I. Antoinette de Beaucaire, morte le 27 janvier
Qui la ranime. — « Allons, il faut me lever, — petite mère, dit-elle ; je veux, lorsqu'il viendra, — que l'ami me trouve bien dégourdie, n — Sa mère vers elle est vite assise — et, comme elle aurait fait d'un petit enfant, — en la baisant, Ta bientôt habillée.
Elle l'assied doucement devant le fojcr. — Dans sa petite chaise à bras, elle faisait plaisir (à voir), — vêtue de blanc comme une fiancée. — J'arrive. Ses yeux, tels que deux diamants, — ctincellcnt, lorsque, la main dans la main, — je lui dis : « Bonjour, amie Antoinette. »
Sa mère s'en va ; nous restons tous deux. — J'effleure alors son front dun baiser bien doux, — doux comme le baiser d'un frère à sa sœur. — Elle, en remercîment^ me donne, ô bonheur! — sa petite fleur aimée, une fleur d'azur, — et me dit : « Ami, Dieu ne veut pas que je meure! »
— « Non, tu ne mourras pas, lui repliqué-je, heureux; — tiens, vois, ma charmante, ce taon doré — vient nous en apporter la bonne nouvelle. " — « Si vous saviez, ami, je ne me sens plus rien ; — je n'ai plus de douleur; grand Dieu! que je suis bien! — La vie, pour moi, sera belle encore... «
— « Je te le disais assez, et il n'y a pas longtemps, — qu'avec le printemps tu reviendrais à la vie : — la rose éclôt déjà sur tes joues... » — « Oh! serait-il vrai? Donnez le miroir; — je veux devant vous m'y voir un peu... " — Et elle s'y regarda, la pauvre malade!
Hélas ! elle n'était plus qu'une ombre. « O mon Dieu,
— Félibre, me fait-elle, serait-ce moi r — Et puis vous me dites que j'ai les joues roses !... « — Antoinette alors, fermant ses beaux yeux — et, s'écriant : « Je suis morte! c'est l'éternelle nuit! '> — • lâche le miroir arrosé de ses pleurs
Et s'évanouit dans mes bras, la pauvrette! — De son miroir brisé tous les éclats, — retraçant cent fois sa face pâlie, — cent fois me disaient : « Félibre, tu es fou !
— N'avais-tu pas loisir de préparer ton deuil? » — Je restais consterné devant la belle.
Mes cris insensés la font revenir. — « Ce n'est rien, me dit-elle; mes doigts chétifs — ne pouvaient pas longtemps presser... Que vois-je.> — Miroir brisé présage une mort ! — Bel ami, je connais mon sort maintenant... u — « Tu parles de mourir.^ mais tu es folle, je crois! «
J'ai beau vouloir la rassurer : — « Je suis prête, me fait-elle; quand viendra la Mort, — pure devant Dieu s'envolera mon âme — Adieu, rêves! rêves si beaux! — maintenant vous êtes bien évanouis pour toujours !... — Et de son regard la flamme s'éteint.
— (! Ah ! si vous me voyez répandre des larmes, — si vous entendez mon cœur gémir de douleur. — reprendelle, ne croyez pas que la Mort m'effraie : — Je sanglote, parce que, lorsque je serai dans la fosse. — on parlera de moi une tbis ou deux : — puis, on m'oubliera peu à peu. «
— ' Est-ce que je rève.^
C'est toi, belle enfant, qui dis cela } — T'oublier jamais ) Que je meure sur le coup, — si... » — ^ Allez, ne jurez pas : c'est tout naturel... — Eh bien, je ne veux pas, moi, que vous m'oubliiez. » — « Mais... » — t Ecoutez-moi. » — « Je t'écoute cent fois, — mille et mille fois, douce créature... »
— « Félibre, vous êtes bon, bon comme le pain ; — vous ne direz pas non } » — « Si tu le veux, enfant. — Oh ! mais laisse-moi boire tes pleurs! » — « Vous m'écoutez cent fois ainsi, méchant r^ » — « Parlons du printemps qui va refleurir ». — « Parlons de la Mort qui dans moi s'enferme !
Je sais que vous êtes bon, brave, affectueux ; — que vous avez pour les pauvres un cœur compatissant, — n'est-ce pas ?» — « Et toi aussi , mignonne, tu es bonne... » — « J'ai comme le vôtre un cœur généreux :
— lorsque je rencontre un malheureux devant mes pas,
— vite, vite, je cherche un sou et ma main le lui donne.
Mais, morte, les pamres n'auront plus mon sou... »
— « Dans mon âme tu veux donc mettre le deuil } » — « Mon aumône, alors, je ne pourrai plus la faire. — Eh bien, jurez-moi que, tant que vous vivrez, — quand vous ^ errez un pau\Te, ami, vous donnerez — deux sous : un pour vous, un pour moi, pauvrette!
De cette façon, frère, la Mort ne pourra — tout à fait nous séparer pour toujours... — Me le promettezvous ? « — « Je te le jure, amie. — Ma main se des-
LOUIS ROUMIEUX. 43c,
stche, et le feu du Ciel — me creuse les yeux, me consume plutôt — si j'oublie jamais le vœu qui me lie!... »
Et sa voix dolente, en un remercîment : — « Maintenant, je sais au moins qu'en partant d'ici — je laisserai, dit-elle, quelque chose de mon âme. — Adieu, frère, adieu ; je vais mourir. . . - — « Non ! non ! » — m'écrie je, tombant éperdu à ses genoux..... — Elle aux pieds de Dieu trouva le repos.
Depuis ce jour, ange de vertu, — il ne se passe pas un moment que je ne pense à toi. — Tu le vois de là-haut dans la paix immuable ; — quand un malheureux de sa voix touchante, — au nom du bon Dieu me demande un sou, — je noublie jamais le sou d'Antoinette.
ENVOI
Félibresse, à vous qui a\ ez hérité — de son esprit et de sa beauté, — de son noble cœur et de sa belle âme, — à vous ce chant plaintif que, comme un trésor, — je gardais caché au fond de mon cœur, — quand vous êtes ^enue le réveiller, ma Dame.
Châieau-d'Arinc, le 28 août 1876.