A MADAME X
Vous souvenez-vous, dites-moi, madame, De ce jour de mai, si pur et si beau Où le ciel limpide avait tant de flamme Qu'il eût réchauffé les morts du tombeau .>.
HECTOR L'ESTRAZ.
Nous étions assis sur le banc de pierre, Ce banc ombragé, tout au bout du parc, Sur son piédestal tapissé de lierre Amour devant nous ajustait son arc.
L'été rallumait les yeux des vieux marbres ; Les dieux amoureux semblaient courtiser Les blanches Vénus, vagues sous les arbres, Rêvant d'un sourire ou d'un doux baiser.
Et tout à côté de vous, le cœur ivre. Moi, je vous lisais des vers; vous brodiez, Et je contemplais, par-dessus mon livre, Votre épaule blanche et vos petits pieds...
Le corsage étroit, fait de mousseline, Transparent et tin, laissait deviner Les molles rondeurs de votre poitrine.
Je voyais vos seins roses frissonner...
Car vous frissonniez, pensive et muette, Quand ma voix disait quelque vers bien doux. Dites, sentiez-vous qu'aux vers du poëte L accent ajouté n'était que pour vous?*
Le compreniez-vous, dites, ma déesse, Que cet écolier assis près de vous Comme Chérubin près de la comtesse, Eût voulu tomber alors à genoux?
Il eût embrassé vos mains avec rage.
Pris quelque ruban, soupiré beaucoup ;
Puis il eût juré qu'il serait bien sage...
Mais vous auriez dit, moqueuse : « Il est fou ! »
Ah ! vous auriez lu de brûlantes choses En la feuilletant cette âme d'enfant.. , Que voulais-je donc? de vos lèvres roses Un simple baiser, madame, à l'instant
Où lisant des vers, sur le banc de pierre Le banc ombragé, tout au bout du parc, Je sentais fleurir l'ardeur printanière.
— Amour contre moi dirigeait son arc.
Mais il est bien loin, n'est-ce pas, madame, Ce cher jour de mai, si pur et si beau. Où le ciel limpide avait tant de flamme Qu'il eût réchauffé les morts du tombeau r^
CHARLES LOMON
LA FIANCEE
Il dort : ne le réveillez pas.
Il dort, brisé de fatigue et de fièvre.
Le sang perdu pâlit sa lèvre; Ses yeux semblent noyés dans l'ombre du trépas.
Mais je sens, moi, sa fiancée.
Moi, dans sa poitrine oppressée.
Je sens battre son cœur. Ne le réveillez pas.
En avril, il me dit : Je t'aime!
Nous attendions la fin des jours d'été.
Hélas ! nous n'avions pas compté Sur l'orage grondant, sur le péril suprême.
Un jour, il me dit : « L'on se bat;
Je pars demain ; je suis soldat. »
Et moi, je lui dis : f Va! fais ton devoir. Je faime!
« Si tu ne dois pas revenir.
Mêlant mon deuil au deuil de la patrie, Fidèle à la tombe chérie, Je vivrai, vierge et veuve, avec ton souvenir. »
io6 LA CIGALE.
Mais pourquoi ces songes funèbres?"...
L'espoir a lui dans nos ténèbres, Et ces jours sont passés pour ne plus revenir.
Le blessé, dont la lèvre bouge, Murmure un nom; et, se penchant vers lui,
L'enfant, dont le sourire a fui.
Voit s'étendre et grandir la sombre tache rouge.
« Seigneur! non ! vous ne voudrez pas
L'arracher ainsi de mes bras ! »
Elle écoute Plus rien qui frissonne ou qui bouge.
Il dort! Mon cœur est plein d'espoir.
Son front, plus blanc sous un rayon de lune,
Effleuré d'une boucle brune, Repose doucement, calme comme un beau soir,
fl Mais qu'as-tu .'.. Ta main est glacée !...
Réponds. C'est moi, ta fiancée.
Réponds ! je vais mourir, si tu me prends l'espoir ! »
L'aube vient. Sa lueur d'opale Touche leurs yeux, qui ne se rouvrent pas.
Elle semble lui parler bas.
Sa bouche, rose encor, touchant sa lèvre pâle.
Il dort plus calme dans ses bras.
Faites silence, ou parlez bas.
L'aube baigne leurs fronts de sa lueur d'opale.
Ils dorment tous les deux. Ne les réveillez pas.
CHARLES LOMON. 107
ROMANXE
Parce que vos yeux sont limpides, Vos cils soyeux, votre front pur; Parce que vos lèvres humides Ont la pourpre d'un beau fruit mûr; Parce que votre taille est frêle.
Et souple, et robuste, à la fois.
Et qu'il semble qu'un chant se mêle A la douceur de votre voix.
Vous voulez conserver votre âme Pure et froide comme un cristal ; Vous ne voulez pas que la flamme Morde votre cœur de métal.
Vous voulez rester seule et hère , Sans amour et sans amitié.
Vous refusez à ma prière Un simple regard de pitié.
Vous ne connaissez pas le charme.
Le charme unique et souverain, Qui fait qu'on préfère une larme A la perle de votre écrin.
Vous voulez conserver votre àme Pure et froide comme un cristal.
Vous ne voulez pas que la flamme Morde votre cœur de métal.
io8 LA CIGALE.
C'est vrai : votre âme est aussi blanche Que la neige des purs sommets, Et l'ange qui sur vous se penche Ne détourne les yeux jamais.
Mais la neige des monts sublimes, Vierge éternelle, songez-y, Appartient au chercheur d'abîmes Qui la foule d'un pied hardi; Et Dieu n'a pas créé la femme Pure et froide comme un cristal, Pour que jamais rayon ni flamme N'effleure son cœur de métal.