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LES MONTS-DORE

Dessin de JuLES LauRENS.

qui joue sur un grand violon; les deux autres, debout, ont des violons plus petits, et toutes les trois remuent la tète en mesure et se regardent mutuellement; leurs lèvres s'agitent, elles parlent, oui vraiment, elles parlent, mais sans doute c'est la vitre qui empêche qu'on ne les entende.

Le petit garçon crut d'abord qu'elles étaient vivantes; puis, quand il rinit par s'apercevoir que c'étaient des poupées, il éclata de rire. Jamais il n'avait vu de telles poupées, et il ne savait pas qu'on en fit de pareilles. Ces poupées étaient si drôles, si drôles, qu'il oubliait son envie de pleurer.

Tout à coup il sentit derrière lui quelqu'un le prendre par sa souquenille : un grand garçon à l'air méchant, qui se tenait à son côté, lui donna un coup sur la tête, lui arracha sa casquette et lui fit un croc-en-jambe.

Le pauvre petit tomba par terre; on criait autour de lui, il resta un moment comme engourdi, puis bondit sur ses jambes, et se mit à courir de toutes ses forces. Il se réfugia au hasard dans la cour d'une maison inconnue, et s'assit sur une planche, derrière un grand tas de bois : « Ils ne me trouveront pas ici, pensa- t-il, car il fait noir. »

Il s'assit, tout replié sur lui-même ; il avait peine à se remettre, tant il avait eu peur; puis tout d'un coup, sans transition, il sentit un grand bien-être l'envahir : ses mains et ses pieds ne lui faisaient plus mal ; il avait chaud, tout à fait chaud, comme auprès d'un poêle; au bout d'un moment, il tressaillit de tout son corps : « Tiens, j'allais m'endormir, pensa-t-il. Comme ce serait bon de dormir un peu ! Je vais rester un peu ici, puis j'irai encore regarder les poupées. » Il sourit en pensant à elles : « On

dirait qu'elles sont \ivantcs ! » Tout à coup, il crut entendre au-dessus de lui la voix de sa mère qui lui chantait une chanson. «Mère, je dors; ah! comme c'est bon de dormir ici ! — Viens chez moi, petit enfant, \oh mon arbre de Noël", murmura une voix douce.

Il pensa d'abord que c'était encore la voix de sa mère, mais il s'aperçut que non ; il ne vit pas celui qui l'avait appelé, mais quelqu'un se pencha vers lui et l'embrassa dans l'obscurité; le pau\re petit tendit la main, et tout à coup... oh! quelle lumière! oh ! quel arbre de Noël! Mais ce n'était pas un sapin, c'était un arbre comme il n'en avait jamais vu !

Quel est cet endroit oii il se trouve > Tout brille, tout rayonne; autour de lui, il voit une foule de poupées... Mais non, ce sont des petits garçons et des petites tilles! Seulement, ils sont si brillants ! Ils vont et viennent autour de lui, ils volent, ils l'embrassent, ils le prennent et l'enlèvent avec eux, et lui-même vole, et il aperçoit sa mère qui le regarde, qui lui sourit avec ravissement.

« Mère! mère! ah ! qu'il fait bon ici, mère! lui crie le petit garçon ; et de nouveau il embrasse les enfants, et il a envie de leur parler des poupées qui étaient derrière une vitre. « Qui êtes-vous?" » demande-1-il aux petits garçons et aux petites iilles en leur souriant avec un bon regard.

a C'est l'arbre de Noël du Christ, lui répondent les enfants. Le Christ a toujours un arbre la nuit de Noël, pour tous les petits enfants qui n'ont pas d'arbre chez eux. »

Et il apprit que ces petits garçons et ces petites tilles avaient été des enfants comme lui, mais les uns, exposés encore tout petits dans des co:-.':eilles, étaient morts gelés,

ExMILE DURAND-GRÉVILLE. 195

d'autres, mis aux enfants-trouvés, avaient péri faute de soins chez leurs nourrices mercenaires; dautres s'étaient endormis sur le sein tari de leurs mères pendant la disette de Samara; et tous maintenant étaient là, devenus des anges, chez le Christ, et lui-même était au milieu d'eux, il leur tendait les mains, il les bénissait, eux et leurs mcres pécheresses... Et les mères de ces enfants étaient toutes là, un peu à l'écart, versant des larmes; chacune d'elles reconnaissait son fils ou sa fille, et les enfants volaient vers elles, les embrassaient, essuyaient avec leurs petites mains les larmes qu'elles versaient, et leur disaient de ne pas pleurer, puisqu'il faisait si bon ici...

Et en bas, le lendemain matin, les portiers trouvèrent derrière les piles de bois le petit cada\ re gelé de l'enfant qui s'était réfugié là; ils cherchèrent sa mère...

Pourquoi vous ai-je raconté cette histoire, si peu d'accord avec le ton raisonnable du Journal d Un écrivain, où j'avais promis de ne moccuper que de choses réelles.^ Mais justement, j'ai beau faire, il me semble que cette histoire est un souvenir, que tout cela est réellement arrivé, — au moins ce qui s'est passé dans le sous-sol et derrière les piles de bois. Quant à l'arbre de Noël chez le Christ, je ne sais si je dois vous garantir l'exactitude des faits. Mais à quoi bon être romancier, si ce n'est pour imaginer les choses }

(Extrait du Journal d'un écrivain, de F. -M. Dostoïevsky, traduit par E. Durand-Gréville.)

(henry greville)

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