LE DEDANS DU DÉSESPOIR
^ Essayons de le dire.
25 II faut bien que la société regarde ces choses, puisque c'est elle qui les fait.
C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile. La lumière naturelle était allumée en
B sâ , . , reprendre: see reprendre.
lui. Le malheur, qui a aussi sa clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous Tardent soleil du bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en 5 sa conscience et réfléchit.
Il se constitua tribunal.
Il commença par se juger lui-même.
Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua qu'il avait commis une action extrême
10 et blâmable ; qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre quand on a faim? que d'abord il est
15 très rare qu'on meure littéralement de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience ; que cela eût mieux valu même pour ces pauvres
20 petits enfants; que c'était un acte de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère par le vol ; que c'était, dans tous le cas, une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on
25 entre dans l'infamie; enfin qu'il avait eu tort. Puis il se demanda:
S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de travail, lui laborieux,
30 manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il
II //: impersonal. — 11, 19 eût: imperfect subjunctive, replacing the conditional.— 24f«<?: expletive. — 3a que: than.
n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arri-
5 vait pas à ce résultat de retourner la situation, de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine, compliquée des
10 aggravations successives pour les tentatives d'évasion, ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.
15 II se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable; et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de travail,
20 excès de châtiment.
S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus dignes de ménagements.
25 Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna.
Il la condamna à sa haine.
Il la fit responsable du sort qu'il subissait et se dit qu'il n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un
30 jour. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son châtiment n'était pas, à la vérité une injustice, mais qu'à coup sûr c'était une iniquité.
La colère peut être folle et absurde ; on peut être irrité à tort; on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait fait que du mal.
5 Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé qu'elle appelle sa Justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère, depuis sa sœur, jamais
lo il n'avait rencontré une parole amie et un regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre ; et que dans cette guerre il était le vaincu. Il n'avait pas d'autre arme que sa haine. Il résolut de l'aiguiser au bagne et
1$ de l'emporter en s'en allant.
Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères îgnorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté.
20 II alla à l'école à quarante ans, et apprit à Jire, à écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était fortifier sa haine. Dans de certains cas, l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal.
Cela est triste à dire: après avoir jugé la société qui
25 avait fait son malheur, il jugea la providence qui avait fait la société, et il la condamna aussi.
Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre.
30 Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit qu'il devenait méchant; il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie. 3 par . . . côté: see côté, — 23 servir . . . mal: see rallonge.
Ici il est difficile de ne pas méditer un instant La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par Thomme? L'âme peut-elle 5 être refaite tout d'une pièce par la destinée, et devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous une voûte trop
10 basse ? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y avaitil pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer et faire rayonner splen-
15 didement, et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre ?
Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu à Toulon, aux heures de repos qui
2o étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie, assis, les bras croisés sur la barre de quelque cabestan, le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner, ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui regardait l'homme avec colère,
25 damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité.
Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable; il eût plaint peut-être ce malade du fait de la loi, mais il
30 n'eût pas même essayé de traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme ; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût effacé de
5 fout . , .pièce: see pièce, — z8 eût: imperfect subjunctive replacing the conditionaL
cette existence le mot que le doîgt de Dieu a pourtant écrit sur le front de tout homme: Espérance!
Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que
5 nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement
10 rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait?
15 C'est ce que nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur, il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean
20 était dans les ténèbres; il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même
2$ et du dehors, une secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme et faisait brusquement apparaître partout autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives
30 de sa destinée.
a Espérance: cf. Dante's Divina Commedia, Infemo^ canto III, v. g ; "Lasciate ogni speranza^ voi ch'^entrate" Leave ail hope, ye that enter. This is the inscription on the door. — ai haïssait , , ,lui: see devant.
L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus.
Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abru-
5 tissant, c'est de transformer peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une bête fauve, quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur Tâme
10 humaine. Jean Valjean etit renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la. cage
15 ouverte. L'instinct lui disait: sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais devant une tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait, ne ser-
20 vaient qu'à l'effarer davantage.
Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. A la fatigue pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre hom-
iS mes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos, et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé
30 Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là, soutint 6 bête fauve: see bête, — 27 jadis : the s is pronounced.
de répaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver.
Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs perpétuels d'évasion, finissent par faire S de la force et de l'adresse combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers, ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, et trouver des points d'appui là où
10 l'on voit à peine une- saillie, était un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un troisième étage. Quelquefois il mon-
15 tait ainsi jusqu'au toit du bagne.
Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. A le voir, il semblait occupé à regarder con-
20 tinuellement quelque chose de terrible.
Il était absorbé en effet.
A travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui. Dans cette
25 pénombre obscure et blafarde où il rampait, chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard, il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles, une sorte d'entassement ef-
30 frayant de choses, de lois, de préjugés, d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. Il 23 à , , . vue: ^^^ perte.
distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement éclairé, ici Targousin et son bâton, ici le gendarme et son 5 sabre, là-bas Tarchevêque mitre; tout en haut, dans une sorte.de soleil, l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et venait
lo au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et récrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans Tindifférence. Ames tombées au fond de Tinfortune possible, malheureux hom-
15 mes perdus au plus bas de ces limbes où Ton ne regarde plus, les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour qui est dessous.
20 Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la nature de sa rêverie?
Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantas-
2$ magories pleines de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable.
Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois, se révoltait. Tout
30 ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas
17, Je , . , paisible: see savoir. For another example of this construction see page 6, Une 2.
de lui; Targousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton.
La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Val- 5 Jean de soleil, ni de beaux jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.
Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous
lo venons d'indiquer, nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif émondeur de FaveroUes, le redoutable galérien de Toulon, était devenu capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux espèces de mauvaises actions: premièrement,
15 d'une mauvaise action rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de représaille pour le mal souffert ; deuxièmement, d'une mauvaise action grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. Ses prémé-
20 ditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre
25 les bons, les innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine
30 de la société, puis la haine du genre humain, puis la haine
de la création, et se traduit par un vag^e et incessant et
brutal désir de nuire, n'importe à qui, à un être vivant
quelconque. — Comme on voit, ce n'était pas sans raison
6y> . . . soupirail: see savoir, — 25 s'il ... a; see avoir.
que le passeport qualifiait Jean Valjean d'homme très dangereux.
D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus
en plus, lentement, mais fatalement. A cœur sec, œil
5 sec. A sa sortie du bagne, il y avait dix-neuf ans qu'il
n'avait versé une larme. x
l'onde et l'ombre
Un homme à la mer !
Qu'importe ! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de contilo nuer. Il passe.
L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il appelle, il tend les bras, oh ne l'entend pas; le navire, frissonnant sous l'ouragan, est tout à sa manœuvre, les matelots et les passagers ne voient même 15 plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues.
Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle 20 décroît. Il était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, il était un vivant. Maintenant, que s'est-îl donc passé? Il a glissé, il est tombé, c'est fini.
25 II est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. Les flots dé- • chirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les haillons ^ A . . , sec : see cœur, — 13 est , . . manœuvre : see manœuvre.
de Teau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses végétations inconnues 5 le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à elles ; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine. 10 II lutte pourtant. >^ ^
Il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir, il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée, il combat l'inépuisable. .
Où donc est le navire? Là-bas. A peine visible dans 15 les pâles ténèbres de l'horizon.
Les rafales soufflent ; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend des bruits étran- 20 gers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant.
Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante et plane, et lui, 25 il râle.
Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel; l'un est une tombe, l'autre est un linceul.
La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces
sont à bout ; ce navire, cette chose lointaine où il y avait
30 des hommes, s'est effacé; il est seul dans le formidable
gouffre crépusculaire, il enfonce, il se roidit, il se tord, il
6 se: reciprocal pronoun. — xa fout . . . suite: see suite.— 21 on , . . effrayant: see savoir. For a similar construction see page 54, Une 6. — 2!X de , • , que: see même*
sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible; il appelle.
Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu?
Il appelle. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. 5 Rien à l'horizon. Rien au ciel.
Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil ; cela est sourd. Il supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.
Autour de lui l'obscurité, la brume, la solitude, le lo tumulte orageux et inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans fond le paralyse. Ses mains se crispent et se fer- 15 ment et prennent du néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire? Le désespéré s'abandonne; qui est las prend le parti de mourir, il se laisse faire, il se laisçe aller, il lâche prise, et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. 20 O marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi! Disparition sinistre du secours ! O mort morale !
La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité 25 jette ses damnés. La mer, c'est l'immense misère.
L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la ressuscitera ?
az chemin faisant : see chemin.
58l la chute