‹ La CigaleChapitre 97 sur 151 · LE RÉGENT, DUBOIS · texte numérisé non relu

LE RÉGENT, DUBOIS

LE RÉGENT

Je n'ose tourner les yeux, tant je crains de la voir pleurer à mes pieds !

DUBOIS, allant au Régent.

Bien ! très-bien!

LE RÉGENT. '

Dubois! Dubois tout seul!

DUBOIS

Voilà qui est ferme et noble.

LE REGENT

Tu as entendu r"

La voix de Votre Altesse pénétrait dans la salle voisine, où sont les témoins de ce ridicule mariage.

LE REGENT

Et comprenait-on bien?

DUBOIS

Parfaitement !

LE REGENT

Et personne ne s'étonnait...

DU BOIS, après un soupir.

Personne !

LE REGENT

De quel air me dis-tu cela ?

DUBOIS

Oh! j'ai bien compris leurs sourires.

LE REGENT

Quels sourires }

DUBOIS

Vous disiez touthaut, n'est-il pas vrai, que ce mariage ne s'accomplirait jamais?

LE RÉGENT

Oui.

DUBOIS

Et que, si l'on osait enfreindre votre volonté, vous puniriez avec éclat l'époux et les complices.

LE REGENT

Eh bien?

DUBOIS

Eh bien, ces complices... ils étaient là, cloués à cette porte... ils vous écoutaient en souriant... ils se regardaient d'intelligence, et l'un d'eux, qui ne m'avait pas aperçu, disait tout bas à son voisin : Il ne voudra jamais qu'elle prenne un mari, cela se comprend du reste... et comme l'a fort bien dit Lagrange-Chancel...

LE REGENT

L'auteur des Philippiques .^

DUBOIS

A ce nom, je me suis montré... j'ai saisi les vers qu'on allait se lire dans une embrasure de fenêtre...

LE REGENT

Tu les as saisis?..,

DUBOIS, comme s'il ne voulait pas les montrer.

n ma paru du moins que je les saisissais...

LE REGENT

Cherche-les bien vite.

DUBOIS, jouant l'embarras.

Je ne les trouve pas.

LE REGENT, d'un ton ferme.

Tu les trouveras... Il est inutile que tu cherches à me les cacher... Je les veux.

DUBOIS

Je vous jure...

LE REGENT

Je te donne une heure pour les retrouver.

DUBOIS

Une heure?

LE RÉGENT

Je les attendrai ce soir à Paris.

DUBOIS

A Paris... les voilà!... mais je ne les donnerai, je ne dois les donner à Votre Altesse que si elle me permet de les lire moi-même.

LE REGENT

Eh! monsieur...

DUBOIS

C'est ma condition... Vous devez laisser à mon dévouement, et permettez-moi de le dire, à mon amitié, le soin d'adoucir, d'effacer même ce que quelques traits pourraient avoir de trop cruel pour un cœur aussi noble que le vôtre.

LE RÉGENT

J'écoute.

DUBOIS, lisant.

Infâmes Hélicgabales, Votre temps revient parmi nous; Voluptueux Sardanapales, Philippe vous surpasse tous.

Vos excès n'ont rien qui le tente, Son âme serait moins contente De les avoir tous réunis, S'il n'effaçait votre mémoire En faisant revivre l'histoire De la naissance d'Adonis.

LE RÉGENT

Tu lis bien lentement. .:i?fioM

3o5 LA CIGALE.

DUBOIS

J'adoucis, monseigneur.

2P .«■TROPHE.

Voyez... au milieu de ces groupes, Dont il est l'àme et le héros, Le vin se verse à pleines coupes...

Et le vice coule à grands flots!...

Mais quel bruit a troublé la fête !

Dieu ! c'est son horrible conquête ! . . . C'est l'inceste au front aguerri !

Soudain l'impudique Tibère S'enfuit des bras de Parabère Pour voler aux bras de Berry !

L F, R KG F. N T^ se lève et avec la plus vive indignation.

Oh! non! non! plus un vers! Tais-toi!... Taisezvous! (Une pause.) Oui, jc le sais ! J'ai suscité bien des bruits funestes! bien des calomnies odieuses!... Cela mène si vite au mépris, d'avoir le courage de ses défauts! ... Ah! j'ai péché odieusement! J'ai voulu être jeune quelques heures de plus, et j'ai pris pour complice de ma jeunesse, non le silence, mais le bruit public; non l'obscurité, mais la lumière! Et maintenant ces faméliques du Parnasse, ces valets delà renommée, ces inventeurs qui n'ont qu'une inspiration, l'envie, ils s'emparent de toutes les folies démon esprit, de tous les sentiments de mon âme... ils traduisent le défaut par le vice, et le vice lui-même, ils le dépassent un jour par ce crime impossible, inconnu... l'amour du père pour la tille!... xA.h! quelle odieuse chose que l'homme!

DUBOIS

Monseigneur!...

LE REGENT

Ne prenez pas ma main... ne me regardez pas... fuyez, mais fuyez donc, je ne veux pas rougir!... je ne veux pas pleurer devant un homme!... (r-Lurant.) Ma tille! oui, je Taime! Je l'aime avec passion !... mais cet amour, ils devaient le flétrir... leur esprit ne pouvait le com prendre... leur cœur ne pouvait l'éprouver!... Elle avait quinze ans, une maladie terrible la dévorait... la science se déclarait impuissante... elle devait mourir. Je les avais entendus, ces docteurs infaillibles!... aucuespoir ne pouvait rester désormais! Aucun pour eux... mais pour un père ! — Le jour, j'avais bien observé les souffrances de mon enfant; la nuit, j'avais étudié ses agitations, son délire, et chaque cri de douleur, en déchirant mon âme, avait éclairé mon esprit... Je ne savais pas le remède, mais je savais le mal... oui, je crus l'avoir pénétré... et libre, dégagé des savants et des méthodistes, je courus bravement à mon laboratoire... Là, j'avais rassemblé pour mes essais chimiques, des plantes inconnues et d'un effet puissant... En un instant, j'en fis jaillir les sucs, je les concentrai, et, sûr du succès, j'accourais vers ma fille... lorsqu'un scrupule vint marrêter... une boisson, un remède inconnu donné par moi, le duc d'Orléans, par moi, si lâchement accusé de la mort de Bourgogne et de cette aimable Dauphine?... Oh! non, je n'irai pas la secourir... Je n'ai le droit de secourir personne... et ce breuvage allait s'échapper de mes mains, lorsqu'une voix retentit dans le palais... Mademoiselle se meurt!... Mademoiselle se meurt!.., Ce cri me fit tressaillir!... J'oubliai tout! les soupçons de la cour, l'injustice du peuple! Perdons-nous à

3o8 LA CIGALE.

jamiis, m'ccriai-je, mais prolongeons d'un jour la vie de mon enfant! Et tout aussitôt, jetais auprès d'elle! Elle allait mourir... un dernier espoir était là, dans ma main... J'y croyais et j'hésitais encore! Enfin j'osai, j'osai toujours... au premier moment, rien!... pas un soupir! pas un battement du cœur ! La mort ! Non ! non ! le sommeil ! un sommeil calme, profond... et peu à peu, le ré\eil, le sentiment, la \ie !... Une fois encore, elle me tendait la main, elle me nommait son père! Je l'avais sauvée!... Et maintenant comprenez-vous ma faiblesse pour elle? Elle me devait deux fois la vie... Malgré moi, je me sentis l'aimer doublement!

DUBOIS

Ab! Monseigneur, que vos ennemis ne peuvent-ils vous voir en ce moment!

LE RÉGENT

Ils ne comprendraient rien de cet amour si paternel, si délicat; ils n'ont que l'intelligence de la haine! et quand ma fille viendra à moi (S'exaitam.) les bras ouverts, ils verront un crime sous ses baisers !... Et quand je refuserai de consentir à un mariage impossible, ils verront un crime dans mes refus !... (ii court ouvrir la porte du fond « s'écr-e a ec force.) Holà ! marquis de Grammont, comte de Breteuil, baron de Villiers, duc de Lauraguais!...

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