casino dans sa voiture quelques instants après mon départ, et sans faire semblant de rien, je vis bien du coin de Tœil, quand il passa près de moi sur la route, que les gens se découvraient plus universellement et pins longuement que devant moi. Cependant il y avait une dilfférence entre lui et moi : je rendais les saluts et il ne rendait rien du tout.
Je renonçai à M. Blanc, et je poursuivis le cours de mes réformes, tout en abandonnant ridée d'un parlement et sans toucher à l'éducation. Mon gouvernement, tel qu'il était organisé, ne ressemblait en aucune façon à ce que vous autres Anglais vous croyez la meilleure des politiques — "la monarchie constitutionnelle" — qui chez
V4m8 semble n'être autre chose qu'une république domestique «assaisonnée de snohbism et de corruption ; mon autocratie était socialiste ; et malgré le malheureux résultat de ma tentative je maintiens que c'est là la meilleure forme de gouvernement, pourvu qu'on trouve le meilleur des autocrates.
Personne ne me soutenait dans ma politique.
Le Major Gasignol et quelques uns des officiers approuvaient hautement la réforme militaire qui leur procurait des honoraires et de l'avancement. Le docteur Coulon n'était qu'à moitié favorable à mes vues et qu'un quart favorable à la manière dont je les appliquais. L'abbé Ramin se montrait conciliant et bon, M. de Payan était sinistrement neutre. Tous les autres fonctionnaires étaient autant d'ennemis voilés des neuf-dixièmes de mes propositions. La population était abjectement passive, et je me prenais à
désirer que l'auberge du Crapaud -Volant dans Rahagas fût une réalité. Enfin j'eus le courage de fonder une école laïque en payant de ma poche les dépenses de l'éducation et au delà. Personne n'y vint, et les écoles des Jésuites et des frères de la doctrine n'en furent pas moins remplies. Les écoles catholiques étaient subventionnées par TEtat. Je subventionnais les miennes. J'allai plus loin : j'offris au Perè Pellico de supprimer les subventions de toutes les écoles ou de les maintenir à la condition d'employer exclusivement des professeurs laïques pendant les heures d'étude principales. Il me répondit froidement qu'un arrangement de la nature de celui que je proposais serait contraire à son devoir, et que si je persistais à vouloir supprimer la subvention d'Etat accordée à ses écoles je ne réussirais qu'à ébranler mon trône sans leur nuire. Il ajouta que s'il fallait aller en prison il était à
I:i (Iis|N>sition de mou aide de camp. Je lui rc|M»inli.s qu'il avait le droit d'avoir une opinion à lui.
Ia\ Iciuleinain 1 cdit parut. Il était contresigné l»ar le Haron Iiul)erty qui ne l'approuvait pas, mais non par M. de Payaii, qui avait donné sa démi.ssion et était allé à Nice consulter Tévêque. I^iii i)assaut eu voiture à travers la ville dans laprès midi, je fus froidement accueilli par la l)opulation, et l'édit fut déchiré pendant la nuit •suivante. On dut remettre lexercise hebdomadaire de la miliee de crainte d'une manifestation hostile ; et le jour oîi la revue devait avoir lieu je reçus, au lieu du rapport du régiment national, un vote de remercîments de la Ligue anglaise d' Education Nationale et la nouvelle que j'étais nommé à lunanimité membre du conseil de ce corps.
Un événement étrange arriva dans l'après midi
(c'était le 11 Mars), *et changea le cours de mes pensées. Le général Garibaldi qui voyageait incognito, et avec la permission du gouvernment français de voir sa ville natale à la condition que l'incognito serait strictement maintenu, me fit demander si je le recevrais, au cas où il s'arrêterait pendant un jour à Monaco en revenant. Je lui répondis que je serais heureux de le voir, d'autant plus que j'avais rencontré son fils Eicciotti à Greenwich en Juin 1870, au diner du Cobden Club, orgie à laquelle nous avions été tous les deux attirés par les instances de cet archi-gastronome Mr. T. B. Potter. Je n'ajoutai pas que nos relations avaient été rompues par la guerre dans laquelle cet officier aussi habile que vaniteux avait taillé en pièces les troupes de mon cousin (le Roi de Wurtemberg) à Châtillon-sur-Seine.
Le vieux général arriva le 12 ; je le reçus à la gare et nous revînmes au Pala's dans ma
voiture. La nouvelle qu'iU était chez moi se répandit lâontôt dans la ville, et une foule se rassembla aux portes du Palais. Le général à qui j avais donné ** la chambre des évêques," jadis occupée par son archi-ennemi Monseigneur Dupanloup, se figura que les badauds était là pour Tadmirer, et s'appuyant sur sa canne il leur addressa une harangue de la fenêtre des appartements privés. Quelques centaines de mes sujets, comme je le sus plus tard, Técoutèrent assez tranquillement, mais quand il se prit à attaquer les Jésuites, il s'éleva des bruits qui m'attirèrent à sa chambre et firent descendre tous mes gens dans la cour. Je le suppliai de se souvenir du lieu où il était, mais les cris de la populace avaient indigné le vieux lion, et plus elle menaçait, plus il déclamait avec violence. Le mal était irréparable quand le Major Gasignol le fit asseoir de force dans son fauteuil, tandis qu'une foule
furieuse criait sur la place : '^ A bas Garibaldi ! " " A bas les communistes !" '^ A bas le Prince ! "
Le Colonel Jacquemet vint à moi : ** Altesse," dit-il, "je peux compter sur vingt des sergents et caporaux, anciens soldats de votre Altesse, qui sont dans la cour. Ce sont des braves, et ils sauront tenir tête à toute cette canaille derrière les murs épais du Palais."
Il aurait pu dire: "Monsieur, je n'aime pas vos procédés et j'ai désapprouvé tout ce que vous avez fait, mais, après tout, vous êtes le Prince légitime de Monaco et bon garçon par dessus le marché, sauf le respect de votre Altesse ; et je suis prêt à mourir pour vous." Il n'en fit rien. Il ne prononça que les paroles que j'ai rapportées.
Ma réponse ne fût empreinte d'aucune hésitation .
"Moi, Prince Florestan le réformateur, je ne garderai pas le trône par la force si je ne peux
•s LE PRINCE FLORESTAN.
le maintenir par raniour ; et même si je pensais autrement, je ne crois pas que je réussirais/'
Comme je prononçais ces mots, la foule s'ouvrit et je vis s'avancer dans le chemin qu'ils se frayaient les matelots de mon yacht. On leur jeta quelques pierres, mais ils n'y firent aucune attention. A leur tête marchait le capitaine du port, natif de Monégasque, celui qui avait retiré des flots mon cousin le marin il y a plusieurs années. Ils entrèrent dans la cour, et je leur ordonnai aussitôt de repartir pour le yacht avec le général Garibaldi, de le conduire à bord, de faire toute vapeur pour Menton, de Ife débarquer et de revenir. J'envoyai aussi chercher le Père Pellico. L'arrivée des marins était opportune car je découvris que les carabiniers avaient fraternisé avec la populace et que les sergents qui étaient prêts à mourir pour moi refusaient d'escorter Garibaldi*
La foule poussa des huées prolongées à sa sortie, mais il fut conduit à bord sans accident au moment où le Père Pellico arrivait aux grilles du Palais. Je lui dis que le général était parti, et lui demandai si cette concession satisferait la foule. Il me demanda si je voulais céder sur la question des écoles. Je lui dis que si je croyais pouvoir continuer à régner par cette concession avec avantage pour le pays et honneur pour moi je céderais volontiers, mais que s'il pensait que, dans le cas d'une abdication, la paix publique pourrait être maintenue jusqu'à ce qu'un vote décidât de l'avenir du pays, je préférais retourner à mes livres et à mon bateau. Il répondit qu'il- espérait que je resterais, mais que si d'un autre côté je quittais Monaco, il croyait pouvoir répondre de l'ordre.
Je le saluai et lui dis: "Père Pellico, vous pouvez si cela vous plait monter sur le trône
des Grimaldi. Mon yacht reviendra dans une heure, et je pars."
J'allai au balcon et je tentai de haranguer la foule. J'aurais pu opérer un revirement si Ton avait entendu un seul mot de mon discours. Je ne pus "faire part de mes remarques aux sténographes" parceque, grâce aux sages mesures de mon prédécesseur contre la presse, il n'y en avait pas. Je me retirai au milieu d'une grêle de caillons.
Le colonel Jacquemet fut effrayant. L'air retentissait de ses jurons. Cela me remit en mémoire la question de la petite fille qui ayant été voir un jour une revue de la garnison de Portsmouth dans la plaine de Southsea, demanda en rentrant chez ses parents, "si le Duc de Cambridge n'était pas un homme très pieux," expliquant qu'elle l'avait entendu ** faire sa prière;" allusion faite sans doute à l'expression
favorite de son Altesse Eoyale : " Dieu bénisse mon corps et mon âme." Si le colonel avait lu riiistoire, il aurait vu que d'Artagnan, le fier-à bras de célébrité mousquetairienne, avait jadis commandé la forteresse de Monaco pour le compte de Louis XIV, sous le maréchal,, mon ancêtre, et il aurait pu éprouver le désir d'égaler sa gloire ; mais, dans son ignorance, il ne paraissait animé que d'un sentiment d'exécration pour ses concitoyens déguenillés. Il voulait les faucher à mitraille — dont, par parenthèse nous n'avions pas ; il voulait les faire sauter ; mais on ne pouvait lui faire entendre raison, et je ne réussis même pas à attirer suffisamment son attention pour lui dire adieu.
Comme je sortais du Palais entouré de mes matelots et précédé du sergent de l'ex-garde, l'abbé Ramin se précipita vers moi et me saisit la main.
*' Votre Altesse Sérénissime ne dous quittera pas," s'écria- t-il ; "le peuple est momentanément irrité contre son prince, mais nous verrons des temps plus heureux.
"Je peux rester si je le veux, M. Yahhé" répondis-je, "mais à la condition de tirer sur le peuple, ou de le bloquer et de priver les femmes et les enfants de la ville haute de leur pain quotidien. Je ne ferai ni Tun ni l'autre."
"L'histoire rendra justice à votre Altesse comme elle le mérite!"
" Mon cher ami, car vraiment je crois que vous êtes mon seul ami à Monaco, je vous suis reconnaissant d'être venu me dire adieu, mais ne parlez pas de l'histoire, car elle déclarera que j'ai été un imbécile aussi obstiné que jeune."
Nous descendîmes la colline au milieu des sifflets de la foule. Les sergents formèrent le carré sur le quai, j'embrassai le colonel Jacque-
met et Tabbé, je montai dans le canot, et un
instant après j'étais à bord. Le yacht était sous
vapeur et je débarquai à MarseUles dans la soirée
du jour suivant.
J'appris par un télégramme de Tabbé qu'un
vote des habitants mâles de la principauté avait
eu lieu avec les résultats suivants :
1131 Oui.
Pour l'annexion à la France .
Non.
C'était Mr. Blanc qui avait voté non. Il n'aurait pas du voter du tout puis qu'il était Français. J'appris plus tard qu'il fit sur moi l'épitaphe suivante en apprenant mon départ :
" Ah ! le jeune homme est parti. Je m'y attendais. Il aimait la liberté celui là."
Le Casino a été transféré au Caire, et la fille ainée de M. Blanc doit épouser le plus jeune fils du Vice-Roi.
Mon tuteur de Cambridge me fit une mine
fort longue en me recevant, mais je m'écriai en
plaisantant : " Vous voyez, monsieur, que je
n'avais pas besoin d'un exeat, même si un ahsit n'avait pas sufiî.'
Tout ce que je puis ajouter en fait de dernières nouvelles, c'est que j'ai reçu une lettre de mon ami Gambetta, qui me promet de me nommer Préfet des Alpes maritimes (ce qui comprend mes ex-Etats) quand il arrivera au pouvoir, pourvu que je sois très modéré.