‹ La CigaleChapitre 38 sur 151 · TETE D'ETUDE · texte numérisé non relu

TETE D'ETUDE

Par Jules Salles

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GRANGENEUVE. 8i

Ce laconisme-là, dites-moi, je vous prie,

Entré amoureux est-il commun?

Chez vous est-ce indigence, ou bien lésinerie?

C'est moi qui, si josais écrire à mon amant,

Ne craindrais pas d'user ma plume!

J'écrirais, par jour, un volume.

Un gros, et qui serait charmant!

Quel dommage que la coutume Ne me permette pas ce dédommagement !

Si nous étions à votre place...

Si nous pouvions écrire en liberté, Dans les jours de printemps et dans les nuits d'été Tout ce qui par la tête et par le cœur nous passe... Quel beau volume, en vérité.

Et qui n'aurait pas besoin de préface!

Si vous n'usez pas de vos droits, Si vous ne savez pas écrire aux jeunes filles, Donnez-nous votre plume, et prenez nos aiguilles; Nous braverons pour vous les taches d'encre aux doigts!

A nos esprits. Messieurs, ouvrez les grilles Que forgèrent pour nous vos égoïstes lois !

Si j'étais homme et que je prisse femme^ Quels billets j'écrirais, de vingt modes divers, En large, en long, même en travers.

Et toujours en lignes de flamme!

Je crois, — oui, je le crois, — que je ferais des vers. Un poëme, un roman, — qui sait? peut-être un drame!

Vous m'aimez, dites-vous; mais c'est votre devoir

De m'aimer, et de me le dire; Or, le devoir, tout sec, doit-il suffire? Aimer n'est pas assez ; il faut encore avoir

Plusieurs manières de l'écrire.

Que Vous ne semblez pas savoir !

(Retirant plusieurs lettres d'un tiroir :)

Voici tous vous billets ; toujours la même chose : « Jet'aime! » et « tant de jours encor! » C'est un refrain, Sans chanson; c'est écrit, l'almanach à la main! Avant-hier, encor six ; hier, cinq ;

(Montrant le dernier billet encore cacheté :)

donc, je suppose.

Aujourd'hui, quatre; trois, demain; Idem, idem, idem...! Fi! vous êtes tout prose!

Si je vous demandais un trop riche cadeau, Quelque brillant poëme, à la trame changeante. Dont la cadence harmonieuse enchante,

Grise comme du vin sans eau!...

Mais je ne suis pas exigeante, A défaut de Musset, je prendrais... du Boileau!

Je sais bien que papa n'aime pas les poètes

Autant que son Roi-citoyen :

« Des gens de trop d'esprit pour être bons à rien, u

Dit-il; et vous, qui toujours êtes

D'un avis tout pareil au sien.

Vous dites comme lui : « Ces gens d'esprit sont bêtes ! »

Eh bien, je vais vous raconter tout bas Ce que j'ai découvert tout au fond d'une armoire,

Et qui m'a bien forcée à croire

Que, si le meilleur des papas De mépriser les vers aujourd'hui se fait gloire, Autrefois, à notre âge, il ne les craignait pas.

Dans cette armoire, un grand bahut antique Profond comme une cave et haut comme un plafond, Un jour que je cherchais je ne sais quel chiffon.

J'ai vu..... le fait est sans réplique. Vous entendez, j'ai vu — tout au fond, tout au fond,

Une véritable relique !

Cinq gros cahiers, grignotés par les vers.

Portant sur chaque couverture Un titre, un numéro, puis date et signature.... J'ai lu, — Vous devinez? — Depuis quarante hivers.

Dormait dans cette sépulture Un drame paternel, — cinq actes, — tous en vers!

C'était... bien long! — L'intrigue était un labyrinthe,

Où Ton entrait, d'où l'on ne sortait point!... Qu'importe? — Nous devons en retenir ce point Qu'à papa vous pouvez montrer des vers sans crainte, Car son ancienne flamme, en lui, dans quelque coin Doit encore briller, par l'âge mal éteinte.

Je veux des vers, et pour demain !

Non pas un immense poëme ; Mais, sur votre éternel « je t'aime »

Rien qu'un couplet, rien qu'un quatrain. Un air quelconque sur ce thème, Enfin, la chanson du refrain!

Une fois marié, je comprends que l'on cesse De faire des vers : les maris Ont tout leur temps autrement pris ;

Puis, le bonheur complet amène la paresse.

Je veux des vers d'avant, ils ont bien plus de prix, Les vers d'après ont perdu la jeunesse.

Et si mon père, oubliant ses vingt ans

Et son armoire, vous sermonne,

S'il gronde trop fort, et s'étonne Qu'un amoureux rime de temps en temps.

Dites-lui qu'il est mal de médire en automne

Des fleurs qu'on aimait au printemps.

Ainsi, j'aurai des vers, vous m'avez bien comprise. Dès demain ! — Après tout, si vous craignez l'effet Que pourrait sur papa produire un tel forfait. Nous ne le lui dirons... qu'au sortir de l'église,... Dans quatre jours...

(Rêveuse et d'une main distraite, elle a ouvert le dernier billet.)

Que vois-jer — Il m'en a fait!

(Vérifiant.)

Oui, ça rime partout! — Ah ! l'aimable surprise!

(Lisant.) LE RONDEAU DE JEANNE.

Tout dit t je faime! «

Oh oui ! comme c'est beau, les vers!

Tout dit <i je t'aime », ô ma petite Jeanne; Vois quel beau temps .

Il pleut !

et que les prés sont verts!

GRANGENEUVE. 8ç

Le ciel sourit, la terre s'enrubane :

Les amoureux sont rois de l'univers !

Si c'est pour nous fêter qu'il tombe de la pluie, Et que nous soyons rois, ma royauté m'ennuie!

Oiseaux, ruisseaux, et fleurs, en leurs concerts Prennent pour eux un clair et doux organe; Entends : dans Veau, sur terre, et dans les airs. Tout dit « je t'aime », ô ma petite Jeanne!

Des gens heureux Nature est courtisane, Et les amants entre tous lui sont chers : Sens quels parfums la fleur des bois émane. Vois quel beau temps, et que les prés sont verts!

L'amour heureux ne croit pas aux hivers, Pour lui jamais le printemps ne se fane. Partout pour lui, fût-ce au fond des déserts. Le ciel sourit, la terre s'enrubane.

Prince ou manant, duchesse ou paysanne . Vêtus de bure, ou de pourpre couverts.

Dans le palais comme dans la cabane.

Les amoureux sont rois de l'univers !

ENVOI

Jeanne, pour toi j'ai fait mes premiers vers; Bien qu'il ne soient que l'essai d'un profane, Ct4ccepte-les comme ils te sont offerts : En eux, malgré ce qu'Q/îpollon condamne. Tout dit I je t'aime! »

Oiseaux, ruisseaux et fleurs, terre et ciel... je m'y perds!

Je ne voudrais pas lui chercher chicane. Mais, à part que sa muse est un peu charlatane. Elle parle fort bien de cent objets divers

Formant un brillant coq-à-l'âne.

Mais de moi, pas assez, ou j'ai lu de travers.

Qu'un poëte est un homme habile, D aligner ainsi bout à bout Des mots que l'on entend partout.

Mais que, lorsqu'ils sont à la file, On ne reconnaît plus du tout; Que ^a doit être difficile !

Donc, c'était bien toujours pour cajoler papa Que vous disiez du mal de » la gent porte-ljre » , Comme vous nommiez ceux que de son beau délire

Le dieu du Parnasse frappa !

Vous mériteriez bien que je lui fisse lire

Ce curieux meâ-culpâ!

Votre premier essai, dites-vous.^ — Hypocrite!

J'en suis sûre, de ces rondeaux, Vous en avez fait cent, et mille, et tous très-beaux, Pour tout le monde!... Eh bien, malgré tout leur mérite, Si vous vouliez, monsieur, m'en donner de nouveaux,

D'avance je vous en tiens quitte!

Non que je sois jalouse, oh! non, non, — pas encor, Ni même jamais, je le jure!

La jalousie est trop vilaine injure;

Notre amour est si fort, si fort, Qu'il est immortel, j'en suis sûre ; Et de trembler ainsi je sais bien que j'ai tort.

Mais je ressens au fond de l'âme

Un vague et douloureux émoi...

Certes, je n'accuse que moi,

Moi seule ai mérité le blâme...

En désirant, ami, la poésie en toi.

Comme les papillons qui désirent la flamme!

Oh ! non vraiment, je ne veux point Que mon mari soit un poëte!

Son esprit, poursuivant quelque rime coquette, Irait trop haut, irait trop loin ; Et si son cœur suivait sa tête.

Je resterais seule en mon coin !

Dans ma prose, moi, prisonnière.

Je garderais tristement le foyer, Lorsque la muse et lui dans quelque gai sentier Feraient l'école buissonnière !

Non pas ! — Je veux mon mari tout entier. Comme à lui je suis tout entière!

Il a raison, papa : les vers ont trop d'esprit! Mon beau mari, dans ton petit poëme

Ton cœur n'a dit qu'un mot : je t'aime !

De tout le reste il est proscrit;

Et d'ailleurs, ce beau mot lui-même.

Tu me le dirais mieux que tu ne l'as écrit!

88 LA CIGAI E.

La fleur parle, le cœur s'exprime

Bien mieux sans le secours de l'art; Ce rondeau, ce bouquet, où l'art a trop de part, M'ont déplu tous les deux. Il ne faut que l'on grime

Ni le visage avec du fard,

Ni la pensée avec la rime.

Ces vers ne valent pas tes bons billets si courts, Disant (je m'en plaignais!) toujours la même chose; Toutes ces fleurs valent moins qu'une rose ;

(Relisant un des anciens billets :)

» Jeanne j je t'aime!... " Quels discours, Quels vers m'en diraient plus - — Comme c'est beau la prose î (I Je t'aime! — encore cinq... » Non, plus que quatre jours !

Et vous, fleurs, qu'une main cruelle

Froidement para pour mourir; Vous, mes vers, qui m'avez d'un imprudent désir Guérie en me brûlant un peu le bout de l'aile; Je vous conserverai toujours, en souvenir De ma première et dernière querelle!

(Elle sort, emportant fleurs et billet.) Août 1876.

HENRI GROUSSET BELLOR

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