‹ La CigaleChapitre 21 sur 151 · AU MONT GLANDAZ · texte numérisé non relu

AU MONT GLANDAZ

Déjà plus de vingt ans ont passé sur nos têtes : C'était un jour d'avril, l'essaim des allouettes Réveillait les guérets de son timbre argentin ; Sur un col élevé j'arrivais avec l'aube, La nuit à l'occident laissait traîner sa robe, Dans les prés renaissants se levait le matin,

Et le pâtre en chantant menait ses agneaux paître. Tel qu'un monstre échoué je te vis apparaître, O mont Glandaz ! Ton dos avoisinait les cieux, Et la neige semblait comme une écume blanche Qui recouvrait ta croupe et courait sur ta hanche, Et tu m'apparaissais grave et triste, anxieux.

Autour de toi vingt monts, comme des chiens fidèles, Se tenaient accroupis, puissantes sentinelles ; Un plastron de granit défendait ton poitrail; Et le soleil levant, en glissant dans ton ombre, Frangeait d'un rayon d'or cette cuirasse sombre... ... Et les bœufs accouplés, dispos pour le travail,

Suivaient le laboureur jusqu'au sillon qui fume. Ton front dans la lumière et tes pieds dans la brume, Tu me saisis ! Je pris pour un souffle de feu

LA DEBANARELO

(fiieuse des Pyrénées) Dessin à la plume par RiXENS.

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CHEVANDIER.

Les nuages rougis qui passaient sur tes cimes, Et leurs flocons sortant de tes larges abîmes Pour des taches de sang inondant le ciel bleu.

A ton immense aspect mon âme fut ravie ;

J'aimai ta majesté, ta puissance, ta vie.

Ton air sévère et doux; j'admirai ta splendeur!...

Et ton ombre montait en découvrant les plaines,

Les villages épars; et les fraîches haleines

Du printemps m'enivraient et me rendaient rêveur.

Souvent ta grande voix a frappé mon oreille; Je ne sais quels concerts le vent du nord éveille Dans tes mille piliers, dans tes antres pensifs; Mais on dirait alors que des orgues puissantes Chantent à TÉternel des odes saisissantes; Et les monts étonnés se tiennent attentifs.

L'aquilon est le chantre aux larges harmonies. Versant dans tes échos ses pleurs, ses symphonies, Ses gémissements sourds, ses poëmes plaintifs... Et mon âme, emportée en vos notes profondes. Croyant entendre alors la musique des mondes. Ecoute en frémissant vos longs récitatifs.

O mont Glandaz! je sais que de pelouses vertes Et de grands sapins noirs tes pentes sont couvertes,

Que tu nourris les loups, l'ours, les agneaux bêlants; Que des torrents fougueux bondissent dans tes rides; Que le chamois hardi lèche tes pics arides, Et quen tes flancs un lac sort depuis vingt mille ans !

Et parfois tu n'es plus qu'un Panthéon superbe, Revêtu par le temps de buis, de mousse et d'herbe, Sous lesquels un insecte, un parasite obscur Peut se blottir à l'aise ; et tes ruisseaux qu'on vante Ne sont qu'une rosée, une goutte qui chante. Que la nuit a laissée aux lichens de ton mur.

Mais lorsque l'ouragan sonne de la trompette

Sur tes sommets neigeux; mais lorsque la tempête,

Secouant tes forêts, rugit avec fureur;

Quand dans les tourbillons le tonnerre se roule,

Que sous l'éclair strident le roc éclate et croule,

Que tout craque et se tord, et que les loups ont peur.

Tu m'apparais alors comme un autel austère Où quelque grand Esprit accomplit le mystère, Comme un mont Sinaï plein d "étranges lueurs. Puis, appelant en vain quelque nouveau Moïse, Je me prends à douter de la terre promise. Je sonde l'horizon les yeux noyés de pleurs.

Désespérer, faiblir! Ah! laissons ces détresses! Les prophètes ont fait retentir leurs promesses Soyons forts, courageux; Dieu saura les tenir.

CHEVANDIER.

En voyant les éclairs sillonner les nuées,

Ne songeons point, tremblants, aux chutes, aux huées.

Mais aux âpres hauteurs qu'occupe l'Avenir.

Autrefois, ô Glandaz ! au fond des mers houleuses, Dormaient nonchalamment tes crêtes orgueilleuses; Par un suprême effort, la terre, en ses tourments. Te souleva. Dès lors, tu t'es couronné d'astres; Et lorsque le soleil enflamme tes pilastres. Tu remplis nos vallons de tes rayonnements.

Au-dessus du niveau des humaines misères. Nous aussi remontons; délivrons-nous des serres Des préjugés — hiboux, du vautour — lâcheté. Le droit et le dev^oir nous désignent l'arène; Entrons. Pour s'installer dans la zone sereine. Le bonheur par l'effort fut toujours acheté.

O mont! par tes sapins, par ton rocher sonore, Par tes flancs caverneux, par l'orient qui dore De ses premiers rayons tes pics audacieux, Je jure de sortir des humbles servitudes De donner en exemple aux pâles multitudes. Les Justes, ces Titans escaladant les cieux.

Die (Drôme). Décembre 1852.

PAUL COURTY

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