ACTE SECOND
La scène est d:.:'.3le cabinet de travail Je M. Le Clair, professeur de littérature française.)
M. LE CLAIR, écrivant. M. LE SOUS-PRÉFET,
suivi de l'imprimeur et du directeur des pompes funèbres. M. LE SO US-PREFET.
Cher monsieur Le Clair, c'est moi qui viens, en compagnie de ces messieurs, vous demander un petit service.
M . LE CLAIR
Très-fîatté, monsieur le sous-préfet, de l'honneur de votre visite. Que puis-je faire pour vous être agréable.^
M. LE SOUS-PREFET
\'ous connaissez les œuvres de M. \'ictor Hugo?'
M . LE CLAIR
Quelle question! Il faudrait être bien ignare pour ne pas les connaître.
(M le sous-préfet ictte un regard embarrassé sur l'imprimeur qui sourit sous cape, et sur le directeur des pompes funèbres, qui rougit légèrement.)
M. LE SOUS -PREFET, piqué au vif.
Bien ignare ou bien ennemi d'un homme qui semble avoir pris à tâche de boule\"erser l'ordre social jusque dans ses fondements les plus sacrés, par le moyen d'un style qu'on peut admirer, mais qu'il est du devoir de tous les honnêtes gens de détester.
M. LE CLAIR
Je n'ai pas cru vous offenser, monsieur le sous-préfet. Puis, vous l'avouerai-je, je n'ai jamais bien compris en quoi les fondements de l'ordre social étaient menacés par les poésies, en effet très-admirables, de ce puissant génie dont la France se glorifie.
M. LE SOUS-PREFET
Parlez, monsieur Le Clair, des beautés littéraires de M. Victor Hugo, vous êtes dans votre droit, c'est votre profession ; mais ^'ous me permettrez d'en savoir plus long que vous sur les théories subversives et le bouleversement des fondements de l'ordre social. Dieu merci I M. le préfet du département m'en parle assez souvent. Je puis dire que nous n'avons pas d'autre sujet de conversation à toutes les élections si fréquentes sous le gouvernement démocratique que j'ai l'honneur de servir.
M. LE CLAIR, souriant.
"Vous pourriez choisir des sujets de conversation plus gais, ce me semble.
M. LE SOUS-PRÉFET
Plus gais, sans doute; mais on n'est pas préfet ou sous-préfet pour s'amuser.
M. LE CLAIR
C'est dommage.
]8o LA CIGALE.
M. LE SO US-PRtFLT.
Arri\ons, sil vous plaît, au but de ma visite. Ditesmoi, monsieur Le Clair, Caïn et les Pauvres gens, de M. Victor Hugo, sont-ils, comme on m'en a donné Tassurance, des morceaux injurieux pour la famille impériale et de nature ,à exciter les passions révolutionnaires dans ce pays du Midi, si facilement inflammable }
(A ces mots, M. Le Clair, malgré le respect commandé par la présence du sous-préfet, ne peut contenir un accès de folle gaieté. Il rit à se tordre sur son fauteuil. Le souspréfet ne sait trop quelle contenance il doit prendre. L'imprimeur fait mine de se moucher cour dissimuler un rire. Le directeur des pompes funèbres se gratte le front comme pour faire appel à sa mémoire absente.)
M. LE CLAIR, reprenant peu à peu son sérieux.
Pardonnez-moi, ah! ah! ah! monsieur le sous-préfet, de ce qui m'arrive, oh! oh! oh! mais on n"est pas maître de cela. Mon Dieu ! mon Dieu ! c'est nerveux, hi ! hi ! hi ! Je crois avoir tout deviné. La deuxième séance de M'°* Ernst, n'est-ce pas.^ Elle est venue... me voir, ha! ha!... Roi des cieux et de la terre! j'en mourrai, j'en mourrai! Dites, monsieur le sous-préfet, est-ce cela?
M. LE sous— PREFET, pâle de colère et en fronçant les sourcils.
Précisément, monsieur, c'est cela.
M . LE CLAIR, calmé.
Eh bien, monsieur le sous-préfet, j'ose vous certifier qu'il n'y a rien dans ces deux pièces de poésie qui soit de nature à vous inquiéter. Rien de révolutionnaire dans Caïn. une belle et honnête moralité, au contraire. Les Pauvres gens sont une histoire pleine de cœur, très-touchante, et qui vaut bien un sermon en trois points. Voyez, comme disent les dictionnaires, la Légende des siècles.
M. LE SOUS-PREFET
Soit, monsieur, je vous crois, puisque par état vous
OSCAR COMETTAXT. i8i
êtes forcé de connaître tout es qui paraît de nouveau en fait de littérature. Mais je n'aurais jamais cru que le souvenir des oeuvres de ce poëte, qui se dit et se croit sérieux, pût exciter chez vous une semblable hilarité.
M. LE CLAIR
Pardonnez-moi, monsieur le sous-préfet, c'est la première fois, de ma vie, que je ris de cette manière, à propos de Victor Hugo. Me voilà revenu à mon état normal, et je suis à vos ordres, s'il vous plaît de me demander encore quelque chose.
M. LE SOUS-PRÉFET
Un dernier mot. Puisque vous savez qu'il s'agit de la deuxième séance de poésie de M'"' Ernst, on me dit que cette réciteuse...
M. LE CLAIR, interrompant.
Vous êtes dur pour cette muse, monsieur le souspréfet.
M. LE SOUS-PRÉFET
Cette récitatrice, si vous aimez mieux, a le projet d'intercaler entre Caïn et les Pauvres gens le cantique de l'abbé Autran, Sainte-Célimène. Est-ce bien un cantique J^
M. LE CLAIR, riant de nouveau.
Autran, un abbé, et sa mordante satire un cantique ! Ah ! ah ! ah ! comme on vous trompe, messieurs de l'administration supérieure! comme on vous trompe!... Autran est un poëte marseillais, nouvellement élu à l'Académie, et qui n'a rien de l'abbé, je vous assure. Sa Sainte-Célimène est une spirituelle satire contre les coquettes en général, et non point, sans doute, je me plais à le croire avec vous, monsieur le sous-préfet, une
iSz LA CIGALE.
satire contre une coquette en particulier, ainsi que quelques journauxl ont insinué.
M. LE SOUS-PRK FET
En êtes-vous bien sur, monsieur >
M. LE CLAIR
Ecoutez plutôt ce joli morceau que je sais par coeur.
M. LE SOUS-PREFET
Parlez, je vous entends.
Elle tient à la fois du démon et de l'ange, Elle eut un double rôle, également rempli; Sa personne exhalant, dans un confus mélange, Le parfum de l'encens, l'odeur du patchouli. Elle représentait la diversité même, Des pratiques du bien au caprice du mal. Légère, elle courait, et ses jours de carême S'achevaient volontiers en nuits de carnaval.
M. LE SOUS-PREFET
Pas mal, pas mal. Continuez...
M. LE CLAIR
Je termine par ce trait :
Des grands secrets de l'art elle connut la fraude. Tout ce qui donne au teint une blancheur de lait. Elle aimait le rubis, la perle, l'émeraude, Et parfois d'un collier faisait un chapelet.
M. LE SOUS-PREFET
C'est fort joli, ma foi.
M. LE CLAIR
Et d'une vérité saisissante
M. LE SOUS- PREFET
Me voilà tout à fait rassuré. Et puisque, d'ailleurs, nous avons en France la| liberté jusqu'à la licence, j'autorise la deuxième séance de M""' Ernst.
M. COQUILLE
Bra\'o !
Bravissimo !
M. LE NOIR
M. LE SOUS- PRE F ET
Mais que ce soit la dernière. Je sais tout le travail que celle-ci m'a donné, et je ne voudrais pas recommencer les mêmes lecherches. Un sous-préfet n'est pas un imprésario.
M. COQUILLE
A coup sur.
M. LE NOIR
Certiinement.
M. LE SOUS-PREFET
Monsieur Le Clair, il me reste à vous remercier.
M. LE CLAIR
Monsieur le sous-préfet, il n'y a pas de quoi. Vous ne me dérangerez jamais, et je suis toujouis à votre service, moi et ma bibliothèque.
(Le sous-préfet rentre, un peu nerveux, dans sa sous-préfecture. L'imprimeur, que je soupçonne de quelque malice en toute cette affaire, retourne à son imprimerie. Le directeur des pompes funèbres, visiblement vexé d'avoir donné de faux renseignements si'.r les ouvrages de Victor Hugo, fredonne, pour s'égayer, la mélodie bien connue de François Schubert :
La mort est une amie Q^ui rend la liberté.