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LE PANIER DE VIOLETTES

J'avais juste dix ans moins trois semaines, nous disait hier notre ami V., homme fort tendre, et dont le cœur naquit précoce; ma mémoire n'a pas conservé de souvenir plus précis, plus frais, plus cher.

C'était un mardi. J'avais manqué l'école, et passé l'après-midi dans les champs, à faire la chasse aux grillons dont j'aimais la voix claire et joyeusement mélancolique. Depuis quelque temps, ma chambre, celle de mes parents, la cuisine, la cave, la maison entière et le voisinage, je remplissais tout de petits grillons chanteurs.

Ce jour-là, j'en, avais pris une pleine boîte; nous chantions ensemble en retournant vers la ville.

Dès l'entrée, un autre bruit de musique acheva de me mettre en joie. C'étaient des musiciens ambulants qui, sur l'esplanade, sonnaient de tous leurs poumons dans des instruments de cuivre. Beaucoup de gens avaient couru au vacarme, et cette affluence donnait à la promenade un tel air de fête que je pensai : « Eh bien, mais c'est dimanche ! je n'ai donc pas manqué l'école, et mon père ne me grondera pas. »

Il s'agissait de voir les musiciens. Je me poussai ferme à travers les rangs pressés. Au quatrième rang,

voilà le passage barré par une fillette à peu près de ma taille et de mon âge, et qui, à ma poussée, se retourna lentement...

Je restai en place, subitement attaché là, devant elle, frémissant; puis, je me mis à lui rire. Quels yeux elle avait! De grands yeux gris, aux longs cils noirs, baignés de lumière voilée et de langueur; déjà des yeux de femme.

Petit à petit ses lèvres s'entrouvrirent, son visage s'éclaira ; elle se mit à me rire aussi, et nous nous regardâmes un moment d'une fat;on très-douce. Alors, me sentant prêt à lui donner ma vie, je lui tendis ma boîte de grillons :

— Prends-les, lui dis-je tout bas; tu ne sais pas comme ils chantent bien ! prends-les.

Elle agita gracieusement la tète, passa, de son bras gauche à son bras droit, un petit panier à double couvercle, et me le mit sous le nez. Le panier embaumait.

— Des violettes, me dit-elle également tout bas; je viens de notre jardin avec grand'mère. En veux-tu?

Sa main ou\ rit une des portes du panier, et plongea dans les violettes.

Rapidement, ma main ouvrit lautre porte et plongea aussi.

Combien de temps ces deux menottes restèrent-elles là, l'une dans l'autre, parmi les fleurs, au bruit de la musique.^ je ne sais. La plus délicieuse, la plus pure des émotions remplissait mon être; j'étais innocent comme un agneau de lait, comme elle; nous nous regardions dans les yeux avec une angélique effronterie. Il y avait dans les siens des choses belles comme le ciel, des couleurs merveilleuses, des bontés infinies. Oui, certainement, ce

sont ces yeux-là qui m'ont révélé l'existence de la poésie et de la bonté humaine, et voilà de quoi ma main dans le petit panier remerciait instinctivement la sienne, qui, de son côté peut-être m'adressait les mêmes grâces.

— Comment t'appelles-tu >

— Juliette.

— Que ton nom est joli ! et que ton panier aussi est joli!

A côté, la musique hurlait comme une bande de loups. Divine musique! Subitement elle s'arrêta sur une clameur épouvantable des cuivres, un gros bras s'abattit sur le panier et une voix dit :

— Que fais-tu là, petit?

C'était la grand'mère dont m'avait parlé ma mignonne, et que je croyais bien loin, au fond de ce jardin, où avaient été cueillies les violettes.

Nous retirâmes aussitôt nos mains toutes penaudes, et Juliette, emmenée par la vieille, s'en alla en retournant la tête, ses beaux yeux attristés.

Je la suivis, mais un remous de la foule me déroba bientôt la clarté de sa robe blanche. Ah ! quel vide se tit en moi ! ma première douleur était née. Je battis en courant toute la promenade, sans trouver Juliette, puis, gagnant un coin solitaire, je tombai au pied d'un arbre et me mis à pleurer toutes les larmes de mon corps auprès de mes petits grillons, qui, fortement secoués par ma course folle, ne chantaient plus.

Où était-elle, mon aimée? J'ignorais le nom de ses parents; je venais de la rencontrer pour la première fois, et je l'avais perdue pour toujours, elle si douce, si blanche, si belle, et qui aurait passé sa vie entière avec moi, nos mains dans un panier de violettes !

Je me levoi pour courir la ville, le cœur bien gros. Un moment, à deux cents mètres, au bout de la rue Neuve, passa une vision : une fillette que je pris pour ma mignonne de retour. Me voilà aussitôt courant à toutes jambes, Aolant... Ce n'était pas elle, mais une froide et insigniriante petite qui se barbouillait d'un gâteau aux confitures, et qui ne me regarda même pas.

A la nuit tombante, je rentrai chez moi, où, devant mon retard et mon émotion, mes parents m'interrogèrent et me firent avouer mon école buissonnière. Doucement je rejetai le crime sur les grillons, qui refusaient de se laisser prendre.

— Il sera musicien, dit en souriant mon père à ma mère qui me priva de dessert.

Le lendemain, ils me conduisirent sévèrement à la porte de l'école. J'entrai ; je sortis presque aussitôt, après avoir fouillé des yeux les environs.

Et savez-vous ce que je fis sous le désir plus impétueux que jamais de retrouver Juliette .>

J'allai encore chercher des grillons dans la campagne.

J'en pris; je revins avec ma boîte pleine; je marchai du même pas que la veille, par la même route, vers la même esplanade. Je me disais :

— 11 y aura encore des musiciens et du monde; je me glisserai aussi près que possible de la musique; et là sera Juliette avec son petit panier, et nous nous prendrons encore la main dans les fleurs. Mais, cette fois, c'est à la grand'mère que je donnerai mes grillons, et la vieille ne nous séparera plus !

Ce fut mon père que je trouvai sur l'esplanade déserte. J'étais en récidive ; il me tança ferme, me fit peur

de sa plus grosse voix, et, à partir de ce jour, me surveilla de plus près.

Je n'ai pas revu Juliette. J"ai vécu, j ai aimé; passions douces ou violentes; mais en vérité, non, je n'ai pas retrouvé Juliette ! Le cœur ne sent pas deux fois les mêmes émotions ; la vie, qui coule comme l'eau, ne revoit pas les mêmes rives.

Ah ! la fraîcheur de mes premières violettes !

LE CHAT ANGOULA

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