LE R E G E. N T
Ma fille, ma chère duchesse!... (a Dubois.) L'abbé, laissenous un moment... mais sans t'éloigner... j'aurai besoin de te retrouver. (DuIoIs saïue et son.;
LA DUCHESSE;, très-abattue .
Je suis trahie.
LE REGENT, gai et léger.
Pardieu ! ma fille, quelle opinion vas-tu prendre de moi... D'honneur que je vais te faire rougir... Je viens te parler raison, morale, convenance; je viens te faire pleurer ou te faire rire... Mais, d'abord, que je t'embrasse.... c'est toujours cela de sauvé. (La regardant des pieds à la
tête.) Oh! oh!... mais te voilà séduisante est-ce que tu
vas poser )
LA DUCHESSE, sévèrement.
Vous êtes venu pour me dire...
LE RÉGENT
Ah! oui... m'y voilà... Tu me ramènes à la gra- \ité... hum! hum!... Madame, Bossuet avait coutume de dire....
LA DUCHESSE
Bossuet, monsieur...
LE RÉGENT
Mais comme ce pli manque d'ampleur!... c'est affreux !
LA DUCHESSE
Vous croyez?...
LE RÉGENT
De ce côté, l'étoffe est d'une indigence inconvenante.... et si tu as bien admiré la Vénus de Marly, tu sais, à gauche, tout près de l'Antinous, tu ne peux avoir oublié que les plis abondent de ce côté, et donnent à l'ensemble cette majesté gracieuse et légère....
LA DUCHESSE
Vous avez raison, je ferai changer tout cela... Mais revenons, je vous prie, à l'objet de notre visite.
LE REGENT
Qu'est-ce donc que je venais faire? Ah!... je te disais, je crois... Oui, c'est cela... Ma iille, je suis votre père... je suis votre maître... j'ai à garder intact l'honneur d'une grande maison, et quand je vois la cour et la ville s'occuper tout haut des légèretés de votre conduite...
Mes légèretés, monsieur... et c'est vous-même...
LE REGENT, embarrassé et cherchant une diversion.
Décidément, cela me choque... Oui, cette coiffure manque de style... Que ne me priais-tu de te dessiner tout cela... Ceci doit être à droite... ceci bien plus près de l'oreille gauche.
LA DUCHESSE
Je vais écrire vos indications.
LE RÉGENT
Et cette natte un peu moins avancée... Tiens, en
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deux coups de crayon, tu vas tout comprendre... et, plus tard, en jetant les yeux sur ce modèle... (n s'estassis et dessine.
— La duchesse regarde par-dessus l'épaule de son père.) L.A. DUCHESSE.
Oh ! c'est mieux ! cent fois mieux !... et je suis sûre qu'il me trouvera... (Se reprenant.) qu'on me trouvera...
Le Régent se lève, jette le crayon et déchire le dessin.) QuC lalteS-VOUS r LE REGENT.
C'est impossible î...
LA DUCHESSE
Impossible ! Quoi donc, mon père ?
LE RÉGENT
Vous ne pouvez épouser cet homme.
Cet homme!...
LE REGENT, à part.
Ouf ! me voilà lancé !
LA DUCHESSE
Cet homme, monsieur. . , .
LE RÉGENT
Pardonnez-moi... vous l'avez vu, j'hésitais à dire ce mot... je craignais tant de vous affliger... car, vous le savez, le respect de mon rang, l'intérêt de ma maison, rien ne parle si haut que ma tendresse pour vous.
LA DUCHESSE
Et vous venez m'ordonner...
LE REGENT
Des ordres à vousr^... Non! mon cœur ne saurait les
dicter, ma raison ne peut les admettre... Vous êtes veuve et libre, je le sais; mais vous êtes petite-fille de France, et ce titre que moi, voire père, moi le Régent, je suis le premier à respecter, je viens vous demander, ma fille, de le respecter vous-même. Je viens en appeler à l'amante égarée, à la fille soumise, à la véritable princessse, et je lui dis, sa main dans ma main, mes yeux fixés sur ses yeux: Ma fille, mon enfimt... (Kd.v.ant ae Hre.) Mais parbleu! j'ai bien fait de renvoyer l'abbé... il rirait trop, le drôle, de me voir solennel comme un Géronte de théâtre... Enfin, Louise, parlons sérieusement... revenons à notre nature toute franche, toute libre, et mènemoi bien vite à ce Riom, afin que je lui dise, comme un vrai papa de la cité... Touchez là, notre ami... vous n'aurez pas ma fille.
LA DUCHESSK.
Un instant, monsieur.... Quoique veuve et libre, je suis une fille obéissante, je le sais; mais si lextrême soumission peut coûter le bonheur de la vie...
LE REGENT
Bon cela!
LA DUCHESSE
A votre tour, permettez-moi de poursuivre.... Je ne dois rien au monde, mais je me dois, à moi, mais je dois à vous-même, monsieur, de donner aux passions de mon cœur cette régularité que la conscience impose aux princesses aussi fortement qu'aux femmes du peuple.... J'ai consulté l'abbé Riglet....
LE REGENT
Belle consultafion!... Que ne preniez- vous Dubois?
LA DUCHESSE
Il m'a dit d'épouser... Ses raisons m'ont touchée, et dans un instant je serai la femme de monsieur de Riom.
LE REGENT
Jamais !
LA DUCHESSE
Sérieusement, mon père?'
LE REGENT
Vous savez si jamais j'ai parlé en maître; mais sous la menace d'un mariage odieux et ridicule, mais en présence d'un acte qui couvrirait ma maison d'une honte et d'un déshonneur éternels, je sens mon énergie se réveiller.
Un éclat, monsieur!...
LE REGENT
Si les droits du père ont cessé d'exister, l'autorité du Régent demeure pleine et absolue.... Où la fille a disparu, je retrouve la sujette qui ne peut disposer d'elle sans l'agrément du Roi, dont je tiens les pouvoirs... et
cet agrément, je le refuse. (Remontant la scène et parlant très-haut.)
Je défends à tout agent public, ou privé, de prêter les mains à ce mariage, et s'il est conclu, malgré ma défense, la Bastille me fera raison de l'époux et des complices. (Le Régent redescend, s'assied et ne détourne pas les yeux. La duchesse le salue très-respectueusement. Dubois rentre et rencontre la duchesse au fond.)
LA DUCHESSE
Tu m'as trahie !
DUBOIS
Duchesse...
LA DUCHESSE
Je ne sais comment; mais mon mariage est rompu.
D U B G I S, avec intérêt
Oh!
LA DUCHESSE
Je reviendrai dans une heure
Bien!
LA DUCHESSE
Et si la défense n'est pas levée...
DUBOIS
Diable !
LA DUCHESSE
Le pape et l'archevêque liront avant huit jours ton contrat de mariage. Sur ce, bonne chance à votre future
Eminence. (Dubois est atterré.)