‹ La cigale chez les fourmisChapitre 5 sur 21 · Scène I. Chameroy, Madame Chameroy · texte numérisé non relu

Scène I. Chameroy, Madame Chameroy

Madame Chameroy {faisant de la tapisserie). Mon Dieu! Monsieur Chameroy, comme tu es nerveux aujourd'hui! Reste donc tranquille !

Chameroy. Cela vous est bien facile, à vous autres s femmes! vous avez un calmant toujours prêt, — votre tapisserie. . . . Mais nous, pauvres hommes, quand quelque chose nous agite —

Madame Cham. Pourquoi t'agites-tu ?

Cham. Pourquoi ? Le jour où je marie ma fille ! io Madame Cham. D'abord, tu ne la maries pas encore . . . c'est aujourd'hui la première entrevue sérieuse.

Cham, {allant à elle). Oui ! . . . Mais comment cette entrevue va-t-elle se passer? Voyons, recordons-nous. Dis-moi bien ce qui est convenu, is Madame Cham. Quand tu te seras assis.

Cham, {s* asseyant). Voilà ... eh bien !

Madame Cham. Eh bien, rien de plus simple. Monsieur le comte de Verac a dit hier soir à la sortie de l'Opéra à madame de Torcy, sa cousine, qu'il viendrait 20 aujourd'hui à quatre heures.

4 Cela vous est, omit vous. — à vous autres, omit autres. — 17 rien de, omit de. — 18 à . . . sortie = en sortant.

Cham. Sous quel prétexte ? . Car avant tout il ne faut pas qu'Henriette se doute . . .

Madame Cham. Rapporte-t'en donc à moi. Il viendra sous prétexte de louer le rez-de-chaussée de s notre maison du boulevard Haussmann.

Cham. Parfait! Un sujet de conversation excellent ... où un homme montre son caractère, ses goûts, ses habitudes, et qui n'apprendra rien à Henriette . . . car avant tout il ne faut pas qu'elle se doute . . . io Madame Cham. Sois donc tranquille ! . . .

Cham. Mais, M. de Vérac à donc été content de la visite qu'il nous a faite dans notre loge ? Henriette lui a donc plu, puisqu'il revient aujourd'hui?

Madame Cham. Probablement !

15 Cham. J'étais si troublé que je n'ai rien vu ! C'est à quatre heures qu'il doit venir ? Qu'est-ce que je vais faire d'ici à quatre heures pour ne pas m'agiter ? Ah ! quelle idée! C'est demain le 15, je vais faire mes quittances de loyer. (// se met à une table?) J'aime ce 20 travail ... il me délasse. {Ecrivant,) "Je soussigné reconnais avoir reçu de monsieur" . . .

Madame Cham. À propos, as-tu loué ton second ?

Cham. Oui ... ne m'interromps pas. . . . {Écrivant,)

" Sans préjudice du terme courant et sous la réserve de

25 tous mes droits "... c'est étonnant comme cela me calme !

Madame Cham. Par exemple, voilà une chose que je ne comprends pas . . . s'amuser à écrire ses quittances depuis le premier mot jusqu'au dernier, quand on en vend de tout imprimées.

x Une . . . Henriette, see falloir. — 3 Rapporte . . . moi, see rapporter. — 5 Baron Haussmann, for 18 years (1853-1870) Prefect of the Seine under Napoleon III., carried out vast works for the sanitation and embellishment of Paris. — 22 ton second, supply étage.

Cham. Je le sais . . . mais on n'a pas le plaisir de les écrire. (Ecrivant?) "Trois mille " (parlant), on dit que l'argent est immoral ! . . . Celui qu'on ne vous rend pas, oui! ... il vous aigrit . . . vous irrite . . . s mais celui qu'on encaisse . . . (Ecrivant,) " Trois mille deux cents . . . plus les portes et fenêtres." (Parlant.) Rien qu'en faisant cette addition je me sens meilleur!

Madame Cham. Tu en as pour longtemps avec tes trois maisons ?

10 Cham. "Tu peux dire nos trois maisons. Car nous les avons honorablement acquises ensemble, par notre travail, notre économie, notre intelligence. . . .

Madame Cham. Quand je pense que tout le monde à Saint-Quentin blâmait mon père de donner sa fille à 15 un petit commis sans fortune.

Cham, (se levant). J'avais mieux que la fortune . . . j'avais des aptitudes commerciales. . . . Ton père me devina . . . c'était un homme sans grande éducation, sans littérature. . . .

20 Madame Cham. Ah !

Cham. Mais qui avait le coup d'œil juste. . . . Un grainetier de Saint-Quentin qui laisse quinze mille livres de rente à sa fille n'est pas un imbécile !

Madame Cham. Il t'aimait beaucoup.

25 Cham. Je crois avoir toujours honoré sa mémoire. Avec les soixante mille francs que je reçus de ta dot, je pris un intérêt dans une fabrique de Roubaix. . '. . Bientôt mes capacités exceptionnelles, j'ose le dire . . .

6 les portes et fenêtres, see porte. The door and window tax was a city tax in Paris. A similar tax exists to-day in some of the American cities. — 7 Rien que, see rien. — 8 Tu . . . longtemps, see longtemps. — 13 tout le monde, see monde. — 14 Saint- Quentin, an important manufacturing town of northern France. — 22 quinze . . . rente = $3000 a year. — 27 Roubaix, the center of the worsted industry in France,

me firent remarquer, les commandites s'offrirent à moi, et je devins le chef d'une des manufactures les plus importantes de la ville de Roubaix.

Madame Cham. Pauvre homme ! As-tu travaillé ! 5 Cham. Jour et nuit . . . mais je ne le regrette pas, car après vingt-trois ans de labeur, j'ai pu me retirer avec une fortune de cent cinquante mille de rente. . . . C'est-à-dire trois millions.

Madame Cham. Chut ! plus bas !

io Cham. Pourquoi? ' •

Madame Cham. Si les domestiques t'entendaient, ils croiraient que nous sommes riches ... et ils gaspilleraient tout.

Cham. C'est juste. À propos! Où est donc Alis phonse, notre fils!

Madame Cham. À la Sorbonne ... il suit des cours.

Gham. Des cours ! ... un garçon de vingt-deux ans . . . qui pourrait fabriquer! J'espérais lui céder la maison Chameroy. . . . C'était mon rêve !

20 Madame Cham. Qu'est-ce que tu veux! Tout le monde n'a pas les idées tournées au commerce ; il aime à suivre des cours, cet enfant !

Cham. Tranchons le mot . . . c'est un pilier de Sorbonne !

25 Madame Cham. Que veux-tu, mon ami, chacun a ses défauts.

Cham. C'est vrai ! Il faut bien que jeunesse se passe ! Chut ! Henriette.

4 As-tu travaillé / = que tu as travaillé! — 8 trois millions, interest being reckoned at 5%. — 16 Sorbonne, the seat of the University of p ar i s . — 23 Tranchons = disons. — c*est . . . Sorbonne — il est toujours à la Sorbonne.

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