La cigarette
— C'est du temps de la guerre de don Carlos, la dernière, oui, monsieur. Tout ce pays basque, ces environs de Saint-Sébastien, ces montagnes de Guipuzcoa, tout cela a senti le sang et la poudre... et pendant des mois, de longs, longs mois. Vous avez dû voir bien des murs noirs et déchiquetés dans la campagne. Oui? Eh bien ! c'était des fermes, des maisons, des :oins vivants et heureux ; maintenant c'est des ruines, presque des cimetières. C'est la guerre.
On se battait, il fallait voir ! Les carlistes d'un côté, les soldats du gouvernement de Madrid de l'autre. Il en a défilé, allez, sur ces
chemins, des morts et des blessés, de pauvres enfants qui se sentaient passer et qui se demandaient pourquoi... pourquoi...? Les guerres civiles, ah! c'est du joli, les guerres civiles! Et quand on pense que cela peut recommencer demain.... est-ce qu'on sait? Les hommes sont si bêtes !
Vous concevez : on nous dit, un beau matin, que le Roi est là, que don Carlos arrive ; alors c'est simple, le vieux levain remonte et voilà nos paysans basques courant au prétendant et lui fournissant une armée. Histoire de porter un bel uniforme, le béret sur l'oreille, d'arriver, clairon en tête, dans les villages et, après avoir formé les faisceaux, d!y faire, en chantant, danser les filles. Histoire aussi d'entendre siffler les balles, car nos Basques sont braves, vivent de peu et meurent bien. Seulement,, adieu les moissons, les pommiers, la vie du pauvre monde ! On se battait toute la journée ; on s'est battu pendant trois ans. A un moment donné, monsieur, toutes ces routes, défoncées, étaient occupées par des hommes d'une même patrie qui ne songeaient qu'à s'entr'égorger.
Vous savez l'histoire du blocus de Bilbao que les carlistes serraient comme dans des tenailles. Il s'agissait de délivrer la ville, et, entre Saint-
Sébastien et Bilbao, les soldats de don Carlos tenaient les défilés, repoussaient les assauts, battaient les colonnes de troupe qu'on lançait sur eux à la baïonnette. Le chef carliste qui commandait de ce côté s'appelait Zucarraga. Un héros, monsieur ! Un ancien officier de l'armée qui avait renvoyé son épée au gouvernement de Madrid en disant : « Donnez-la à un autre, et qu'elle combatte contre moi ; celle que je porterai désormais, je la tiens de mon Roi. » Trente ans, beau, grand, superbe. Il gardait la montagne par là et ne la lâchait pas. On envoyait contre lui les meilleures troupes, et chaque jour des troupes fraîches. Nous les voyions revenir, les pauvres soldats, éclopés, décimés, avec leurs officiers portés sur des cacolets sanglants, hochant la tête, disant : « Voilà ! c'est pour l'Espagne qu'on tue l'Espagne!... »
Ce Zucarraga ! Sa réputation grandissait à chaque échec de l'armée nationale. On se disait: « C'est Thomas Zumalacarregui qui revient ! » Zumalacarregui , vous savez , le paladin de l'autre guerre carliste, dans le vieux temps. Jusqu'au nom, rappelant l'autre, qui faisait de Zucarraga un homme de roman, un général de complainte populaire comme le Cid.
Le général qui commandait à Hernani — oui, la petite ville où, à ce que racontait l'autre jour la Gazette, votre escribanero Hugo a passé enfant et dont il a gardé le nom dans sa mémoire — le général, qui lançait ses pauvres soldats sur les défilés défendus par Zucarraga, était fou de rage. Il s'était promis de forcer le passage, d'enfoncer les gens à bérets, de trouer les lignes jusqu'à Bilbao. Ah! bien oui! A chaque attaque, une défaite ; à chaque assaut, une demidéroute. Les troupes harassées rentraient le pied lourd et la tête basse en laissant des morts par les chemins.
Un soir, sur la place de l'Ayuntamiento, làhaut, contemplant ses soldats qui, lentement, sourdement, regagnaient, éreintés, leurs cantonnements, tandis qu'au loin, du côté des monts, le canon de Zucarraga grondait toujours et que nous regardions la fumée monter, monter du fond des vallées, le long des montagnes rougies, le général Garrido — tête blanche sous son ros, son ros troué jadis de balles marocaines — dit, les poings fermés, l'œil chargé à mitraille :
— Ah! ce Zucarraga! ce Zucarraga! ce misérable Zucarraga! Je donnerais ma peau pour la sienne! Et à qui le tuerait, une fortune!
Il était affolé de colère, pleurant à voir ses
régiments fondre comme de la neige dans ces défilés... Il lui semblait que tous ces braves gens semés par les routes, c'était de ses enfants qu'il perdait, qu'on lui éventrait... Et qui? Zucarraga, les Basques de Zucarraga, les carlistes !
Le vieux Garrigo n'avait pas fini de parler que, sur cette place remplie de troupes, où le soir tombait, devant l'état-major du général, un grand beau garçon se planta et dit brusquement, regardant le soldat en face :
— Me donneriez-vous ce que je vous demanderais si je frappais Zucarraga, moi?
— Qui es-tu, toi? dit Garrido.
— Un enfant du pays, Juan Araquil. Un homme qui n'a pas peur de mourir, mais qui a juré d'être riche.
Le général examinait l'homme des pieds à la tête.
— Tu es du pays de Guipuzcoa ? Pourquoi n'as-tu pas rejoint l'armée de don Carlos?
— Parce que je me moque de tout en ce monde, excepté d'une femme que j'aime.
— Une fiancée ?
— Ah ! si c'était une fiancée ! . . . Non, une fille de fermier, trop riche pour moi qui suis trop pauvre et qui veux de l'argent pour l'épouser.
Il était bien connu dans le pays, cet Araquil, et nous savions tous son histoire, son amour pour la fille du père Chegaray, un bon laboureur guipuzcoan, maître de quatre ou cinq fermes bâties de ces côtés et propriétaire de coteaux où les pommiers craquaient sous les pommes et donnaient du cidre, il fallait voir... Je n'en ai jamais goûté, de votre cidre de France dont on nous parle tant, mais n'est-ce pas qu'il ne vaut point notre cidre de Guipuzcoa?... Ce n'est pas moi qui le dis.
Le père Chegaray habitait entre Hernani et le fort Santa Barbara que vous avez vu, en venant de Saint-Sébastien. De Pepa, sa fille, le vieux Chegaray était fier comme une Andalouse de ses bijoux. Il se carrait, le fermier, quand il menait sa fillette aux vêpres ou aux romerias, dans nos frairies. C'est aux romerias qu'on se fiance, souvent sans que les parents soient consultés. En riant, en dansant, que c'est vite fait! Le cœur se prend et la vie se donne.
Il y avait alors à Loyola, tout près d'ici, dans la vallée, là-bas, un beau grand diable qui papillonnait autour des jolies filles et qui avait bien, ma foi, toutes les qualités qui plaisent aux femmes, mais pas une de celles qui plaisent aux parents. C'était cet Araquil qui venait
conter là ses ambitions au vieux général Garrido. Gai, ce garçon! toujours en train de folie, le premier au jeu de paume, agile, fort, batailleur, casse-cou, tuant des taureaux dans les novilladas improvisées comme un espada de profession, prêt à se faire, au premier propos venu, trouer la peau et casser la tête. Et campé comme un roi, avec cela, l'air d'un cavalier et le menton toujours rasé de frais, avec une taille d'hercule et une main de femme. D'ailleurs, pas le sou, vivant au jour le jour, tantôt d'un prix de paume gagné sur ceux de Bilbao ou de Tolosa, tantôt d'un pari fait avec les toreros qu'il défiait à la course et au couteau... oh! hardiment. Un jour, à Saint-Sébastien, comme la cuadrilla afïolée ne pouvait arriver à mater le taureau, une bête noire furieuse tachetée de mousse rougie, bavant l'écume et le sang, Juan Araquil se met à siffler, et les gens du cirque, spectateurs et toreros, crient : « Eh bien! dans l'arène alors, dans l'arène! » Ah! Juan n'hésita pas, monsieur... Il se lève, il saute, il prend à l'espada, étonné ou peut-être enchanté de voir ce grand fou bientôt éventré, il prend l'épée à poignée courte, vous savez, il la prend comme ça et, se plantant devant le taureau, il le regarde, il lui rit aux naseaux, il lance la pointe en avant,
là, au bon endroit, comme l'eût pu faire le Tato ou Lagartijo, et, ainsi qu'une masse, boum, bam, le taureau tombe, tandis que Jean Araquil se tourne vers les toreros et leur dit, riant toujours : « Vous voyez, vous autres, — pas difficile !... »
Mais ce n'est pas tout. Ils étaient furibonds, les toreros, fous de colère en entendant les cris de la foule, les bravos qui saluaient Araquil et les sifflets qui souffletaient l'espada ; les voilà qui se groupent et qui entourent Araquil, qui veulent lui demander compte de son audace et peut-être, eh! parbleu, lui faire un mauvais parti. Ah! bien, bon ! Araquil regarde ce cercle de gens enragés. Il prend son élan, saute pardessus la tête du torero qui est devant lui, et regagne les gradins en laissant, encore formé, le percle qui allait l'étouffer, l'étrangler. Le soir, il se battit au couteau, derrière le cirque, avec un des toreros, qui lui enfonça sa navaja en pleine poitrine. Juan Araquil resta quinze jours au lit, mais, après la quinzaine, il n'y paraissait plus. Il était prêt à tuer encore un taureau et, cette fois, au besoin, un torero avec.
Quand ils sont blessés, nos toreros, vous savez, cela ne tire pas à conséquence. Leur
peau se recoud, leur chair se refait. On les emporte troués de coups de corne, on les croit morts — un signe de croix, bien, requiescat ! — et on les retrouve au bout du mois, l'espada ou labanderilla à la main. Juan Araquil était pétri de cette pàte-là ! Coups de couteaux ou coups de raquettes, rien n'y faisait. Un homme en fer, un vrai Basque.
Il avait d'ailleurs des remèdes pour les blessures, ayant — puisqu'il faisait un peu de tout — fréquenté les rebouteux et les gens qui fabriquent avec les herbes de la montagne des pommades et des drogues pour vous mettre sur pied quand on a du mal. Il s'était même fait fabriquer comme cela une essence de je ne sais quelles méchantes plantes, fleur d'aconit ou autre, qu'il avait au doigt, dans une bague, disant qu'un homme doit toujours pouvoir être le maître de sa vie et qu'on n'a quelquefois pas, pour en finir quand on veut, son couteau tout prêt sous la main. Un couteau, on vous l'arrache; un anneau, non — et d'un geste des doigts à la lèvre, on est libre. Voilà! — C'était un homme, cet Araquil.
Un jour, ce beau garçon de vingt-cinq ans, qui avait été aimé sans aimer personne, rencontra donc, à la romeria de Loyola, le lundi de
Pâques, une jeune fille qu'il invita, comme les autres, à un tour de danse. C'était Pepa Chegaray. Cela tourne un peu le cerveau des jeunes, un air de valse, et le guitarero, — c'est mon avis, du moins, — est le grand maître de l'amour. Ni Juan ni Pepa ne devaient oublier cette première entrevue, cette danse en plein air, la musique accompagnant les sourires et la chanson, plus grisante que notre cidre :
Le matin se lève une belle étoile,
Du ciel on dit que c'est la plus belle;
Mais, sur terre, ômon aimée, il en est une plus brillante
Et qui n'a pas sa pareille au ciel,
Et à celle-là va mon cœur
Comme s'en va l'eau où va la pente.
Depuis ce lundi de Pâques, Juan Araquil, si gai d'habitude, était devenu farouche, parlant peu, très sombre, et le père Tiburcio Chegaray, là-bas, ne souriait plus guère. C'est ce diable d'amour qui passait par là.
Oh ! un amour complet, absolu, rapide comme un tonnerre. Il y en a comme ça ! Elle rêvait de lui; il ne pensait plus qu'à elle. Il était aussi triste qu'un jardin sans fleurs, et l'amour le rendait hargneux. Pourquoi? Parce qu'il n'avait pas un douro en poche et que Pepa était riche; et surtout que cette barre de fer de père Tiburcio
LA CIGARETTE il
avait dit à sa fille que jamais, jamais il ne donnerait Pepa à un homme qui n'avait pour fortune que sa balle de joueur de paume...
— Mais enfin, dit un jour Araquil au père Chegaray... Pepa m'aime, elle me l'a dit.
— Elle me l'a dit aussi, fit le père.
— Moi, je l'adore. J'en suis fou. Je me tuerai si vous ne me la donnez pas. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour l'avoir pour femme?
— Ce que j'ai fait moi-même, conclut le fermier. Travailler et apporter au ménage de quoi nourrir les enfants. Je n'ai pas peiné toute ma vie pour jeter mon argent et ma fille à un coureur de romerias. Quand tu viendras me dire que tu as ramassé un petit bien et que tu peux apporter ta part de pain et de sel, tu auras Pepa, puisqu'elle t'aime.
— Et ce qu'il faut apporter, c'est... combien? demanda Juan.
— Deux mille douros!
Cela fait dix mille francs de votre monnaie.
— Deux mille douros! dit Araquil, tout blême. Où ça se trouve-t-il, ça?
— Je l'ai trouvé dans la terre, moi, répondit le fermier. Cherche !
Et Tiburcio n'était pas de ceux qui, ayant parlé, reviennent sur leur parole, non ! Araquil
n'avait qu'à se tuer, comme il en menaçait le vieux, ou à piocher pour amasser la somme. Pepa, brave fille, ne désobéirait pas au père ; mais, très amoureuse du beau garçon, se résignait pourtant à attendre que Juan eût gagné la dot exigée. Seulement, dans leurs rencontres furtives ou leurs entretiens devant le vieux, elle ne cachait pas à Araquil qu'elle avait pour lui un de ces sentiments qui lient deux êtres jusqu'au sacrement dernier. Et elle lui avait même juré — juré sur le livre de messe de sa mère morte — qu'elle ne serait jamais h un autre si elle n'était pas à lui. Un serment pareil, prêté par une créature belle comme l'étoile au ciel, c'est bien fait pour donner du cœur à un audacieux. Il se dit, Juan : « Eh bien ! oui, oui, je les aurai, les deux mille douros ! Je ne sais pas comment je les aurai, mais je les aurai ! »
Et ce qu'il roula de projets dans sa cervelle, ce qu'il travailla!... 11 faillit se casser la tête contre le mur du jeu de paume de Saint-Sébastien un jour que, pour un point, il perdit une partie engagée contre le champion de Tolosa. Les paris étaient gros. Un commencement de fortune. Et pour un point — pour un point — Araquil était battu, et ceux d'Hemani avec lui !
Il s'arrachait les cheveux, il se cognait le front, il était fou de colère...
Et il les lui fallait, ces deux mille douros; et il se répétait ce que Pepa lui avait dit :
— Ou la vie avec vous ou avec personne, Araquil. Mais j'obéirai à mon père vivant et je respecterai toujours la volonté de mon père mort.
Il en était venu, le pauvre Juan, à songer à quelque grand voyage. On lui disait que, là-bas, à la Plata, en Amérique, les Basques parfois, en émigrant, faisaient fortune. Oui, monsieur, il paraît que les joueurs de paume de nos pays peuvent, à Buenos- Ayres, ramasser les pesetas à poignées. La jolie maison que vous verrez en retournant à Saint- Sébastien, à droite, appartient à un garçon d'Hernani qui a gagné du bien, comme cela, dans le sud du Nouveau- Monde. Si l'idée de quitter Pepa, de ne plus l'apercevoir, même de loin, à la messe ou à vêpres, aux courses de taureaux, même à sa fenêtre, quand il passait devant la ferme, n'avait pas porté à la tête d'Araquil, il serait parti certainement. Oui, parti. Et alors, trappeur, orpailleur, à l'aventure, il eût cherché, puisque le vieux lui avait dit : « Cherche ! » Il eût mieux fait que de rester.
Toujours est-il que, pendant ce temps, voilà
que la guerre, la dernière guerre, met le feu — il n'y a pas d'autre nom — à ce pays-ci, et qu'il arrive ce que je vous ai dit devant Bilbao. Donc, pour y revenir, le général Garrido, désespéré, voit se planter devant lui ce grand garçon aventureux qui lui conte, en deux mots, son histoire; et pendant que le vieux soldat du Maroc, battu par les carlistes, fronce les sourcils, Juan Araquil ajoute :
— Si la vie de Zucarraga vaut une fortune, comme vous le dites, général, je l'aurai!
— La vie de Zucarraga vaut mieux qu'une fortune, répondit Garrido. Elle vaut l'existence de milliers de mes pauvres enfants. Zucarraga, c'est la résistance, c'est la clef de Bilbao, c'est la tuerie continuelle, c'est tout. Je n'ai pas d'ordres à te donner, tu n'es pas soldat. Mais si tu fais ce que tu annonces, rappelle-moi ce que j'ai dit !
— Bien, fit Juan. A bientôt, général !
Le vieux Garrido avait haussé les épaules et, un moment, il s'était demandé si cet homme-là n'était pas un espion.
Araquil, lui, ne songeait qu'à une chose : la vie de Zucarraga valait une fortune ! Et cette fortune dont il se moquait comme d'un oignon cru, il ne la désirait que parce qu'elle lui don-
nait Pepa vivante. Il s'éloigna d'Hernani, disparut. On n'entendit plus parler de lui pendant plusieurs jours. Le générai disait : « J'ai eu affaire à un fou. » Et il prenait ses dispositions pour une attaque de nuit, voulant surprendre Zucarraga et forcer la passe à tâtons, avec la lumière des coups de feu pour s'éclairer.
Pendant ce temps Araquil rôdait autour des retranchements carlistes. Le couteau en poche, ce couteau qu'il savait, au besoin, lancer comme une balle, planter de loin dans une cible, il attendait, couchant au hasard, à la belle étoile, qu'il pût approcher de Zucarraga et débarrasser le vieux Garrido du chef carliste. Que lui faisait l'existence de ce commandant de partisans? Guerre au canon, guerre au couteau, c'est toujours la guerre. On a bien le droit de tuer quand on sacrifie sa vie. Il se faisait tous ces raisonnements-là et guettait l'occasion.
Une nuit, comme il s'approchait trop de la ferme, à demi démolie, où Zucarraga couchait, dans les décombres, la balle d'une sentinelle siffla près de la tête d' Araquil, si près qu'elle lui enleva un peu de chair à l'oreille gauche. 11 n'y prit même pas garde et ne regretta qu'une chose, c'est que la sentinelle carliste l'eût aperçu. Sans elle, il eût franchi le mur,
sauté du côté de Zucarraga! C'était à recommencer.
Eh bien! voilà : il recommencerait le lendemain. Mais ce lendemain-là, c'était précisément le jour que Garrido avait choisi pour l'attaque de nuit. Juan Araquil, couché dans un fossé, tapi comme une bête au gîte, se proposait, cette fois, d'arriver, coûte que coûte, jusqu'à Zucarraga, à l'heure même où le vieux Garrido lançait sur les carlistes une colonne d'attaque. Les premiers coups de feu de l'engagement étonnèrent Araquil, les seconds lui firent plaisir. Puisqu'on se battait, Zucarraga allait sortir, mener au feu ses soldats. Si Juan se glissait jusqu'à lui, c'était bientôt fait : le couteau au cœur et, cette fois, non pas dans un guetapens, mais en pleine bataille. Ah ! le sang de Zucarraga valait une fortune?... Le père Chegaray aurait ses deux mille douros, il les aurait — et tant pis pour les carlistes !
On se battit fièrement, cette nuit-là. Les soldats de Garrido étaient enragés, montaient à l'assaut des retranchements à la baïonnette et se heurtaient aux carlistes qu'ils croyaient surprendre et qui étaient debout. Dans la nuit noire, on s'égorgeait, s'étranglait. Les sabres trouaient les poitrines, les revolvers cassaient
les têtes. On s'assassinait sans se voir. Et entre Espagnols, je vous le répète, si ce n'est pas une misère !
Et ça dura longtemps. Au petit jour, les soldats de l'armée étaient en retraite, une fois de plus, les pauvres diables, et ils en avaient perdu des leurs pour en arriver là ! Attaque inutile. Nuit de sang ajoutant une débâcle à une autre. Il allait encore pleurer de rage, làbas, le vieux Garrido. Au contraire, après s'être battus toute la nuit, les carlistes saluaient l'aurore en poussant des cris de joie. Harri ! Harri! Puis, tout à coup, tout cela tomba, la joie, les cris, et il y eut chez eux un silence noir. On rapportait, blessé à la jambe, l'os brisé, disait-on, Zucarraga, le chef invincible, celui dont la voix avait été partout entendue, cette nuit-là, répétant : « Allons! Résistons! Courage, mes enfants ! » C'était devant la maison éventrée où il dormait d'ordinaire. Les prisonniers de l'armée madrilène — les carlistes en avaient fait beaucoup, pendant la nuit — aperçurent ce magnifique et fier garçon, pâle comme son béret blanc, avec sa barbe noire, que ses officiers entouraient. Zucarraga ne pouvait plus se tenir debout. On le soutenait sous les aisselles. Quelques-uns de ses soldats appor-
tèrent un escabeau et on l'assit dessus, la jambe allongée.
Araquil regardait.
Pris avec les soldats de Garrido, on l'avait avec eux gardé dans le tas, et des sentinelles carlistes le surveillaient, fusil chargé, avec les autres. Son couteau, son fameux couteau, ne lui avait pas servi. Se voyant pris, entraîné dans la déroute, cerné avec les prisonniers, il l'avait jeté, se disant : « Ce sera pour une autre fois ! » Et maintenant, probablement destiné à être passé par les armes, puisque lui seul parmi ces prisonniers n'avait pas d'uniforme, il se disait que c'était fini, fini, et que Pepa en épouserait un autre ou mourrait fille ; — et ses yeux allaient, pleins de colère, vers cette proie humaine qui lui échappait, ce Zucarraga qu'il se mettait à haïr, il ne savait pas pourquoi — ou plutôt parce que, Zucarraga vivant, c'était sa vie à lui, Araquil, manquée, Pepa perdue...
Autour de Zucarraga, les officiers carlistes s'agitaient, inquiets. Quelques-uns, à genoux, regardaient la blessure. L'un d'eux appelait un chirurgien .
— Le chirurgien!... Le chirurgien, valgarne Bios! Où donc est Urrabieta? Où est-il?
C'était le chirurgien du détachement carliste.
On le cherchait partout. Les officiers s'impatientaient. Zncarraga, souriant, très doux, disait, en faisant un signe de la main : « Attendons. Urrabieta s'est peut-être endormi. lia dû avoir tant d'ouvrage, cette nuit ! »
Tout à coup, un sergent accourut, allant vers les officiers, les larmes dans les yeux, très pâle. On venait, parmi les morts, de reconnaître Urrabieta, le chirurgien, tombé, frappé d'une balle, sur le corps d'un Navarrais qu'il soignait. Cela s'était fait dans la nuit, comme tout le reste. Une balle égarée. Ces morceaux de plomb, ça tue aussi bien ceux qui soignent que ceux qui égorgent !
Et alors il y eut une stupeur parmi les carlistes. La blessure de Zucarraga pouvait être grave ; elle était grave. Et pas de chirurgien pour la soigner! Attendre qu'on appelât ceux des corps d'armée voisins, c'était dangereux. Il perdait beaucoup de sang, Zucarraga. Un de ses officiers marcha droit alors vers le tas de prisonniers, et demanda, très haut :
— Y a-t-il un chirurgien, parmi vous ?
Les soldats de Garrido se regardèrent. Non, il n'y avait pas de chirurgien! Tous des soldats.
— Personne qui puisse faire un pansement?
— Si, répondit alors un homme, moi !
— Avance, toi !
L'homme sortit du tas de pauvres gens abattus, quelques-uns blessés. Il s'avança, la tête haute. C'était Ara quil.
— Tu n'es pas soldat? dit l'officier.
— Non.
— Pourquoi es-tu là?
— Parce qu'on m'y a mis. Je ne me bats pas, moi. Je voulais aller à Bilbao voir les miens. La bataille m'a empêché de passer. Voilà !
— Et tu connais quelque chose à la médecine ?...
— Non. Mais je sais guérir. Je suis un peu torero à mes heures.
L'officier, défiant, fit avancer Araquil jusqu'à Zucarraga, qui leva sur le beau garçon ses grands yeux noirs. Le chef carliste demanda alors des explications. Araquil inventa un roman : il avait soif d'embrasser ses vieux, enfermés dans Bilbao. Ce n'était pas sa faute, si la guerre civile séparait comme ça les familles. A travers les coups de feu, il allait, continuant sa vie.
— Tu es du pays basque ? Pourquoi n'es-tu pas avec le Prétendant légitime? demanda à son tour Zucarraga.
— Parce que je ne suis avec personne.
Les officiers carlistes examinaient, étudiaient ce grand gars avec quelques doutes. Laréponse amena des murmures chez eux. Zucarraga les fit cesser.
— Chacun est libre, dit-il doucement.
Puis, son clair regard enfoncé dans les yeux
de Juan :
— Tu dis que tu sais guérir ? Peux-tu seulement me soulager? Je souffre beaucoup.
Il montrait sa jambe nue, tachée de rouge, sous son pantalon relevé et lourd de sang.
Araquil ôta sa veste, déchira brusquement la manche gauche de sa chemise, et, sur ce linge à pansement improvisé, il versa, avec lenteur, sans qu'on le vit, tout en maniant le bout de toile, quelques gouttes d'une liqueur, — celle qu'il gardait à son doigt, dans sa bague — puis, blême, il fit deux pas vers Zucarraga, qui ne l'avait pas quitté du regard un moment.
La main d'Araquil ne tremblait pas en tenant ce linge imprégné d'une petite tache jaune. Comme il allait s'agenouiller devant Zucarraga pour le panser, un des officiers dit au chef carliste :
— Nous ne connaissons pas cet homme !
L'autre répliqua, toujours souriant :
— C'est vrai. Mais on ne connaît ni le médecin, ni le confesseur.
Et il tendit avec effort sa jambe blessée ù Juan Araquil.
— Mais cette tache jaune? demanda un capitaine.
— Un remède à moi, contre les blessures de la corrida, fit Juan .
— Va!
Le grand œil noir de Zucarraga ne quitta pas celui de Juan pendant toute l'opération, etr le linge à peine appuyé sur la plaie, le partisan dit : — Je me sens mieux déjà !
Puis, à Juan : — Maintenant, tu es libre !
— Mais, général... fit un officier.
Zucarraga leva la tête :
— C'est bien le moins, monsieur, que je rende à ce brave garçon service pour service.
Et parlant à Araquil :
— Qu'est-ce que tu veux encore ?
— Rien, dit l'autre.
Zucarraga tira de la poche de sa tunique un petit porte-cigarettes en paille de Manille et : tendit à Juan :
— En souvenir de moi !
— Non, dit Juan.
— Oh ! oh ! — et Zucarraga souriait — j'ai
bien peur que tu ne chérisses pas beaucoup les serviteurs de don Carlos. Tu ne veux rien de moi?
— Si, une cigarette.
Araquil prit, dans le porte-cigarettes, un papelito, et, machinalement, il le regardait, le tournant entre ses doigts, avant de le mettre dans sa poche, lorsque Zucarraga lui demanda :
— Ton nom ?
— Juan Araquil!
— Eh bien! Araquil, va avec Dieu! Et attends, pourvoir les tiens, que nous entrions dans Bilbao. Ce ne sera pas long!... Donne-moi la main !
Araquil, très pâle, serra la main que lui tendait le blessé, remit sa veste, et, droit, saluant les officiers, saluant les prisonniers, il s'éloigna, très doucement, sans hâte, toujours suivi par le clair regard du héros carliste...
Le soir même, à Hernani, dans la petite salle d'auberge qui lui servait de quartier général, le vieux Garrido vit arriver, amené par des soldats, le grand garçon qui lui avait parlé, six jours auparavant, sur la place de l'Ayuntamiento.
Le général était furieux, congestionné, ma-
lade, parlant, depuis la déroute de la nuit, de se brûler la cervelle.
Il reçut Araquil comme un chien.
— Qu'est-ce que tu veux, toi ?... Qui est-ce qui me dit que tu n'as pas averti ces misérables carlistes ?
— Ce que je veux, mon général ? Je veux parler à vous... à vous seul ! Oui, seul !
Et le garçon avait dit cela d'un ton si net que le vieux Garrido devina quelque chose de décisif et fit signe à ses officiers de le laisser, l'homme et lui.
— Eh bien ! quoi ? dit-il alors, quand ils furent seuls, ainsi que le demandait Juan.
Araquil attendit un moment avant de parler, comme si la salive lui eût manqué, puis, tout d'un coup :
— Vous aviez dit, général, que la vie de Zucarraga valait une fortune?...
Et Garrido ne répondant pas :
— Cette fortune, je viens vous la réclamer : je l'ai gagnée !
Le général regardait, fronçant les sourcils, se demandant s'il entendait bien, et Araquil restait là, debout devant lui, très pâle.
— Comment ! gagnée ? fit Garrido après un moment. Je ne comprends pas.
— C'est pourtant simple, répondit Juan. Zucarraga ne commandera plus le feu sur vos soldats.
— Il est mort ?
— Il doit l'être. Si ce n'est pas fini ce soir, ce sera pour demain.
Le vieux Garrido était tout ému, la joue aussi blanche que sa moustache. Il voulut tout savoir, ne comprenant pas le « ce sera pour demain » d'Araquil, et le garçon lui dit, et comment il avait épié le chef carliste, comment il voulait lui planter son couteau dans le cœur et comment enfin il avait versé sur la plaie du blessé le poison de cet anneau qu'il gardait pour lui-même.
Il semblait au général qu'il étouffait, étranglé par un cauchemar. Dans sa tête blanche, ses yeux noirs brûlaient comme du feu. Il se contentait de répéter :
— Tu as fait cela, toi ? Tu as fait cela ? Un blessé ?
Alors Juan, parlant comme un fou, de dire aussi qu'il en eût fait bien d'autres pour avoir Pepa et que, le père Chegaray exigeant deux mille douros de dot, ces deux mille douros il les avait pris où il pouvait les trouver. D'ailleurs — le général l'avait dit — il en avait fait tuer
et tuer encore et tuer toujours des gens, et des braves gens, ce Zucarraga !
— Dans la bataille, oui! dit Garrido brusquement. Dans la bataille!
Mais ce notait même pas une raison pour Araquil : la seule raison de ce qu'il avait fait, c'était sa passion pour Pepa. Il la voulait, Pepa. La vie de Zucarraga la lui donnait. C'était bien. Voilà tout.
Garrido avait promis ; Araquil se présentait, réclamant la dette.
Le général dit :
— C'est juste.
Il demanda la demeure de Pepa, appela un aide de camp, lui dicta l'adresse, et montrant Araquil :
— Vous logerez cet homme à la Fonda del Sol. Et demain vous avertirez l'aumônier. Oui, pour un mariage ! Allez !
Le temps parut long à Juan qui passa la nuit dans la fonda changée en corps de garde. Une nuit, une lente nuit, avec des aboiements de chiens, au loin — des hurlements qui sentent la mort — et des coups de feu, là-bas, vers les avant-postes carlistes.
Au matin, il s'endormit légèrement, rêvant de Pepa et mettant, en son rêve, des pièces
d'or dans la main maigre du vieux Chegaray, la dot d'une vivante, le prix d'un cadavre.
Il était grand jour quand un détachement de soldats, commandé par un sergent, vint chercher Juan. Qui le demandait ? Le général. D'ailleurs, aux questions d'Araquil, le sergent ne répondait pas. On monta la Grande Rue d'Hernani, la ruelle aux maisons pressées, tassées, avec des armoiries anciennes sculptées dans le grès des murailles et des moucharabys jaunes, bleus, qui vous ont paru si jolis tout à l'heure, puis on s'arrêta sur la Grande Place. Untemps superbe, avecunbeau soleil, riantsur les murs roux de l'église et les murailles effondrées, noires d'incendie de l'hôtel de ville. La place était pleine de monde : soldats en rang ; près des marches de l'église, très pâle, Garrido en grande tenue, ses officiers auprès de lui, et à quelques pas, belle comme une sainte dans ses voiles noirs de costume de fête, Pepa, avec le vieux Chegaray debout près d'elle.
Araquil vit tout cela d'un coup d'œil : les troupes assemblées, avec leurs baïonnettes luisant au soleil, le général, la belle fille, et à travers la porte ouverte de l'église, là-bas, au fond, une chapelle ardente, la grande chapelle ruisselante de lumière et d'or...
On l'amena devant Garrido.
Araquil jetait à Pepa des regards profonds, et elle, de ses yeux noirs, sous l'ombre des cils, le contemplait d'un air étrange, et il sembla à Juan que le livre de messe à tranche dorée qu'elle tenait entre ses doigts — le livre sur lequel elle avait juré d'être sa femme — tremblait dans ses mains gantées de noir.
Le général dit :
— Faites venir le prêtre !
Le prêtre apparut sur les marches de pierre comme s'il eût attendu l'ordre du général — un prêtre en chape blanche qui s'arrêta sur le seuil, immobile comme une statue — pendant que gaiement les lourdes cloches du campanile, avec leurs bouches de canons, entonnaient l'hosannah des jours fériés, la gaie chanson des mariages et des heureux !
— Tiburcio Chegaray, dit alors le général en s'adressant au vieux fermier, voici Juan Araquil qui a en dot les deux mille douros exigés par vous pour lui donner votre fille . Ce qui est promis est dû. Consentez-vous au mariage de Juan Araquil avec votre enfant ?
Le vieux Chegaray répondit d'une voix rauque :
— Oui.
— Juan Araquil, dit Garrido, vous consentez à prendre pour femme Pepa Chegaray ?
— Oui, fit Juan, la voix ardente.
Il avait mis dans ce oui toute sa vie. Le prêtre attendait, prêt à bénir.
— Pepa Chegaray, demanda Garrido en se tournant vers la jeune femme, consentez-vous à prendre pour époux Juan Araquil, ici présent?
Pepa fit deux pas vers Juan, leva sur lui ses beaux yeux noirs et répondit :
— Non!
Dans la foule, derrière les soldats, il y eut une clameur, un ah! terrible. Les soldats, immobiles, regardaient.
— Non, répéta la jeune fille en élevant la voix. J'ai juré de n'être qu'à toi et, l'ayant juré, je ne serai à personne. Mais je ne serai pas à un lâche!
Juan Araquil avait l'air d'un fou en la regardant, hagard, blanc comme la chape du prêtre. Au loin, très loin, du fond de la vallée, on entendait maintenant monter, monter tristement par delà les collines, un morne son de cloche, le bruit du glas, la longue plainte de la cloche pleurant les morts. . Ils sonnaient la prière des agonisants, les carlistes, et le poison faisait son œuvre.
Et peu à peu, comme si elles eussent, à leur lour, salué le mourant, les cloches d'Hernani s'étaient tues ; elles restaient, là-haut, silencieuses, ne laissant plus parler que le glas, le glas lointain...
Puis, tout à coup, le glas lui-même s'arrêta et, sur la place emplie de monde, un silence passa comme si le vent eût soufflé sur ces têtes la nouvelle que tout était fini là-bas...
— Zucarraga est mort ! dit le vieux Garrido. Araquil regarda Pepa ardemment, la suppliant de lire en lui :
— C'est pour toi ! C'était pour toi ! dit-il, farouche.
Pepa détourna la tête.
Le général, froidement, dit alors à Juan :
— Araquil, que voulez-vous qu'on fasse de vos deux mille douros?
— L'argent?
•aquil avait compris.
— Qu'on le donne aux pauvres. Je ne veux même pas une croix pour moi au cimetière.
Il ajouta, montrant le peloton qui l'avait escorté :
— C'est pour moi cela, n'est-ce pas ?
— Araquil, on ne tue pas un soldat par le poison ! répondit Garrido.
Alors, Juan Araquil fît le signe de la croix, s'agenouilla devant le prêtre et dit à haute voix : « Dieu me fasse grâce ! » — Les cloches d'Hernani maintenant sonnaient aussi le glas des trépassés comme celles de la plaine, au bas de la colline de Santa Barbara.
Juan se releva, prit dans la poche de sa veste une cigarette, la cigarette de Zucarraga, et demanda au sergent un peu de feu. Le papelito allumé, il le porta à ses lèvres, salua d'un dernier regard Pepa qui fit un mouvement pour aller à lui, mais se raidit et resta immobile ; et le grand beau garçon, souriant d'un sourire triste, releva le front et disparut dans l'entourage de soldats à qui Garrido fit un signe...
Pepa se retourna, cherchant à le vo'r, à le revoir encore : elle n'aperçut plus rien, dans le cercle des fusils s'éloignant le long de l'église ; elle ne vit plus qu'un peu de fumée bleue, de fumée qui montait au-dessus des têtes, dans le scintillement des baïonnettes, et se perdait dans le ciel clair...
Et des chants commençaient, des prières dans l'église, pendant que, là-bas, le long de ce mur roux, dans du soleil, Juan Araquil aspirait la dernière bouffée de sa cigarette.
Pepa, alors, à travers le grand silence de
mort qui passa sur la place, entendit un lointain commandement et comme un bruit de fusils remués, puis distinctement ce mot arriva jusqu'à elle : « Feu ! »
Elle tomba à genoux, écrasée, commençant à voix haute : « Notre Père qui êtes aux deux... »
Mais la décharge qui suivit coupa brusquement sa prière.
Juan Araquil, encore debout le long du mur du presbytère, la poitrine plaquée de sang, s'abattait, en même temps, le front contre terre.
Quand le sergent s'approcha du corps pour lui donner le coup de grâce dans l'oreille, la cigarette que Juan tenait pliée entre ses doigts laissait encore monter un filet de fumée bleue — la cigarette de Zucarraga! et cette fumée survivait à Zucarraga, le héros, et à Araquil, le meurtrier.
TUYET
— Alors, c'est très joli, Paris ; cela vous plaît, Paris?
Le petit Tonkinois eut, en baissant affirmativement la tête, un bon sourire fin et doux qui montra, dans sa face jaune, des dents très blanches, exemptes de bétel ; et, en répétant ce qu'il venait de dire : « Oui, Paris; c'est joli, Paris, » il me semblait que des visions de féeries passaient dans ses yeux bruns, profonds, comme des images rapides dans une chambre noire.
Ce qu'il en avait vu de Paris, c'était peu de chose pourtant : des maisons, encore des maisons, des rues, des tas de pierres entrevus à travers la portière d'un fiacre, quelques églises,
la coupole dorée des Invalides qui se dressait, là, tout près du village tonkinois bâti, pour un été, sur l'Esplanade ; et, autour de ce coin de terre où les cahutes de bambous lui rappelaient les maisons de son pays, la foule, l'incessante foule, l'éternel défilé des Parisiens, des visiteurs, des badauds, des étrangers, la marée humaine qui déferlait là, avec son bruit de houle, ses plaisanteries pareilles à de l'écume, son mouvement éternel, son murmure de questions et d'exclamations niaises...
Mais ce qu'il en avait aperçu, de Paris, était si différent de ce qu'il avait toujours vu là-bas, à Hanoï, au bord du lac où se mirait le cocotier ; cette grande ville du pays de France semblait à ce petit cerveau d'Asiatique une telle ouverture toute lumineuse sur une civilisation si puissante, si curieuse, que ce qu'il en avait entrevu comme par hasard, lui donnait l'idée de quelque chose de gigantesque, d'admirable, d'écrasant comme la force.
C'est en marchandant un plateau incrusté de I nacre dans une des petites boutiques du village tonkinois que je l'avais vu pour la première fois Us étaient deux, assis derrière l'étalage, lui et j un pauvre diable à l'œil terne, très maigre, I' triste, les dents noires de bétel, qui ne savait |œ
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pas un mot de français et regardait mélancoliquement passer la foule.
Comme j'allais payer le plateau, j'aperçus, dans un coin, un bol de porcelaine qui me parut curieux, et que je pris pour l'examiner. Sur ce bol d'une pâte assez fine, un peu bleuâtre, et cerclé, au bord, d'un filet de cuivre, un personnage était peint en bleu vif, pareil à notre bleu au grand feu, et, étendu sur un rocher, à l'ombre d'un arbre inconnu, aux branches tordues, il jetait dans l'eau une longue ligne de bambou au bout de laquelle pendait un gros poisson. Et la figure de ce pêcheur à tête rase enveloppé d'une robe bleue avait dans ses proportions minuscules une expression singulièrement vivante, tandis que l'arbre hérissé, contourné comme un morceau de corail, prenait des aspects fantastiques. Tout à côté, comme des semis de fleurettes et pareils à des bleuets jetés sur la porcelaine, des caractères, indéchiffrables pour nous, expliquaient l'image bizarre.
— C'est du têt, me dit l'enfant, et cela raconte une histoire.
Je regardai le petit Tonkinois, qui me parut en humeur de causer, et qui, de son doux accent bizarre, où les r étaient prononcés assez difficilement, la lettre 7* étant inconnue dans sa langue :
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— Oui, ça ! monsieur, dit-il, c'est une légende.
Il ajouta, presque fièrement :
— Une légende de chez nous.
Ce garçonnet, qui, avec des yeux à fleur de tête, sous un front bombé, ressemblait vaguement à ces babies chinois ou japonais qu'on vend chez les marchands de japonaiseries, me parut aussi savant qu'un rabbin lorsqu'il ajouta :
— Ce pêcheur, c'est Lee Mong. Depuis l'âge de six ans, il péchait dans le fleuve Qui-Son. Il péchait en pensant, et, tout en péchant, il avait acquis la suprême sagesse.
Je ne pus m'empêcher de sourire en entendant tomber ces mots « la suprême sagesse » de cette bouche d'adolescent.
Lui continuait :
— Il avait quatre-vingt-dix-huit ans, Lee Mong, lorsque l'empereur lui demanda si, au lieu de pêcher toujours, toujours, dans le fleuve Qui-Son, il ne voudrait pas l'aider, lui, l'empereur, à gouverner les hommes.
— Plus difficile à prendre que les poissons, les hommes, dis-je.
L'enfant ne s'arrêta pas :
— Lee Mong le pêcheur devint un homme
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puissant, et, à cent vingt-huit ans, il mourut noyé avec le troisième empereur de la Chine.
— Noyé par accident?
— Par accident.
— Et, demandai-je, avait-il bien gouverné les hommes, le pêcheur Lee Mong ?
L'enfant sourit :
— Ah ! ça, monsieur, je ne sais pas. Je vous ai dit ce qu'on m'a appris, voilà !
Et il resta muet comme un guide qui a fini son explication.
— Combien ce bol? demandai-je.
— Deux francs ; mais, dit le petit, cela ne me regarde pas.
Et, comme je tendais la monnaie pour payer l'histoire de Lee Mong peinte sur porcelaine, Linh — l'enfant s'appelait Linh — me dit d'un ton fier, en refusant l'argent et en me montrant le marchand, l'homme aux dents noires, accroupi à ses côtés :
— Je ne vends pas, c'est lui qui vend : moi, je suis interprète !
Et dans ces derniers mots, accompagnés d'un petit redressement de tête, il y avait une expression un peu hautaine, la constatation d'une supériorité volontiers proclamée en ces pays hiérarchisés. « Je suis interprète ! » Le Civis sum
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rornanus antique ne devait pas être plus noblement dit à un étranger.
Interprète ! A quatorze ans ! Fonctionnaire et payé par la France ! Soldé pour traduire à ses compatriotes les questions banales des visiteurs, pour faire connaître aux Parisiens les réponses de ses compatriotes ! Interprète, c'està-dire investi d'un pouvoir, délégué à une fonction, et représentant — cet enfant — le seul lien qui unît ces pauvres diables d'ouvriers amenés du bout du monde à ces curieux accourus pour voir de près ces gens en robes noires, avec leurs cheveux roulés sous leur turban de laine.
Il venait de loin, le petit Linh, pour voir Paris, ce Paris si joli, et si grand, avec des maisons aussi hautes que la cathédrale neuve d'Hanoi. Il avait passé les mers, couché pendant des jours et des nuits, si longtemps, dans un grand navire ; on l'avait enrôlé presque comme un soldat en lui donnant par mois quatrevingts francs, qu'il toucherait au retour, en une masse. Un soir, sa mère, sa mère qui laissait, sans essayer de les cacher, rouler ses larmes sur ses joues de cuivre, sa mère avait déroulé une dernière fois les cheveux noirs brillants du petit, ces cheveux durs mais longs comme ceux
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d'une femme ; elle les avait peignés lentement, avec ses doigts minces autant qu'avec les dents du peigne, et elle l'avait embrassé tant de fois, pendant que le père, le bon marchand de soie d'Hanoï, entouré de ses deux filles, les soeurs de Linh, toutes silencieuses à l'idée que Linh allait si loin, — oui, tandis que le père, affermissant sa voix, disait : « C'est utile, c'est très utile que nos enfants voyagent; Linh deviendra savant; il verra de près les Français, qui sont d'une forte race, plus forte que la nôtre, qui ont des bras plus ?ros que ceux des Chinois, et, au retour, il pourra occuper une fonction auprès du Résident général ! »
Cette soirée dans la maisonnette d'Hanoï, il se la rappelait, le petit Linh, et il se la rappellerait toute sa vie. Il n'avait pas dormi, pendant la nuit qui avait suivi, et jusqu'au matin il avait entendu, lui semblait -il, quelqu'un pleurer, comme les bambous qui se plaignent doucement lorsque le vent souffle sur eux dans la campagne. C'était peut-être la mère qui gémissait ouïes sœurs. Toutes les trois, Tung, Thuan etPhuang, avaient, le lendemain, les yeux bien rouges lorsque Linh prit le chemin du bateau qui partait « pour France » , et lorsque la mère le serra entre ses bras comme un trésor,
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les petites sœurs le caressaient comme une poupée qu'on leur prenait.
Et la route avait tant duré, avant d'arriver à Toulon ! Le vent, le roulis, l'arrêt à Aden, à Port-Saïd, à Alger aussi, où l'enfant avait vu, dans sa prison, le fils du roi de Hué, enfermé là et pleurant à la vue de ces visages jaunes ; — enfermé «jusqu'à la mort », ce qui semblait tout simple, et juste, à Linh, puisque ce souverain était un vaincu. Linh se rappelait surtout, entre les incidents de cette route, la mort d'un ouvrier tonkinois emporté en pleine mer par une fièvre. L'enfant s'était senti troublé en apercevant dans le suaire que les Français lui donnaient, ce corps qu'il avait vu vivant à Hanoi, ce peintre de lanternes qui demeurait si près de chez lui, au pays. Les bonzes avaient fait leurs prières, et, glissant le long du vaisseau comme un paquet, le cadavre, enveloppé de blanc, avait fait dans la mer un trou, bientôt refermé, avec un bruit que Linh entendait encore : Glouf! — Il ne re verrait pas Hanoi, le peintre de lanternes ! Jamais il ne reverrait le Tonkin !
Linh n'était ni peureux ni mélancolique. Il avait assisté, devant la porte de la maison paternelle, à la décapitation de pirates, dont on
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exposait ensuite la tête crispée, grimaçante. Il avait, tout petit, servi de guide et d'interprète à un colonel de chasseurs d'Afrique qui l'emportait, à travers les rizières, sur la selle de son cheval. Les balles des Chinois avaient sifflé autour de sa tête ronde et gaie et il n'en avait gardé qu'un souvenir presque joyeux, celui d'une sorte de bourdonnement dabeilles. Et puis ils galopaient si vite à la poursuite des Chinois, les chasseurs bleus du colonel ! C'était une partie de cheval que cette course aux Pavillons-Noirs. Mais, pour la première fois, la mort lui apparaissait funèbre, dans ce corps rigide sous la voile blanche, dans ce corps immobile du voisin d'Hanoï, qui, si peu de jours auparavant, peignait encore des diables rouges, des dragons verts, sur les lanternes, et qui maintenant, au fond de l'eau, était perdu, oublié, avalé par la grande mer vorace.
Cela d'ailleurs, et Port-Saïd, et le souverain prisonnier, et le Tonkin, Linh l'avait presque oublié, à Paris, dont le brouhaha l'avait étourdi d'abord plus que le bruit même de la mer, puis qui, peu à peu, l'attirait, le charmait, semblait à l'enfant un joujou monstre, un paradis de pierre.
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Il était monté, à l'Esplanade, tout au haut de la pagode d'Angkor, et de là, comme d'une vergue de navire, il l'avait regardé, ce Paris, si grand, avec tant de clochers, de tours, de croix dorées et qui brillaient ; une mer, oui, une autre mer, qui ne lui donnait pas l'idée de la mort, au contraire, l'idée de la vie, d'une vie intense, si différente de l'existence de là-bas !
Tous les quinze jours, depuis l'ouverture de l'Exposition, Linh écrivait une longue lettre à ses parents, à « Hanoï, au bord du lac, près du cocotier ». Il récrivait la nuit, quand le silence tombait sur l'Esplanade, où le clairon des spahis avait sonné la retraite, dans la case où, les jambes croisées, les bonzes traçaient des prières. Et il disait au père, à la mère, aux sœurs tout ce qu'il voyait de beau à Paris, et ces foules de gens pressés comme les touffes des rizières, et ces milliers de soldats roulant des canons, à la revue de la Fête nationale, et ces fontaines qui changeaient de couleur dans la nuit, lançant de l'or, ou de l'argent, ou des rubis, et cette tour dont on avait tant parlé à Hanoï et qui dépassait encore en hauteur tout ce qu'on pouvait imaginer. Et chacune de ces lettres se terminait par une sorte de regret qui accusait son étonnement : « Quand je dirai
tout cela à ceux qui sont restés au Tonkin, ils ne me croiront pas, ils ne me croiront pas ! »
Mais, dans la succession de merveilles que Paris étalait devant le petit Tonkinois, quelque chose manquait à son avidité curieuse. C'était bien beau les maisons hautes, les vieilles églises aux vitraux de couleur, les grandes rues pleines de monde ; mais l'instinct secret de ce fils d'Asie le portait, comme tous ses compatriotes, à l'étude des spectacles de la nature. Il comparait les plantes, les fleurs de France aux belles fleurs de son pays. Il trouvait nos fruits petits : il se rappelait ceux du Tonkin, si frais, si gros. Les fleurs! Ces âmes de peuples-enfants ont des profondeurs d'âmes de poètes, et, la nuit, en s'endormant sur les nattes de sa case, le petit Linh se laissait bercer par un lointain murmure qui n'était pas celui du roulement des tramways et des fiacres, mais la chanson confuse, lente, attirante et triste des bambous, courbés, là-bas, sous le vent du pays.
Et ce qu'il voulait voir, surtout ce qu'il voulait voir de ses yeux, toucher de ses petites mains, c'était cette chose étonnante, inconnue et féerique dont on lui avait tant parlé, que nul au Tonkin, ni son père, ni le père de son père n'avait pu voir : la neige, tuyet, la neige
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blanche, qui — il savait cela comme il savait les légendes des vieilles dynasties — changeait les champs, les arbres, les logis, les demeures en paysages de marbre. La neige ! il en avait rêvé souvent dans la petite maison d'Hanoï, et, en regardant les gravures des livres français, les images coloriées des albums japonais ou chinois, ses yeux d'enfant étaient demeurés si souvent songeurs devant cette blancheur exquise répandue sur les chemins, sur les monts...
— Tuyetl
Ils en avaient de la neige, dans les montagnes de Chine. Il y avait de la neige au sommet du Fushiama, le mont sacré de Yokohama. Mais lui, Linh, au pays d'Hanoï, jamais il n'en avait vu, jamais il n'en verrait. Et c'était, dans son cerveau affiné, mais encore bien naïf et bien enfantin de fils d'Asie, une sorte de désir obstiné ; c'était un peu pour voir le pays des Français, beaucoup pour voir ce que nul des siens n'avait vu: voir tomber la neige, que le petit Linh était monté joyeusement, avec les matelots et les soldats, dans le bateau qui menait en Europe, à Toulon, à Paris...
La neige ! la neige blanche ! Ce spectacle dont il avait tant rêvé quand il était tout petit :
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une ville qui semblait changée en sel, un grand tapis blanc étendu sur les choses ; des flocons blancs tombant comme tomberaient du ciel des plumes d'oiseaux invisibles, de blancs oiseaux sacrés. Tuyet! Tuyet! Voir tomber la neige c'était le rêve incessant de Linh, au milieu de toutes ces féeries qui faisaient accourir les nations, venir de partout les hommes.
Et quand on lui demandait s'il s'amusait à Paris, le petit Linh, de sa voix douce, un peu gutturale, répondait en souriant : « Oui, monsieur ; oui , madame. » Et, si l'on ajoutait : « Qu'est-ce que vous voudriez bien voir? » un éclair rapide passait alors dans ses yeux noirs ; ses lèvres ouvertes et rieuses se plissaient comme attristées par une avidité impossible et il répondait timidement, s'excusant presque de souhaiter ce qu'on ne pouvait pas lui donner : — Tuyet !
— Voir la neige !
Souvent même il devenait vraiment triste à cette pensée qu'il partirait sans avoir vu la féerie blanche. Il n'avait pas songé qu'il n'y avait jamais de neige en été, dans cette France. Il le savait pourtant. Mais on lui avait dit aussi que sur certains points d'Europe la neige, éternellement vierge, ne disparaissait pas, ne fondait
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jamais. Peut-être y aurait-il près de Paris quelque montagne, un de ces coins privilégiés où Linh pourrait voir de la neige?
Non, l'été passerait ; les feuilles de l'Esplanade deviendraient toutes jaunes : elles tomberaient, tourbillonneraient, s'envoleraient quand elles auraient la couleur du cuivre. Et alors, sur le bateau, sur la mer, Linh repartirait pour Hanoi, pour le Tonkin, où la neige blanche est inconnue...
— Tuyet ! Tuyet ! Tuyet !
Il ne verrait pas Tuyet !
Et il y avait, chez cet enfant de quatorze ans, doucement possédé de l'idée fixe, avide de cette vision, quelque chose de la passion d'un amoureux exilé, quelque chose aussi de l'obstination du chercheur de mondes ou du chercheur de rimes ; — voyageurs ou poètes, ces errants de l'infini!...
— Monsieur, me dit-il, un jour, avec son sourire fin, un peu malicieux, vous savez? je crois que je la verrai. . .
— Qui?
— La neige ! . . . Oui. . . Tuyet ! J'ai écrit à mes parents de m'autoriser à rester à Paris. Ou j'entrerai à l'Ecole coloniale, où sont déjà des Cambodgiens, ou je resterai comme interprète,
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dans le bureau d'un commissionnaire en marchandises qui a un comptoir à Hanoï et qui connaît très bien M. le Résident général. Il s'est chargé déparier au ministre, à M. le soussecrétaire d'Etat, et, si mes parents veulent bien (il eut son sourire d'amoureux, cette fois), s'ils veulent, et ils voudront, je la verrai !... Je verrai la neige !
L'Exposition allait finir. Ils avaient passé vite, ces mois d'été pleins de féeries. Les Javanais s'enveloppaient de cabans, de cache-nez, ne marchaient plus pieds nus. Les petites danseuses du Kampong ressemblaient, serrées dans leurs châles, à des couleuvres blotties dans des couvertures de laine. L'Orient, l'extrême Orient de l'Esplanade devenait lugubre, frissonnant, un Orient gelé.
Maintenant, dans la bise de novembre qui secouait les draperies de la pagode récemment ouverte, le petit Linh servait d'interprète aux bonzes qui, sous leurs costumes de cérémonie, vêtus de soie rouge sang ou couverts d'étoles jaunes à raies bleu de ciel, offraient des présents à Bouddha, tandis que d'autres prêtres, en vêtements noirs, frappaient sur des gongs des cymbales. Lui, Linh, allait et venait j dant les offices, donnant aux visiteurs des ex-
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plications sur les rites bouddhistes, sur les images féroces, les vues des enfers accrochées entre les piliers de bois sculpté.
Il portait à présent sur sa robe noire une sorte de douillette doublée de soie verte très chaude ; et, comme il pleuvait parfois, presque toujours il s'appuyait sur un parapluie bien roulé, presque aussi haut que lui, et dont il semblait fier ; plus beau cent fois que les parapluies qu'on vendait si cher à Hanoï, ce parapluie parisien dont il se parerait, là-bas, dans la rue Jean-Dupuis ou dans la rue du Cuivre.
Mais non : il ne retournerait pas encore au Tonkin ! il resterait à Paris. Quand il parlait de rester à Paris, ses yeux noirs, si vifs, pétillaient de désir. Il avait la fièvre à l'idée du départ possible, prochain. Ses parents n'avaient point répondu encore, et, si la réponse n'était pas arrivée à Paris avant la date du dernier départ, il faudrait s'embarquer avec les bonzes.
Les bonzes faisaient déjà leurs paquets... Linh se sentait pris d'une angoisse à l'idée que lui, lui aussi, partirait peut-être. Quitter Paris, revenir à Hanoï, où pourtant la mère attendait, la mère, qui serait si heureuse de revoir son Linh et de peigner encore ses longs cheveux noirs, revenir aux maisons de bambous et au
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bord du lac, c'était maintenant pour le petit Tonkinois comme un exil. On lui avait ouvert toute grande une porte sur un monde inconnu vivant et jeune : l'Europe, la France ; et maintenant on la lui refermait brusquement sur les yeux. Il semblait à Linh qu'il était fait pour se mêler à ces Français dont le drapeau lui avait semblé le sien quand il avait vu les tirailleurs annamites et les spahis défiler bravement sous la pluie battante, le jour de Longchamps.
Et puis, ce voyage, cette vision d'Europe, ce rêve, encore un coup tout cela laissait à l'esprit, au cœur de l'enfant quelque chose d'incomplet, d'inachevé, comme un songe interrompu. Il ne l'avait pas vue, la neige blanche ! il retournerait au pays sans savoir ce qu'elle est, ce qu'elle met de poésie aux choses et aux hommes, la couverture sans tache, la parure de marbre, la neige...
— Oh ! me dit-il tout en me montrant les Bouddhas delà pagode, non, je ne partirai pas, je ne partirai pas! Je veux la voir !
Et, la voix toute triste, avec un accent de prière, il répétait le même mot mélancoliquement:
— Tuyet !
J'appris, trois jours après, ce que le petit
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Linh voulait dire quand il affirmait qu'il ne partirait pas. Un projet d'évasion poussait déjà dans sa tête, et, lorsque, un matin, dans la fraîcheur grise des premières heures, l'appel fut fait des Tonkinois, ouvriers, bonzes ou interprètes, qui devaient prendre le train et partir, Linh ne répondit pas. Il n'était pas là, il avait fui. Levé avant le jour, et se blottissant dans quelque kiosque abandonné où naguère on débitait du thé ou des grenades, il avait attendu l'ouverture des portes, et s'en était allé, au hasard, dans Paris.
Le cœur lui battait bien un peu ; il éprouvait bien un sentiment de peur de se trouver, tout seul perdu dans les rues, parmi tous ces gens inconnus dont quelques-uns s'écriaient, narquois, en le voyant : Chinn ! Chinn ! — Chinois ! comme disaient nos soldats du Tonkin. Il se demandait bien ce qu'il allait devenir, dans ce Paris où il errait au hasard, un peu fatigué déjà et redoutant de voir s'avancer vers lui un de ces gardiens de la paix qui marchaient lentement le long des trottoirs. L'idée lui vint tout à coup de demander asile au commissionnaire en marchandises qui voulait le garder près de lui, le prendre pour commis dans sa maison.
Oui, c'était cela. Puisque M. Lecrosnier dé-
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sirait l'avoir chez lui, il le cacherait, il lui trouverait un asile, une occupation, il le sauverait. Et Linh resterait à Paris. Et Linh verrait ce qu'il voulait voir. Linh toucherait du doigt son rêve.
Il fit un signe à un cocher :
— Rue des Petites-Ecuries, dit-il, n° 10.
M. Lecrosnier fut très étonné et un peu ennuyé de voir arriver dans ses bureaux l'enfant, qui, tout naïvement, avec sa franchise souriante, — un peu blême pourtant malgré le jaune de sa peau, — lui conta son aventure. Il avait laissé partir les autres. Le bateau les attendait à Toulon. Il n'y avait plus de convoi pour Hanoï. On ne le ferait pas, lui, le petit Linh, partir tout seul.
— Non ; mais, dit le négociant, le commissaire général ne sera pas content, et il faut que je vous ramène à lui !
Le ramener ! le ramener, là-bas, à l'Esplanade ! Linh n'avait point songé à cela. Il eut dans le regard une impression d'effroi. Ces mots « le ramener » le terrifiaient tout à coup. Il se rappelait brusquement ces Chinois ou ces Annamites déserteurs qu'on ramenait, au pays, entre des chasseurs d'Afrique ou des gendarmes, le sabre au clair. Est-ce qu'on le rame-
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nerait ainsi à M. le commissaire général ?
— Je plaiderai votre cause, ne craignez rien, disait M. Lecrosnier, enchanté maintenant, après réflexion, de pouvoir garder le petit Linh, qui lui serait très utile pour sa correspondance avec Tlndo-Chine.
Mais Linh n'était pas rassuré. Ramener ! plaider ! Il allait être donc accusé, et, puisqu'on devait plaider pour lui, c'était donc qu'il passerait en jugement, comme un coupable ?... Tous ces mots grossissaient soudain devant lui et prenaient des sens terribles. M. Lecrosnier essayait de rire ; mais lui, Linh, ne riait pas. Il regrettait presque d'être resté ; il eût voulu rejoindre les autres : aussi, pourquoi cette folle envie, ce besoin absurde de voir de la neige ? C'est que ce devait être si joli, la neige !
On le ramena à l'Esplanade. Le commissaire général fronça le sourcil, pour la forme, et parla de prison. La prison, c'était l'infirmerie. L'enfant, qu'on y mena, n'était pas durement traité, au contraire ; mais tout son petit être moral subissait là une dépression profonde, une humiliation qui le navrait. Il se demandait s'il n'avait pas déshonoré, à jamais déshonoré ses pauvres parents, qui seraient désolés lorsqu'ils apprendraient que leur fils Linh, fils de
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Tang, était enfermé, « ramené » dans une prison de France !
Il avait envie d'écrire au commissaire , d'écrire au Président de la République, — il lui avait traduit un compliment en têt, le jour de la Fête du Dragon. ïl voulait écrire à tout le monde et demander sa grâce : non pas pour lui, il avait tout mérité, mais pour les pauvres gens d'Hanoï, qui pleureraient tant quand ils sauraient!...
Au bout de trois jours d'infirmerie, Linh fut appelé devant le commissaire général.
— Remerciez M. Lecrosnier, lui dit-on : il a intercédé pour vous. En même temps, une lettre, d'Hanoï nous est parvenue : vos parents consentent à vous laisser à Paris, et M. Lecrosnier vous prend avec lui.
Ah ! cette fois, c'était plus que la délivrance pour Linh, c'était la joie absolue, le séjour à Paris, la vie nouvelle qui le tentait, et, au fond, tout au fond de sa petite cervelle d'enfant, la certitude maintenant du caprice réalisé, le rêve qui approchait comme un jouet ardemment souhaité et qu'on aurait enfin mis à portée de sa main !...
Il resta.
Il entra, le petit Linh, chez le commission-
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naire en marchandises, et au bout d'une semaine on n'aurait pas reconnu le Tonkinois de l'Esplanade dans ce commis parisien bizarre, au teint jaune, qui restait courbé sur les grands livres au dos de cuir vert, à étiquettes rouges, dans le bureau de M. Lecrosnier. On lui avait ôté son costume d'Asie, sa longue robe doublée de soie verte, son turban noir, son pantalon blanc : il était vêtu maintenant comme tout le monde.
Dans ce Paris où il avait voulu rester, les vêtements d'Hanoï étaient trop légers, et le froid, qui venait, exigeait que l'enfant fût bien couvert. Mais il regrettait cette espèce d'uniforme dont on l'avait dépouillé. Fier d'abord de se voir habillé comme un Européen, comme un Français, il se sentait maintenant mal à l'aise dans cette redingote qui lui descendait à peine aux genoux, et, avec cet instinct d'art qu'ont ces races affinées, il se trouvait un peu ridicule sous le chapeau de feutre rond dont on l'avait coiffé.
Et surtout, ah ! surtout il regrettait ses longs cheveux qu'il enroulait au-dessus de sa nuque, ses cheveux noirs que la mère trouvait si beaux et qu'elle avait baisés de sa bouche tordue par le chagrin le jour où Linh était parti. Il avait lu
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dans les histoires des vieilles dynasties de France que Ton coupait les cheveux aux héritiers de rois quand on voulait les écarter du trône. Et lui aussi il avait la sensation d'être amoindri, tonsuré!
Paris le consolait un peu. Quoiqu'il devînt bientriste, Paris, après le départ de tout ce monde qui l'avait, durant des mois, transformé en fleuve humain!... Il y avait des jours débrouillard où, dans le bureau de la rue des Petites- Ecuries, on allumait le gaz à quatre heures de l'après-midi, et où Linh demeurait , le dos voûté sur les papiers de factures à en-têtes commerciaux, pendant de longues heures, sans rien voir que ce papier, qu'il couvrait de sa belle écriture anglaise : Doit Monsieur Phang, négociant à Hanoï... Doit le Bazar Français d'Hanoï..., sans rien entendre que le roulement des fiacres ou des camions qui passaient dans la rue commerçante, derrière les carreaux aux verres dépolis.
Le Bazar Français ! Monsieur Phang! ces noms évoquaient pour Linh des coins de ville bien connus, des quartiers où il avait passé, joué, étant enfant. Ce M. Phang négociant, c'était un ami de son père. Il fumait de l'opium, M. Phang, et il avait l'air cassé, tortillé comme
une racine sèche. Linh, à présent, avait des retours un peu tristes vers le pays abandonné et où les camarades de l'Esplanade, ouvriers et interprètes, étaient arrivés maintenant.
Ses sœurs lui écrivaient. Tung lui répétait toujours, répondant à ses confidences d'enfant: « Eh bien! es-tu content? as-tu enfin vu de la neige? pourras-tu, quand tu reviendras, nous en rapporter? »
Et Linh souriait. Non, il n'avait pas vu de neige. Il se désolait. Ne lui disait-on point qu'il y avait des hivers entiers où la neige ne tombait pas? Du brouillard, oui, du brouillard jaune et triste, qui le prenait à la gorge comme un miasme de marais, il en voyait ; mais de la neige, de la blanche neige, non, rien!
Tuyetl Tuyet!
Peut être n'en verrait-il pas.
Le froid était vif cependant et, pis encore, spongieux et malsain. Le petit Linh couchait, au dernier étage de la maison, dans une chambre bien meublée, claire et gaie, qu'avait fait aménager pour lui M. Lecrosnier. Il s'y était d'abord senti heureux, libre, pouvant penser, rêver à son aise, dormir dans un bon lit de France. Puis^ la nuit, il avait ressenti de petits
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frissons; il lui semblait que quelque chose comme une main sèche le serrait au cou ; il toussait un peu, il respirait parfois avec peine. Tantôt il grelottait, tantôt il étouffait de chaleur dans ses draps blancs.
— Vous ne souffrez pas, Linh? lui demandait M. Lecrosnier.
— Non, monsieur ! oh non !
Il n'osait pas dire qu'il souffrait : il lui semblait qu'on allait le gronder. Il se sentait responsable de son séjour à Paris. Il tremblait qu'on ne le réexpédiât au Tonkin comme un colis gênant, et peut-être, tout au fond de son être, un secret désir de départ commençait-il à germer...
Il ne faisait pas froid comme à Paris, là-bas, au bord du lac!
M. Lecrosnier, qui entendait tousser le petit Linh, n'était pas sans inquiétude. On fit descendre l'enfant dans l'appartement même du commissionnaire, on le soigna. Le médecin, consulté, parla d'une bronchite qui pouvait prendre, avec la saison mauvaise, un caractère pernicieux.
Et, en effet, Linh maigrissait, devenait triste; toute sa frêle personne était secouée douloureusement par des quintes. M. Lecrosnier ne
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voulait pas que, jusqu'à ce que l'enfant fût guéri, il demeurât comme cassé sur les écritures. Linh ne descendait donc plus au bureau, et il resta dans sa chambre, avec défense de sortir. Les fenêtres heureusement donnaient sur la rue, mais, qu'importe ! Linh s'ennuyait. Il s'ennuyait à voir toujours le même spectacle : des passants pressés, des fiacres mouillés, une boue noirâtre, et, en face de lui, une boutique d'emballeur où éternellement on clouait des caisses de bois blanc, on les marquait de lettres noires, et on les envoyait vers des pays inconnus, dont les yeux perçants de Linh déchiffraient de loin les noms : Buenos- Ayres, Rio-de-Janeiro, Bahia...
Qu'elles semblaient longues, interminables, les journées d'hiver, au petit malade! Madame Lecrosnier venait bien, de temps à autre, voir l'enfant, le consoler, lui parler comme une mère. Mais c'étaient des apparitions courtes et qui ramenaient seulement la pensée de Linh vers l'autre mère, la vraie mère, celle qui était là-bas.
Madame Lecrosnier s'attristait, du reste, de l'état de Linh. La bronchite empirait. Une griffe s'enfonçait dans la gorge et la poitrine de l'enfant. Les remèdes , les thapsias ,
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échouaient. Il souriait quand on lui disait qu'il irait mieux bientôt, et il disait :
— Oui, je sais... Ce qu'il me faudrait, c'est mon soleil!
Ce n'était plus la neige qu'il voulait voir, le petit Tonkinois, mais le soleil d'Asie qui fait les fruits si gros et les fleurs si belles. Et pourtant, si ! le rêve subsistait en cette âme qui se débattait dans un corps malade. Plus souffrant de jour en jour, il s'était alité, et, lorsqu'il s'était vu couché tout un jour dans un lit, il avait dit, avec son sourire étrange, un peu narquois encore, mais très doux :
— Oh! je ne verrai pas Tuyet!
Et il pensait à ce fils du roi d'Asie, ce petit souverain de Hué, qu'il avait vu, à Alger, enfermé dans une chambre, pour toujours — «jusqu'à la mort ».
Ce n'étaient pas seulement les fils de rois que pareille sentence atteignait.
Le petit Linh devinait juste. Le médecin devenait inquiet. Il eût voulu gagner le printemps, envoyer l'enfant au Tonkin. Il parlait du Midi, de Nice. Mais la poitrine était trop prise, avec une toux stridente, une lente fièvre.
— Encore, disait Linh en souriant toujours, si j'avais vu la neige !
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Madame Lecrosnier lui apporta, un matin, un de ces presse-papiers où, dans une boule de verre, est figuré, découpé, un paysage neigeux, un cartonnage peint en blanc.
L'enfant prit, dans ses mains brûlantes, la fraîche boule de verre, et dit :
— C'est bon à la peau ! c'est froid !
— Retournez-la, cette boule, fit madame Lecrosnier.
— Voilà, dit Linh.
Et il vit alors, sur le paysage, pleuvoir de légers points tout blancs qui dansaient dans la boule comme des atomes. Il y avait, dans le paysage, un tout petit personnage, un moine, tout blanc sous un sapin encore vert. Le sapin et le moine étaient presque cachés par ces points blancs qui couraient comme éperdus, à mesure que Linh secouait la boule de verre.
— Cela, dit madame Lecrosnier, c'est de la neige!
— Cela?
Tuyet!... Linh regardait, curieux, amusé, ravi. On aurait pu lui donner cela et il aurait pu l'emporter au pays, le jour où il s'était enfui pour ne point partir! Tuyet ! C'était, en effet, bien joli, tout ce blanc, cette course de points blancs, et ce bonhomme enveloppé de neige,
dont la robe brune rappelait la couleur des robes des bonzes...
— La pagode! murmura Linh.
A la pagode, les bonzes lui avaient donné, comme une amulette, — un petit papier imprimé d'une manière sommaire, tel que les premiers et naïfs essais xylographiques, portant en caractères chinois et en français ces mots qui maintenant faisaient hocher la tête à Linh :
— Vous aurez tout à volonté! Vous ne serez jamais malade !
Il en avait donné une, de ces amulettes, à madame Lecrosnier, et elle se souvenait combien elle avait ri des explications philologiques de l'enfant voulant commenter l'inscription et n'en sortant pas : « Les Chinois parlent par caractères; nous, c'est différent, nous parlons par caractères. »
Ah! ces amulettes de la pagode! ces talismans des bonzes! Linh, si souffrant, si malade, n'y croyait plus maintenant. Mais il croyait au beau jouet que lui apportait madame Lecrosnier. Et tout le jour, et les jours suivants, il demeura dans son lit à tourner et retourner la boule de verre et à regarder tomber la neige. Quand il déposait près de son lit, sur sa table,
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la boule sortant de ses mains, le verre brûlait, comme chauffé au feu...
— Linh est perdu ! dit, un matin, à M. Lecrosnier, le docteur, désolé.
C'était la phtisie laryngée qui, violemment, tordait le petit être, et il fallait écrire aux parents, au sous-secrétaire d'Etat des colonies, il fallait tout dire.
— Perdu ? répétait madame Lecrosnier.
Et il lui semblait qu'on lui arrachait quelqu'un des siens.
Pourtant, le petit Linh prétendait qu'il ne souffrait plus. Il disait seulement qu'il avait envie de dormir, longtemps, longtemps dormir. Il était las. Il n'avait plus envie de quitter le lit, de sortir.
Un matin, il poussa un grand cri, un cri de joie qui s'arrêta court pourtant dans sa gorge dévorée... Il se souleva sur ses coudes dans son lit de malade et, de son bras maigre, si maigre 1 — désignant les toits blancs de la rue, les nervures blanches des maisons, en face, les persiennes serties de neige :
— Tuyet! Tuyet! répéta sa pauvre voix faible, Tuyet !
Elle était tombée dans la nuit, et elle tombait encore un peu, ses flocons blancs volant dans
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le vent et parfois venant se coller aux vitres du petit malade, comme pour se montrer, pour dire : — Me voici i
— Tuyet ! Tuyet !
Et il était si heureux, redisant le même mot qui passait comme une caresse dans sa gorge strangulée :
Il y avait tant d'éclat dans ses yeux noirs, son frêle corps s'agitait si vivement, que madame Lecrosnier, qui était là, croyait à une renaissance. Mais le médecin ne disait rien, puis se penchant sur le petit malade, lui prenait la main, et, très bas, tout en calculant la température de ce jeune corps :
— Oui, c'est de la neige, Linh, de la neige comme dans la boule de verre qu'on vous a donnée.
— Oh ! répondait l'enfant, plus belle, plus belle ! C'est de la vraie neige 1 Tuyet !
Puis, hochant la tête :
— C'est vrai, ce qu'on nous disait dans les histoires : c'est joli, la neige. On dirait des petits lis qui dansent !
Tout le jour, pendant la tombée des flocons blancs, Linh demeura dans son lit, la tête tournée vers la fenêtre, sa petite tête où le jaune sem-
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blait pâli, avec des yeux agrandis, et un souffle lent, pénible, passant entre ses lèvres sèches.
Et il répétait souvent, comme en proie à une obsession :
— C'est joli ! c'est joli ! oh ! joli !
Mais il y avait comme un sentiment vague de regret, de déception, et sa pensée flottait très loin, bien loin, vers le pays où les bambous chantaient dans la nuit et où il n'y avait pas de neige... Il revoyait, dans une vision confuse, une hallucination de fièvre, la petite maison d'Hanoi, et les siens, assis à terre sur des nattes, autour d'une théière qui fumait, qui chantait aussi, comme les bambous; et il entendait qu'on parlait de lui, et sa mère, et ses sœurs, Tung, Thuanet Phuang, disaient toutes les mêmes mots au père, qui ne répondait pas : « Quand Linh, notre Linh, reviendra-t-il ? Est-ce qu'ils nous le garderont, les Français ? » Et tout à coup il semblait à Linh que la chère vision s'effaçait, obscurcie par une nuée, voilée par les flocons blancs qui tourbillonnaient, paraissaient plus épais...
Alors cette pensée venait au petit Tonkinois que c'était blanc comme un linceul, la neige, blanc comme ce drap dans lequel on avait cousu, en chemin, le pauvre peintre de lanternes qu'on
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avait fait glisser le long du navire dans la mer : « Gloui ! »
Un linceul I Et, dans l'assoupissement du bruit que donne la neige qui tombe, Linh entendait pourtant, percevait distinctement le son des coups de marteau qu'on donnait de l'autre côté de la rue. Le layetier-emballeur continuait à clouer ses caisses, — et Linh, sans les voir, les devinait, ces caisses de bois blanc avec leurs inscriptions mystérieuses : Bahia... Costa-Rica...
Et, lui aussi, comme un colis jeté au hasard, on le clouerait dans une caisse de bois blanc, pour l'emporter, comme il savait qu'on emporte les morts en Europe, dans une boîte longue.
Alors un brusque frisson secoua ce pauvre corps frêle, la peur le prit. Le petit Linh essaya de se soulever, de sortir de son lit ; il tenta de crier :
— Je ne veux pas ! je ne veux pas !
Et sa pauvre petite bouche, presque aphone, ne parvenait pas à se faire entendre...
Ce bruit, ces coups de marteau, ces caisses blanches le terrifiaient.
Il disait, tout hagard, couvert de sueur, portant sa main si fine à son cou maigre :
— Non I non ! non î non !
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Le docteur regardait, très triste, à côté de madame Lecrosnier, toute pâle.
— Hanoï ! Hanoï ! murmura l'enfant tonkinois, d'une voix qui déjà venait de l'au-delà, du pays sans neige où s'envolait sa petite âme... Le lac! le cocotier!
Il dit encore une fois, presque tendrement : Tuyet ! et cherchant d'un ^geste machinal,, vague, perdu, quelque chose autour de lui, il rencontra la main de madame Lecrosnier, une main qui tremblait ; il la prit, la serra, essayant de l'approcher de ses lèvres; puis il laissa tomber sa tète lasse sur l'oreiller blanc, et, avec une tendresse ardente, il sembla se coucher, s'endormir, se blottir, en disant tout bas — si bas — comme un soupir qui eût parléà un fantôme :
— Maman !
Le lendemain, il y avait encore de la neige aux vitres de la chambre froide, et les cristaux de neige collés au verre semblaient d'étranges yeux blancs et fixes qui regardaient Linh, étendu dans son lit, immobile, avec un sourire encore sur ses lèvres closes, Linh, le petit Linh, emporté par un souffle, comme, dans le vent, un flocon de Tuyet — son rêve !
M. Thomassière repoussa, d'un geste violent, sa tasse de café, et regardant bien en face son vieil ami :
— Si ce que tu me dis est vrai, Langlade, si Théodore est capable d'une pareille folie, d'une... d'une infamie comme celle-là, s'il en a seulement l'idée, je te jure bien que je remuerai ciel et terre, oui ! ciel et terre, pour empêcher cet écervelé, cet imbécile, ce hanneton, de se laisser prendre aux beaux yeux d'une fille de théâtre!... %
Et, comme le vieux Langlade, l'air bonhomme
et très fin, hochait la tête entre deux gorgées de son gloria :
— Voyons, voyons, reprit le père Thomassière, qui t'a dit cela ? Comment le sais-tu ? Ce n'est peut-être qu'un cancan comme les journaux de Paris nous en apportent! Raconte-moi ce que tu sais !
C'était sur le perron d'une vieille maison périgourdine qu'ils achevaient de déjeuner, les vieux amis. Une maison patriarcale etsilencieuse donnant sur un jardin qu'un soleil de septembre, brillant comme un soleil de juillet, criblait de chauds rayons. Sous la véranda du petit perron, bien à l'ombre, heureux de vivre, M. Thomassière, l'ancien notaire, et Langlade, le juge de paix, regardaient les papillons courir, les moucherons, pareils à des gouttelettes lumineuses, traverser le jardin que coupaient, comme des fils d'argent, les fils d'araignées; et, bercés doucement par les bruits de grelots et de voitures qui leur venaient du dehors, scandés par des bruits de fers de chevaux passant sur la route, les deux amis jouissaient doucement de cette belle matinée d'automne, où les fleurs rouges des grenadiers, les grappes des sorbiers, les touffes de géraniums mettaient leur note rouge dans le vert encore puissant des arbres,
comme le ruban vermillon de M. Langlade avivait sa redingote de drap gros bleu.
Et chez ces deux camarades de tant d'années, après un déjeuner fin, dont les restes faisaient encore bonne figure sur la nappe blanche — pâté de lièvre, lamproie, perdrix rouges, écrevisses du rû de Saint-Alvère, muscat rosé, figues à la chair aqueuse, — il y avait un tel bonheur de vivre, que ce fond de lumière, de verdure et de fleurs, semblait fait tout exprès pour servir de cadre à ce gros, gras, gai visage de M. Langlade et au profil aigu de M. Thomassière.
L'ami Langlade trouvait même une mine excellente à l'ancien notaire, assez blême d'ordinaire, avec son nez en bec d'oiseau, sa mine grave, sa figure allongée, dont une cravate haute, à la mode de 1830, étranglait le cou et faisait s'écarter les favoris blancs des deux côtés des maxillaires. Ce matin-là, bien au contraire, M. Thomassière avait semblé d'abord tout à fait enjoué à Langlade. Était-ce le vin de Costo-Rasto, l'évocation des vieux souvenirs, la volupté de respirer ce bon air chaud ? L'ancien notaire n'a\ait plus rien de son air refrogné, et ses joues pâles se nuançant doucement d'une légère teinte de fraise, il s'égayait même
à la vue du joyeux petit vieux râblé et souriant, qui était le juge de paix de son canton. Et la vieille Marion, en les servant, avait eu ce spectacle inaccoutumé : le sourire de M. Thomassière, la vue de ce clergyman flegmatique tenant tête à une sorte de bon gros moine gaulois. Mais le sourire de M. Thomassière n'avait pas duré longtemps. Il ne fallait point badiner avec M. Thomassière lorsqu'il n'était pas en belle humeur; et voilà que ce matin, le déjeuner fini et comme pour le dessert, l'ami Langlade lui servait, là, brusquement, cette inconcevable nouvelle : l'annonce des velléités de mariage de son propre fils, Théodore Thomassière, amoureux d'une actrice du Palais-Royal, à Paris !
Langlade, en diplomate, avait attendu qu'on en fût au café pour donner cette nouvelle au père, et maintenant il se reprochait d'avoir choisi ce moment ; l'ami Thomassière avait à la joue une rougeur inattendue; sa digestion n'était pas faite, et quoiqu'il ne fût pas gros et gras comme Langlade, une congestion, ma foi !...
— J'aurais peut-être dû attendre, se disait le juge de paix.
Mais à présent le coup était porté. Thomassière ne pouvait que s'irriter à attendre les dé-
tails exigés. Et puisqu'il avait commencé, Langlade, pourquoi ne pas tout dire ?
— C'est mon neveu qui m'a appris la chose, mon vieux Gaston (il donnait à l'ancien notaire son petit nom, pour l'attendrir). Mon neveu est un garçon qui connaît le tiers et le quart, et que je soupçonne de vouloir écrivailler des vaudevilles, à Paris, au lieu d'aller à son bureau !... Bref, il est assez lié avec ton fils... Théodore l'a chargé de tâter le terrain, et, si je t'en parle, tu comprends, c'est, à mon tour, pour savoir...
— Pour savoir quoi ? dit Thomassière en repoussant brusquement sa tasse de café.
— Qu'est-ce que tu veux ? fit Langlade, bon philosophe, il faut prendre les choses comme elles sont, et ne pas espérer trouver dans une tête de vingt ans la sagesse de... de Phocion...
Langlade, évidemment, à travers les fumées parfumées du déjeuner, cherchait ses phrase^.
Le nom vénéré de Phocion eut le don d'exaspérer particulièrement M. Thomassière :
— Phocion ! Phocion ! Qu'est-ce que tu me chantes avec Phocion?... Vas-tu me dire que Phocion, ton Phocion, me conseillerait d'excuser la sottise d'un galopin amoureux d'une '■ cabotine?...
— Oh ! oh ! cabotine ! cabotine 1 Non, fit le juge de paix. Mademoiselle Gabrielle Vernier n'est pas une cabotine. Elle a doublé Norah dans une pièce du fils Dumas.
— Peste! Comme tu es informé, toi !...
— Mon neveu ! Qu'est-ce que tu veux ? Mon neveu ! Mademoiselle Gabrielle Vernier, donc...
— Tu me disais tout à l'heure qu'on l'appelait Gabri !
— Gabri dans l'intimité, Gabrielle sur l'affiche. Gabri, c'est pour les initiés seulement, les boulevardiers, les vrais Parisiens...
— Comme ton neveu Gustave !
— Comme mon neveu Gustave.
— Gabri ! Théodore épouser Gabri ! Gabri ! Et M. Thomassière donna sur la table un
coup violent qui fit tressauter les restes du perdreau et vibrer les cristaux et les tasses. , — Madame Gabri Thomassière ! Thomassière Gabri I
— Gabrielle, Gabrielle... Légalement, ce n'est pas Gabri, c'est Gabrielle ! précisa le juge Langlade, qui semblait mettre un grain de malice gasconne dans ses confidences. Il paraît, du reste, qu'elle est très jolie, très jolie, cette Gabrielle... Petite, potelée, blonde... ou
plutôt — ce qui est la même chose, — teinte avec du henné...
— Du...?
— Henné I Très à la mode, le henné ! Mon neveu m'a raconté là-dessus des histoires ! Toutes ces dames de l'Opéra, figure-toi, s'appliquent du henné sur la tête... et non seulement sur la tête...
Le juge de paix se mit à rire en pensant aux récits de son neveu Gustave; mais il s'agissait bien de ces dames de l'Opéra ! Thomassière, devenu aussi blanc que la serviette qu'il pliait avec rage, allongeait par-dessus la table son grand nez vers le visage, couleur de cerise mûre, de Langlade, interrogeait son ami sur la folie qui possédait Théodore, et Langlade « sondait le terrain », se demandant jusqu'où il pourrait aller, et y enfonçant le pied à plein talon.
Oh ! d'ailleurs, le cas de Théodore était bien simple!... Après avoir achevé son droite Paris, le fils du notaire, fort peu pressé de retourner en Périgord, s'était fait inscrire au barreau, et, comme tant d'autres, avait, la serviette sous le bras, donné la chasse à l'occasion, chaque jour plus chauve, surtout à Paris, où les cheveux tombent plus vite. Un procès amusant, — une
contestation de mademoiselle Gabrielle Vernier avec son pédicure, — avait mis, un beau matin, Théodore à l'ordre du jour dans les chroniques, et, pour avoir spirituellement décrit, défendu, — et contemplé, — le petit pied de la comédienne, le fils du notaire en était arrivé à lui offrir sa main. Une folie, une bêtise, un scandale, tout ce qu'on voudra. Mais l'amour est le prologue obligé de toutes les sottises, légales ou autres.
— Au total, mon vieux, ton garçon aurait pu choisir plus mal ! Le fils Migayroux de Bergerac, — Médéric, tu sais, — Médéric Migayroux a bien épousé une actrice de Bobiuo ! Et elle rend le pain bénit à Bergerac, maintenant, la vieille actrice de Bobino! Et elle le rend tout aussi dignement qu'une autre, je te prie de le croire I Or, le Palais-Royal n'est pas Bobino...
— Non, interrompit avec colère l'ancien notaire, mais Médéric Migayroux n'est pas Théodore Thomassière ! Ah ! sa mère 1 Qu'est-ce qu'elle dirait, la mère de Théodore, si elle le savait amouraché d'une Gabri ?... Gabri I... Gabri !
Il répétait le nom comme pour s'en souffleter.
Il éprouvait une impression singulière, à la
fois étonnée et colère. Il lui semblait qu'autour
de lui tout dansait : les arbres du jardin, les tasses de café, et la bonne figure rieuse de Langlade lui paraissait tourner, tourner comme dans une ronde éperdue.
— Est-ce possible?... Alors, c'est possible ?
Et Thomassière cherchait à se rappeler les dernières lettres de Théodore. Il n'y était pas plus question de mademoiselle Gabril... Théodore y donnait à son père des nouvelles politiques et financières. On parlait, à Paris, d'une conversion nouvelle et d'une six-cent-quarantième crise ministérielle. Mais des théâtres, oh ! des théâtres, pas un mot ! « Il avait l'air d'un grave !... » Et, tout à coup, un beau matin, il envoyait, comme cela, le neveu Gustave pour annoncer à Langlade... qui le redirait à M. Thomassière... car certainement c'était lui, Théodore, qui avait chargé le neveu Gustave...
— Et où est-il , ton neveu Gustave ? demanda brusquement Thomassière, s'interrompant dans ses réflexions.
Langlade, homme pratique, faisait flamber dans une soucoupe un peu de sucre arrosé d'eau-de-vie. Il faisait un punch, Langlade, pour laisser l'ami Thomassière libre de penser tout à son aise...
La question de l'ancien notaire le fit sourire.
— Mon neveu Gustave ? Oh ! reparti 1 Reparti bien vite, mon neveu !... Il s'ennuyait à Saint- Alvère. Il est à Bordeaux : — Bordeaux, c'est la succursale de Paris !
— Alors, demanda le père Thomassière, je ne saurai rien de plus que ce que tu m'as dit ?
— Ça ne te suffit pas ?
Le notaire jeta à son ami un regard sévère. Il plaisantait, en vérité, ce bon Langlade ! Il plaisantait, et Thomassière étouffait de rage ! Ah ! une fois sa digestion faite, il allait en écrire, une lettre, à Théodore ! Elle tomberait, à Paris, comme un coup de foudre sur la tête de Théodore, la lettre de M. Thomassière !
— Mademoiselle Gabri !... Gabri 1 Gabri ! Le notaire répétait ce nom avec toutes les
inflexions du mépris, de la fureur et de l'exécration ! Gabri !... Si Stéphanie Thomassière avait pu penser, une minute, que le petit Théodore dût jamais songer à aimer, — comment donc ! — à épouser une demoiselle Gabri !... Gabri!... Oui, oui, cent fois oui, il allait lui écrire, à Théodore, et de la bonne encre !
— A quoi bon ?... interrompit sagement Langlade. Attends qu'il t'avertisse, qu'il t'écrive, lui!
— Et s'il n'écrit pas?
— Comment veux-tu ? Il t'écrira trop. Avis du mariage, demande de ton consentement.
— Ah ! mon consentement ! s'il se figure...
— Prières, supplications...
— Très inutiles !
— Très inutiles. Actes respectueux...
— Tu dis ?
— Actes respectueux. Quel âge a-t-il, Théodore ?
— Vingt-sept ans !
— A vingt-sept ans, on n'est plus un gamin, mon vieux Gaston. Actes respectueux...
— Ah ! Langlade, interrompit, une fois encore, Thomassière, très énervé, laisse -moi tranquille avec tes actes respectueux!... Je ne sais pas si c'est le perdreau ou la lamproie, mais j'ai une barre sur l'estomac... Littéralement une barre... J'étouffe ! Actes respectueux !... Pour mademoiselle Gabri ! Des actes respectueux ! A moi ! à moi ! à moi !
Et maintenant il brandissait, comme un drapeau de bataille, sa serviette, qu'il avait ressaisie sur la table, et, redressant sa taille, il regardait le fond du jardin, comme si Théodore allait apparaître, au loin, le notaire exaspéré se disposant à le foudroyer.
Mais non : il n'y avait au fond du jardin que du soleil, des fleurs de grenadier et des libellules aux ailes de gaze qui voletaient en courbes rapides autour des pelouses , encore vertes , pour quelques jours.
Le lendemain, la vieille Marion fut tout étonnée quand M. Thomassière, casanier d'habitude et quittant peu volontiers sa chambre et sa bibliothèque, — il traduisait secrètement Horace, Thomassière, — l'appela et lui ordonna, de préparer sa valise et de dire au valet de seller le cheval.
— Monsieur s'en va encore à Périgueuxpour le Concours régional?
Ce voyage de M. Thomassière, à l'occasion du Concours régional, était demeuré célèbre, comme un des événements de la maison.
M. Thomassière haussa les épaules.
— 11 n'y a plus de Concours régional à Périgueux, Marion. D'ailleurs, je ne vais pas à Périgueux, je vais à Paris!
— A Paris?
— A Paris !
La vieille servante éprouvait une surprise violente, et de ses yeux perçants de paysanne, rivés sur l'impassible visage de M. Thomassière, elle essayait de deviner la cause de ce départ brusque, flairant d'instinct quelque aventure à laquelle M. Théodore était mêlé !... Ah! ce Paris, ce Paris!... Un moulin à farine humaine ! Il en avait broyé plus d'un, dans le pays!
— Monsieur va à Paris?... Monsieur va à Paris 1 Et combien de temps Monsieur resterat-il, à Paris ? bougonnait Marion tout en regardant si les boutons de chemise du notaire étaient bien cousus.
La résolution soudaine de M. Thomassière jetait, dans le logis, un trouble égal à celui qu'eût pu y produire un coup de tonnerre. Les gens de la maison, les valets de la ferme, les métayers, se demandaient tout bas ce que M. Théodore avait bien pu faire, là-bas, pour que, tout à coup, M. Thomassière se mît en selle, comme un dragon prêt à charger. Il revenait sur toutes les lèvres, le nom de M. Théodore!... Oh! ce devait être un gaillard, le camarade ! Il avait laissé, dans le pays, de Saint- Alvère à Sainte-Foix, plus d'un petit
cœur gonflé et de jolis yeux rouges, lorsqu'il était parti I M. Thomassière, certainement, entrait en campagne pour aller remettre M. Théodore à la raison.
L'ami Langlade était revenu, d'ailleurs, pour souhaiter le bon voyage à Thomassière, et Marion, aux écoutes, venait de surprendre quelques paroles de menaces à l'adresse du Parisien. M. Thomassière, causant avec le juge de paix, l'avait appelé garnement, ce Parisien 1 Marion saisissait aussi, comme on attrape une mouche au passage, un nom curieux qui l'intriguait: Gabri, Gabri... Un nom de femme, sans doute. Quelque nom de drôlesse, évidemment !
Et, le lendemain matin, lorsque M. Thomassière, ayant laissé à tout son monde ses instructions par écrit, partit à cheval pour Mussidan, le valet le suivant sur un autre cheval qui portait une seconde valise ; lorsque M. Langlade eut donné à son vieil ami, bien en selle, la poignée de main de l'étrier, et quand les deux cavaliers, maître et serviteur, disparurent au bas du coteau, vers le tournant de la route, tous savaient, dans la maison Thomassière, que le notaire allait empêcher le jeune monsieur de laire des bêtises ; et la vieille Marion allumait,
dans sa cuisine, un cierge de résine — réservé pour les jours d'orage, — afin de détourner les voleurs de la route du père et les coquines de la vie du fils.
A Mussidan, le père Thomassière renvoya le valet et les deux chevaux. Il n'avait plus besoin de personne. Il attendrait, seul dans la petite ville, le train de Coutras qui le mènerait à Bordeaux, et, de là, à Paris. Le notaire, assez froid d'ordinaire et digne comme une statue antique, serra, cette fois, la main de son valet et le remercia, en patois, de ses souhaits de bonne chance. Puis, une fois seul, il se mit à songer. C'était une résolution rapide qu'il venait de prendre. Il n'entendait point et il n'attendrait pas que Théodore, puisque cet insensé semblait résolu à commettre toutes les sottises, lui envoyât les fameuses sommations respectueuses. Ironies de la loi : res-pectu-euses ! Il irait droit à Théodore et lui demanderait compte brusquement de ses amours avec mademoiselle Gabri !...
Mademoiselle Gabri ! Il la voyait déjà d'ici ! Fardée, peinte, maquillée, avec une voix canaille ! Quand on pense que ce sont ces séductions-là qui ont prise sur les jeunes gens ! Les imbéciles ! Parlez-moi des grisettes d'autrefois !
De bonnes filles, au moins! Et gaies, et fraîches ! Le cœur sur la main. Parées avec un bonnet de linge et une robe de quatre sous. Tandis que les femmes d'à présent ne valent pas un ongle de celles d'autrefois. Demandez aux gens à cheveux blancs. Ils sont bien renseignés, ceux-là, j'espère !
Tout en songeant, et revoyant des fantômes de blancs bonnets et de robes à pois, M. Thomassière s'aperçut qu'il avait faim. Le train de Coutras n'arrivait que dans deux heures. M. Thomassière se fit servir à dîner, mangea de bon appétit, se sentant irrité, mais solide, et, à peine monté en wagon, il s'endormit. Il dormit jusqu'à Bordeaux.
Il eût pu prendre là directement le chemin de Paris. Mais Bordeaux lui rappelait un peu de sa jeunesse. Il ne l'avait pas vu depuis des années, Bordeaux ! Depuis que, dans une chambrette de la rue Huguerie, il arrosait de vin blanc les huîtres d' Arcachon que mangeait, en riant, une jolie brune... pas fardée, celle-là, pas peinte du tout, point maquillée, et qu'on n'épousait pas ! Non, on ne l'épousait pas ! Ah ! ce triple niais de Théodore !...
M. Thomassière n'était point un sentimental. Pourtant la vue de Bordeaux lui rafraîchit dou-
cernent la mémoire. En 1838! Bordeaux! Il n'était point marié, alors, Gaston Thomassière, et il rêvait une tout autre existence que celle de notaire à Saint-Alvère. Il se rappelait avoir eu un duel, un commencement de duel, avec un petit officier du 3e léger, pour une grande diablesse de libraire qui louait des romans de Pigault-Lebrun dans un cabinet de lecture... Des amis s'étaient interposés. Oh! Thomassière n'avait pas fait d'excuses!... D'ailleurs, comme tous ceux de sa génération, il maniait lestement le fleuret. Et à tout cela, pour lendemain, le mariage avec mademoiselle des Prunières, qui lui apportait en dot la maison de Costo-Rasto et exigeait qu'il se fixât en Périgord, auprès des vieux parents des Prunières. Et alors, la lente, longue, lourde existence, réglée comme un papier de musique! La vie monotone du notariat de petite, toute petite ville! Les journées ressemblant aux journées, les années aux années! Théodore, enfant tardif, né après vingt ans de ménage, Théodore devenant un homme pendant que le notaire devenait un vieillard, et, resté veuf, reportait sur son enfant les ambitions de sa propre jeunesse! Comme tout cela avait passé, passé vite! Autant dire que la vie avait soufflé sur lui, Thomas-
sière, et emporté, comme une poussière, toute son existence!
Oh ! il ne se sentait pas mélancolique. Non, pas du tout. De simples réflexions nées, comme quelque fleurette, entre deux vieux pavés de Bordeaux. Ne voulant point passer une nuit en chemin de fer, M. Thomassière resta à Bordeaux et, le soir, alla au théâtre. On y donnait les Huguenots. Les chanteuses lui parurent vieilles, les pages de la figuration lui semblèrent maigres et gauches, dans leurs maillots usés. Il ne comprenait pas, non, certes, il ne comprenait pas qu'on pût s'enticher de ces filles. Il sortit de la représentation des Huguenots avec la migraine. Quand il pensait que ce monde de toile peinte et de carton, c'était ça, oui, ça, qui avait affolé Théodore!...
En rentrant à l'hôtel, il acheta un journal pour s'endormir. C'était un journal de Paris. M. Thomassière lisait surtout, dans YÉcho de Vésone, la politique. Il était de ceux qui occupent leur vie à pointer le nombre de voix dont peuvent disposer les ministères pour avoir leur majorité. La politique une fois lue — il y avait tout justement une crise ministérielle — l'ancien notaire, déjà couché, allait jeter son journal à bas de son lit quand, par hasard, un nom
aperçu lui sauta aux yeux, comme un éclair. Il venait, en effet, d'épeler le nom abhorré de mademoiselle Gabrielle Vernier. « Mademoiselle Gabrielle Vernier, disait le journal, remplira le rôle de la, commère dans la prochaine revue du Palais-Royal. On dit grand bien du rondeau qu'elle a à chanter sur Y Éducation laïque. »
M. Thomassière relut deux fois l'entrefilet, ne comprenant pas très bien la valeur du rôle que pouvait remplir mademoiselle Vernier. Cette demoiselle chantait, et, en chantant, célébrait l'Education laïque ! C'était bien extraordinaire. Mais enfin on devait s'habituer à tout. M. Thomassière s'aperçut que le journal ajoutait, après ce renseignement :
« On espère passer lundi prochain. »
Passer ! le mot parut bizarre au bon notaire, habitué aux termes précis ; Passer! Cela vous avait comme une vague odeur de décès et de testament. Enfin on espérait passer lundi, et M. Thomassière, regardant sa montre, s'aperçut qu'il était minuit. Il arriverait à Paris le dimanche soir, et il avait tout le temps d'aller retenir, au Palais-Royal, sa place pour voir un peu quelle figure avait cette mademoiselle Vernier... Gabri, cette Gabri qui osait songer à s'appeler madame Thomassière I
Là-dessus, le notaire souffla sa bougie et ferma les yeux. Il espérait dormir. Mais, dans le silence de la nuit, maintenant, il entendait encore, vague, lointaine, mais le chatouillant de polkas ironiques, une musique sautillante, la musique d'un alcazar ou d'un casino voisin, qui lui apportait ses notes de guinguette après les cris passionnés de la musique de Meyerbeer; — et, à demi bercé par ces accords de danse ou de café-concert, M. Thomassière s'assoupit, poursuivi, à travers une suite de rêves incohérents, par une image singulière : celle d'une grande belle fille vêtue en page des Huguenots, et qui chantait l'Éducation laïque sur 1 air de la Bénédiction des Poignards.
Le lendemain, M. Thomassière, mal reposé, prit le train de Paris, et, durant tout le trajet, rumina la semonce qu'il adresserait tantôt à Théodore. « As-tu mesuré, malheureux, la profondeur de... de l'abîme...? » Mais, avant de surprendre Théodore, il voulait avoir le droit de lui donner son opinion sur la misérable fille dont l'imbécile voulait faire une Thomassière ! Oui, il voulait la juger : bien certain, du reste, qu'elle était laide, sotte, insignifiante... Les jeunes gens sont si bêtes ! Ou peut-être avait-elle tout au plus la beauté du diable, qui
ne vaut pas le diable ! Enfin, il verrait, il verrait !
Paris aussi piquait sa curiosité. Tout compte fait, il n'était pas fâché de le revoir, ce satané Paris. Il descendrait, comme autrefois, cité Bergère, dans l'hôtel tranquille où il s'était reposé jadis... Hôtel du Midi! 11 y avait là, en ce temps-là, une belle blonde, fraîche comme un brugnon, grasse comme un Rubens, et qui était diantrement jolie sous ses habits de veuve. La belle madame Chardonnetî Qu'était-elle devenue? Elle avait alors trente six-ans... Et depuis vingt-huit ans!... Pauvre madame Chardonnetî elle avait soixante-quatre ans aujourd'hui... Et lui-même, Thomassière, venait bien de dépasser la soixantaine ! .. . Comme le temps file ! La vie avait passé, passé, passé, comme demain passerait la revue du Palais-Royal.
Cité Bergère, M. Thomassière retrouva VHôtel du Midi, mais il s'appelait maintenant Hôtel du Nord; M. Thomassière retrouva sa chambre d'autrefois, donnant sur la cité paisible, le numéro 20, mais devenu le numéro 32... Et quant à madame Chardonnet, il y avait beau jour qu'elle s'était retirée des affaires. Elle habitait Périgueux maintenant.
— Tiens, Périgueux!
— Oh ! depuis quinze ans !
Etait-ce drôle ! La belle madame Chardonnet avait vécu si près de lui et il ne l'avait jamais revue, jamais!... Il aurait peut-être pu, étant devenu veuf, avouer les sentiments qu'il avait toujours tenus cachés, autrefois, malgré le sourire engageant des grosses lèvres gaies de l'hôtelière!... Périgueux ! Elle est à Périgueux et lui à Saint-Alvère ! Etait-ce drôle ! Était-ce drôle !
Et dans le vieil hôtel humide et triste où d'autres auraient rencontré des rhumatismes, l'ancien notaire retrouvait des bouffées de jeunesse et comme des reflets de soleil.
Il usa sa soirée sur le boulevard, un peu grisé par le brouhaha de la foule, et, poussé, pressé, bousculé, il resta bien deux bonnes heures à regarder un transparent gigantesque où tantôt apparaissaient des paysages de Suisse, tantôt des figures grotesques et des annonces de biberons humanitaires et de gilets imperméables. Cette lanterne magique, où l'annonce alternait avec le pittoresque, intéressa au plus haut point M. Thomassière. Il avait déjà traduit la moitié d'Horace en vers : il trouva que les Parisiens avaient de l'esprit en mêlant ainsi l'utile à l'agréable, utile dulci.
Ce spectacle lui donna, d'ailleurs, comme la représentation des Huguenots à Bordeaux, un peu de névralgie. Il rentra à l'hôtel, regarda mélancoliquement la cage de verre où, jadis, trônait la belle madame Chardonnet, appétissante comme un beau fruit, et où se tenait maintenant, courbée sur ses écritures, une petite femme sèche, rêche et couperosée. Puis il s'endormit — sans rêve, cette fois, lourd de fatigue.
Il avait l'adresse de Théodore. Rue Fontaine- Saint-Georges. Une tentation lui vint d'aller lui servir, le lendemain, au saut du lit, le petit sermon esquissé dès le Périgord : « As-tu mesuré, malheureux, la profondeur...? »
M. Thomassière avait son exorde sur les lèvres et voulait s'en débarrasser. Demain ! Ce serait pour demain! Avant demain, il voulait savoir à quelle adversaire allait se heurter son autorité paternelle! Avant demain, il voulait connaître Gabri !
Toute la journée, l'ancien notaire erra, un peu enfiévré, à travers Paris. Il ne reconnaissait guère, dans ce tumulte de la rue, que les monuments qui n'avaient point changé : la Madeleine, la place de la Concorde, le théâtre des Variétés... Mais le luxe des magasins, les modes
LA CORDE 9i
féminines, le bruit des voitures, tout le montant, le piquant et le piment de la vie de Paris lui semblaient des nouveautés grisantes et le troublaient, l'étonnaient. Il se sentait un peu surpris, dans sa gravité promenée à travers la ville dont toutes les séductions lui riaient au nez. C'était Babylone, oui, certainement, il allait et venait à travers les rues de Babylone ; mais Babylone était une ville bien curieuse, presque amusante, et si changée !
M. Thomassière, haut planté comme un héron, arpentait avec ses jarrets de chasseur l'asphalte et le pavé de bois sans se fatiguer, comme s'il eût poursuivi dans les ratoubles une compagnie de perdreaux. Le soir venu, il chercha aux environs du théâtre du Palais-Royal un restaurant où dîner. Tout justement, il s'en trouvait un en face même du théâtre, et le garçon dit, en apportant la carte à M. Thomassière :
— Si vous voulez vous rapprocher de la fenêtre, c'est commode : ça donne juste sur les loges des actrices !
M. Thomassière n'hésita pas ; il se rapprocha de la fenêtre.
De l'autre côté de la rue, assez étroite, il apercevait, en effet, des couloirs éclairés déjà,
et, çà et là, des fenêtres aux lumières allumées et où pendaient, vaguement aperçus, des jupes empesées et des costumes de théâtre. Ce blanc, ce rose, ce bleu de ciel, ces jupons et ces paillons, M. Thomassière regrettait, pour ne pas les mieux voir, de n'avoir pas apporté de lorgnette.
Il faisait chaud, de la chaleur lourde des étés qui finissent. Le notaire dînait près de la fenêtre ouverte. Au bas, une foule commençait à grossir; des voitures arrivaient, se vidant à la porte du théâtre ; et, de temps à autre, de ce tas noir d'hommes, la voix de quelque crieur montait :
— L'Entr'acte ! Demandez VEntr'acte ! Le programme et la distribution complète de Ote-toi de là que je m'y mette !
Ote-toi de là que je m'y mette! C'était le nom de la revue qu'on allait jouer. Les huit auteurs de cette aristophanade avaient, disait un journal, voulu « mettre dans le mille de l'allusion politique ». La revue, pendant un moment, avait été arrêtée par la commission d'examen. M. Thomassière ignorait ces choses. Il ne se souciait même pas de comprendre le titre, qui lui semblait un peu étrange, mais philosophique, oui, philosophique... Les hommes,
dans la vie, ne faisaient que se répéter, les uns aux autres, ce que disait si curieusement l'affiche : — du Darwin traduit en argot de Paris. Mais M. Thomassière ignorait Darwin. Là-bas, à Saint- Alvère, il lisait Corneille jusqu'à Attila. et jusqu'à Pertharite. Il s'était même dit souvent : « Si jamais je vais à Paris, j'irai voir jouer Pertharite ! Ce doit être un beau spectacle ! » Et, dès son arrivée, ce qu'il allait voir représenter, c'était : Ote-toi de là que je m'y mette !
Oh ! ce n'était pas pour la pièce qu'il entrerait au théâtre! Mais la commère, L'Éducation laïque, Gabrielle Vernier, mademoiselle Gabri, voilà ce qui l'occupait ! Et quand il pensait que cette fille était peut-être là, là, dans une de ces loges au fond desquelles son regard plongeait! C'est vrai : elle s'habillait probablement, en ce moment même, là, à cinq pas de lui, de l'autre côté de la rue Montpensier, et cet imbécile de Théodore était capable de l'aider à lacer son corset ! Il serait étonnant que la première personne que rencontrât M. Thomassière, en entrant, tout à l'heure, au théâtre, ce fût précisément cet imbécile de Théodore !
Et si cela arrivait, oh ! ce ne serait pas long ! Là ! devant tout le monde : « As-tu, malheu-
reux, mesuré la profondeur de l'abîme... ? » On verrait alors, on verrait la figure que ferait Théodore I
En attendant, M. Thomassière mangeait, feuille à feuille, son artichaut à la poivrade. Il regardait aussi, de minute en minute, ces fenêtres cintrées des loges d'actrices, qui, dans le haut mur droit du bâtiment, faisaient des trouées lumineuses. Elles s'habillaient, les actrices. M. Thomassière était même particulièrement attiré par la vue d'une logette tendue de perse claire et qui se trouvait géométriquement placée dans la direction de son regard. Une jeune femme, qui devait être fort jolie, de taille élégante, venait d'y entrer et ôtait en ce moment un chapeau de paille, surmonté d'un énorme oiseau, qu'elle tendait à une autre femme, plus vieille, debout à ses côtés. Et M. Thomassière, absorbé, laissait peu à peu les feuilles de l'artichaut immobiles dans son assiette. Il contemplait. Ils étaient tout à fait gracieux, les mouvements de cette jeune femme. Elle se disposait lentement, avec des gestes un peu las, à se dévêtir pour se costumer en un des personnages quelconque de la Revue, et elle avait déjà, secouant sa tête, laissé tomber ses cheveux sur son dos, comme un ruisselle-
ment d'or liquide. Maintenant, après avoir enlevé son bouton de manchette et son col, elle dégrafait doucement son corsage, et M. Thomassière trouvait le spectacle tout à fait imprévu, imprévu tout à fait... mais charmant...
— Monsieur a fini? lui dit le garçon, en enlevant l'assiette. Monsieur a-t-il commandé son dessert? Ah ! monsieur regarde les loges 1... Oh! c'est dans la canicule, monsieur, qu'il faut voir ça! C'est très drôle! Ce sont nos petits profits !
M. Thomassière écoutait à peine. Il ne quittait pas des yeux l'actrice inconnue. Comme dans un éclair il eut une vision bizarre, trop rapide : une robe s'abattant aux pieds d'une jeune femme, une chemisette laissant nus les bras et les épaules... et la blancheur de ces bras, de ce cou, de ces épaules, cette splendeur de nudité à peine entrevue, vite, sur un signe de la jolie fille, la vieille femme, — l'habilleuse — se précipitant vers des rideaux d'un rouge sali, et, les tirant brusquement, faisant la nuit sur la comédienne en déshabillé, comme un rideau se baisserait sur une apothéose.
Frrrt ! En un instant, c'était fini ! Tout avait disparu. M. Thomassière, qui avait, tout à l'heure, la sensation d'un rêve inquiétant et
exquis, se retrouvait, d'un coup, dans la banalité d'un petit restaurant et devant cette réalité comique d'un garçon lui demandant, l'air très grave :
— Chester, Camembert, Pont-1'Évêque ou Roquefort. . . ?
— Ce que vous voudrez, répondit le notaire. Il contemplait toujours la fenêtre, maintenant
fermée par les rideaux rouges, et, derrière ces rideaux, il imaginait cette statue de chair blanche et ces longs cheveux d'or, aperçus, admirés, évanouis.
Si c'était mademoiselle Vernier?... Gabri!... Elle avait de bien beaux cheveux, Gabri, si c'était elle!... Ah! Babylone!
Et il fallut que le garçon dît au notaire : « Monsieur va manquer le commencement... Très drôle, le commencement!... Mademoiselle Desvignes a une scène dans la salle ! » il fallut cet avis pour que M. Thomassière, légèrement hypnotisé par la lumière filtrant à travers le rideau rouge, se décidât à quitter sa table près de la fenêtre, et à descendre dans la rue Montpensier.
Il avait si fort marché, et vu tant de choses depuis le matin, quïl n'avait pensé ni à consulter les affiches, ni à louer d'avance une place
pour le soir. Les bureaux le renvoyèrent aux marchands de billets qui lui demandèrent vingt francs pour un fauteuil. Encore l'ancien notaire était-il, sans le savoir, embrigadé dans la claque. M. Thomassière trouva la place chère, mais il était venu pour voir mademoiselle Vernier : il paierait ce qu'il faudrait pour voir mademoiselle Vernier et l'entendre chanter le fameux rondeau sur l'Éducation laïque!
— Va pour vingt francs !
Le notaire, pourtant, commençait à se dire que Théodore n'était pas si menteur lorsqu'il lui écrivait, demandant de l'argent : « Si tu savais comme tout coûte cher à Paris !... »
— Un abîme I Diable! On n'y donne pas pour rien les places de théâtre dans cet abîme-là 1 Tout coûte cher, très chert Théodore avait raison!
La revue de fin d'année attirait ses amateurs habituels : critiques, boulevardiers, clubmen et boursiers, le gratiné des cercles et le dessus de la Corbeille, le tout Paris de haute marque et de contremarque. M. Thomassière, au profil aigu, avec sa lévite de coupe un peu périgourdine, produisait parmi les fracs noirs et les cravates blanches une impression contrastée. On ne le remarquait pas, au surplus, et il ne remarquait rien. Il regardait, trouvant à la petite salle, pimpante et dorée à neuf, un éclat que n'avait pas même le Grand Théâtre de Bordeaux.
11 attendait avec impatience le lever du rideau, et lorsque, devant la toile, un gros homme souriant et familier apparut, parlant au public et débitant des drôleries, le voisin du notaire
poussa le coude de M. Thomassière et lui dit : — C'est Darthenay. On lui fait son entrée, applaudissez donc!
M. Thomassière s'aperçut, en effet, qu'autour de lui on applaudissait beaucoup. Tous ses voisins battaient des mains comme un seul homme. Il battit des mains, et Darthenay, qui remplissait le rôle de régisseur devenu compère, annonça au public que M. Dumas et M. Gounod. qui s'étaient engagés à écrire la revue du Palais-Royal, n'ayant pas tenu leur parole, la Direction s'était adressée à MM. Pierre, Paul et Jacques, littérateurs décadents et symbolistes, dont le zèle, pris au dépourvu, venait de s'affirmer d'une façon éclatante. Le public était donc prié d'accepter la prose de ces nouveaux venus, en remplacement des scènes qu'on attendait des deux illustres maîtres. Et de là le titre de l'oeuvre nouvelle : Ote-toi de là que je m'y mette !
L'annonce, à laquelle M. Thomassière ne trouva aucune espèce de comique, fit partir à travers la salle des fusées d'éclats de rire. Et une femme, étrange, avec un rire guttural sortant de sa bouche largement fendue — mademoiselle Desvignes, disait-on, — placée au balcon, criait : Bravo!
WUOTHECA
Il semblait au notaire que ces gens si gais étaient quelque chose comme des initiés s'amusant facilement à des plaisanteries spéciales qu'il ne comprenait pas très bien.
— Ce doit être certainement divertissant, pensait-il, puisqu'ils se divertissent î
La revue commença. Le rideau levé, M. Thomassière aperçut une place publique — comme dans Molière — et des personnages singuliers défilaient, semblant tout à fait, mais tout à fait, incompréhensibles au notaire périgourdin : des femmes vêtues de costumes improbables et qui représentaient tantôt des journaux nouveaux, tantôt des timbres-poste. Il y en avait une qui répondait, quand on l'interrogeait : « Moi, je suis les eaux de la Dhuys ! » et une autre : « Je suis le nouvel Hôtel des Postes! » Chaque réponse faisait beaucoup rire. La dame du balcon, mademoiselle Desvignes, disparut même dans un grand éclat de gaîté, après avoir — chose inattendue — chanté un couplet de chanson. M. Thomassière se demanda s'il était réellement une bête ou si les Parisiens parlaient une langue spéciale, au moment où toute cette salle éclata d'un gros accès de belle humeur quand, sur la scène, un monsieur en habit noir, cravate blanche au cou et claque sous le bras,
répondit au compère qui lui demandait : « Et vous, qui êtes-vous? — Moi, monsieur, mais je suis le Fromage! »
Et le monsieur en habit noir ajoutait à sa réponse un geste qui semblait dire : « Vous ne le voyez donc pas?... »
M. Thomassière commençait à douter de son bon sens, tandis que ce monsieur, très correct, et qui ressemblait précisément au sous-préfet de Bergerac, fredonnait, sur un air sentimental, quelque chose comme :
Au dessert, voyez l'avantage :
— 0 Chester, c'est un très bon tour! —
L'esprit a fait naître l'amour
Entre la poire et le fromage !
M. Thomassière, étonné, entendit un de ses voisins prononcer, très haut :
— C'est à se tordre î
Et le voisin regardait M. Thomassière d'un air presque courroucé qui semblait dire : « comment! Que faites-vous donc là? Vous ne vous tordez pas? »
Ce devait être un parent de l'auteur ou du monsieur qui ressemblait au sous-préfet.
Au reste, tout cela, pour M. Thomassière, n'était que quantité négligeable et bagatelles
de la porte. Ce qu'il attendait, ce qui l'intéressait, c'était l'apparition de mademoiselle Vernier. Il guettait l'arrivée de Y Éducation laïque, comme à la chasse, à Saint -Alvère, il attendait l'envolée d'une compagnie de perdreaux. Gabrielle Vernier ne devait pas tarder longtemps à paraître. Un crescendo de l'orchestre annonça, tout à coup, l'entrée de Y Éducation laïque, et une grande belle fille blonde, vêtue d'une robe noire, la toque de professeur crânement posée de côté sur sa toison dorée, des gants noirs lui montant jusqu'au coude et faisant ressortir la blancheur de la peau où les lumières du gaz allumaient des nacrures ; — une jolie fille, gaie, bien plantée, le corsage largement échancré, splendide et posant le pied sur les planches avec un aplomb triomphant ; — une sorte de ribaude affinée et rieuse dont les lèvres, les dents, les yeux, le cou, criaient la santé et la belle humeur, vint se poser, superbe et se carrant dans l'insolence heureuse de sa jeunesse, devant la boîte du souffleur.
M. Thomassière en fut comme ébloui.
Ce noir sertissant, comme un écrin, cette chair blanche, donnait un caractère singulier, attirant et appétissant à la belle fille, et lorsqu'elle chanta d'une voix hardie, un peu fausse
parfois, mais si claire et si joyeuse, le couplet narquois sur l'Éducation laïque, toute la salle applaudit, et M. Thomassière, levant les mains, applaudit plus fort que toute la salle.
Son voisin même lui poussa alors le coude et lui dit, du ton dont on donnerait un satisfecit à un écolier :
— A la bonne heure ! Cette fois, c'est mieux !
Cette fois, c'était mieux?... Mais le voisin n'eut pas plus tôt félicité M. Thomassière que le notaire s'aperçut qui il avait applaudi! Oui, lui, Thomassière, venu tout exprès du Périgord pour arracher Théodore à mademoiselle Gabri, il applaudissait mademoiselle Gabri, machinalement, instinctivement, sans se rendre compte de l'énormité de son imprudence! Applaudir mademoiselle Gabri! Où avait-il la tête? En vérité, mais il était donc fou? Non, mais elle était, elle, Gabri, si jolie, si jolie ! Et puis tous ses voisins paraissaient si enthousiastes ! Leur contentement gagnait l'ancien notaire. Magnétisme, pur magnétisme sans doute.
Et pourtant non : — M. Thomassière ne subissait d'autre influence que celle de la belle fille qui s'étalait là, derrière la rampe, dans la splendeur de sa beauté. Il éprouvait même, à la regarder, un sentiment assez complexe où il
se glissait à la fois de l'irritation contre Théodore et de vagues circonstances atténuantes. Ce diable de Théodore, voyez-vous, ce Théodore ! Tantôt M. Thomassière se sentait enclin à lui pardonner sa faiblesse pour une aussi jolie créature, et tantôt il éprouvait contre le garçon une espèce de jalousie sourde, inconsciente. En attendant, M. Thomassière applaudissait Gabri. Il l'applaudissait violemment, il l'applaudissait à tout rompre.
Et comme YÉducation laïque jetait en souriant un lazzi quelconque, M. Thomassière, qui se moquait du lazzi, mais non pas du sourire — un beau sourire avec des dents blanches dans le carmin des lèvres — M. Thomassière, emballé comme un cheval qui s'emporte, se mit à réapplaudir si fort, qu'un monsieur, à deux rangs de fauteuil devant lui, se retourna, le front colère, en criant bien haut :
— A bas la claque !
La claque ? Oh ! oh ! Il n'aimait pas mademoiselle Gabri, ce monsieur!... 11 manquait de goût, ce monsieur ! Il devait protéger quelque rivale de mademoiselle Vernier! L'impertinent qui interrompait pour dire : A bas la claque !
Mais l'étonnement de M. Thomassière fut plus grand encore lorsque son voisin — celui-
là même qui, tout à l'heure, lui avait poussé le coude, lui jeta ces mots dans l'oreille, d'un ton rogue :
— Eh ! ne vous mêlez pas d'applaudir tout seul, vous !... Vous voulez donc faire empoigner la pièce ?
— Comment, empoigner? Qui se permettrait d'empoigner? Les sergents de ville!
— Voyons, ne faites pas l'idiot, répliqua le voisin, et attendez mon signal, eh !
Le notaire avait senti à ses oreilles un afflux de sang, montant avec un bruit de fer trempé dans l'eau. Il faisait l'idiot, à présent! On venait de l'appeler idiot! Il eut un moment la pensée de se lever et de souffleter cet insolent devant la salle entière, devant mademoiselle Gabri, devant tout le monde ; mais il se contint- Il lui semblait que VÉdvcation laïque le regardait d'un œil clément et le suppliait de demeurer calme. Il ne se trompait pas, M. Thomassière. Elle lui disait, par-dessus les verres de la rampe, VÉducation laïque :
— Vous m'avez comprise et je vous comprends ! Soyez calme ! L'interrupteur est un paltoquet et votre voisin est un rustre !
L'acte finissait, d'ailleurs, sur un couplet final, et mademoiselle Vernier esquissait un
pas, évidemment étudié de l'autre côté de l'eau, dans quelque Conservatoire chorégraphique du quartier Latin. Les voisins du notaire applaudissaient, en hurlant presque, pour faire relever le rideau baissé ; et, comme dans une apothéose, Thomassière, une fois cette toile rouge relevée, apercevait encore, parmi les costumes bariolés des comparses, l'habit noir du Fromage et les jupes courtes des femmes représentant soit la Lumière électrique, soit le Téléphone ou le Pavage en bois, il apercevait, admirait, dévorait la chair blanche ourlée de noir de ce Rubens vivant qui personnifiait l'Éducation laïque.
Et puis, tout disparaissait encore une fois ! Toile baissée, vision effacée. Mais, dans le salut de Gabri au public, il semblait encore à M. Thomassière qu'il y avait eu pour lui un petit signe de tête spécial, un merci plus ferventdans un sourire particulier. Le notaire se leva tout enfiévré, et, au moment où il gagnait la porte, son voisin, l'homme au coup de coude, lui dit encore, assez brutalement :
— Et surtout, ne recommencez pas au trois !
Ah ! cette fois, M. Thomassière sentit des démangeaisons lui venir aux doigts, ces doigts qui autrefois ne se contentaient pas de gros-
soyer, grossoyer, mais qui savaient presser la gâchette d'un fusil de chasse, et eussent même brandi le fleuret contre le petit lieutenant du 3e léger!...
Il prit par un des boutons de la redingote son désagréable voisin, brusquement étonné, et lui demanda tout net :
— Mais enfin, monsieur, voudriez-vous bien m'expliquer pourquoi vous vous mêlez ainsi de mes faits et gestes personnels ?
Le voisin parut à Thomassière légèrement ahuri.
— Comment, dit-il, pourquoi je me mêle...1? Je me mêle de ce qui me regarde ! Où a-t-on vu qu'un claqueur parte tout seul, avant le chef de claque?
— Un claqueur !... Le chef de claque !... M. Thomassière tombait de son haut.
— Il y a, continuait l'autre avec colère, de quoi faire tomber une machine ! Vous n'êtes pas là pour fabriquer des fours!
— Alors, balbutia le notaire humilié, je suis ici non comme spectateur, mais comme claqueur?
— Pur romain, tout simplement.
— J'ai pourtant payé vingt francs pour...
Il allait continuer. L'entrepreneur de
succès l'interrompit en haussant les épaules :
— Justement. Qu'est-ce que c'est que vingt francs pour une première comme celle-là ? On a vendu les fauteuils sept louis aux agences, mon petit !
Mon petit, maintenant ! Mon petit I M. Thomassière, pétrifié, éprouvait l'amer sentiment d'une vague dégradation. Il avait applaudi comme claqueur! Il ayait donné vingt francs pour être appelé tour à tour idiot et mon petit par un chef de claque! Réprouvait l'absolu besoin de respirer l'air libre et d'en appeler aux étoiles !
Tout en sortant, il voulait encore demander des explications à son voisin ; mais le chef des claqueurs, son chef, lui dit tout bas :
— Taisez-vous donc ! C'est scandaleux ! On écoute tout ça dans la salle, et ça fait mauvais effet!
Il n'y avait qu'à obéir, à se taire, à fuir le scandale... Mais jamais, du moins, le notaire ne regagnerait sa place! Jamais il ne s'exposerait maintenant à s'entendre crier par le premier venu : « A bas la claque !» et à s'entendre appeler mon petit par cet homme. Un homme charmant, cravaté de blanc, si poli au début, pourtant!... Son chef!... Mon petit ! Le petit
de cet inconnu ! Lui, un des doyens de la basoche périgourdine !
Et, tout en grommelant contre ce mon petit, M. Thomassière était arrivé aubas del'escalier, et, poussant la porte vitrée, se trouvait dans la rue de Montpensier, tout exaspéré de l'aventure.
Non, non, non, non, il ne retournerait pas s'asseoir dans son fauteuil. Ce Paris ! On y payait vingt francs le droit d'être insulté par un romain de faubourg? Non, non, non, il ne rentreraitpaslà! Il n'y rentrerait pas ! Et pourtant il avait une telle envie, lancinante et impulsive, de revoir mademoiselle Vernier ! Il avait comme une soif de lui parler! Il venait d'inventer, comme pour Théodore, l'exorde de son discours : « Certes, vous êtes jolie, très jolie, admirablement jolie mademoiselle, et la beauté a des droits incontestables comme le talent ; mais est-ce une raison pour... une raison pour... une raison...» Il trouverait bien le reste!
Et, sur le trottoir de la rue, où des jeunes gens cravatés de blanc, comme le chef de claque, fumaient des cigares, Thomassière allait lentement, regardant, lumineuses dans le grand mur plat, les fenêtres des loges d'actrices. Elle était pourtant là, dans une de ces loges, Gabri !
JiO LA CORDE
Elle s'y habillait, et même... Thomassière n'achevait pas sa pensée! Il revoyait la vision rapide aperçue, deux heures auparavant, quand il s'attablait dans ce restaurant... Ah ! s'il eût osé!
Et pourquoi n'oserait-il pas ? Elle devait le connaître, lui, puisqu'elle connaissait Théodore ! Il n'avait évidemment qu'à se nommer pour être reçu par elle ! Et il apparaissait alors devant la belle fille comme le spectre même du devoir ! « Certes, vous êtes jolie, admirablement jolie, mademoiselle, mais... »
Et il la voyait aussitôt rougir, pâlir, se troubler, trembler.
Tremblante, elle devait être bien jolie, mademoiselle Gabri !
En passant devant la porte d'entrée des artistes, M. Thomassière entendit deux des jeunes gens qui humaient leurs londrès dansl'entr'acte, se dire l'un à l'autre :
— J'ai faii remettre ma carte par le concierge !
— Il a bien voulu ?
— Très gentil, le concierge !
Et pourquoi alors, puisque le concierge était si gentil, M. Thomassière ne se ferait-il pas annoncer, comme ces jeunes gens ? Il avait des
LA CORDE iil
cartes sur lui : G. Thomassière, ancien notaire. Le concierge montait, présentait une de ces cartes à mademoiselle Vernier, et le nom disait tout à la comédienne. Thomassière ! Elle osait, la malheureuse, rêver de le porter, ce nom de Thomassière !
— Madame Thomassière ! Ah ! non, par exemple! Madame Thomassière, jamais!....
Non ! non ! non ! Elle a beau être jolie, très jolie, ce n'est pas une raison !...
Machinalement, Thomassière avait gravi, marche à marche, le petit escalier étroit qui monte au théâtre, et, son morceau de carton à la main, il se trouvait déjà devant le concierge
— moins gentil que ne disaient les jeunes gens
— et qui lui demanda, d'une voix de phonographe répétant mécaniquement une phrase inévitable : « Où allez-vous, monsieur? »
— Mais... je ne vais pas, lit M. Thomassière, je viens... je viens vous prier de vouloir bien remettre cette carte à. . .
Et l'ancien notaire prit un air fin :
— A la personne ui joue Y Éducation laïque !
— Ah ! ah ! fit le concierge, un peu narquois. Si vous voulez laisser cela ici...
Mais il regardait, l'épelant tout bas, la carte
de M. Thomassière: « G. Thomassière, ancien notaire! » Ce titre rassura le fonctionnaire. Ancien notaire ! C'est moral. La comédienne avait peut-être quelque affaire particulière avec ce monsieur à l'air si grave.
— Asseyez-vous là. Il est interdit de monter dans les escaliers à toute personne étrangère au théâtre !
M. Thomassière éprouvait à la fois un étonnement profond et une curiosité capiteuse en s'asseyant dans cette loge de concierge, tandis qu'emportant la carte, le bonhomme montait chez mademoiselle Gabri. La loge du concierge paraissait laide à Tex-notaire, avec son papier sali et ses vieux cadres pendus à la muraille ; et cependant, ce coin caché de théâtre, cette porte entr'ouverte sur la vie des coulisses fouettaient le sang de M. Thomassière, l'amusaient, l'hypnotisaient. Un théâtre ! Il était, lui, le notaire de Saint- Alvère, assis dans la loge d'un portier de théâtre !... Et cet escalier conduisait, comme les degrés de quelque enfer, à ces loges d'actrices où les belles filles de tout à l'heure enlevaient leurs costumes et dénouaient leurs cheveux !
Le vieux Thomassière éprouvait une sensation bizarre, le sang lui remontant aux oreilles,
et il lui prit brusquement l'envie de partir, laissant là mademoiselle Vernier, le théâtre, les comédiennes... Oui, il voulait partir, s'enfuir presque. Où? — il ne savait pas, il hésitait... 11 songeait maintenant à monter tout droit, sur les pas du portier, vers la loge de mademoiselle Gabri.
Le retour du brave homme mit fin à l'hésitation.
Le concierge priait M. Thomassière d'attendre. Le trois allait finir. Le notaire aurait, tout à l'heure, une réponse verbale à sa carte.
— Très bien. Merci. J'attendrai la fin du trois I. . .
L'idée qu'il allait voir de près la belle fille donnait du courage à Thomassière. Oh! il ne lui mâcherait pas la vérité ! Il la lui dirait tout crûment : « Certes, vous êtes jolie, très jolie, mademoiselle, mais... » Mais.., mais.., mais... C'était ce diable de mais qu'il ne parvenait à faire suivre d'aucune phrase ayant à la fois de la fermeté et de la politesse. Il voulait être résolu sans paraître brutal, décisif sans se montrer féroce.
— Mais ce n'est pas une raison pour déranger mon garçon !
11 i LA CORDE
— Mais ce n'est pas une raison pour devenir madame Thomassière !
— Mais...
Baste ! Il la trouverait, la conclusion de ce mais, lorsqu'il se verrait face à face avec la sirène. Oui, par exemple, Sirène était le mot, et il le lui dirait tout haut, tout net. Sirène! Siren, sirenis... En attendant, le portier priait poliment M. Thomassière de vouloir bien redescendre, l'administration ne permettant pas que « les personnes étrangères au théâtre » séjournassent dans la loge.
— Bien... bien... Très bien... J'attendrai, j'attendrai en bas ! Je vous remercie !
Alors il se mit à marcher dans la rue, pour se donner une contenance. Evidemment mademoiselle Gabri ne pouvait tardera paraître. La réponse à la carte envoyée, c'est elle-même qui l'apporterait. Et, tout en marchant, assez anxieux, M. Thomassière regardait le théâtre, ce haut mur blanc, troué de petites fenêtres carrées et surplombant la rue, comme une sorte de construction mauresque, soutenue par des voussures. Il guettait, sur les marches de l'escalier tournant, l'apparition de mademoiselle Vernier, et vingt fois il regardait la rampe de bois, la muraille peinte en brun, les marches un peu
usées par tant de petits pieds, tout petits, rapides, furtifs, qui s'étaient posés là. Et M. Thomassière se sentait effroyablement troublé, tout surpris de se voir, à l'heure où d'habitude il sommeillait si bien à Saint- Alvère, mêlé à cette vie de Paris, devant ce théâtre, arpentant ce trottoir, contemplant cette porte d'entrée des artistes, et les cochers, dans l'ombre, avec les voitures à la file, et les restaurants ouverts, ave<leurs odeurs chaudes de cuisines, et des musiques capiteuses, — il y avait une noce par là — avec des apparitions de valseurs entrelacés, derrière les rideaux des fenêtres...
Il lui passait alors par l'esprit des idées bizarres, et des vertiges lui traversaient la cervelle, des bourdonnements lui montaient aux oreilles — peut-être le bruissement des battements d'ailes des papillons bleus de ses vingt ans !
M. Thomassière fut, tout à coup, en se retournant devant la porte des artistes, très surpris de se heurter presque à une belle personne qui sortait du théâtre, emmitouflée dans un manteau légèrement fourré de renard bleu. Grande, blonde, sous son voile noir, élégante, elle tenait entre ses doigts, qui n'étaient pas gantés, un petit portefeuille de cuir bleuâtre en maroquin écrasé d'où une carte sortait, comme la carte forcée qui émerge du jeu battu par le prestidigitateur, et M. Thomassière, en l'apercevant, cette carte, la reconnut tout de suite. C'était la sienne. Mademoiselle Vernier apportait sa réponse. Il allait enfin pouvoir faire de la morale à mademoiselle Gabri !
Elle, tournant d'abord vivement la tête à droite et à gauche, comme interrogeant les
• alentours, arrêta son regard sur l'ancien notaire et l'enveloppa d'un coup d'oeil rapide, celui des commissaires-priseurs qui soupèsent, de la prunelle, un objet quelconque. Puis elle s'avança. Son geste, qui montrait la carte, signifiait évidemment : « Est-ce vous, monsieur, qui m'avez envoyé ceci?... »
Le notaire s'était approché, fort ému, et, mettant d'instinct son chapeau à la main :
— Mademoiselle... j'ai l'honneur...
— Couvrez-vous donc, dit la belle fille... Monsieur... Monsieur Thomassière?... G. Thomassière, n'est-ce pas?
— Thomassière, oui..., Thomassière père..., Gaston Thomassière...
— Mais je n'ai pas le plaisir...
— C'est vrai, interrompit l'ancien notaire, c'est très vrai; mais je suis venu tout exprès à Paris pour vous parler de Théodore.
Il sembla à M. Thomassière que mademoiselle Vernier levait légèrement la tête avec un air de chercher de quel Théodore on voulait bien lui parler. Une contenance qu'elle se donnait, sans doute. Elles sont si fortes, ces Parisiennes, si fortes, si fortes!
— Enfin, mademoiselle, dit le notaire avec une certaine fermeté, je voudrais bien pouvoir
vous entretenir un instant. Vous devez comprendre que c'est grave !
La jolie fille, sous son voile, se mit à rire sans façon.
— M'entretenir ?... Vous êtes amusant, vous!... C'est sérieux?
Et, en effet, grossissant sa voix, il ne riait pas, M. Thomassière père.
Mademoiselle Gabri le regarda encore un moment, hésitant évidemment et se demandant d'où sortait cet original; puis elle laissa, comme une fusée, partir gaîment son joli rire et, vivement :
— Bah! Tout de même! Vous avez de la chance, vous, que mon époux n'ait pas encore quitté ses terres!... Ah! leur satanée chasse! Et si vous voulez m'offrir une aile de perdreau, je meurs de faim! Et nous causerons!
M. Thomassière n'en revenait pas. Voilà une connaissance bientôt faite. Tout à l'heure, la jolie fille célébrait, sur un air de pont-neuf, l'éducation laïque, et maintenant, il se trouvait là, nez à nez, avec elle dans une rue de Paris, et elle l'entraînait, lui prenant le bras, vers une de ces voitures qui stationnaient, là-bas, et dont les lanternes, en ligne, brillaient comme une rangée de vers luisants. Oui, elle lui pre-
liait le bras, et, en montant dans le coupé dont elle baissait la glace tandis que M. Thomassière restait encore planté sur le trottoir, elle lui jetait, d'un ton leste, cette interrogation :
— Café Anglais, n'est-ce pas?
— Café Anglais, oui, balbutia le notaire, un peu ahuri.
Et, obéissant au joli geste que fit de sa petite main mademoiselle Gabri, il monta à côté d'elle, dans la voiture, tandis que le cocher fouettait ses chevaux qui partaient du côté du boulevard.
M. Thomassière ne savait trop s'il rêvait. Se sentir là, aux côtés d'une jolie fille, dans une voiture fermée, lui qui, quatre jours auparavant, lisait YÉcho de Vésone sous les arbres de son jardin du Périgord ! Il se demandait s'il était ivre, si c'était possible, et comment c'était arrivé !
De près, mademoiselle Vernier lui semblait plus jolie que de loin. Il la regardait de côté, n'osant parler, et ce gai profil de blonde, vaguement entrevu, lui paraissait capiteux tout à fait. Elle avait surtout une oreille et une nuque, découverte par ses cheveux relevés, oh! une nuque adorable, blanche, grasse...
— Cela vous est égal .que je baisse la
place? demanda-t-elle. Vous n'avez pas froid ? La tentation vint à M. Thomassière de répondre : Au contraire ! Mais il trouva risqué ce mot prévu. Il le remplaça par un geste.
— Moi, j'étouffe, disait Gabri en aspirant l'air de la rue, le buvant de ses lèvres rouges et de ses narines dilatées, en se penchant un peu...
— Et avec ça, fît-elle encore, j'ai l'estomac dans les talons! Je n'ai pas dîné, croyezvous?
Pas diné ! Thomassière éprouva une sorte d'étonnement mêlé de pitié, comme si une tristesse quelconque eût condamné mademoiselle Gabri à la diète. Pas dîné!
— Oui, par rapport à cette dépêche qui m'est tombée tout à coup sur la tête...
— Quelle dépêche? demanda le notaire.
— Eh bien, mais. . . celle du régisseur. Je vous conterai cela à table... Ah! enfin! Nous sommes arrivés ! Ce que je vais casser une croûte!
M. Thomassière ne comprenait guère. Il ne comprenait pas décidément. Mais un instinct contre lequel il se débattait le poussait à s'apijyer sur cette Gabri qui n'avait pas dîné, la pauvre fille, qui avait faim et qui parlait, sans feindre aucune poésie, de « casser une croûte».
Elle était franche, du moins, elle était franche. Et puis, elle avait une bien jolie nuque! Avec cela, pas l'air méchant. M. Thomassière n'excusait point Théodore, certainement non, il ne l'excusait point, mais il le comprenait.
Le chasseur avait aidé mademoiselle Vernier à descendre du fiacre, tandis que le notaire donnait au cocher le prix de la course, et derrière les jupes qui traînaient sur le tapis du restaurant, Gaston Thomassière, notaire à Saint- Alvère, montait l'étroit escalier du cabaret Un peu intimidé de voir son image reflétée, sous la clarté des petites ampoules Edison, par les glaces brillantes, de lire sur une porte de verre : Entrée des Salons, il se demandait, tout en se heurtant aux garnitures de cuivre du tapis, ce que penserait de lui l'ami Langlade, si le juge de paix le voyait emboîter le pas, le pas furtif d'une jolie fille qui, tout à l'heure, chantait devant douze cents personnes le rondeau de Y Éducation laïque.
Bah ! il approuverait, Langlade !... Il envierait Thomassière, Langlade !... D'ailleurs, Thomassière savait pourquoi il emmenait souper mademoiselle Gabri ! Pour Théodore ! C'était pour Théodore ! Et avant une heure, certainement avant une heure, il aurait obtenu
le désistement de la donzelle. « Oui, vous êtes jolie, vous êtes séduisante, mademoiselle, mais... mais... mais... »
Thomassière oublia, d'ailleurs, son discours lorsque, seul, dans le cabinet du Café Anglais, devant le garçon déférent et narquois à la fois, il se trouva, la carte à la main, debout devant mademoiselle Vernier qui s'était laissée tomber sur un petit divan de velours rouge en se déclarant éreintée.
On avait, pour arriver là, longé des corridors, et, un moment, marchant droit devant lui, Thomassière était entré dans un vaste salon rouge, au seuil duquel le garçon lui avait dit, d'un ton de respect :
— Pas ici, monsieur, pas ici ! Ici, c'est le Grand Seize !
Et, tandis que mademoiselle Gabri riait, M. Thomassière avait vaguement perçu dans l'intonation du garçon, une sorte de vénération comme devant la porte ouverte de quelque temple. Le Grand Seize ! Il y avait, pour le Périgourdin, une espèce de mystérieuse harmonie dans ces trois mots... le Grand Seize!... Ce garçon n'eût point parlé autrement du temple d'Isis.
— Je vois que vous êtes un habitué ! dit, une
LA CORDE i23
fois assise, mademoiselle Gabri, un peu railleuse.
— Moi?
— Oui... oui... le Grand Seize!... Parbleu! Ça vous rappelle votre jeunesse ?
M. Thomassière fit la grimace et étudia le long papier que lui avait tendu le garçon.
Le notaire était fort embarrassé, regardant les noms des plats du jour cacographiés sur la carte : Consommé aux profitérolles, à la Bourdaloue. Ici, Bourdaloue? Potage velours, purée Condé, potage aux laits d'amande, et encore des noms célèbres, tous célèbres : timbales à la Rossini, à la Talleyrand ! Poularde à la Demidoff 1 Sole à la Joinville ! Glace Nesselrode ! Un Dictionnaire de Biographie, cette carte, le catalogue d'un Panthéon !
— Armoricaines ou Marennes ? interrogea le garçon.
— Armoricaines, commanda Thomassière, séduit par le nom et sans savoir ce qu'il demandait. Mais, devant mademoiselle Gabri, il ne fallait pas avoir l'air provincial !
Il redressait sa haute taille et, sur sa cravate énorme, tenait droite sa figure maigre de juge d'instruction.
Un autre garçon arrivait, gros et gras, mais très grave : — le sommelier.
— Comme vin ?
— Le meilleur, dit Thomassière. Du reste, ajouta-t-il pour sortir d'embarras, mademoiselle commandera ce qu'elle voudra 1
Et, soulagé, il tendit la carte à Gabri, et à mesure que mademoiselle Vernier commandait, le garçon répondait : « Bisque d'écrevisses, bouchées à la Montglas. Très bien ! Homard américaine, bon ! Niocchi ! Turban de cailles aux laitues, aspic de pintades, perdreaux truffés! Bien, madame/ Le pouding anglais avec sabayon, n'est-ce pas? Oh! quand madame aura pris cela!... »
Thomassière éprouvait une sensation inconnue et délicieuse. Il regardait tour à tour le garçon, la jolie fille, la glace banale, où tant de noms entrelacés mêlaient leurs paraphes, et, à travers les vitres de la fenêtre cintrée, le boulevard où les passants se faisaient rares, et les voitures qui filaient avec les points lumineux de leurs lanternes... Ce qui lui arrivait à lui, Thomassière, semblait à l'ancien notaire un conte des Mille et une Nuits. Les voyages de Sindbad le Marin n'étaient pas plus fantastiques, vraiment, et improbables que cette aven-
ture extraordinaire ; et si Langlade pouvait se douter que l'ami Gaston soupait au Café Anglais en tête-à-tête avec une actrice, Gabri, la célè bre Gabri !
Mais quoi! dans sa maison périgourdine, paisiblement- endormi du sommeil lourd que donne l'air des champs, Langlade, à cette heure, dormait profondément, sans se douter des surprises que Paris gardait à l'ami Thomassière !
Et le notaire n'eût pas été fâché que Langlade ne dormît point, qu'il eût été présent, regardant l'apothéose de Thomassière prêt à se dresser comme un justicier devant mademoiselle Vernier domptée !
Car elle était domptée, évidemment, et Théodore allait lui échapper. En attendant, elle mangeait. Pauvre fille ! Elle ne mentait pas tout à l'heure: elle avait grand'faim. Ses jolis doigts gras, très blancs, cassaient, avec des vivacités émues, les pattes rouges des écrevisses, et parfois, gentiment, elle essuyait ses ongles roses à ses lèvres, après les avoir portés à sa serviette. Et elle dévorait. Il y passait tout entier, le Dictionnaire de Biographie Culinaire.
Thomassière la regardait faire avec des frissons, une admiration, une pitié. Admiration
pour la beauté, pour cette jolie chair nacrée, caressée par la clarté des bougies, pitié pour la pauvre fille à laquelle, tout à l'heure, il allait porter ce coup droit : « Renoncez à Théodore ! Il le faut, je le veux ! »
— Ah! dit-elle enfin, avec un long soupir soulagé, un soupir qui gonfla délicieusement son corsage, ça va mieux! J'avais besoin de me radouber ! C'est fait.
— Radouber? fit Thomassière.
Gabri se mit à rire.
— Terme de marine! J'ai débuté à Brest... Il m'en reste quelque chose !... Ah ! quelle vie que ce théâtre!... Si jamais on m'avait dit que je jouerais aujourd'hui V Éducation laïque, j'aurais cru qu'on se moquait joliment de moi!
Thomassière parut étonné.
— Comment, ma chère demoiselle, vous ne saviez pas?...
— Hier, à pareille heure, j'ignorais totalement... Si bien, figurez-vous, que j'allais signer pour Nice avec l'agence Robilleau !...
— L'agence Robilleau ?
— Oui, rue Saint-Marc. On m'ofirait un engagement sortable... Mais, quitter Paris! Voilà le chiendent, quitter Paris ! Aussi, je bénis GabrieHe Vernier et sa corde!... Un peu de Saint-
Marceaux, que nous buvions à la corde de Gabrielle Vernier !
Elle tendait — au bout d'un joli bras nu très blanc — sa coupe vide à Thomassière, qui la regardait ébahi, cherchant à comprendre ce qu'elle disait et ce que signifiaient ce nom, Gabrielle Vernier, et ce mot, la corde. Une corde ! quelle corde? L'ancien notaire, précisément, se demandait si la jeune fille ne parlait pas quelque idiome particulier, difficilement compréhensible ; — et peut-être le français de Paris n'était-il pas tout à fait, tout à fait celui de Saint- Alvère.
— La corde? répéta Thomassière, dont les yeux, le geste, la tête tendue par-dessus la table, interrogeaient la comédienne. Quelle corde ?
Elle éclata de rire, montrant des dents superbes, avides ; et haussant les épaules :
— Au fait, c'est vrai ! Vous ne pouvez pas savoir !... La corde ! C'est la cause de l'amende qui a rendu Gabrielle si furieuse, la corde, et qui m'a fait créer, à moi, le rôle de F Éducation laïque !
— A vous ! Comment, à vous ? interrompit Thomassière. Vous n'êtes donc pas mademoiselle Vernier?
— Moi?
— Vous !
Elle fixait sur lui des yeux bleus, très doux, très drôles — pour le moment stupéfaits.
— Qu'est-ce que vous voulez dire?
— Vous n'êtes pas Gabri ?
— Moi ?
— Mademoiselle Gabri ?
— Ah çà ! mon cher, dit la belle fille froidement, est-ce que vous m'avez amenée ici pour me faire poser?
— Non, non, fit Thomassière, cent fois non !
Il ne savait pas pourquoi, mais, instinctivement, il ne lui déplaisait point que cette jolie blonde ne fût pas mademoiselle Gabri ! La pitié ! sans doute, la pitié !... Tout à l'heure il la contemplait avec un certain attendrissement. Quand il songeait qu'il fallait, dans un moment, lui donner ce coup de poignard, lui arracher Théodore... « Certes, vous êtes jolie, très jolie, adorablement jolie, mademoiselle, mais mon devoir m'oblige... » Ah! le devoir! oui, évidemment, le devoir obligeait M. Thomassière à arracher des bras de Théodore mademoiselle Gabri ; mais, si cette jolie fille qu'il regardait là n'était pas mademoiselle Gabri, rien ne forçait M. Tho-
massière à affliger une aussi belle créature. II pouvait se contenter, si tel était son bon plaisir, de lui dire : « Certes, vous êtes jolie, trèsjolie, adorablement jolie, mademoiselle », et libre à lui de terminer là sa harangue comme il voudrait, sans cruauté, sans coup de poignard. Mais quel pays de féerie que Paris ! Etait-ce bizarre ! Il invitait mademoiselle Vernier, et ce n'était pas mademoiselle Vernier qui venait !
— Ce qui m'étonne, c'est que cette jeune femme ait, sur le simple vu de ma carte, accepté ainsi... C'est fort étrange 1
Et M. Thomassière, plongé dans ses réflexions, contemplait maintenant la comédienne avec une certaine indulgence, n'étant plus exposé à lui faire de la morale au dessert.
— Voyons, voyons, dit-elle tout à coup en pelant une amande, il y a maldonne alors, mon cher?
— Mal...
— Oui, vous me preniez pour Gabrielle Vernier?
— J'avais cru... Ma carte. . mon nom...
— Alors (et elle éclata encore de son beau rire clair, en montrant ses dents), je n'étais pas aimée pour moi-même ?
— Aimée... Mais, madame... mademoiselle... Je vous demande pardon... Je... Seulement... maintenant que j'ai l'honneur de vous connaître... je ne regrette pas... Au contraire...
Il hésitait, cherchait des mots, balbutiait...
— Bah ! dit la belle fille, il n'y a pas d'offense ! Tout ça, c'est la faute à Bléquinet !
— Bléquinet?
— Le régisseur. Il a supplié la Direction de ne pas faire d'annonce. Il assure qu'une annonce, ça jette un froid. Alors, on s'est contenté d'une bande sur l'affiche. Vous n'aviez donc pas lu l'affiche?
— Non, mademoiselle.
— Eh bienl si vous l'aviez lue tout au long, l'affiche, vous auriez vu mon nom imprimé sur la bande collée : « Mademoiselle Marguerite Copin débutera dans le rôle de Y Éducation laïque... »
— Marguerite ! dit Thomassière, vous vous appelez Marguerite ?
— Copin.
— C'est un joli nom !
— Montmorency sonne mieux, mais c'est autre chose !
— Je ne parle pas de Montmorency... Je parle de Marguerite... C'est charmant, Marguerite !
— On me Ta dit souvent. Propos d'efféuilleurs. Alors, voyons, vous croyiez avoir enlevé Gabri, vous ?
— Je croyais... Je ne regrette pas... Au contraire. . .
— Vous Pavez déjà dit, mon cher. Ah! ah ! ce n'est pas moi, c'est... Eh bien! ça lui apprendra à avoir la tête près du bonnet, Gabri...
— Ah ! dit Thomassière, elle a la tête...
— Gabri ? Une gale !
— Vous dites ?
— Une gale !
Thomassière avait bien entendu. Mais il voulait entendre encore répéter le mot. Il pensait à Théodore. Une gale ! Pauvre Théodore !
— C'est vrai, disait Marguerite Copin en trempant ses belles lèvres fraîches dans l'or du Champagne, dont la mousse sautait à ses narines roses, il faut toujours qu'elle fasse du potin, celle-là ! Je ne m'en plains pas, puisque j'en ai profité! Mais quelle poseuse! Donc, voilà ce qui est arrivé. Ça ne vous ennuie pas de le savoir ?
— Si cela ne m'ennuie pas ? C'est-à-dire que cela m'intéresse profondément... absolument... D'abord, parce qu'il s'agit d'elle... ensuite parce qu"il s'agit de vous... Ou plutôt, dit
M. Thomassière, dont le visage grave et digne se tortillait, tout souriant, d'abord parce qu'il s'agit de vous... ensuite...
— Voilà l'affaire ! interrompit Marguerite. Ça a failli empêcher la revue de passer... Et on l'attendait, la revue!... Oui, on peut dire qu'on l'attendait ! Depuis qu'on l'avait jouée aux Mirlitons, le public la réclamait au Palais- Royal... Il la voulait, le public!... Je ne me doutais pas que je jouerais dans Ote-toi de là que je m'y mette, et je tenais à voir la première avant d'aller peut-être nrenterrer à Nice... Ça a beau être un Paris d'hiver, Nice, ça ne vaut pas le boulevard... Vous êtes de cet avis-là, n'est-ce pas ?
— Je ne connais point Nice, fit, avec un soupir, Gaston Thomassière, qui commençait à s'apercevoir, à soixante ans passés, qu'il ne connaissait pas grand'chose.
— Ah! dit mademoiselle Copin... Eh bien ! c'est très amusant, Nice ! Et puis, c'est près de Monte-Carlo... Il y a des ressources... C'est égal, j'aime mieux ça ! (Et elle montrait le coin du boulevard Italien, avec ses lueurs de becs de gaz sous les étoiles...) Bref, on annonçait la revue pour aujourd'hui, et, avant-hier, répétition générale... Répétition à huis clos, non pas
à cause des couplets, qui le mériteraient, le huis clos, car il y en a de raides, mais à cause des reporters... Vous savez, ils racontent les effets et impriment les mots avant la. première , ça embête les auteurs... Donc, on répète... D'abord, Gabrielle Vernier arrive en retard... Toujours en retard, Gabri, du reste, c'est connu ! Elle a un tic ! Bléquinet lui fait des observations, nécessairement... Elle répond : « Oh! vous savez, Bléquinet! pas aujourd'hui! J'ai mal aux nerfs, aujourd'hui ; si vous faites le méchant, je vous envoie à Fours ! »