M. LE SOUS-PRÉFET, M. FABIUS
M. LE SOUS-PRÉFET
Mille pardons, cher monsieur, de vous avoir dérangé. Vous alliez, je le vois aux livres que vous portez sous le bras, faire votre cours de littérature au collège. Ditesmoi, connaissez-vous M. Victor Hugo?
M. FABIUS
Personnellement, non.
M. LE SOUS-PRÉFET
Je parle de ses ouvrages.
M. FABIUS
Quant à ses ouvrages, je ne les connais pas non plus. Je suis professeur de littérature ancienne, et Victor Hugo est trop moderne pour moi. Dans cent ans je ne dis pas.
Mais, dans cent ans vous ne serez plus de ce monde.
M. FABIUS
Vous avez raison, je n'y avais pas pensé.
M. LE SOUS-PREFET
Alors, vous ne connaissez ni le Cdin, ni les Pauvres gens, de M. Victor Hugo>
M. FABIUS
En aucune façon. Mais vous avez deux hommes qui s'occupent de poésie et qui pourraient vous renseigner.
M. LE SOUS-PREFET
Qui donc?
M. FABIUS
M. Le Noir, le directeur des pompes funèbres, et M. Chevillard, l'employé de la mairie, à qui l'on doit deux cantates officielles et trois pastorales. On a plaisamment appelé ces productions des vers de mairie.
M. LE SOUS-PREFET
Il me semble, en effet, que j'ai entendu parler de cet auteur.
M. FABIUS
De Chevillard?
M. LE SOUS-PREFET
Non, de Méry. Ne m'avez-vous pas parlé de vers de Méry?
M. FABIUS, d'un air étonné.
Oh ! monsieur le sous-préfet, pour un homme grave !
M. LE SOUS-PREFET
Je ne vous comprends pas. Mais je n'ai pas de temps à perdre. Où est Chevillard.^ où est Méry?
M. FABIUS
Méry est mort et je viens de lire ses ouvrages. Quant à Chevillard, il doit être à la mairie.
M. LE SOUS-PRÉFET
Est-ce donc à propos de Méry mort que vous m'avez parlé de pompes funèbres r'
M. FABIUS
Pas du tout. J'ai eu l'honneur de vous dire que nous avions dans notre ville, outre M. Chevillard, l'administrateur des pompes funèbres, que je viens de rencontrer dans votre escalier et qui se pique de vers...
M. LE SOUS-PREFET
Comment, qui se pique de vers.^
M. FABIUS
Qui se pique de poésie, si vous aimez mieux. Mais aA'ec votre permission, je me sauve bien vite. L'heure de mon cours a sonné. En descendant, si je le vois, je lui dirai de monter... Et, tenez, je n'aurai pas cette peine,
le voici. (M. Fabius sort.)