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BERTRAND DE BORN

A Louis-Xavier de Ricard.

La Garonne, qui vient d'Espagne, Reçoit mille torrents de la grande montagne Et des monts de l'Auvergne un superbe affluent, La Dordogne ; et, puissante et rapide et sonore,

Gironde pareille au Bosphore, Roule, mer elle-même, à l'immense Océan.

De sa blanche falaise, Blaye Voit Pauillac, le Médoc, le golfe de Biscaye; Pauillac, sous les Romains villa des Paulini, De Paulin, doux poëte, épiscope de Noie,

De Thérasia l'Espagnole, Couple saint dans la gloire et l'auréole uni.

Or, Blaye, avec sa verte écharpe De pampres et de pins, possède aussi sa harpe,

Son chantre et son héros, paladin troubadour, Le vicomte JofFrès Rudel, à qui les Fées

Soufflent sans cesse des bouffées D'enchantements de guerre et d'extases d'amour.

Blaye a de plus le cor d'ivoire De Roland, d'où s'exhale une vapeur de gloire; Un ange avait sauvé le superbe olifant. Tous les ans le vicomte honore d'une fête

La trompe merveilleuse, faite D'un tonnerre incrusté d'une dent d'éléphant.

Trois rois y vinrent de leur terre :

Philippe II de France et Richard d'Angleterre, Et d'Amfos d'Aragon; puis encor Ramon cinq De Toulouse, le roi des harpes couronnées

Des Alpes et des Pyrénées, Tel qu'une reine-abeille au bourdonnant essaim.

Richard célébra Charlemagne, César de Rome, et roi de France et d'Allemagne, Et Roland, paladin au prodigieux fer, Qui du Marbor glacé fendit l'énorme casque.

Mais qui fut vaincu par le Basque Loup, chef de nos tribus, Loup, fils de Gaïfer.

Le jeune roi de FÈbre, Alphonse, Joint au sceptre la harpe, et sa bouche prononce Le roman d'Aragon, la langue des héros ; Dit Pelage, le Cid Campéador, Chimène,

Babiéça, l'Afrique inhumaine, Et son luth va sonnant les fiers romanceros.

Mais Philippe II, roi de France, Est muet : il écoute avec indifférence; Il a son chantre aussi, le Picard Hélinand, Et Guilhem le Breton, scandant sa Philippide.

Toute la Gironde limpide Rit du vieux cloarech en kimri latinant.

Donc le roi de France Philippe Est muet; mais il a poing fort et vaste lippe, Prend, acquiert, accapare, au sud, à l'est, au nord, A l'ouest, veut toute terre ou voisine ou lointaine,

Et surtout guette l'Aquitaine.

Mais, ennemi des rois, bondit Bertrand de Born.

Bertrand de Born, le fier Tyrtée, Tient la harpe de bronze aux batailles heurtée,

ii6 LA CIGALE.

Et ses doigts gantelés en font rugir les nerfs : — « Dans le cor de Roland buvez une rasade,

Rois, et partez pour la croisade !

Partez! ou, faux lions, vous n'êtes que des cerfs!

<r Jérusalem requiert votre aide.

Imitez Godefroi, Bohémond et Tancrède, Ramon et Baudouin, ces fléaux du turban. Ramon à Godefroi disputa la couronne

Et fonda lui-même son trône.

Son trône et son tombeau sur les bords du Liban.

« Ramon, d'Elvire de Castille Eut deux fils dont le nom sur les deux monts scintille. Bertrand, né dans Toulouse, hérita du jardin De Tyr, et l'orphelin des déserts de Syrie

Vint dans l'Aquitaine fleurie.

Joignant au nom d'Amfos le surnom du Jourdain.

« Deux Ramon du sang de saint Gille Défendent aujourd'hui le Christ et l'Évangile Le prince du Liban, Ramon de Tripoli, Règne à Jérusalem, et ce fils d'Hodierne,

Tuteur de Baudouin, gouverne Tout l'Orient latin dont la gloire a pâli.

a Ramon campe à Tibériade; Mais il voit des déserts monter par myriade Les peuples de l'Islam sans iin se succédant. Saladin les conduit; Saladin, lion kourde.

Comme Roland dans la Val-Sourde, Ramon appelle : France, Angleterre, Occident!

a Deux vierges de Toulouse encore De prouesse et de grâce éblouissent l'Aurore : L'héroïque India, veuve de Nouredden, Et Fastre du Liban, la blonde Mélissinde.

Sultans, émirs, rajahs du Scinde S'arment pour conquérir cette rose d'Aden.

f Mais Ramon veut cette jacinthe Pour qui délivrera Jérusalem la sainte.

Il lui donne pour dot les temples d'Hélion, Les cèdres du Sannim, et Biblos, et les larmes

De Vénus, mère de ses charmes :

La plus belle au plus fort, la gazelle au lion.

« O Cœur de Lion d'Angleterre, Soyez joyeux, Satan arme toute la terre !

ii8 LA CIGALE.

En Orient le Turc, la Perse et l'Inde encor. En Occident, du fond de leurs déserts livides,

Almohades, Almoravides.

Saladin en Asie, en Afrique Almanzor!

« Nous, sur le front des Pyrénées, Nous soutiendrons le choc des hordes basanées ; Nous recevrons l'Afrique à la pointe du fer. Nous les rejetterons, avec leur noir calife.

Fuyant de son généralife.

Dans la mer, dans T Atlas, dans la mort, dans l'enfer.

« Mais, ô rois ! l'Apostole attelle Les coursiers de la Mort pour la lutte immortelle; Et déjà vers nos monts roule son char de feu. Eh bien! nous combattrons, non pas pour l'antre sombre

D'un sépulcre de cendre et d'ombre, Mais pour l'Esprit de vie et la Sion de Dieu.

« Roi-Lion, conquérez la Rose Que le ciel d'Orient de toute grâce arrose ; Mais mon cœur ne connaît que dona Savia^,

I. De Sava, eau. Savia, Aquitania. L'amante de Bertrand, c'était l'Aquitaine

Et n'avoûra jamais que cette fleur d'Asie

Ait plus délectable ambroisie Que la Beauté qu'en vain l'univers m'envia. »

Bertrand de Born pose sa harpe, Baise de Savia la symbolique écharpe, Enfourche d'un seul bond son coursier Phocéan, Embouche l'olifant de guerre, et sa fanfare

Fait frémir le fleuve et le phare, Le golfe, l'isthme immense et son double Océan.

Xavier, entends-tu son tonnerre Qui du fond des vieux jours roule jusqu'à ton aire? Sur nos monts fulgurants Born est-il descendu? Est-ce un archange armé? — Dragon de l'Aquitaine

Tremble ! et Pontife ou Capitaine, Râle, au noir Montfaucon des siècles suspendu !

PITTIE

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