‹ La CigaleChapitre 110 sur 151 · JULES TROUBAT · texte numérisé non relu

JULES TROUBAT

Ici, à droite, plus avant dans les terres, l'horizon est borné par un mamelon pointu, aux tons roses, quand on le regarde du Peyrou par une belle et claire matinée. C'est le pic de Mireval, au pied duquel se trouve la fameuse grotte de la Madeleine, dans lintérieur de laquelle on peut faire une promenade en bateau sur une mystérieuse rivière. Au milieu de ces terrains autrefois volcaniques, depuis longtemps éteints, où nulle culture civilisée ne peut venir sans demander un défrichement pénible, — landes hérissées de rochers, dont la végétation aromatique est une excellente nourriture pour les lapins sauvages, — se trouve une curiosité naturelle, un grand trou, un enfoncement énorme, dans lequel on tomberait, si Ion ne regardait pas devant soi. C'est ce qu'on appelle le Cros du miége ou le Creux du médecin. Les explications n'ont pas manqué sur cette excavation à ciel ouvert, pas plus que sur le nom qu'on lui adonné. Mais la nature n'a pas dit son secret. Au fond du trou, bien exposée au soleil et sur un des flancs escarpés de cette étrange cavité, s'étale au mois d'avril la belle malvacée appelée Lavatera maritima... Elle ne croît que là en Europe.

Nous allions en 1854 en recueillir quelques tiges pour nos herbiers sous la conduite d'un des plus respectables maîtres de la faculté de médecine de Montpellier, M. le professeur Dunal, ami et disciple de de Candolle. A près de quatre-vingts ans, M. Dunal était encore un marcheur infatigable. Les rendez-vous de l'excursion botanique se prenaient tous les jeudis matin, à six heures, à la grille du Jardin-du-Roi. Nous ravagions, en passant le long de la route de Toulouse, l'anémone dans un champ unique où elle fleurissait en abondance, et dont le

propriétaire n'était pas content quand la bande armée de pioches était passée par là. i La botanique est ennemie de l'agriculture », disait M. Dunal, et, en vertu de cet axiome, nous encourions avec lui bien des contraventions. C'étaient des discussions sans lin avec les gardes champêtres.

Un jeudi donc, la bande de jeunes hcrboriseurs , ayant à sa tète le vieux M. Dunal et un autre jeune maître, M. Planchon, se dirigea vers Lattes, dont les prairies humides présentent une riche moisson à Fexcursion botanique.

Le pont de Lattes, qu'il faut franchir, à trois quarts de lieue de la ville, présentait en ce temps-là, avant d'être aplani, un aspect très pittoresque. Il était élevé en dos dàne, et n'avait pour ainsi dire pas de parapet. Leau verdâtre qui coulait dessous n"en paraissait que plus profonde.

La rive du Lez opposée à celle qu'on venait de quitter et qui conduit au grau de Palavas est couverte, du côté de Lattes, de touffes épaisses de verdure qui font un parfait contraste avec la route poudreuse de la ville. De grands et beaux arbres, des tapis de gazon comme on n'en rencontre guère dans les environs de Montpellier, sont la récompense du promeneur qui n'hésite pas à s'éloigner du chemin battu et à franchir le pont. Mais de village, il n'en apercevra nulle part. La commune de Lattes est disséminée çà et là dans la campagne : les quelques fermes groupées près de l'église ne formeraient qu'un hameau, où l'on ne trouve jamais un habitant pendant la semaine. Les hommes sont aux champs, les femmes à la ville, où elles vont vendre leurs denrées, de orand matin, montées sur un àne , — ce qui fait

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dire qu'on n'a jamais vu la fumée des cheminées à Lattes car on ne les y allume que le soir.

Des horticulteurs entretiennent des pépinières de jeunes arbres sur ce riche terroir, qui sont, quand on les transplante, comme de beaux enfants élevés à la campagne par une nourrice saine et robuste. Le sol nourricier leur a fait une forte constitution.

Mais les esprits poétiques s'arrêtent rêveurs devant la vieille église, qui s'élève au milieu d'un pré, — dont la façade est noircie par les siècles, dont les murs offrent un caractère qui n'a rien de particulièrement délîni en architecture, une église de village (somme toute), mais qui n'en commande pas moins l'attention par son aspect imposant et sa présence inattendue dans ces solitaires oasis. On en a fait vite le tour. Un érudit d'aventure ne manquera pas de vous dire qu'elle est l'œuvre de Jacques Cœur, l'argentier du roi Charles VII, dont l'immense fortune s'étendait jusqu'au port de Lattes. Mais oii est ce port aujourd'hui.^ 11 est bien difficile d'en découvrir les véritables vestiges. Il y a bien çà et là quelques traces qui peuvent tout aussi bien être d'anciens travaux de pêcheurs sur des étangs qui ont fait place depuis longtemps à de riches vignobles, s'étendant jusqu'au village de Pérols et remontant sur tous les coteaux d'alentour.

Quoi qu'il en soit de Jacques Cœur et du port de Lattes, il n'en reste pas moins une très ancienne église, isolée, entourée d'un pré, sur lequel viennent paître les vaches. Nous contemplions cette ruine essentiellement poétique dans un site des plus charmants et des plus pittoresques, quand la cloche, qui surmonte le portail très peu élevé et qui n'a pas de clocher pour la jîrotéger se mit à tinter.

Nous avions cru l'église solitaire. Cette cloche nous invita à y entrer. Un pauvre vieux prêtre tirait lui-même la corde pour appeler les lidèles de sa paroisse. Nous pénétrâmes dans l'église, qui n'offre qu'un mur blanc à l'intérieur. Nous en ressortîmes presque aussitôt; mais le prêtre, courant après nous, nous dit avec un accent espagnol très prononcé : « Messieurs, pour l'amour de Diou, est-ce qu'il n'y aurait pas quelqu'oun parmi vous qui \ oudrait me ser\ir la messe.^ »

Nous nous regardâmes : maîtres et élèves étaient pour la plupart protestants! Les autres ne savaient pas. — Quand je racontai plus tard notre promenade à un poëte romantique, il me dit :

« A voire place, je me serais dévoué. Mais on ferait de ce simple récit un poëmc à la manière de Joseph Delorme. »

Sainte-Beuve, en effet, Tcùt mis en vers, et au bon temps des Consolations et des Pensées d'août, il en eût fait un pendant à Monsieur Jean. Moi, je n'ai su que raconter en prose ce qui nous était arrivé.

Quelques pas plus loin, nous fûmes mis en contravention par un garde champêtre pour avoir traversé un champ de luzerne. M. Dunal paya. Des personnes qui voient le doigt de Dieu partout ne manquèrent pas de dire que cela ne nous serait pas arrivé si nous nous étions arrêtés pour servir la messe du curé de Lattes. Nous n'aurions pas, il est vrai, rencontré le garde champêtre, mais le champ de luzerne n'en aurait pas moins été foulé contre le gré du propriétaire.

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