M"" REICHENBERG
Sociétaire de la Comédie-Française.
(Jeanne entre, portant un gros bouquet blanc.)
Oh ! que c'est ennuyeux ce gros bouquet superbe, Arri\ant tous les jours à midi moins un quart, Et jamais en avance, et jamais en retard. Et tout blanc, et tout rond... Oh! la banale gerbe!
(Elle jette le bouquet sur une table.)
Vive le bouquet campagnard
Qu'on cueille soi-même dans Therbe!
Vive le grand bouquet, mal trié, mal peigné. Bourré de fleurs de toute sorte, De feuilles, débranches, qu'importe?
Et si lourd, qu'on l'a bien gagné Lorsque dans sa chambre on l'apporte De bon air frais tout imprégné !
(Défaisant le bouquet.)
O pauvres riches fleurs ! elles ne peuvent vivre Dans leur beau corset trop étroit; Elles ont soif, elles ont froid...
(Montrant une fleur détachée.)
A quoi sert que je les délivre?
Pour les faire tenir bien droit On leur met des tiges en cuivre!
Et j'en ai quatre encore à recevoir ainsi, Moitié fleurs et laiton, tous sur même modèle!.. Et puis, comme eux, l'on me fera bien belle. Bien raide, bien serrée, et toute blanche aussi ;
Je sortirai Mademoiselle
Et rentrerai Madame ici !
Dans quatre jours, oui, je serai Madame! Comme ils sont longs ces derniers jours! Comme les autres seront courts !
Plus de bouquet banal alors, plus de programme; Rien que s'aimer, s'aimer toujours!
Mon beau mari!... Ma chère femme !.. .
C'est qu'il est beau, mon amoureux!
Et si bon!... Tout le monde l'aime.
11 est peut-être trop bon même.
Il fait trop tout ce que je veux; La bonté poussée à l'extrême Fait oublier que l'on est deux !
Quand on est deux, toujours ensemble.
L'un de l'autre toujours contents.
Et que ça dure bien longtemps,
Un peu de querelle, il me semble,
Est nécessaire par instants,
Et, vous séparant, vous rassemble.
Oui, je voudrais que, par hasard, Mon mari me cherchât dispute.
Et, ne fût-ce qu'une minute, Qu'il fût méchant à mon égard !
Cest dit, j'entamerai la lutte, Nous nous disputerons... plus tard!
Vous entendez, monsieur; moi, j'aime qu'on résiste, Et qu'on ne dise pas, à mon gré, blanc ou noir. Tenez : avec papa, devant moi, l'autre soir, Vous causiez politique, — un sujet bien, bien triste; Eh bien, pour le flatter, c'était facile à voir, Vous avez fait semblant d'être un orléaniste !
Vous auriez, après lui, tout aussi bien vanté Charles Dix que Louis-Philippe;
S'il eût toussé, vous auriez eu la grippe; Vous vous seriez dit Turc si papa l'eût été Et vous auriez fumé dans une grande pipe!...
Vous n'"avez pas deux liards de volonté!
Hélas, je ne dois pas m'attendre Que jamais vous soyez jaloux!...
Oui, je vous donnerais des coups. Vous n'oseriez pas me les rendre!
Vous dites, monsieur.^ Taisez- vous !. .
Voyons, parlez! je veux bien vous entendre.
(.Elle s'installe, comme pour écouter, jouant avec un miroir à main, dans lequel se voyant :)
J'en suis rouge! J'ai pris ma dispute trop haut. Mais vous verrez, monsieur mon futur maître, Que tout en vous aimant, peut-être Un petit peu plus qu'il ne faut, Je n'en sais pas moins reconnaître Que vous avez plus d'un défaut.
8o LA CIGALE.
Parfois, je me demande comme J'ai fait pour vous aimer, ma foi !
(Quand on aime, sait-on pourquoi?) Vous êtes beau garçon en somme, Mais blond, et le blond, d'après moi.
Est un ton fade, — pour un homme.
Vous avez beau sourire! oui, oui, vous êtes blond!
D'un blond... qui n'est pas à la mode! Et puis... et puis encore... Ah! ce n'est pas commode De trouver un sujet de dispute fécond!
Nos amis mariés me diront leur méthode.
Et quand je saurai comme ils font...
Ah! j'ai trouve! (Elle retire du bouquet un blUet cacheté.)
Quelle bonne querelle!
Monsieur ! dans votre affreux bouquet Vous m'adressez, tous les jours, un billet; Je suis très-curieuse, ou je passe pour telle ; Voyez que je suis lente à rompre le cachet ! Cette lenteur est-elle naturelle?
Eh quoi ! ce messager qui de Lui m'entretient, Qui vient pour abréger les heures de l'absence, Le recevoir avec indifférence?
Hélas, presque ! et cela provient
De ce que je connais d'avance
Tout ce que ce billet contient.
Un chiffre avec six mots, dont aucun ne varie;
Ah si, j'ai tort de dire aucun, Le chiffre, tous les jours, va diminuant d'un.