‹ La CigaleChapitre 52 sur 151 · GARIN · texte numérisé non relu

GARIN

C'est un fait évident et notoire Dont on ne peut douter, puisqu'il est dans l'histoire.

H UGUES.

Or, j'avais chevauché pendant un jour entier;

Silencieusement, je suivais un sentier

Profond, qu'obscurcissait déjà la nuit prochaine ;

Tout à coup j'entendis comme une voix humaine

Qui pleurait et criait ; tandis que d'autres voix

Confuses s'y mêlaient, qui parlaient à la fois :

Et ces voix, que l'écho rendait plus effroyables.

Semblaient , dans le couchant , des hurlements de diables.

J'écoutai. Puis, ayant le soupçon d'un méfait.

Je marchai vers ce bruit, et je vis, en effet.

Sous un arbre, blanchi par une lune claire.

Cinq ou six grands vilains qui piétinaient la terre

Autour d'un être humain presque sans vêtement,

Et qui se débattait avec acharnement.

Je broche, ce voyant, mon cheval ; je m'élance ;

Je hausse ma rondache et j'abaisse ma lance;

Et, dans le temps qu'il faut pour un signe de croix,

Vers Satan, leur patron, j'en ai dépêché trois.

Le reste s'est enfui; lors, descendant de selle.

Je m'approche; et je vois une jeune pucelle

Dont le corps demi-nu, charmant et savoureux

Devait être agréable au déduit amoureux :

Mais j'avais par amour senti tant de dommage

Qu'au regret de mes sens je restai ferme et sage;

Dautant que profiter d'un si vilain hasard

Eût été l'action d'un rustre ou d'un couard.

Que vous dirai-je enfin? Je hissai sur ma bête

La damoiselle, non sans détourner la tète

Très-souvent, la baisant, du moins de mes deux yeux,

A défaut d'un soûlas qui m'eût agréé mieux!

« — Belle, lui dis-je alors, donnez-moi confiance,

Je suis un chevalier de très-grande tenance ;

En quelque lieu que soit votre père, fût-il

Chevalier de Mahom chez les païens du Nil,

Je vous y conduirai sans péril et sans honte ! »

Elle me dit : « Merci ! mais mon père est lé comte

Salvage, lequel n'est ni Maure ni païen :

C'est un seigneur de grand'noblesse et de grand bien :

Toute cette forêt ressort à son domaine.

Sachez que, quand il part pour la guerre, il emmène

Un camp de chevaliers vêtus d'argent et d'or,

Si nombreux, qu'au château les derniers sont encor

Quand les premiers ne sont visibles dans la brume

Qu'à leurs casques polis que le soleil allume!

Donc, étant ce matin hors du château, des gens

M'abordent humblement, se disant indigents

Et demandant secours : j'écoutais leur prière,

Mais voici que l'un d'eux me saisit par derrière;

On m'entoure... je sens une main s'appuyer

Largement sur ma bouche ouverte pour crier...

Je me débats... soudain vingt bras m'ont enlevée,

Messire, et c'est à temps que vous m'avez sauvée !

Car ces mauvais ribauds, riant de ma frayeur,

Auraient vilainement malmené mon honneur. »

Donc, je la ramenai vers le comte, son père :

On nous reçut en fête et l'on fît bonne chère ;

Et j'y passai six jours de bal et de festin

Qui, commençant au soir, finissaient au matin ;

Puis le comte me dit avant ma départie :

« En sauvant mon enfant de cette vilenie,

Hugues, vous avez fait acte tant à louer,

Que je ne sais comment vous en donner loyer;

Mais dites-vous toujours de moi, quoi qu'il advienne,

Mon honneur est le sien, sa puissance est la mienne. »

Alors, il me donna ce page et ces chevaux,

Une nouvelle armure et des habits nouveaux.

Et quatre cents florins !... dont pas un ne me reste...

Si que je suis réduit à cet état modeste

Que vous me reprochez, bel oncle, laidement,

A moi, qui ne revins ici certainement

Qu'atin de vous revoir; car je disais en route :

Mon oncle, le boucher Simon, est mort sans doute ,

Ce fut, dit-on, un riche homme, bon trésorier.

Qui n'avait que moi seul, je crois^ pour héritier.

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