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LA FEMME DU RECRUE

SOUVENIRS d'une VIEILLE FEMME

... C était, il y a quelque vingt ans, dans un grand village de Podolie ; le recrutement avait amené à la maison seigneuriale une grande quantité de visiteurs, car parmi les propriétaires des environs, il n'en était pas un qui n'eut sa requête à présenter : les uns voulaient faire exempter du service un grand gaillard intelligent, propre aux travaux de la terre ; d'autres, au contraire, désiraient voir emmener de préférence une mauvaise tête toujours prête à la rébellion ; bref, le château était une véritable tour de Babel où se parlaient toutes les langues et se concentraient tous les bruits.

Le colonel qui dirigeait la délicate opération du recrutement s'acquittait de ce devoir pour la première fois ; ceci vous expliquera comment il se fait que le colonel eût l'âme tendre. Il accueillait toutes les suppliques avec le même air d'indifférence; seulement, quand il pouvait faire droit à quelque réclamation fondée, s'il s'agissait de laisser un iils à sa mère, ou un frère aîné à une famille d'orphelins, on ne sait comment le brave homme s'y prenait pour satisfaire tout le monde, mais l'État n'y perdait rien, et les suppliants se retiraient consolés.

M"'e DURAND-GREVILLE. 197

J'assistais, depuis une huitaine de jours, à ce spectacle plus triste encore qu'intéressant, et je dois à la vérité d'avouer qu'il me tardait de voir tout cela tinir, quand un matin je trouvai dans le vestibule une jeune paysanne, extrêmement jolie, mais au visage défait et sillonné de larmes. A ma vue, elle se prosterna à mes pieds, et avant que j'eusse pu faire un mouvement, elle couvrait mes mains et mes ^"ètements de baisers passionnés.

— Mère, bienfaitrice, disait-elle à travers ses sanglots, sauve-le, sauve-le, et je te bénirai toute ma vie.

La douleur de cette jeune femme, presque enfant encore, était si sincère, que je me sentis tout émue.

— Que demandes-tu J^ lui dis-je en m'efforçant de la calmer.

— Ils veulent faire mon mari soldat, s'écria-t-elle en pleurant de plus belle, et s'ils Tem.mènent j'en mourrai.

Elle balançait son joli corps souple et enfantin, la tête dans ses mains, et pleurait à fendre l'âme.

— Qui est ton mari? dis-je, espérant trouver un biais.

— André, de laroméika.

C'était un de nos plus beaux paysans; la loi l'atteignait à coup sûr, et sans espoir de salut; il avait l'âge, la taille, l'intelligence; en un mot, c'était un sujet rare, et la douleur de la jeune femme n'était que trop fondée.

— Je n'y peux rien, lui dis-je, affligée de ne pouvoir lui offrir aucune consolation; que veux-tu! c'est la volonté de Dieu et celle du Tsar!

— Mère, bienfaitrice, murmura la pauvre enfant en

levant vers moi ses mains suppliantes; mais au moment où j'allais lui répondre, je la vis pâlir, ses yeux se fermèrent et elle glissa sur le sol, évanouie.

J'appelai aussitôt du secours, on transporta la jeune femme sur un canapé et, au bout d'un moment, elle reprit ses sens. Des larmes la soulagèrent, et bientôt elle put parler. Je m'étais assise auprès d'elle ; sa douleur, si légitime, si naïvement exprimée, me remuait profondément. Je lui lis raconter son histoire ; ce n'était pas un roman, et pourtant, c'était aussi touchant que Paul et Virginie.

— J'ai seize ans , me disait-elle : je suis mariée depuis six mois; il y a déjà quatre ans que mon mari m'avait remarquée à une fête patronale : il avait toujours dit que lorsque j'aurais l'âge nous nous marierions. L'âge était long à venir, nous avons obtenu du prêtre qu'il nous mariât avant que j'eusse seize ans accomplis, et comme cela, nous a^ ons gagné six mois. Jamais mon mari n'a regardé une autre iille, jamais je n"ai regardé un autre garçon : nous sommes heureux comme les saints du paradis... Cela ne peut pas finir, n'est-ce pas, madame.^ N'est-ce pas que cela ne peut pas finir si vite.' Encore quelques petites années, et peut-être aurai-je plus de courage! Mais maintenant, cela ne se peut pas !

— Et ton mari, que dit-il.^

— Il pleure, madame, il pleure toute la journée! Il avait pensé aller se cacher dans la forêt, mais ils l'attraperont ! Alors nous avons pensé 'senir à vous, vous êtes si bonne.....

Elle s était prosternée de^■ant moi, doucement sans secousse, et pleurait la tête dans ses mains, affaissée sur

ses genoux, sans force, sans ^oix, anéantie dans sa douleur d'amante et dépouse.

Bien que je fusse persuadée de l'inutilité de ma démarche, je lui promis d'intercéder auprès du colonel, et je la renvoyai, avec une vague lueur despérance, que je me reprochais déjà de lui avoir mise au cœur.

Le colonel repoussa ma demande, comme je m'y attendais; Malania, ma protégée, ne devait rien espérer; son cas n'était pas plus digne d'intérêt que celui de cent autres; pouvait-on laisser leurs maris à toutes les femmes qui les réclameraient?

— Mais, colonel, lui disais-je, une femme qui adore son mari ! quand ce ne serait que pour la rareté du fait !

Il sourit, mais fut inflexible.

Le lendemain, quand Malania vint savoir le résultat de ma démarche, je lui transmis la réponse du colonel. Elle me regardait sans mot dire, ses lèvres blanchies essayaient de formuler des mots... elle glissa à mes pieds, comme la veille, sans connaissance.

Les mêmes moyens furent employés pour la ranimer, mais cette fois la vie fut plus lente à revenir. Au bout d'une demi-heure seulement Malania ouvrit les yeux. Elle ne pleura pas; le sentiment de sa douleur ne l'avait pas quittée, même pendant son évanouissement, car elle se leva d'un air morne, me salua et se dirigea vers la porte avec un geste désespéré.

— Où vas-tu.> lui dis-je.

Elle répondit par un signe de tête, indiquant l'étang qui brillait au soleil.

— Tu ne crains donc pas Dieu? lis-je, saisie d'horreur.

— Je ne le verrai pas emmener, dit-elle d'une voix

éteinte : au moins je n'aurai pas ce chagrin-là. Dieu me pardonnera, — je suis si malheureuse !

A la pensée de son malheur, elle faiblit encore une fois, voulut se retenir au mur, et tomba comme morte sur les dalles.

Je fis aussitôt appeler le médecin de la maison; on porta Malania sur un lit, et je courus près du colonel qui travaillait à mettre en ordre ses cadres.

— Venez, venez tout de suite, lui dis-je, en entrant comme une trombe dans la grande salle qui lui servait de cabinet.

Me voyant si agitée, l'excellent homme quitta aussitôt ses papiers et me suivit, en courant comme moi dans les corridors.

— Voilà votre ouvrage, lui dis-je en lui montrant la jeune femme insensible et comme morte.

Sa beauté délicate et enfantine, la grâce de ce jeune corps qui semblait une fleur fauchée, les ombres violettes qui marquaient ses yeux d'une teinte funéraire furent plus éloquents que mes discours.

Le colonel regarda cette pauvre enfant en silence, jusqu'à l'entrée de notre docteur, qui accourait à grands pas. Malania revint encore une fois au sentiment de ses peines, mais cette fois, je ne lui permis pas de retourner chez elle; j'envoyai chercher son mari, et dès qu'il fut venu, j'emmenai le colonel et le docteur dans un petit salon.

— Que pensez-vous de cette femme? dis-je au docteur.

— C'est un sujet d'une complexion nerveuse fort délicate ; c'est même un cas très-extraordinaire chez une paysanne; je crois que cela ne s'est jamais vu.

■ — Et ces syncopes >.,.

— Provoqueront certainement la mort, si elles se renouv^ellent fréquemment : il doit y avoir là-dessous quelque maladie de cœur... C'est probablement à cette disposition morbide que cette jeune femme doit son excessive sensibilité et l'amour passionné qu'elle porte à son mari.

— Eh bien, colonel r» iis-je en me tournant vers mon autre interlocuteur.

Celui-ci haussait les épaules, ce qui était chez lui le signe dune extrême perplexité.

— Vous voulez la tuerr* continuai-je; je vous rends responsable de sa mort.

Après avoir bien mordu sa moustache, le colonel finit par me promettre qu'André passerait à l'examen des recrues pour la forme seulement, et que sous un prétexte ou sous un autre, il serait exonéré. Je lui fis donner sa parole d'honneur, et l'ayant obtenue, je me hâtai d'aller annoncer cette bonne nouvelle à mes protégés.

On ne meurt pas de joie, car Malania n'eut pas de nouvelle syncope. Dans sa joie fébrile elle me regardait, comme en extase, et ne pouvait trouver de paroles. Enfin rassurée, elle se laissa emmener par son mari, et ils partirent, nous comblant de bénédictions.

Je me croyais à l'abri de toute émotion de ce genre, lorsque le lendemain vers midi, je vis arriver Malania, plus défaite que jamais.

« Ah! madame, s'écria-t-elle, ils l'ont emmené dans la cabane du recrutement, ils me l'ont pris, ils ne me le rendront pas!

— Mais, ma chère, répondis-je un peu impatientée, je fai dit que c'est seulement pour les apparences, afin

qu'on ne vous jalouse pas dans le village, et puis, il le faut!

Malania ne \oulait point entendre de cette oreille-là; enrîn, de guerre lasse, je lui promis d'aller rappeler sa promesse au colonel, et je sortis a\ec elle pour me rendre à la cabane où s'opérait Texamen des recrues.

C'était un triste lieu, plein de pleurs et de gémissements; les femmes et les mères assises sur les bancs de bois qui faisaient le tour de la vaste pièce basse et sombre, pleuraient et piaillaient à tue-tète. A mon approche, cependant, une sorte de silence s'établit.

Le colonel répondit à mon salut par un signe de tète qui me rassura sur-le-champ ; Malania ne pouvant se tenir sur ses jambes s'assit sur un banc, et je restai auprès d'elle, mon flacon de sels à la main, dans le cas d'une nouvelle syncope. Deux ou trois hommes passèrent devant le colonel et déclinèrent leur âge, naissance, noms et prénoms, etc.; après un examen sommaire, les terribles paroles : « bon pour le ser\'ice «, retentirent, faisant éclater un nouveau concert de gémissements. Entin, vint le tour d'André.

— Aie courage, dis-je à l'oreille de Malania, tu sais que c'est seulement pour la forme.

Elle me regarda d'un air désespéré, et reporta ses yeux sur son mari.

Le beau garçon était debout de^"ant les chefs , et répondait d'un ton calme, pendant que de grosses gouttes de sueur froide perlaient à ses cheveux. Il n'osait regarder de notre côté, car lui non plus n'avait pas contiance.

— Attention, dis-je tout bas à Malania, n'aie pas peur, tu Suis que ce qu'ils diront n'est pas vrai.

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Elle lit un signe de tète vague et continua d'écouter, l'oreille tendue, la tète légèrement inclinée en aAant.

« Bon pour le service », proféra une voix.

Le colonel leva la tête, et me cligna de l'œil imperceptiblement pour me rassurer.

— Allons, viens, dis-je à Malania, c'est tini, demain il sera libre.

Elle ne répondait pas, je lui mis la main sur l'épaule. Elle ne fit aucun mou^ ement.

— Malania, dis-je plus haut, allons, viens vite.

André s'approchait de nous, terriblement pâle et interdit; il regarda sa femme, poussa un cri, la saisit à bras le corps et la laissa retomber en reculant d "horreur... elle était morte d'eiîVoi et de douleur, morte au moment où le terrible « bon pour le service » lui avait enlevé toute espérance.

C'est André lui-même qui a demandé à partir soldat : « C'était la volonté de Dieu, dit-il, nous avons été punis de n'avoir pas voulu nous y soumettre. »

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