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LA LÉGENDE D'HUGUES CAPET

(fragment)

S I MON, s'asseyant sur un tonneau, devant son étal de boucher.

Maintenant, votre histoire.

GARIN, présentant un siège à Hugues.

Asseyez-vous ici, Messire chevalier, sur ce siège.

HUGUES

Merci.

Je vous ai d'un seul mot raconté ma jeunesse. Je lai passée en jours de joie et de liesse. Buvant et festoyant et ballant à grand bruit. Et dans d'autres plaisirs passant gaîment la nuit; Mais, il advint qu'au bout de la sixième année, Je n'avais plus à moi même une haquenée : J'avais tout perdu...

SIMON

Tout?

HUGUES

Tout !

SIMON

Perdre tout son bien!

Vraiment, ce n'était pas agir en bon chrétien !

HUGUES

Au contraire ! l'amour du Seigneur Christ abonde En qui renonce aux biens de ce siècle et du monde.

Or, pour en témoigner un plus complet mépris,

J'avais même engagé mon corps, en maints écrits,

A de vieux mécréants, nés dans la juiverie

Où fut pendu le bon Sauveur, lils de Marie;

Or, je sus que ces Juifs poussés par leur patron

Judas, diable d'enfer qui règne en Achéron,

Allaient faire enfermer en prison, pour lui plaire,

Un chrétien qui se trouve être iils de mon père!

Ceci me répugna, bel oncle; or, une nuit.

Bien armé, je descends dans l'étable, sans bruit.

Je monte lestement sur un bon cheval more

Et, muni des florins qui me restaient encore,

J'éperonne si bien mon cheval, que d'un saut,

Qui dura quatre jours, nous tombons en Hainaut...

Les femmes en Hainaut étant douces et belles.

Je ne me montrai point trop farouche envers elles,

Et, pour ne point déchoir de mon renom de preux,

Les servis volontiers au métier amoureux.

J'en servis tant et tant que je n'en sais le compte.

Je besognais si bien, que la £lle du comte

De Hainaut ayant pris un ventre un peu bossu.

Son père se trouva grand-père à son insu,

Et voulut s'en venger de façon lâche et vile :

Un jour, qu'ayant quitté les remparts de la ville.

J'étais près d'un vivier dans un champ de gazon,

"Voici qu'il m'attaqua soudain par trahison ;

Il avait avec lui, pour pareille équipée,

Six robustes ribauds ! mais j'avais mon épée :

Je frappai le premier d'un coup si merveilleux

Que je lui fendis net le crâne entre les yeux;

Je me mis à tailler alors de telle sorte

Que j'eus bientôt navré le comte et son escorte;

Mais rentrer dans la ville, il n'y fallait songer, Et je partis, jugeant prudent de voyager.

UN BOURGEOIS

C'est un preud'homme!

AUTRE BOURGEOIS

Un vrai preud'homme !

GARIN à Simon. "

Eh bien , compère !

Vous allez lui donner tout ce qu'il veut, j'espère?

SIMON

Hugues, continuez : je suis content de vous.

HUGUES

Je traversai longtemps un bois hurlant de loups, Où, de nuit, je voyais parmi les sombres branches Flamber des yeux ardents et luire des dents blanches.

AUTRE BOURGEOIS

C'étaient les dents des loups !

HUGUES

Dieu m'en a préservé.

Ayant marché trois jours et trois nuits, j'arrivai Au pays de Brabant où les femmes sont belles ; Et là, je n'épargnai dames ni damoiselles ; Toujours galant et prêt à chasser tout gibier. Si que j'aimai d'amour la femme d'un drapier.

AUTRE BOURGEOIS

Ah! c'est bien! il n'a pas dédaigné les bourgeoises!

HUGUES

Mais pères et maris voulant me chercher noises, Il me fallut encor partir et voyager,

LOUIS-XAVIER DE RICARD. i2J

Fort pesant de souci et d'argent très-léger.

Utrecht, bonne ville, où me poussa mon caprice,

Avait pour roi le sire Hugon de Vauvenisse,

Qui me donna, m'ayant reçu dans ses vassaux,

Une armure complète et des habits nouveaux.

Et de l'argent assez pour faire grands tapages :

J'avais des écuyers, des varlets et des pages.

Et de bons ménestrels qui jouaient gentiment

Du luth, de la viole et de tout instrument.

Mais le guerrier Amour s'armant des yeux des belles,

Vint déconiire encor mes fortunes nouvelles !

M'estimant noble et preux, la cousine du roi

Accepta les soûlas naturels avec moi;

Si bien qu'un beau matin des gens vinrent m'apprendre

Que j'étais prisonnier et quon allait me pendre !

Ceci me déplut fort, vu que la pendaison

Est pour la manantise et pour la trahison.

Le roi me fit venir. Dès qu'il me vit paraître,

11 surgit de sa chaise en s'écriant : « Ah ! traître ! «

Ce disant, il saisit un couteau qu'il lança ;

Mais je gauchis à temps et le couteau passa.

« Pars! me dit-il alors, tout rouge de colère,

La reine a demandé ta grâce, mais j'espère

Que tu vas t'en aller tout de suite d'ici,

Ou je te fais tuer sans pitié ni merci !

Va-t'en! » Et je partis doucement sans rien dire;

Je sellai mon cheval, ayant eu soin d "écrire

Auparavant, au roi, la lettre que voici :

« Au petit roi d'Utrecht, Hugues de Beaugency :

Roi, tu m'as insulté par grande vilenie,

Tu m'as traité comme un vilain ; mais je renie

Dieu le père et Jésus qui mourut sur la croix,

Si je ne te châtie un jour, comme je dois ! Quand tu verras paraître Hugues devant ta face, O roi ! ne songe pas à lui demander grâce : Si même à t'épargner il décidait son bras. Son épée, à coup sur, n'y consentirait pas! «

UN B o L' C H F. R .

Le lait est que ce roi mérite qu'on le tue.

SIMON

C'était bien répondu, beau neveu ; continue.

HUGUES

Je finis. L'Allemagne, où j'allai par après, Est un très-grand pays, tout couvert de forêts Qu'interrompent parfois des étangs et des plaines. A travers l'ombre épaisse et haute des grands chênes, Le rayon du soleil qui s'y mêle en passant Fait glisser un jour vague, humide et languissant; Pendant la nuit opaque et lourde, les lumières Des astres, incertains au-dessus des clairières, Trompent facilement les pas des voyageurs. Au fond d'un chemin noir inondé de rougeurs Subites, qu'on croirait émerger d'une forge, Tout à coup vous voyez s'ouvrir dans une gorge Sombre, entre les rochers sinistres de deux monts Des antres monstrueux tout remplis de démons !

Et vous les avez vusr'

H UGU ES.

Je les ai vus moi-même.

SIMON, gravement.

Il dit vrai : ce pays, compère, est anathème.

Les faux dieux des païens, partout ailleurs déçus,

Y conspirent, avec Satan, contre Jésus.

Autrefois, ce pays s'appelait Saxonie ;

C'est là que Tempereur Charle et sa baronnie Ont, en l'honneur du Christ, occistant de païens, Et l'histoire nous dit qu'en des temps très-anciens. Sire Augustus, qui fut fait empereur de Rome Par notre Seigneur Christ qu'il servit en prud'homme,

Y mourut, égorgé par d'invisibles mains. De nuit, en trahison, avec tous ses Romains !

UN BOURGEOIS

Ah ! vraiment !

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