SCÈNE V M. LE SOUS-PRÉFET, M. LE NOIR
Monsieur Le Noir, vous êtes un peu idéologue, vous, et vous aimez les poëtes.
M. LE NOIR
Oui, Lamartine surtout :
Ne pourrons-nous jamais, sur l'océan des âges, Jeter l'ancre un seul jour...
M. LE SOUS-PRÉFET
Il me semble que vous la jetez, et souvent même depuis quelque temps, l'ancre sur l'océan des âges, monsieur le directeur des pompes funèbres, grâce à la cholérine, à la fièvre typhoïde et aux bronchites qui déciment notre population; ce qui, par parenthèse, fait jaser le paysan sur le gouvernement, et pourrait bien nous porter tort aux prochaines élections. Mais il ne s'agit pas de cela. Venons au fait qui m'intéresse. Aimez-vous M. Victor Hugo?
M. LE NOIR
Moins que Lamartine. O Lamartine!
Dans la nuit éternel'e, emporté sans retour.
Comme c'est touché ça!... Cependant j'ai lu tout Victor Hugo, et j'estime hautement certains côtés de son talent. Il creuse la pensée, et le sillon qu'il trace n'est jamais une fosse commune. Mais pourquoi me demandez-vous cela, monsieur le sous-préfet.^
M. LK SOUS-PRÉFET
Vous le saurez plus tard. Dites-moi de suite, car je suis très-pressé, si vous avez lu Ca'ùi et les Pauvres gens.
M. LE NOIR
Ca'in... attendez donc, mais oui.
Ca'in, oh! réponds-moi, qu'as-tu fait de ton frère?
C'est une belle œuvre, mais incendiaire, comme presque tout ce qu'enfante ce génie âpre et dévastateur.
M. LE SOUS-PREFET, hochaiu la tête.
On me 1 avait bien dit.
M. LE NOIR
C'est, si j'ai bonne mémoire, une diatribe passionnée contre tous ceux qui n'aiment pas leurs frères. Il y a cependant des frères peu aimables qu'il serait difficile d'aimer. Mais Victor Hugo a toujours sacritié la vérité aux mouvements de son éloquence. Ah! ce n'est pas comme Lamartine qui, sans en avoir l'air, se montre bien autrement démocrate que Victor Hugo :
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. M. LE SOUS-PREFET.
Je me suis laissé dire que ce vers était de Voltaire.
M. LE NOIR
On dit beaucoup de choses dans notre sous-préfecture ; il faut savoir en prendre et en laisser.
M. LE SOUS-PREFET
Et les Pauvres gens., en savcz-vous quelque chose.^
lyô LA CIGALE.
M. LE NOIR
Les Pauvres gens, je ne crois pas me tromper, sont un plaidoyer volcanique contre les riches en faveur des pauvres, que le poète voudrait voir tous riches.
Mais alors ce seraient les riches qui seraient pauvres, et ce serait contre les pauvres devenus riches que tournerait cette criminelle plaidoirie intitulée les Pauvres gens.
M. LE NOIR
Certainement, monsieur le sous-préfet.
M. LE SO US-PRÉFET
Alors ce serait exactement la même chose?
M . LE NOIR
Oui, mais avec cette différence que ce serait tout le contraire.
M. LE SOUS-PREFET
Nimporte, c'est toujours une théorie subversive. Eh bien, voilà qui est décidé, la deuxième séance de poésie préparée par cette fausse Némésis, ou plutôt cette furie mal déguisée, n'aura pas lieu,