AT
— A l'ours ! Il paraît qu'elle avait, Gabrielle, des affaires de cœur !...
Thomassière interrompit, vivement intéressé.
Des affaires de cœur I Évidemment il s'agissait de Théodore. Mademoiselle Copin savaitelle?
— Non, je ne sais pas. Je sais seulement que Gabri était d'une humeur de chien, et qu'en s'habillant, crac! elle déchire son costume! L'habilleuse m'a dit : « Elle l'a fait exprès. Elle avait l'air d'une Ménide ! » Elle rageait, quoi ! Des contrariétés !ÉLes comédiennes, ça ne devrait jamais aimer personne ! Leur art, tout au plus!
— Alors, mademoiselle Garni aime donc... ?
— Quelque imbécile probablement. Toujours est-il que la répétition commence... Une vraie répétition... Les directeurs, les auteurs, les censeurs aux fauteuils... Les couturières au balcon... Des journalistes un peu partout... Mais, sauf deux cents personnes, le huis clos, le huis clos absolu!... Ca marche bien... Le chef de claque note les effets... On m'a conté ça, vous concevez... Gabrielle Vernier arrive, superbe, car elle est jolie, très jolie... Mais, paf! en entrant en scène, elle se prend le pied dans un fil...
— Un fil?
— Oui, un fil, dit Marguerite, et voilà l'affaire ! Au théâtre, tout ce qui est cordage s'appelle fil... Quand on appelle une corde corde, ça porte malheur!... Mais absolument, vous savez ! C'est comme si on renversait une salière ou si on faisait une croix avec deux couteaux... Ça porte la guigne! Aussi, corde est un mot proscrit, défendu, oh! mais défendu, mais là !... Celui qui le dit, qui a le malheur ou la bêtise de le dire, on le met à l'amende !
— A l'amende9
— Raide!... Il ne faut pas plus parler de corde au théâtre que dans la maison d'un
pendu... Alors, qu'est-ce qu'elle fait, Gabri?,.. Vous allez voir! Elle se prend, je vous dis, le pied dans un fil, elle trébuche, patatras ! elle se rattrape heureusement à un portant ; — seulement, lorsqu'elle entre en scène, elle se tourne vers les fauteuils et elle dit : « On devrait bien empêcher les machinistes de laisser traîner leurs cordes dans les coulisses ! » Elle oubliait, Gabri. Elle n'avait pas plus tôt dit le mot, que dans les coulisses voilà qu'on applaudit!... « Bravo ! Bien ! A l'amende , mademoiselle Yernier!... » Les machinistes vont tout de suite fabriquer, en effilochant des cordages, un bouquet de cordes entouré de papier, et Bléquinet, le régisseur, dit gaîment, car il est toujours gai, Bléquinet : « A l'amende! A l'amende! » — D'ordinaire, mon Dieu, ce n'est pas une affaire. On crie à l'amende. On donne un louis ou deux aux machinistes, et ils vont boire à votre santé pendant que vous emportez votre bouquet de cordes. Ça arrive à tout le monde. Mais voilà, elle était à l'aigre, Gabri ! Très rageuse! Elle dit son couplet... mal... elle rentre dans la coulisse, vexée, et au moment où le chef machiniste lui apporte cérémonieusement le bouquet de cordes : « Tenez, le voilà, votre bouquet, — elle dit, Gabri — et
voilà comme je la payerai, votre amende! » Et elle jette la corde enveloppée de papier à la tête de Bléquinet. — « Et je m'en moque de votre corde, et c'est la pièce qui ne vaut pas la corde pour la pendre ! » Et elle trépigne, et elle crie, et Bléquinet, voulant faire de l'autorité et parlant d'une autre amende, administrative, cellelà : « Ah ! vous pourrez bien m'en donner, des amendes, Bléquinet, — elle dit toujours, Gabri, — je ne les payerai pas plus que celle de la corde... Ah! ça porte malheur aux pièces de parler de corde ?. . . Eh bien, corde, corde, corde, corde ! Et qu'elle tombe, et qu'on la siffle, votre pièce ! Corde, corde, corde ! Et je ne jouerai pas votre rôle, et je vous rends votre panne, et faites chanter le rondeau de l'Éducation laïque par qui vous voudrez... Corde ! corde! corde! corde! corde!...» Une furie, enfin! Tout le monde était stupéfait. Les auteurs avaient l'air de fous. Le directeur disait : « Elle jouera, je l'y forcerai !» — Et les auteurs : « Non, elle ferait tomber la pièce !» — Et Gabri : « On me donnerait dix mille francs que je ne jouerais pas ! Que le diable emporte la baraque ! Corde! corde! corde! corde ! » — Enfin, un ouragan déchaîné! — Affaires de cœur, disait Bléquinet. Ce n'est pas sa faute, Gabri a trop de cœur. —
Mais avec tout cela, rage et cœur réunis, le théâtre était dans une jolie situation, et les auteurs avaient le bec dans l'eau... On parlait de reculer la première ; mais l'Opéra passe à jour fixe, il fallait passer avant l'Opéra... On cherche qui est-ce qui pourrait bien remplacer Gabri ; il se trouve que je lui ressemble... C'est vrai, beaucoup... Mais elle est mieux... Bléquinet, avec qui j'ai joué du répertoire au Casino d'Enghien, pense à moi, dit que je jouerai ça au pied levé, et que le costume de Draner m'ira comme un gant. . . Il tombe chez moi comme une bombe : « Margot (c'est mon petit nom), une chance! Veux-tu créer VÉducation laïque ? — Mon vieux, j'allais signer pour Nice ! — Ne signe pas et viens chez nous ! » — Cela tombait à pic. Je suis toute seule à Paris, et mon époux... Je vous disais qu'il était à la chasse, non, il a pris le train de Buenos-Ayres, me laissant en tête à tète avec des factures variées... Je devais prendre un grand parti. Au lieu de me refaire à Monte-Carlo, pourquoi ne me referais-je pas à Paris? Vive VÉducation laïque ! J'ai appris le rondeau en un clin d'œil, on m'a donné un raccord dans la journée, et j'ai joué ce soir... Oh! ce raccord ! il fallait voir les auteurs : « Elle nous sauve ! . . . Vous nous sauvez, mademoiselle !
Quelle voix ! Et ce physique ! Plus jolie que mademoiselle Vernier, plus jolie!... » Dame! ils avaient besoin de moi. Et à mesure que l'heure arrivait, le trac me prenait, moi. Je n'ai pas dîné, pas pu dîner... Et, ma foi, quand vous m'êtes apparu, inconnu, mais sympathique, baste! j'ai accepté ce que je n'aurais jamais accepté il y a quinze jours, et me voilà, non pas Gabri, mais Marguerite Copin, et enchantée d'avoir été applaudie, applaudie!... — Oh! je vous avais vu, bien vu, claquant entre tous, plus que tous, et quand on m'a montré votre carte, je me suis dit : C'est le vieux monsieur ! (Thomassière fit la grimace.) C'est ce vieux monsieur qui applaudit si bien! (Thomassière eut un sourire.) Et c'est pourquoi je suis venue. Voilà!
L'ancien notaire perdait un peu pied dans ce récit de la comédienne. L'histoire de la corde, gaîment contée dans une langue acidulée de l'argot de coulisses, lui faisait l'effet de quelque récit fantastique. Cette substitution d'une École laïque à une autre, et l'intervention du régisseur, et le raccord, et la petite bande collée sur l'affiche, tout lui paraissait étourdissant, improbable, irrationnel, et c'était pourtant la vérité vraie, et, au lieu de mademoiselle Gabri, c'était
Marguerite Copin qu'il avait là devant les yeux, ce bon Thomassière; et il ne s'agissait plus pour lui d'arracher son fils à une coquine. Elle ne connaissait pas Théodore, Marguerite Copin, elle ne voulait pas épouser Théodore ! Brave fille !
Et jolie... jolie... Le à auteurs de cette revue satirique avaient raison... plus jolie certainement que mademoiselle Vernier. Comment Gabri eût-elle fait pour avoir cette splendeur de carnation, cette masse profonde de cheveux, frisons ou nappes fauves, dans lesquels M. Thomassière avait des tentations d'enfoncer ses doigts, prurit d'avare attiré par le jaune de l'or?
M. Thomassière, le visage rougi, planté sur sa cravate haute, souriait involontairement à cette belle créature, qui regardait, un peu surprise, ce grand maigre clergyman, soudain attendri et la contemplant d'un air bienveillant... Quand on pense que si le hasard ne l'avait pas favorisée, si mademoiselle Vernier avait joué son rôle, mademoiselle Copin allait signer un engagement pour Nice ! Et Paris perdait une actrice aussi blonde, et M. Thomassière n'avait pas la surprise de se trouver, dans un cabaret mondain, en tête à tête avec une adorable
fille à laquelle il n'avait rien à reprocher, rien, littéralement rien... A quoi tient la vie?
Et il était enchanté de ce hasard, Gaston Thomassière. Il se disait que c'était charmant, tout à fait charmant et divertissant, cet imprévu qui lui jetait, dans sa soixantaine, une aventure à portée de la main. Ce diantre de Paris, tout de même ! On y trouvait de l'inattendu, de la poésie et du roman ! Que de temps passé sans roman à Saint- Alvère, depuis la mort de Stéphanie, qui avait été l'Histoire dans toute sa sécheresse et sa prose ! Ainsi on pouvait donc rencontrer encore, loin du pays où vivent les bouvières, des créatures aussi exquises qu'une Marguerite Copin ! Et Thomassière, comme au temps où il lorgnait, cité Bergère, la belle madame Chardonnet, retrouvait en lui des verdeurs, des vivacités de folies amoureuses !
Marguerite, elle, ayant achevé l'histoire de la corde, attaquait maintenant le dessert, petits fours glacés fourrés de crème, fruits frappés... Eile avait bon appétit — et des dents si blanches !
— Vous ne mangez pas, vous, disait-elle.
Non, Thomassière ne mangeait pas. Il la dévorait des yeux. Il lui passait des fantaisies par la cervelle. Toute sa jeunesse disparue lui revenait, du fond des années, sautillante, fredon-
LA CORDE iii
riante, sur quelque refrain de Désaugiers. Il oubliait Théodore; il ne songeait même pas à demander à mademoiselle Copin quelles « affaires de cœur » avaient mis en fureur Gabrielle Vernier. Non, non, il oubliait tout, l'ancien notaire, et pourquoi il était parti du pays, laissant seule, dans sa cuisine, la vieille Marion, abandonnant l'ami Langlade, et pourquoi il débarquait à Paris, pourquoi il venait s'y dresser, devant Théodore, comme la vivante statue du Remords : « As-tu, malheureux, mesuré la profondeur... ? » Ah ! que c'était vague déjà, tout cela, et lointain, et effacé ! Il n'y avait plus pour Gaston Thomassière qu'une belle fille blonde que le sort faisait asseoir là, devant lui, et qui, toute gaie, le teint rose, lui souriait de bonne humeur en grignotant un morceau d'orange placée.
M. Thomassière, en s'éveillant, le lendemain, dans sa chambre d'hôtel — très tard — se demanda s'il avait rêvé. Il revoyait bien, comme à travers une fumée, un cabinet de restaurant, tout échauffé de gaz, et, devant lui, une femme blonde... Mais comment se retrouvait-il là, cité Bergère, seul, et de quelle façon le rêve avait-il fini ?
Ah! maintenant, il s'en souvenait!... Très prosaïquement, le songe avait eu pour conclusion une course de nuit, en fiacre, à travers des rues désertes, et M. Thomassière avait reconduit mademoiselle Copin jusqu'à son logis, rue Pigalle ; et là, devant une porte cochère, elle lui avait tendu le front, comme à un père, et l'avait assuré qu'elle pouvait remonter seule son escalier, ne redoutant plus rien... Seulement,
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comme le notaire laissait échapper un gros soupir, triste et déçu, elle l'avait autorisé à venir la revoir, le lendemain : elle l'en avait même prié... Et, après un dernier serrement de mains, la porte, lourdement, s'était refermée, séparant Marguerite de M. Thomassière... Et, remontant seul dans le fiacre, encore embaumé d'un parfum de femme, M. Thomassière avait jeté l'adresse de l'hôtel de la rue Bergère, et il était rentré, ruminant cet inattendu roman d'amour...
D'amour? Etait-ce possible? Pouvait-il donc aimer encore, M. Thomassière, après tant d'années, tant d'années de morne solitude à Saint- Alvère ? Eh ! toutes desséchées et poudreuses, elles refleurissent sous quelques gouttes d'eau, les roses de Jéricho, pareilles cependant à des racines jaunies ! Ne pouvait-il pas se rouvrir, le cœur fermé et racorni du vieux notaire ? Les clairs sourires des belles filles ont été faits pour produire ces miracles.
Le certain, c'est que M. Thomassière se leva fort troublé et s'habilla tout fiévreux. Il essayait bien, en faisant sa toilette, de se rappeler son programme, le but de son voyage de moraliste et de justicier ; ce programme sévère, il l'ou-
bliait, comme on oublie les programmes politiques...
— Voyons, voyons... Je n'ai pas fini ma tâche... L'ai-je seulement commencée, ma tache?... Il s'agit de savoir si Théodore commettrait la bêtise... la folie... le... Ah! quand on aime, on est capable de bien des sottises!... Il faut que je le voie, Théodore... Et que je voie aussi cette Gabri... Car je ne l'ai pas vue, Gabri... Je ne la connais pas... Je n'ai vu que mademoiselle Copin... Marguerite Copin...
Et il s'arrêtait complaisamment devant ce nom: Marguerite.
— Je ne connais que Marguerite... l'autre Éducation laïque... la vraie... La vraie, puisqu'elle a créé le rôle... Mademoiselle Vernier, maintenant, ce ne serait jamais que sa doublure... Elle est bien jolie...
Il la revoyait toujours, à travers la lumière rosée de la rampe, dans son costume noir faisant ressortir la blancheur des chairs. Puis après, dans le tête-à-tête inquiétant du Café Anglais.
Et alors, chassant la vision, essayant de redevenir le moniteur de vertu qu'il était en quittant Saint- Alvère :
— Laissons Marguerite... Laissons Mar-
guérite... C'est mademoiselle Vernier qui m'inquiète. Il s'agit d'arracher Théodore à mademoiselle Gabri. Et si elle ressemble à Marguerite, mademoiselle Gabri, oui, pour peu qu'elle soit à moitié aussi jolie que Marguerite, ce ne sera pas facile... pas du tout facile !
Raison de plus pour agir vite maintenant. 11 irait, après déjeuner, rue Fontaine-Saint- Georges, surprendre Théodore. Ce déjeuner, d'ailleurs, M. Thomassièrele prit pour la forme, par habitude. Il se sentait la tête un peu lourde, l'estomac las. Le souper ! Un souper qu'il n'avait pas pris cependant. Il trempa un peu de pain dans un œuf à la coque et goûta quelques raisins. Au café, le garçon de l'hôtel lui apporta les journaux du matin. M. Thomassière les déplia machinalement, puis, tout à coup intéressé, les lut l'un après l'autre, y cherchant le compte rendu de l'œuvre nouvelle, Ote-toi de là que je m'y mette. Partout, dans tous les articles, il y avait un mot sur mademoiselle Copin, un mot aimable. L'un disait que le public n'avait rien perdu à voir mademoiselle Copin jouer « au pied levé un rôle destiné d'abord à une comédienne qui avait levé le pied » (attrape, mademoiselle Gabri !) ; l'autre comparait Marguerite
Copin à un Rubens, un beau Rubens... Tous étaient galants.
— On calomnie la critique, pensa Thomassière. Il y a de la justice chez ces aristarques. Et du goût. Beaucoup de goût !
Un autre, dans une Soirée parisienne, racontait allègrement l'histoire de la Corde, la rupture de l'engagement de mademoiselle Gabri — mais, au gré de Thomassière, avec moins de verve et d'esprit que, la veille, lavait fait Marguerite Copin dans ce cabinet de restaurant.
« Qu'importe aux heureux directeurs, ajoutait le journaliste, que mademoiselle Vernier ait coupé la corde! mademoiselle Copin leur a porté bonheur comme si elle eût apporté de la corde de pendu ! »
— Ils ont de l'esprit ! dit gaîment Thomassière.
Et, continuant à lire, il devint fiévreux, anxieux, en rencontrant encore, dans la Soirée parisienne, le nom de mademoiselle Vernier : « Quant à mademoiselle Vernier, on suppose que, brusquement quittée par un jeune fils de famille, le comte Théodore de T..., qui devait l'épouser, elle a brusquement brisé sa carrière théâtrale parisienne pour aller, de désespoir,
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suivre la tournée Silbermann qui part dans quatre jours pour Buenos- Ayres. Elle quitterait notre république Athénienne pour une république plus Argentine / »
L'ancien notaire eut des éblouissements.
Gabri quittait Paris ! Et elle le quittait parce qu'elle était — pour parler comme le journal — quittée elle-même par un jeune fils de famille ! « Le comte Théodore de T... » Il se trompait, ce journaliste ; Théodore n'était point comte. Mais ce Théodore de T..., c'était Théodore 1 Et Théodore avait laissé là Gabri ! Et le désespoir de Gabri avait poussé la comédienne à envoyer au diable le directeur et les auteurs et le rôle de YEducation laïque !
Et qu'avait-il à faire maintenant à Paris, Gaston Thomassière, oui, maintenant que Théodore avait rompu, violemment rompu avec mademoiselle Gabri ?
— Ce Théodore ! Il a du caractère, tenez ! se disait le père.
Cependant M. Thomassière s'apprêtait à aller rue Fontaine-Saint-Georges. Il ne gronderait plus Théodore, il le féliciterait, voilà tout. Il se fit indiquer le chemin et monta la colline. En chemin, il songeait à Rubens. Un grand peintre, ce Rubens ! Il y avait un Rubens au
musée de Périgueux. Et c'est vrai, c'est très vrai, Marguerite Copin ressemblait à un Rubens !
— Ces journalistes ont le mot juste tout de même. Et une science ! Rubens ! Us connaissent tout!
Rue Fontaine, M. Thomassière s'arrêta devant la maison haute où logeait Théodore. Il demanda Théodore à un brave homme — moustache grise d'ancien soldat — qui faisait reluire avec une peau la boule de cuivre de l'escalier, et qui était le portier.
— Monsieur Théodore Thomassière?... dit ce portier. Il n'est plus à Paris, monsieur Théodore I
— Ah bah ! Et où est-il donc ?
— A Saint-Alvère !
— Chez son père ?
— Précisément. Vous savez donc que Saint- Alvère...?
— Son père, c'est moi ! repartit l'ancien notaire. Et comment donc Théodore ne m'a-t-il pas averti ?
— Ah ! monsieur, ce n'est pas étonnant ! fit le concierge. Cela s'est fait si brusquement, si brusquement... Le matin, il ne pensait pas plus à retourner en Périgord qu'à aller aux Grandes-
Indes — je vous demande pardon, — et le soir, il jetait ses malles dans un fiacre, et vite à la gare ! C'est un grand bonheur 1
— Pourquoi?... demanda Gaston Thomassière.
Le portier prit un air finaud.
— Dame, monsieur, à cause de la demoiselle !
— Très bien, je sais : mademoiselle Gabri.
— Voilà. Il en avait assez, de mademoiselle Gabri. Il ne savait comment en finir. Il avait mesuré la profondeur de l'abîme.
— Vous dites ? fit brusquement l'ancien notaire stupéfait.
Le portier répéta dans sa gravité militaire :
— Il avait mesuré la profondeur de l'abîme où il s'enfonçait.
M. Thomassière, involontairement, s'appuya sur la rampe pour ne point tomber.
Ainsi, il quittait Saint-Alvère, il traversait la France, il venait à Paris pour demander avec l'air sévère d'un père cornélien, à Théodore, s'il avait mesuré la prorondeur de l'abîme... et, au même moment, Théodore la mesurait, la sondait cette profondeur, et reculait devant l'abîme en partant pour Saint-Alvère !
Il devait y avoir, là-bas, porté par un piéton,
un bout de papier bleu venant du télégraphe et signé Théodore, un télégramme annonçant au notaire l'arrivée du Parisien ! Qui l'aurait reçu, ce papier bleu ? La vieille Marion, toute tremblante évidemment et inquiète de la santé de notre Monsieur ! Ou peut-être l'aurait-elle porté au juge de paix, Moussu L&nglade !
L'ancien notaire sentait la tête lui tourner un peu, et il avait besoin de toute la force de sa raison pour bien comprendre. Alors, Théodore n'était plus à Paris? Non, depuis hier. Et mademoiselle Vernier ? Le portier répondait qu'elle était partie l'avant-veille, furieuse, pour sa répétition, et qu'elle avait déclaré, en plein escalier, qu'elle irait plutôt au Congo, oui, au Congo, que de revenir chez M. Thomassière !
— Mais ça ne voulait rien dire, cela, monsieur, et ce n'était pas la première fois qu'elle menaçait de ne plus revenir et qu'elle revenait toujours... Aussi M. Théodore a-t-il bien fait de saisir la balle au bond et de courir au chemin de fer. Je vous le répète: il en avait assez, M. Théodore, il en avait trop !
— Oui, oui, répondit Thomassière, il avait mesuré la profondeur....
— Et pris le train, ce qui était plus sûr 1 Prendre le train ! M. Thomassière se de-
manda — ce fut sa première pensée — s'il n'allait point le prendre aussi. Puisque Théodore n'était plus à Paris, qu'avait-il maintenant à faire, lui, le père? Rien. Repartir, revoir Saint-Alvère, embrasser Théodore et lui dire : « Garçon, ah ! comme tu as bien fait de mesurer, même sans moi, la profondeur de... ! »
— Oui, je vais partir. Pourquoi ne partirais-je pas ? Qu'est-ce qui me retient à Paris ? Théodore est sauvé. Théodore a mesuré...
Et, tout en marchant, après avoir remercié ce brave homme de portier, — par hasard, s'étant trompé de chemin peut-être — M. Thomassière se retrouva, inconsciemment, devant une petite porte au seuil de laquelle, quelques heures auparavant, sous les étoiles, il avait vu là, debout, une grande belle fille : — apparition évanouie, sorte de fée aux blonds cheveux à laquelle, doucement, paternellement, en serrant la petite main grasse et froide de la vision, il avait donné, sur le front, — sur le front de Y Éducation laïque — un baiser dont il ressentait encore la caresse sur ses lèvres...
Machinalement, M. Thomassière s'arrêta.
C'était ici, oui, rue Pigalle, dans cette maison de la rue Pigalle, que demeurait Marguerite
Copin... le Rubens, le vrai Rubens dont parlait la gazette... Ah ! la belle créature ! Et si bonne fille ! Et si drôle ! Et contant si bien cette fantastique histoire de la Corde! Elle n'avait pas voulu qu'il la suivît — mais elle permettait qu'il reparût; et cette porte, brutalement fermée sur lui, cette nuit, elle était ouverte maintenant — plus hostile, non, hospitalière — devant Thomassière.
— Si j'allais la revoir?... Ou plutôt si j'allais lui dire adieu ? Car si je pars — et je pars — il faut que je la revoie, Marguerite, ne fût-ce que par politesse !
— Oui, un adieu ! un adieu ! songeait-il en montant lentement les escaliers du logis. Et je disparaîtrai ensuite, emportant, au fond de mon vieux Périgord, le souvenir de cette fugitive vision d'une Parisienne ! Je ferai provision de vision blonde... pour mes vieux jours !
Il était bien ému, en sonnant, aussi ému que lorsqu'il avait eu ce duel, autrefois, avec le petit officier du 3e léger pour la libraire du cabinet de lecture... La sonnette retentit...
Une jolie fille vint ouvrir, brune, râblée, rieuse, coquette...
— Mademoiselle Copin est-elle visible?
— Qui annoncerai-je ? demanda la brunette.
— Monsieur Thomassière !
— Comment donc ! fit la jolie fille en riant. Donnez-vous donc la peine d'entrer... monsieur Gaston?... Madame vous attendait!
Monsieur Léo Langlade, Juge de paix,
à Saint-Alvère (Dordogne).
« Je ne t'ai pas, mon vieil ami, écrit depuis bien longtemps, parce que je ne savais trop comment te dire ce qui s'est passé en moi et autour de moi depuis les douze semaines que je suis à Paris. Quelle aventure, mon bon Langlade, et comme on a bien raison de dire que tout arrive, tout, même l'impossible !
» Dieu sait si je croyais ma vie terminée, bornée, finie, lorsque, dans nos bonnes causeries de Saint-Alvère, nous buvions le vin de Costo- Rasto, en souvenir du passé ! Tu me parlais de ton neveu Gustave, moi de mon fils Théodore,
et nous faisions, sur l'avenir de ces garçons, un tas de projets ambitieux!... De nous, vieilles bêtes, nous ne causions plus guère. Est-ce qu'on existe, passé la soixantaine ? Et je ne songeais plus, en toute bonne foi, qu'à plier, un matin ou l'autre, mes paquets pour le grand voyage ! C'est vrai, Langlade, j'y pensais souvent, assez souvent... Et j'avais tort. On n'est jamais fini, mon camarade, tant qu'on a le pied ferme, la dent saine encore et l'estomac solide. » Je l'ai bien vu lorsque je me suis retrouvé dans ce Paris, si périlleux à la jeunesse et qui grisait comme un vin nouveau ce pauvre et brave Théodore... Mon cher, il m'a semblé, c'est assez drôle, mais c'est vrai, il m'a semblé qu'en arrivant là je me retrouvais dans mon élément. Tu sais bien ces arbres qui, parfois, quand on les croit morts, poussent leur sève et montrent des feuilles ? C'est un peu moi ! J'ai eu vraiment comme un bouillonnement de sève. Et tu aurais ressenti la même flambée, Langlade, mon ami, si tu avais rencontré, approché, apprécié celle dont je vais faire ma femme. Car voilà la grande nouvelle, que je te prierai plus tard — pas encore ! — de faire connaître à Théodore, doucement, habilement — car elle l'étonnera, la nouvelle : — je me marie, mon
bon Langlade. Oui, j'épouse une femme dont on ne contestera ni la beauté ni le talent — je t'enverrai un paquet des journaux qui parlent d'elle — et qui, en dépit d'une existence, en apparence indépendante, a toujours fidèlement pratiqué les plus rares vertus du dévouement et du cœur.
» C'est une comédienne ; pourquoi te lecacherais-je plus longtemps ? Mais une comédienne d'une valeur rare et que les circonstances seules ont empêchée d'arriver au premier rang dans son art. En toutes choses, il ne suffit pas d'être laborieux, il faut avoir de la chance. Mademoiselle Copin (c'est son nom) a été laborieuse, et la chance ne l'a favorisée qu'à demi, voilà tout. Fille de parents pauvres, mais honnêtes, elle aurait pu passer par le Conservatoire si sa famille eût possédé les moyens de lui assurer ces années d'études. N'étant pas favorisée de la fortune, mademoiselle Copin, bravement, préféra se lancer dans la mêlée, et ce fut avec un courage admirable qu'elle débuta à la Scala (non pas à Milan, à Paris). Elle chantait, la pauvre fille, et elle chantait des chansons d'une fantaisie excessive qui répugnaient à son goût, instinctivement très pur. Mais, comme je me dis, Rachel, oui, la grande Rachel, avait bien commencé par
chanter dans les cours... Je dis les cours des maisons, mon cher Langlade, dans les cours, dans les rues. Pourquoi mademoiselle Copin n'eût-elle pas débuté par la chansonnette? Si tu lui avais entendu raconter, comme à moi — je parle de mademoiselle Copin — les tristesses de ces années d'épreuves, l'affection te serait entrée au cœur comme l'amour est entré en moi, parla pitié ! Amour tout paternel, d'abord, en dépit de la beauté de mademoiselle Copin (tu verras, par les gazettes, qu'elle est belle comme un Rubens ; mais les gazettes pourraient ajouter: un Rubens qui aurait une âme); puis, peu à peu, cette paternité qui s'éveillait en moi prenait une autre tournure, un autre nom, à mesure que les confidences de l'artiste me la montraient s'élevant, peu à peu, par le travail le plus acharné, du café-concert à la scène des Folies-Dramatiques et même à celle de la Montansier, le théâtre fameux de mademoiselle Montansier, où je devais l'apercevoir pour la première lois ; et lorsque j'ai avoué à Marguerite — elle s'appelle Marguerite — les sentiments qu'elle avait développés en moi, j'aurais voulu, Langlade, que tu pusses voir le trouble, l'effarement, la timidité de cette personne, aguerrie cependant à tout l'imprévu de la vie parisienne...
» Elle m'ordonna d'abord de ne plus la revoir: ensuite elle voulut iuir. Enfin, par bonté, et voyant combien elle désobligeait un homme bien décidé à lui consacrer son existence — je lui disais « son reste d'existence », mais c'était fausse modestie — elle consentit à m'écouter ; et moi, découvrant chaque jour en elle une grâce nouvelle, un esprit, une séduction, un charme inattendus, je me sentais non pas rajeunir, mon bon Langlade, mais réellement vivre et vivre pour la première fois !
» Ne dis pas cela à Théodore. Ne lui dis pas que je vis seulement depuis quelques mois. Je veux qu'il vénère toujours sa mère. Mais que Stéphanie, quand j'y songe, a été sèche et souvent dure avec moi ! Combien de fois m'a-t-elle rappelé fièrement et fait sentir qu'elle était une Des Prunières ! Tu crois que mademoiselle Copin a l'orgueil insolent de l'artiste ? On a tant de fois parlé de la vanité des comédiennes ! Sais-tu comment mademoiselle Copin appelle son théâtre ? La Boîte. Tout uniment, sans vanité, sans phrases. Elle est la plus familière, la plus simple, la moins poseuse des femmes. C'est moi qui la contrains à rester au théâtre. Elle voudrait le quitter. J'estime, si elle doit avoir, par la suite, des succès considérables, j'estime,
dis-je, que je n'ai pas le droit de briser sa carrière. Et puis, il me plaît qu'elle garde, à mes propres yeux, cette auréole que donne la lumière de la rampe ! Si elle quittait le théâtre pour moi, il me semble que je décapiterais une gloire, que je faucherais en fleur une espérance artistique. Et il y a si peu de talents à Paris, si tu savais !
» Bref, mon vieil ami, je l'épouse. Elle a hésité ; elle a reculé ; elle a presque ri, un moment — ce qui, m'a-t-elle dit, est, pour elle, une façon de pleurer. Mais elle a consenti. Je suis au comble de la joie. Moi, pense donc, moi, le mari d'une comédienne, d'une comédienne admirée, adulée, adorée ! Épouser un Rubens, un Rubens délicat, je ne peux pas mieux te définir Marguerite ! Je t'aurais bien demandé de venir me servir de témoin ; mais le voyage est long, fatigant. Je me contenterai de quelques amis de date plus récente, un jeune reporter de bonnes manières, très lettré, que m'a présenté Marguerite, et un des commanditaires du théâtre, le baron Debieille, ancien préfet.
» Ce qui m'ennuie dans tout cela, je te l'avoue, c'est Théodore. Il va peut-être trouver que je rajeunis un peu beaucoup, Théodore. Il me
serait désagréable qu'il vînt à Paris me faire quelques observations. Puisqu'il a eu le bon sens de quitter la ville où il glissait sur la pente pour s'aller reposer en Périgord, qu'il reste au logis de famille. Tâche de l'y retenir. Dis-lui, ce qui est vrai, que l'agriculture est une belle chose et une noble occupation, pour un homme jeune et vraiment attaché au sol natal. Je le verrais, avec plaisir, devenir agronome. La campagne ne manque pas seulement de bras, elle manque de têtes. J'espère qu'il ne songe plus à mademoiselle Gabri. Il a bien raison. Mademoiselle Gabri est en Amérique. Elle joue l'opérette là-bas. Mademoiselle Copin m'a affirmé, sans parti pris, que mademoiselle Vernier n'avait aucun succès à Buenos-Ayres, aucun, aucun. On l'avait surfaite, paraît-il, très surfaite. » Théodore n'a aucunement à s'inquiéter de ses intérêts matériels. Ils seront sauvegardés. Mademoiselle Copin a posé la question dès le principe. De moi (faut-il te le dire ?. . . et pourquoi pas, puisque tu sais bien, mon cher Langlade, que je ne pèche point par excès de fatuité ?), de moi, elle ne veut rien que moi. Elle me l'a dit, et d'un ton qui ne saurait tromper. La chère enfant n'a pas conclu une affaire ; elle va vivre un roman à deux.
» Au total, mon vieil ami, je suis l'homme le plus heureux du monde. Je cours les magasins avec ma fiancée ! Ma fiancée ! Le mot m'attendrit jusqu'aux larmes. Nous nous meublons un petit hôtel, rue Viète, dans l'avenue de Villiers, un quartier du Paris nouveau, un joli Paris que tu ne connais pas. Je resterai là l'hiver, et l'été, quand viendra la fermeture, nous irons peutêtre passer quelques jours à Saint-Alvère, quand nous n'irons pas à Trouville. Me vois-tu, Langlade, arrivant chez toi, avec mon Rubens au bras!
» Mais ne le dis pas... Ne le dis pas surtout à Théodore... Nous nous marions dans trois jours... Les bans sont publiés... C'est l'hôtel de la rue Viète qui ne se meuble pas vite ! Marguerite a bien raison : Quelles tortues ! quelles tortues, que ces tapissiers !...
Post-Scriptum.
» C'est fait, mon bon Langlade. J'avais interrompu ma lettre... Je l'achève pour te dire que je suis au comble de mes vœux. Marguerite Copin est ma femme ! Et quelle femme !...
» Elle entre en ménage gaîment. Comme, après le congé que lui avait accordé son direc-
teur pour la célébration de notre union, je la conduisais au théâtre, où elle reprenait son rôle dans la pièce nouvelle, elle m'a montré gravement au concierge en disant :
» — Chevandier, vous voyez bien monsieur ? Eh bien ! quand monsieur viendra, ne le laissez pas monter jusque ma loge : c'est mon mari !
» Et de rire, et de rire, et de rire. Délicieuse espiègle !
» Elle a de la sorte des mots charmants, d'une naïveté piquante, et qui serait agressive si elle n'était point caressante.
» Hier, en me nouant gentiment mon nœud de cravate, elle m'a regardé, d'une façon adorable, de ses beaux yeux bleus, profonds comme la Vézère ; — et me rappelant le hasard qui a fait qu'un beau soir elle a remplacé mademoiselle Vernier au pied levé (je te ferai connaître bientôt cette histoire) :
» — Hein, m'a-t-elle dit, la Corde ?... La, fameuse corde qui a fait mettre Gabri à l'amende ! et moi sur l'affiche?...
» Et me serrant ma cravate autour du cou :
» — Eh bien! la corde, la vraie corde, la voilà, la corde, mon vieux Gaston!
» Elle était adorable, adorable... Un Rubens mutin... Je l'ai embrassée...
» Et je te raconterai lhistoire de la corde. Mais à une condition, Langlade : c'est que tu ne la rediras jamais, jamais, entends-tu ? à Théodore...
n Ce pauvre Théodore !
» Ton vieil ami :
» Gaston Thomas sière. »
Sur le balcon du Cercle des Armées de Terre et de Mer, en achevant leur café, ils causaient, se retrouvant là après des mois et des mois, des mois d'exil, de maladie, de batailles, de blessures.
En tête à tête, dans le délicieux bavardage du premier cigare, après le café, les deux camarades souriaient, évoquant les années enfuies, les souvenirs de l'Ecole, les promenades militaires, les jours de sortie, d'examen ou d'escapade, et la première épaulette et la dernière revue, la revue d'hier, à Longchamps, devant les tribunes, ce défilé des Tonkinois sous les
acclamations d'une foule, les sourires des mères, les bravos des anciens, les larmes des femmes.
Tous deux décorés de la Légion d'honneur, l'un des deux amis, la taille fine et serrée dans la redingote bourgeoise, regardait, sur la tunique bleu de ciel des officiers de turcos que portait son ami, la médaille d'argent qui pendait au bout du large ruban semé de vert clair et de jaune, avec ses noms barbares représentant deux ans de sacrifices, deux ans d'héroïsme : Son-Tay, Bac-Ninh, Fou-Ccheou, Formose, Tuyen-Quan, Pescadores ; — et tout en lumant, il se disait qu'il en avait fallu du sang de braves gens, Africains, Alsaciens, Bretons, Berrichons, petits troupiers, fantassins, fusiliers marins, chasseurs à cheval, soldats du train, et tant d'autres, tant d'autres pour écrire là, sur une médaille d'argent, ces deux dates : 1883-1885, et les quarante-huit lettres de ces six noms de victoires !
L'officier de turcos — vingt-huit ou trente ans, blond, gai, souriant, la joue bronzée à peine par le hâle de la mer et du vent d'Asie — regardait devant lui, le coude appuyé sur la balustrade du balcon en fer forgé. Il regardait devant lui et se sentait heureux de vivre, hu-
mant Pair plus frais de ce soir d'août après une journée chaude.
Un brouhaha de fiacres, d'omnibus, un vague murmure de voix montaient de l'avenue de l'Opéra, comme un lointain bruit de houle, et là sous les yeux, comme un décor, se découpait sur le ciel tout bleu la masse blanche de l'Opéra éclairée fantastiquement par la lumière électrique, l'Opéra, illuminé, avec des silhouettes noires allant et venant sur les marches, et les deux groupes sculptés se détachant avec de vagues reflets d'or, tandis que l'Apollon énorme se perdait plus haut, comme une ombre géante.
Et c'était une féerie pour l'exilé, retour d'Asie, de respirer cette atmosphère de Paris, cet air, ce bruit, cette poussière de Paris ; et se détournant, pour regarder, après l'Opéra, la double file de lumières de l'avenue aboutissant, là-bas, à une autre masse lumineuse dont les traînées de gaz flambaient au loin : la Comédie- Française. Tout Paris dans un coin de Paris I Le boulevard à deux pas, là, sous son regard, et des passants, et des voitures, dont les lanternes filaient comme des lucioles, et des femmes en toilettes claires, et la griserie d'un soir d'été, avec la caresse molle d'une chaleur qui tombe et le sourd murmure indistinct de
foule, ce murmure fait de causeries, de rires, de propos envolés, perdus comme cette fumée de cigare...
... Et pendant un moment, il restait là, appuyant sa tête au dossier de la chaise cannée, comme se laissant aller sur unrocking-chair; et il n'écoutait rien, n'entendait rien, ni le bruit mâle des voix des camarades qui arrivait jusqu'au balcon par les fenêtres ouvertes du Cercle, ni les causeries des voisins, attablés près d'eux sur le balcon et prenant le kummel.
— Alors, dit brusquement le jeune homme en habit bourgeois, il te plaît toujours ce diable de Paris ?
— S'il me plaît?
Et le turco leva la main avec une sorte de respect passionné, un geste de vénération ardente, comme s'il se fût agi d'une femme.
— C'est-à-dire que je le trouve plus adorable que jamais ! Je ne sais pas, vrai, je ne sais pas comment on peut vivre loin de luit Je me demande comment j'ai pu passer sans mourir d'ennui mes années de campagne. Et quand je pense que je l'ai quitté, ce Paris, pour Alger et le Tonkin avec une joie de collégien échappant au bahut! Parisien jusqu'aux moelles, moi, et promenant mes os un peu partout, quitte pour-
tant à les laisser un jour quelque part! Mais, parole d'honneur, il n'y a que Paris au monde! Tiens, il n'y a pas de paysage d'Asie, de nuit d'Algérie, rien qui vaille cette carte d'échantillon que nous voyons dïci!... Oui, là, ces affiches !
Il montrait du doigt à l'étalage de l'Agence des Théâtres les affiches jaunes, bleues, saumon ou roses, qui donnaient les titres des pièces qu'on jouait le soir, et les placards enluminés de coloriage, les programmes illustrés de l'Hippodrome ou de l'Eden.
— Ce coin de paysage-là, mon cher Roger, ça vaut tous les autres !... Ah! les théâtres! Quand on a été voir jouer sur le théâtre d'Alger la Favorite ou la Mascotte, par de vénérables personnes à qui on pourrait distribuer la Guanhumara des Burgraves, et qu'on a essayé d'avaler les drames chinois que les acteurs de Hué dévident pendant des jours et des jours, comme un rouleau sans fin, — les drames en trois soirées du père Dumas sont des levers de rideau à côté de ça; — quand on a été sevré des acteurs de Paris, si tu savais ce que ces bouts d'affiches contiennent de promesses et d'allèchementsl...
L'oificier s'arrêta, laissant un moment sa pensée se fondre comme son londrès; puis tout
à coup il se redressa brusquement sur sa chaise. Par-dessus le bourdonnement des chars et le bruit de houle des passants, un air sautillant et vif, un air d'opérette enlevé gaîment sur un piano venait à lui, comme une bouftée de vent par quelque fenêtre ouverte.
— Tiens! dit-il, l'air de Bouddha!...
— Bouddha?
— Oui, dans l'opérette des Nouveautés, La Petite Mousmée, tu sais bien...
— Non.
— L'air que chantait Antonia Boulard.
— Ah 1 ah ! Antonia ! Encore !
— Toujours, fit le turco en essayant de sourire. Quoique... si tu savais, mon cher?
Il s'arrêta encore, écoutant toujours l'air pétillant qui montait vers lui comme une mousse de Champagne au haut du verre et instinctivement, ses doigts battant la mesure sur la table de marbre, il se laissait aller à murmurer le fredon d'autrefois, le couplet de la petite mousmée d'Yokohama, amoureuse de Bouddha :
Ah! Bouddha, Bouddha, Mon petit Bouddha, Que tu m'as fait de la peine ! Bouddha me bouda, Le cruel Bouddha t
Je l'implore à perdre haleine !
Ahl Bouddha, Cher Bouddha, Doux Bouddha...
Et pendant qu'il murmurait, dans sa moustache blonde, le couplet de l'opérette oubliée, — de ce succès parisien d'il y avait trois hivers — le joli garçon rieur devenait sérieux ; lentement une ride se creusait entre ses sourcils, et son œil bleu, son œil franc, clair et bon s'emplissait comme d'un voile de brume.
Bouddha me bouda, Le cruel Bouddha...
— Est-ce drôle, dit-il tout à coup en s'interrompant, il m'énerve maintenant ce refrain-là ! Et je l'ai tant chanté et rechanté là-bas !... Bouddha ! Je ne t'ai pas dit l'histoire du Bouddha d'Antonia?... Non?... Comique et triste, cette histoire-là, mon cher!... Antonia!... Ah! la jolie fille !... Et bonne fille! Grande, blonde, gaie, des dents de mangeuse, des lèvres de joyeuse, tout cela appétissant, sain et solide!... Nous avions commencé par nous détester, je ne sais pas pourquoi. Un souper, au Cercle, après une revue de fin d'année, où elle avait figuré je ne sais quoi... le Nouveau Timbre-
Poste ou le Détective dans l'embarras... Placée à côté de moi... J'avais voulu faire de l'esprit, elle ne m'avait pas trouvé drôle et me l'avait dit. Six mois après, nous nous adorions. Quand je dis nous... moi je l'adorais. Elle ne me détestait probablement pas. Bonne créature, Antonia! Et campée !... Du reste, tu la connais.
— Par les photographes.
— Ça suffit. J'étais détaché au ministère de la guerre. Beaucoup de temps à moi. J'ai vu quatre-vingts fois de suite la Petite Mousmée, l'opérette japonaise à laquelle avait collaboré Yamato, le chargé d'affaires du Japon. Très gentille dans la Petite Mousmée, Antonia ! Sa robe de soie bleu ciel à fleurs jetées lui collait comme à la peau et la moulait comme ces voiles mouillés que les sculpteurs jettent sur leur terre fraîche. C'était, mon cher, sous cette caresse de satin, la iemme même, la femme attirante, vivante, avec sa beauté impérieuse et saine que le public avait sous les yeux. Les marchands de lorgnettes ont dû faire leurs frais. Et, de cette robe bleue, une nuque blanche sortait, un cou élégant mis à nu par les cheveux relevés en bloc, et retenus, au haut de la tête, par une grosse épingle d'or. Les oreilles charnues, les joues à fossettes, les lèvres, le rire
d'Antonia ont été pour cinquante pour cent dans le succès de la Petite Mousmée. Quant à Lafertrille, qui jouait Bouddha, jamais il n'avait été plus drôle. A propos, de quoi est-il mort, Lafertrille?
— De la maladie moderne : l'ataxie locomotrice ! Trop de petites mousmées. Quand il est mort, les chroniqueurs ont dit : « Encore un qu'on ne remplacera pas !... » Et maintenant Galivet a repris les rôles de Lafertrille, et qui parle de Lafertrille maintenant qu'on a Galivet? Galivet est gras, Lafertrille était maigre. Voilà toute la différence, le public s'en moque ! Il se moque de tout, le public!
— Je ne connais pas Galivet, mais j'ai vu Lafertrille jouer Bouddha de la première à la dernière. Le tour de Bouddha en quatre-vingts soirs! Et quand c'était fini, Bouddha, avec quelle joie j'emportais « ma mousmée » à moi, fouette cocher, au grand galop, vers son petit hôtel de l'avenue Kléber!... Le coupé traversait la place de la Concorde presque déserte, remontait les Champs-Elysées, où d'autres coupés à duos passaient emportés aussi, et le temps me paraissait si long, si long, quoiquej'eusseprès de moi, la tête sur mon épaule, — ou moi la serrant de mon bras passé sous son manteau — la
jolie blonde que toute une salle lorgnait tout à l'heure, et qui me Iredonnait très bas, pour moi seul, comme un petit murmure caressant, le couplet bissé par les boulevardiers :
Mon petit Bouddha, Que tu m'as fait de la peine
Je trouvais la route longue, et, arrivé, je regrettais presque cette sensation délicieuse d'un tête-à-tête au fond d'une voiture avec une créature que tout Paris enviait, et que quelqu'un, à la lueur du gaz, pouvait presque reconnaître du fond d'un de ces coupés qui nous croisaient. C'est étonnant ce qu'il y a de grains de vanité au fond de l'amour!... Et pourtant, vrai, j'aimais Antonia pour tout de bon.
Elle était folle des japonaiseries. Elle prenait son opérette au sérieux. Elle voulait qu'autour d'elle, bibelots et soieries, tout fût du temps, du temps de Bouddha Ier. Je dévalisais les boutiques de vendeurs de netzskés pour peupler de drôleries ses étagères, et je me rappelle sa joie, sa joie d'enfant, lorsque j'arrivai, un soir, précédant un commissionnaire qui portait sur ses bras, comme une nourrice son nourrisson, un gros Bouddha doré que j'avais découvert au fond d'un magasin de bric-à-brac, rue des
Martyrs ! Ah ! le beau Bouddha ! Presque grandeur nature, mon cher, accroupi, les mains jointes, tout doré, mais d'un or rouge à reflets sanglants, d'un ton tout particulier qui rappelait le cuir de Cordoue et les faïences mezzo-arabes, un Bouddha au crâne rose, les yeux mi-clos et dont le sourire béat, un sourire indulgent et las, illuminait la bonne figure paterne, une face luisante avec une paire d'oreilles longues d'ici à demain!...
Quand elle l'aperçut, tout luisant d'or rouge, entre les mains du commissionnaire; quand elle le vit apparaître sous la portière de soie de Chine soulevée, Antonia salua le Bouddha d'un grand cri d'enfant joyeuse suivi d'un long éclat de rire :
— Ah! Bouddha! Voilà Bouddha!... Vive Bouddha !
Et elle frappait dans ses mains, me sautait au cou.
— Mon petit Edmond! Oh! comme tu es gentil... Un Bouddha!... Ça me manquait! Il ne ressemble pas du tout à Lafertrille, du tout, du tout!... Il est joliment mieux!... Où le mettrons-nous?... Parbleu, là, sur la cheminée... Je ferai faire une planchette... Ah! le beau Bouddha !
Puis, avec des airs respectueux, elle s'avançait vers le Bouddha que nous avions posé sur la table, et prenant les poses de la petite mousmée :
Ah! Bouddha, Cher Bouddha, Doux Bouddha!
Elle chantait de sa voix de théâtre, s'interrompant tout à coup parce que je riais, pour me dire :
— Au fait, tu sais, Edmond, c'est peut-être le vrai Dieu!
Elle vida son porte-monnaie dans les mains du commissionnaire et nous dînâmes, ce soirlà, en tiers avec ce brave Bouddha doré, posé sur la table et qui nous contemplait de son air calme, gravement. Au dessert, Antonia voulut lui faire boire du Champagne. Bouddha conserva sa dignité et nous allâmes aux Nouveautés en riant beaucoup de notre invité en or rouge. Jamais Antonia ne chanta mieux que ce soir-là les couplets de la Petite Mousmée.
— Et dès lors, Bouddha, mon Bouddha delà rue des Martyrs, devint le Dieu de cette jolie bonbonnière de l'avenue Kléber que ma petite bouddhiste voulait rendre japonaise, du rez-dechaussée au grenier. Antichambre japonaise, avec deux vieux griffons de bronze à l'entrée, salle à manger japonaise tendue de rouleaux peints par un décorateur du Mikado, chambre japonaise, salle de bain japonaise... Tout au Japon ! Et dans ce délicieux paradis japonais, une déesse bien vivante, emplissant tout l'hôtel — prononce au, au, autel si tu veux — de son rire, de son parfum de femme, de sa jeunesse et de sa gaîté — et un Dieu silencieux et bonhomme bénissant nos amours sans rien dire !
Ah ! le bon Bouddha, le doux Bouddha, comme disait la chanson!... Il trônait au milieu
du salon, sur la cheminée, comme dans une pagode. On avait drapé son socle, encadré la glace, et Bouddha rayonnait là, rouge et or, comme un soleil d'automne. Je le saluais avec amitié. J'en étais arrivé à le considérer comme un hôte du logis, un habitué, un vieux parent. Antonia lui donnait de petites tapes câlines sur ses joues cuivrées. Bouddha veillait sur nous, toujours digne. Un soir, ah ! le diable soit des femmes, même les meilleures !... Antonia était nerveuse... Elle s'était, pour parler comme elle, attrapée à la répétition avec Lafertrille... Aimé des femmes, mais mal élevé, Lafertrille! Il avait traité Antonia du nom de l'oiseau qui plaisait si peu à Ibycus. Antonia avait répliqué qu'en fait de grues la grande Stella pouvait compter pour deux... Cette grande Stella, qui donnait en ce temps-là à Lafertrille l'illusion de l'amour, était alors survenue. Tapage, duo de Madame Angot, un régisseur affolé, Lafertrille embarrassé, le directeur agacé. Bref, Antonia était revenue d'une humeur massacrante.
— Cet imbécile de Lafertrille ! Cette intrigante de Stella! Et cet autre empoté qui ne disait rien!
h'empoté, c'était le régisseur.
— Ah! il est propre, Bouddha! Avec ça qu'il
le joue bien, Lafertrille ! Il n'est pas plus Bouddha que toi!
C'était à moi qu'elle parlait, Antonia, et en présence du Bouddha doré, « qui était peutêtre le vrai Dieu ! »
— Lafertrille est, en tout cas, moins Bouddha que celui-ci!... dis-je en essayant de rire.
Je n'aimais pas beaucoup ce Lafertrille. Un instinct. Si Antonia en voulait à la grande Stella, Lafertrille, bourreau des cœurs, y était peut-être bien pour quelque chose. Je ne l'ai jamais su. Passons. Toujours est-il que lorsque j'eus comparé à Lafertrille le pauvre et bon Bouddha de la rue des Martyrs, Antonia se mit aussitôt dans une colère, une colère! Et comme si le Bouddha des Nouveautés eût été là, et le régisseur, et la grande Stella, et les petites camarades, elle s'avança vers mon Bouddha à moi et, lui mettant le poing sous le nez :
— Oh ! toi , tu sais , tu es aussi bête que l'autre !
Pauvre Bouddha, va!
Je ne sais pas pourquoi, mais l'injure me parut injuste, imméritée, et moitié sérieux, moitié riant, je me mis à plaider la cause de Bouddha, le vrai Bouddha! Voyons, était-ce sa faute à ce
Bouddha, si Lafertrille était un insolent, et si la grande Stella se montrait si mal embouchée — quoiqu'elle eût une jolie bouche, Stella...
— Une jolie bouche? Et où as-tu vu ça? Grande comme un four, sa bouche! On y passerait sa têtel Ah çà ! mais, tu vas la délendre aussi, toi, Edmond!
— Moi?... Pas le moins du monde!
— Si, tu la défends! Si, tu la défends! Une jolie bouche; et de jolis cheveux aussi, n'est-ce pas? Elle en a quatre, un de plus que Cadet Roussel, quatre qu'elle teint avec du henné, et le reste elle se fournit chez Loisel !... Une jolie bouche, Stella? Non, vous autres hommes, vous êtes tous des imbéciles, tenez, vous vous laissez prendre à la première grue venue... Oui, j'ai dit grue... Je te croyais moins bête que les autres... Tu es aussi bête que Lafertrille.... Une jolie bouche ! Stella ! . . . Un four, je te le dis, un four!
— Voyons, Antonia, ma petite Antonia...
J'essayais de la calmer. Je tâchais de rire.
— Tiens, Antonia, j'en atteste Bouddha!...
— Bouddha?
Elle allait et venait par le salon, les bras croisés, les doigts de sa main droite battant sur son coude gauche une marche rageuse, et, de
temps à autre, elle secouait, pour chasser les mèches blondes qui lui fouettaient le visage, ses beaux cheveux lourds mal attachés... Ah! mon ami Roger, qu'elle était jolie !
Elle vint se planter toute droite devant la cheminée, regarda le malheureux Bouddha, impassible dans sa pose hiératique, et avec un accent de mépris si drôle que je ne pus retenir cette fois un éclat de rire :
— Un Bouddha? fit-elle. Ce poussah-là? Il est, comme toi, aussi bête que Lafertrille!
Je te dis que je riais. Je riais trop probablement. Antonia en devint furieuse. Bonne fille, Antonia, mais le sang aux yeux avec une facilité! Elle n'admettait pas que je pusse rire. Elle n'admettait pas que mon Bouddha, salué d'acclamations joyeuses lorsqu'il avait apparu, étincelant entre les bras du commissionnaire auvergnat, ne fût point odieux à regarder et stupide à manger du foin.
Et je défendais, toujours riant, le Bouddha paisible et doux! Oh! ce que mon rire exaspérait Antonia ! Mon cher, elle bondit tout à coup comme une panthère vers la cheminée, allongea la main pour gifler — cette fois furieusement — le bon Bouddha, et... — Ah! mon pauvre ami, comme elle fut calmée d'un seul coup — et...
patatras, Bouddha insulté, Boudda souffleté... — « Tiens, ton Bouddha ! tiens, ton Bouddha! tiens! tiens! tiens! » Bouddha chancela sur le socle drapé et, le chef en avant, pauvre Dieu croulant sous l'injure, de tomber là, droit entre elle et moi, Bouddha, cassé en deux, la tête d'un côté, sur le tapis, et les genoux sur le devant de marbre blanc de la cheminée... Brisé, Bouddha! Décapité, Bouddha!
Et, sur le tapis de Perse, la tête coupée, roulant aux pieds d'Antonia, regardait encore, regardait toujours la jolie fille, la regardait de ses \eux clos à demi, entre ses oreilles énormes, dont l'une pendait, fendue comme celle d'un cheval au rancart, avec son rictus impassible dans sa face à reflets d'or.
— Pauvre Bouddha!
Toute la colère d'Antonia tomba devant
l'aspect lamentable de ce Bouddha guillotiné.
— Ah! dit-elle.
Elle ne dit même que : Ah! Mais il y avait
de tout dans ce Ah! Du chagrin, de l'étonnement, du remords. Elle joignait ses jolies mains; elle contemplait, baissée à demi, là, par terre, le Bouddha sans tête, la tête sans corps '
— Ah!
Et je ne riais plus. Je l'aimais, ce Bouddha.
C'était, je te l'ai dit, un ami. Il me semblait que je venais de perdre un être cher, que ce corps souffrait. Je ramassai le cadavre. Écaillé, l'or, çà et là, tombant par squames; et la tête avec un trou au front et le nez cassé ! Méconnaissable, mon pauvre Bouddha. Affreux, écrasé ! Plus laid encore que Lafertrille !
— Ah! disait toujours Antonia.
Elle murmura doucement, timide, un moment après :
— On pourra le recoller peut-être !
Puis, repentante, et me prenant des mains la tête de Bouddha, qu'elle posa sur la cheminée avec cette précaution qu'on a toujours lorsqu'un malheur est arrivé :
— Oh! vois-tu, j'en pleurerais !
Et elle allait pleurer, elle pleurait. Il y avait deux grosses larmes dans ses yeux. J'essayais de la consoler, tout en ramassant les débris de Bouddha, mais je n'y avais pas le cœur. Le massacre de cet innocent me navrait. Je cherchais des plaisanteries, je n'en trouvais pas.
— Qu'est-ce que tu veux, Antonia? Il n'est point qu'un Bouddha au monde, je t'en déterrerai un autre !
— Ce ne sera pas celui-là, dit-elle.
Jamais elle n'avait eu autant de justesse
d'esprit, Antonia. C'était un peu tard, mais c'était fort juste : « Ce ne sera pas celui-là ! »
Et celui-là faisait si bien sur la cheminée! L'or rouge s'harmonisait avec les soieries des Kakémonos. La taille de Bouddha était proportionnée avecles figurines japonaises qui grimaçaient drôlement, çà et là, sur les étagères et les meubles. Il était vraiment le centre, le président de ce congrès de dieux et de demi-dieux du pays bleu. Antonia, calmée, désolée, muette, restait comme abêtie devant sa victime. Elle était, comme la petite mousmée de l'opérette, veuve de ce Bouddha qu'elle avait exterminé !
— Mon cher, nous passâmes des journées entières à essayer de pâtes fantastiques et de colles brevetées sans garantie du gouvernement, pour arriver à raccommoder le Bouddha coupé en deux. Toutes les pâtes lurent inutiles. Et, d'ailleurs, essorillé d'un côté et le nez écrasé au milieu de la face, Bouddha dont le revêtement d'or s'écaillait comme une peau malade, Bouddha lépreux, Bouddha devenu horrible, ne pouvait plus figurer jamais, never, never more, sur la cheminée de la jolie fille. Quant à en acheter un autre, à donner sur-le-champ un successeur au Bouddha de la rue des Martyrs, non, non, non... Antonia se vantait d'être fidèle à ce qu'elle aimait.
— Fidèle?
Et je souriais, l'exaspérant par mon doute.
— Oui, fidèle! Oui, fidèle! La preuve, c'est que si tu m'apportais un nouveau Bouddha, oui, tu entends, un nouveau, je le jetterais par la fenêtre !
Et sur le nez épaté du Bouddha décapité elle posait ses bonnes lèvres fraîches et baisait l'idole avec une passion éperdue. Les femmes n'adorent peut-être, mon pauvre ami, que ce qu'elles ont cassé.
Du reste, le repentir et l'adoration ne durèrent pas longtemps. A bien considérer son salon japonais, Antonia s'aperçut peu à peu qu'il fallait décidément un ornement sur la cheminée. Le salon manquait, disait-elle, de « point milieu ». Elle avait dû, assez belle pour avoir fait un modèle, accrocher cette expression-là chez quelque peintre.
Pendant ce temps, les affaires s'embrouillaient vers l'Extrême-Orient, et je commençais à me lasser un peu de tenir la plume au ministère et de ne pas faire, au grand air, quelque exercice de sabre. La fringale me prit d'aller quelque part, au Tonkin, écouter, après les fredons de Bouddha, le petit pchttement des balles. Un soir, en arrivant chez Antonia, je lui dis, en essayant d'être gai, et il m'en coûtait de me séparer de la jolie fille :
— Ma petite Antonia, j'ai une nouvelle à t'annoncer! Si tu veux un Bouddha point milieu, tu n'as qu'à le dire. Je m'en vais au pays où ils poussent tout seuls, comme des champignons.
— Tu dis?
— Je pars pour le Tonkin. Embarquement à Toulon. Si tu as envie de voir la Méditerranée...
Ah ! bonne fille ! Elle avait eu deux grosses larmes pour Bouddha décollé comme saint Jean-Baptiste. Elle en eut bien quatre pour moi, et aussi grosses, certainement.
— Edmond !... Comment! tu pars, Edmond? Tu me quittes? Tu ne m'aimes donc pas?
Je te passe la scène des larmes. Celle-là fut flatteuse pour mon amour-propre, et il fallait tout mon appétit de nouveauté et tout mon amour de la bataille et des Bouddhas authentiques- pour laisser là le boulevard, les Nouveautés, Antonia et la petite chambre japonaise de l'avenue Kléber... Mais si je te disais — chose curieuse — que cette grande et belle tille était si enfant, si enfant, que l'idée que je lui rapporterais de là-bas un Bouddha nouveau, un Bouddha tout neuf, la consolait un peu de me voir partir. Ça l'amusait, l'idée de me voir
revenir tout bronzé en tenant entre mes bras, comme le commissionnaire auvergnat, un Bouddha doré!...
Elle avait eu la folle envie de m'accompagner jusqu'à Toulon. Voir la mer, manger de la bouillabaisse en Provence et ne me quitter que dans le canot ou sur la passerelle. Ça valait bien une partie à Bougival ou à Saint-Cloud ! Mais voilà : le jour de mon départ, il y avait aux Nouveautés lecture de la Pipe cassée, et on collationnait les rôles le lendemain.
— Allons, c'est dit! tu partiras sans moi, mon petit Edmond. Tu comprends, si je n'étais pas là, les auteurs, qui ne pensent qu'à eux, donneraient le rôle de Vadé à Stella... Vadé!... un travesti! je n'ai jamais joué de travestis ! Tu penses si j'y tiens!
— Comment donc!
Et je partis seul pour Toulon, mon vieux Roger. Mais avant de partir, dans un petit cabinet des environs de la gare, nous trinquâmes une dernière fois, Antoniaet moi. des lèvres et des verres, à la santé du futur Tonkinois, à l'arrivée du Bouddha nouveau et à la centième de la Pipe cassée!... Je crois même, soit dit entre nous, que, pleurant ou riant, Antonia parla beaucoup plus de son rôle de Vadé que de
la guerre de Chine. Il y avait un personnage qui la taquinait, celui de Manon Giroux I La grande Stella y avait un effet, mais un effet!... C'était elle qui cassait à coups de pommes la pipe dans la bouche de Vadé... Un clou!
Et puis, peu à peu, comme l'heure du train approchait, elle oubliait tout, Antonia, et Vadé, et Manon Giroux et la collation du lendemain, et, se remémorant nos parties de plaisir, les bois de Viroflay, les auberges de Barbizon, les frileux retours du théâtre par les Champs-Elysées à demi déserts et les soupers dans la salle à manger japonaise et nos rires de l'avenue Kléber, doucement, doucement, dans l'oreille, elle me disait :
— Tu sais, si tu veux, la Pipe cassée, les Nouveautés, les auteurs, j'envoie tout promener, tout, et je t'accompagne à Toulon... au Tonkin!... où tu voudras...
Et elle se serait envolée, ce soir-là, quitte à me reprocher le lendemain de lui avoir fait rater le rôle de Vadé ! Et cela me flattait, ce mensonge de la jolie fille se mentant à elle-même sincèrement ! Tout à coup un regard jeté sur la pendule... « Ah! mon train! Garçon, l'addition! Et ma valise. Et mes livres !... Allons, ma petite Antonia !... »
Elle se pendait à mon bras, en allant du restaurant à la gare. Elle voulait se promener encore dans la grande salle d'attente pleine de pas et de bruissement... « Tu as encore cinq minutes... deux minutes... une minute !... » Et au seuil de la salle ouverte sur le quai, le dernier baiser, le long baiser sans bruit, amer et inoubliable avec son goût de larmes ! « Vite, vite, Edmond, tu ne trouverais plus de coin 1 » Puis, doucement, tendrement :
— Mon Bouddha surtout I mon Bouddha 1
Ah ! Bouddha, Bouddha, Que tu m'as fait de la peine...
Elle voulut chanter, s'arrêta court, comme si elle étouffait, portant son mouchoir mouillé à ses lèvres, et je courus vers le train, dont la vapeur sifflait, — écoutant, entendant toujours le refrain, le cher refrain de l'opérette tant de fois répété :
Bouddha me bouda, Je l'implore à perdre haleine !
Et toute la nuit, toute la nuit, dans une sorte d'hallucination entre sommeil et fièvre, je revis les pauvres yeux d'Antonia gonflés comme son
cœur, et le rictus placide du Bouddha brisé et les pommes crues de Manon Giroux; et, au-dessus du tic tac du train et du halètement de la machine, l'air de Bouddha passait, sautillant, railleur, attendri, coupé par le sifflement de la vapeur ou des balles, au-devant desquelles j'allais... Combien de fois j'allais le fredonner, jusqu'au retour, l'air de Bouddha !
Le lendemain, d'instinct, avant de m'embarquer, j'allai, poste restante, demander si quelque télégramme à mon adresse... Il y en avait un, télégramme ! Daté de minuit. Antonia l'avait envoyé du Grand-Hôtel en sortant des Nouveautés. C'est bête, mon cher, mais si je te disais que, là-bas, je l'ai relu cent fois, comme un prêtre lit son bréviaire, ce papier bleu aux lettres drôlement imprimées, aux mots défigurés par les télégraphistes :
« Edmond de Laurière
» Toulon — Poste restante.
» Pense à Bouddha, mais pense à toi. Sois brave, mais pas imprudent. On pavanera (pour pavoisera) avenue Kléber, à ton retour. Emporte les meilleures tendresses de mon cœur. — Antonia Vadé. »
Vadé /Elle avait signé du nom de son rôle nouveau t Vadé de la Pipe cassée ! Elle pensait, en saluant l'ami d'hier, au clou de demain I Pauvre petite ! Mais je ne voyais qu'une chose : elle songeait à moi ; — et lorsque Toulon disparut au loin, au bout de la mer bleue, je relus ma dépêche, je l'épelai lettre à lettre, et pendant que des paysans bretons chantonnaient sur le pont je ne sais quelle complainte religieuse du Finistère ou du Morbihan, je portai le cher papier à mes lèvres, et je murmurai la chanson de Bouddha — en pensant à celle qui ne pensait déjà plus à Bouddha et s'occupait de Vadé, rôle travesti, costume de Grévin !
— Je ne te raconterai pas mes impressions du Tonkin. Ah 1 nous en avons vu ! Il y a eu, làbas, mon cher, jour par jour, des héroïsmes et des faits d'armes qui donnent de l'espoir au cœur. Et tout ça si loin, sans nouvelles, sous la pluie, dans la boue, avec la fièvre, le choléra, les rhumatismes, tout le tonnerre de chien de l'hôpital ! La bataille, ce n'est rien ; on se sent vivre quand on se moque de mourir. Mais la maladie bête, la dysenterie qui vous tord les entrailles, l'anémie qui vous mine, l'eau putride, plus meurtrière que le canon... et la boue, mon cher, la boue, les défilés dans les rizières, les ciels bas et gris, la terre où l'on enfonce comme dans du beurre et qui vous retient comme du sable mouvant. .. Et, avec cela, étapes sur étapes, marches et contremarches, des pièces d'artillerie embourbées et portées à dos d'hommes
par des chemins étroits comme des rubans... Puis, quelquefois, des forêts à traverser, sans éclaireurs et sans cartes, des sentiers à se tracer, à travers bois, à coups de hache... Je te passe tout ça; c'est ennuyeux à subir, ces journées et ces nuits d'alerte et de fatigue, mais c'est amusant à évoquer... J'ai souvent regretté ce mauvais temps, en fumant mon cigare t Atroce, la guerre, mais quelle gymnastique morale ! Toutes les facultés de l'homme en éveil, et les meilleures : le courage, le dévouement, la décision, l'amour du prochain et l'amour du drapeau !
Pour en revenir à Bouddha, je l'avais depuis longtemps oublié, le Bouddha d'Antonia Boulard, et je me réservais — comme je l'avais dit — d'en déterrer un, au moment du retour, chez quelque brocanteur d'Hanoi... J'en avais tant vu, de mes camarades, qui faisaient provision de bibelots par avance, et qu'une balle couchait en chemin... On expédiait, dans quelques caisses, à la famille, leur pantalon rouge, leur portefeuille et les rouleaux de papier de Chine achetés çà et là ; et achats et défroque, tout partait, roulé en un paquet, pour France. L'idée de me fournir par avance d'un Bouddha que je pourrais abandonner en route avec ma carcasse,
ne me souriait pas beaucoup... Oui, au retour, au retour I
Et, en attendant le retour, nous nous enfoncions chaque jour plus avant du côté de la frontière de Chine, allant vers Lang-Son, qu'il fallait emporter et que nous aurions occupé depuis des mois sans le guet-apens que tu sais. Lang- Son enlevé, nous pouvions nous y croire en grande halte, lorsque, au milieu de février, le général reçoit de Tuyen-Quan des nouvelles dures... Les Chinois tenaient, là-bas, comme à la gorge, la petite garnison du commandant Dominé, et, pied à pied, attaquaient la citadelle... Toute une armée, en réalité, celle du Yun-Nam, autour d'une poignée d'hommes ! Impossible de laisser écraser la garnison, qui se défend là-bas depuis décembre ! De décembre à mars, compte les jours d'héroïsme, mon cher!
Brière de l'Isle laisse donc Négrier à Lang- Son, et, le 15 février, sans pouvoir prendre un repos crânement gagné, en route pour Tuyen- Quan, toute la brigade Giovaninelli ! Infanterie de marine, artilleurs, tirailleurs tonkinois et deux bataillons de nos bons turcos. Nous étions éreintés ! oh ! éreintés ! Mais on avait dit la veille au soldat : « Il faut un effort pour prendre Lang-Son. » Le soldat avait fait un
effort. On lui disait, le lendemain : « Il faut un effort pour débloquer Tuyen-Quan. » Le soldat faisait un effort. Et gaîment.
Pauvres enfants, ces soldats, troupeau de moutons héroïques allant à la boucherie comme à une promenade ! Et quelle promenade ! Par la route mandarine, un brouillard à couper au couteau ; presque du verglas pour avancer ; partout des arroyos... En quatre heures de marche on traverse l'eau sept fois... la nuit vient... il pleut... on attend le jour en grelottant... A l'aurore , — brr ! quelle aurore ! — « Bono, disent les turcos », et en route !
En avant, les fantassins nous taillent des escaliers dans les pentes raides... On nous dit qu'il y a des tigres, çà et là, dans les montagnes de marbre... Voir des tigres, ça nous distrairait!... Et nous marchons, nous marchons, nous marchons... Il nous semble entendre dans le lointain les cris d'appel de la petite garnison qui se défend avec la brèche ouverte et qu'on égorge. Et quand la fatigue se fait sentir chez nos hommes, un mot, comme un coup d'éperon, les ranime :
— Vous savez, les camarades nous attendent 1
Et ces pauvres diables de turcos, donnant
leur peau pour les Français, que leurs pères ont combattus, disent alors avec un entrain touchant, montrant en riant leurs dents blanches :
— Oui, oui, camarades I Là-bas ! En avant !
Et l'on marche.
Comme c'est drôle, la nature humaine! Une nuit, tous ces malheureux, harassés, n'en pouvaient plus et se traînaient, — remplacement du bivouac était loin encore... — Pas un mot... Les hanhans avachis des soldats, alourdis comme des bêtes de somme... le clic-clac monotone des sabres sur les quarts de fer-blanc... Tout à coup la lune se lève, montre sa lueur rose à travers les nuages, et soudain, de cette longue file d'hommes en marche, une voix s'élève, que j'entends encore, avec un accent toulousain, une voix bien timbrée et qui salue ce lever de lune de la vieille chanson du pays :
Au clair de la lune, Mon ami Pierrot...
Et crac, mon cher, à cette vieille chanson du berceau, à ce refrain de mère-grand, les fronts se redressent, les jarrets se raffermissent — en avant 1 au clair de la lune, mon ami Pierrot
— et, cette nuit-là, si on l'eût voulu, en chantant, on eût doublé l'étape 1
Moi aussi, j'avais ma chanson, mon coup d'éperon ! Je ne demandais pas à l'ami Pierrot une plume pour écrire un mot ; mais j'évoquais Bouddha, le doux Bouddha, le Bouddha qui bouda la petite mousmée et je fredonnais le refrain d'Antonia, qui me faisait l'effet d'un clairon invisible. Et pas un moment de fatigue avec la diane et les airs de marche sonnés par cette musique du boulevard ! De quoi est fait l'héroïsme, Roger 1 Si j'avais donné, pendant cette campagne, l'exemple d'une belle mort, tu sais, là, à la Plutarque, l'histoire aurait toujours ignoré que je puisais cet héroïsme-là dans un petit refrain d'opérette !
Ah! Bouddha, Bouddha,
Ah! Bouddha, Bouddha,
Que tu m'as fait de la peine !
Au clair de lune ou autrement, la colonne avançait toujours. Fin février, nous n'étions plus qu'à huit kilomètres de Tuyen • Quan. Fichu pays : la flottille qui nous accompagnait par la rivière Claire, était forcée, tant il y avait d'échouages, de traîner parfois ses canonnières à bras. Nous, dans les hautes herbes, nous nous coupions les mollets aux bambous taillés en
ciseaux qu'y avaient spirituellement cachés les Chinois. Et pas un ennemi visible. On le sentait, on le devinait partout, aux fossés creusés, à la terre remuée, à ces bambous affilés comme des rasoirs ; on ne le voyait nulle part. Tout à coup, le 2 mars, des auxiliaires tonkinois, entrés dans les herbes jusqu'à micorps, reçoivent une grêle de balles et voient, comme des chats-tigres, les Pavillons-Noirs bondir sur les blessés pour leur couper la tête...
Nous sommes à Yuoc, en face des positions vraiment formidables, mon cher, établies par le vieux Liuh-Vinh-Phuoc. Entre nous et Tuyen- Quan, entre nos troupiers et les « camarades », l'armée du Yun-Nam, bons soldats dont quelques-uns ayant juré de mourir plutôt que de reculer, s'étaient fait marquer, tatouer au front d'une croix rouge. Ce sont ces fanatiques et ces combattants de toutes les aventures qu'il faut bousculer, enfoncer, crever, avant d'arriver à la garnison que commande Dominé!
— Allons 1 mes enfants, encore un effort !
Un effort! Toujours un effort! Taran, taran! Tarataratata, tarataratata ! La charge sonne. Ran, ran, ran, ran ! Et moi je fredonne Bouddha!
Ah! Bouddha! Bouddha!
En avant! en avant! Deux fois l'infanterie de marine, bataillon Mahias, attaque les Chinois. Deux fois les Chinois la repoussent. On est à deux cents mètres de l'ennemi quand la nuit vient. Deux cents mètres ! Et la pluie tombe ! les hommes râlent dans les herbes. On allume, pour ramasser les blessés, des allumettes mouillées... Quelle nuit, mon vieux! Ce brouillard humide, cette douche glacée qui délaye le sang dans la boue piétinée, ces ennemis qui sont là et qui tirent. Le bruit des balles qui sifflent et de l'eau qui dégoutte. Ça ne s'oublie jamais, ces impressions-là.
Je m'étais avancé assez près des lignes chinoises, entendant les Pavillons-Noirs parler de leurs voix gutturales. Tout à coup, au milieu d'une décharge de fusils, je reçois sur les pieds une masse qui roule. Je me penche, croyant à un projectile... C'était une tête, une tête coupée de petit paysan de France que les Chinois nous envoyaient, à travers les herbes, comme une menace et un défi.
Ah ! je ne le chantais même plus, le refrain d'Antonia! J'attendais le petit jour avec une rage sourde, un appétit sauvage de vengeance et de mort. Et le jour arrivé, ce jour gris de Mars qui allait éclairer tant de cadavres, vive
Dieu ! comme nous enlevâmes nos turcos !
— En avant, les Algériens ! En avant ! Les amis attendent!
Et à l'assaut! A l'assaut des retranchements chinois ! A l'assaut ! il s'agissait d'arracher aux ongles des hommes jaunes les assiégés qui haletaient, attendant nos troupiers comme le Messie. A l'assaut! Elles couraient lestement, les vestes bleu de ciel de mes enfants d'Afrique ! Les redoutes, les tuyaux de bambous, les feux croisés, les obusiers, les fusils de rempart, rien ne les arrêtait. Rien. Ils sautaient dans le feu, bondissaient dans l'enfer. Une mine éclate. La terre tremble. Nous avons les poils roussis et les vêtements brûlés. Quarante turcos de ma seule compagnie disparaissent comme dans un cratère de volcan. En avant! en avant! On n'entend pas les cris de mort, tant nos chacals poussent des cris de rage. Les balles sifflent, les boulets ronflent, les fougasses éclatent. En avant! Les turcos sont déjà dans les retranchements, clouant aux fascines de bambous les volontaires au front croisé de rouge, étranglant les Chinois, mordant au sang, comme des loups, ces Pavillons-Noirs qui se défendent comme des lions... Je n'ai jamais vu motte de terre pétrie de tant de sang !
Et, les retranchements emportés, mes tirailleurs sautent hors des tranchées, poursuivant les Célestes et leur arrachant leurs pavillons à têtes de morts... J'avais, comme eux, la fièvre, la furia de cette chasse à l'homme. Tout en avant de mes hommes, revolver au poing, je poussais devant moi la cohue des soldats en déroute, et qui jetaient leurs armes après s'être retournés pour tirer. Au loin Tuyen-Quan, encore debout, montrait sa silhouette déchiquetée... Ami-chemin, mon cher, une poignée de Pavillons-Noirs s'arrêta net, dans une sorte de pagode abandonnée et, me voyant maintenant suivi de quelques hommes seulement, ouvrit vivement le feu pour nous couper la marche. Mes turcos étaient enragés. Nous nous lançons dans la cour gazonnée qui précède toute pagode, puis, en trois bonds, dans la pagode elle-même d'où les balles sortaient ; et nous voulons en déloger ces vaincus qui n'entendent pas fuir.
Pas de porte à la pagode; du seuil, nous apercevons seulement un trou noir, rayé de coups de feu. Nous entrons. Une fusillade abat à mes côtés trois de mes hommes, et je pénètre presque seul dans cette bauge laquée et dorée, an fond de laquelle, comme des sangliers forcés, les Pavillons-Noirs nous attendent. Je verrai
toujours ce spectacle, je te dis : des cadavres sur les dallages, les colonnes avec leurs inscriptions dorées enveloppées de fumée, des silhouettes bizarres et mêlées de dieux et d'êtres vivants, tous grimaçants, depuis ce dieu tout vert que nos troupiers appelaient le dzaoJe, jusqu'à des réguliers chinois armés et faisant feu;
— et au fond, au milieu de ces idoles laquées, peinturlurées, et de ces Pavillons-Noirs adossés aux parois rouges de la pagode, une statue de Bouddha, un Bouddha de la taille d'un enfant de dix ans, et qui flambait, tout entier d'or rouge, sous un rayon de jour entrant par le toit crevassé par quelque obus.
Du grouillement des Chinois qui nous tiraient dessus, de ces ennemis tapis derrière et nous envoyant leurs coups de fusil presque à bout portant, je ne regardais rien ; je ne regardais, hypnotisé, que ce Bouddha, là-bas dressé, superbe et réapparaissant comme dans une gloire. Et — on dit que les gens qui se noient revoient en quelques secondes toute leur vie passée, brusquement, en avalant leur dernière gorgée
— la vision du petit hôtel de l'avenue Kléber me traversa la pensée comme un éclair, et l'or rouge du Bouddha évoqua subitement les tresses, teintes au henné, de la chevelure d'An-
tonia... Oh! pas longue, du reste, la vision! Une balle emporta mon casaue blanc, mon tropical helmet, et les cinq hommes que nous étions, entrés dans la pagode, nous fûmes contraints de reculer, comme écrasés, encerclés par les Chinois, qui sortaient de partout, de derrière ces idoles d'or, et nous enserraient et cassaient la tête devant nous à un de mes turcos en faisant siffler leur coupe-coupe...
Repoussés, mon cher!... Et cette damnée pagode vomissant littéralement des Chinois qui nous tiraient dessus, les trois hommes qui me restaient et moi, nous nous jetâmes derrière un terrassement abandonné, et — moi à coups de revolver, mes turcos à coups de fusil — nous tînmes un moment ces gaillards-là à distance. Au surplus, traqués dans la pagode, ils se donnaient tout simplement du champ pour fuir. Us nous avaient crus tout d'abord plus nombreux, et, acculés, ils voulaient mourir en tuant... Nous ayant repoussés, ils continuèrent leur retraite, ralliant les vaincus, vers les rapides du Fleuve-Rouge.
Je les voyais fuir; mais, avec ces renards-là, il y a toujours un piège à attendre. L'idée me tenait qu'il en restait encore dans la pagode, à l'affût pour sauter sur nous.
— Attendons un moment ! dis-je à mes turcos, qui sortaient déjà de l'abri de terre.
Et l'idée du Bouddha me revenant, le Bouddha qui avait assisté, paisible, à la tuerie de tout à l'heure :
— Pourvu qu'ils n'aient pas emporté le Bouddha!
Jen'avaispasditcelamachinalementtouthaut, qu'un petit éclat de rire clair, un rire d'enfant partait à mes côtés comme une fusée, et qu'un de mes Algériens, — vingt-cinq ans, mon cher, et beau comme un bronze antique — se dressant sur la crête du terrassement , me criait :
— Tu veux le Bouddha, mon capitaine?... Tu vas l'avoir !
Et moi lui répétant : « Mohammed ! Mohammed! je te le défends... » il n'en courait pas moins, bondissait comme un chat vers la pagode, s'enfonçait dans le trou noir, et je le suivais, l'appelant toujours, tandis que les deux autres Africains arrivaient au pas de course sur mes talons...
Pauvre fou de Mohammed-ben-Saida ! Il y a, à Alger, une vieille femme, un aïeul et de jeunes frères qui l'avaient accompagné lorsqu'il s'était embarqué et qui l'attendent! Ils l'attendront toujours !
J'avais raison de croire que la pagode n'était pas vide. Autour du Bouddha doré, quatre ou cinq démons, des volontaires du Yun-Nam, à la croix rouge, de ceux qui avaient juré de donner leur peau, se tenaient dressés, comme des dogues à qui l'on veut arracher leur proie. Un piédestal humain, hérissé, farouche, et, audessus, le Bouddha, accroupi et impassible. Mohammed avait couru sur eux. Son fusil déchargé, il le faisait tournoyer, ce fusil, au-dessus de sa tête rasée, et la crosse lourdement s'en abattait sur les crânes. — « Attends-nous ! attends-moi! » Tout à coup, pendant qu'un Chinois tombé le mordait aux jambes, un autre, d'un coup de côté, dans la gorge, le frappait d'un coupe-coupe, et je vis l'Algérien chanceler.
J'arrivai sur les Chinois comme Mohammed tombait, et j'entends encore de sa gorge crevée sortir le flot de sang rendant le son d'un tuyau qui se vide... Puis je ne vis plus rien... Je déchargeai mon revolver devant moi, au hasard... Mes turcos enfonçaient leurs baïonnettes dans les poitrines jaunes... J'étais fou décolère... Il me semblait que c'était moi, moi, qui venais d'assassiner Mohammed-ben-Saïda.
Ce ne fut pas long, ce dernier coup de col-
lier. Les Chinois, assommés ou traversés, râlaient déjà sur les dalles de la pagode. Les turcos, en sueur, essuyaient sur les tuniques des Chinois leurs baïonnettes qui fumaient. Et Bouddha, le grand Bouddha doré, souriait à ces flaques de sang et contemplait ces morts avec son rictus impénétrable figé sur ses lèvres pour l'éternité.
Et à deux pas, le cou coupé, la tête à demi renversée dans une pose presque comiquement lugubre, Mohammed était étendu, les yeux agrandis, la bouche crispée, ses pauvres mains encore tendues vers ce Bouddha qu'il voulait saisir — pour moi — lorsque le coupe-coupe l'avait à demi décapité. Alors, par une navrante association d'idées, ce cadavre du pauvre enfant d'Afrique, cette tête presque tranchée, me rappelaient le Bouddha cassé, tombé sur le tapis du salon japonais, le Bouddha guillotiné par la colère d'Antonia... La grande Stella! Lafertrille! Que c'était loin, loin!... Il me semblait que j'évoquais des fantômes devant des cadavres.
Tout à coup, mon cher, il se passa une chose effroyable, hideuse et héroïque. De ce tas de morts chinois, un être se leva, un Céleste tout jeune, à demi nu, la poitrine à l'air, avec un
trou de baïonnette dans cette chair de cuivre, un petit Chinois maigre, avec des yeux embrasés et des lèvres qui tremblotaient, toutes blêmes... Il se dressa, saignant, s' accrochant de la main droite au piédestal de Bouddha et, sa main gauche crispée, nous menaçant encore d'un long couteau recourbé taché de rouge...
Cette espèce de spectre embrassa, avec une ferveur effrayante, la grande image d'or qui rayonnait, comme ironique, au-dessus du carnage et, au moment où un de mes turcos s'approchait pour le repousser, le petit Chinois, poussant un cri aigu, suppliant et menaçant à la fois, se jeta entre Bouddha et le turco; un effroi indigné passa sur sa face au jaune blême et le sang de sa blessure éclaboussant l'or rouge de la statue accroupie, il leva encore, de son bras grêle, sur le crâne du turco, le coupe-coupe qui avait peut-être décapité Mohammed-ben- Saïda.
Mais, cette fois, l'Algérien, baïonnette en avant, clouait d'un mouvement le petit Chinois au socle de la statue, et la tête du Céleste se renversa, avec un rauquement court, sur les jambes accroupies de l'idole.
Il me sembla (j'ai dû me tromper) que le petit Chinois, en tombant, en mourant, râlait le nom
adoré qui formait le premier vers de la chanson de l'opérette : Bouddha !
Ah! Bouddha! Bouddha!
Hallucination de l'ouïe, évidemment! Mais le regard mourant du petit Céleste était plein d'une clarté étrange. Il mourait heureux el croyant, aux pieds mêmes de son adoration, et, ne pouvant arracher aux barbares d'Europe le Dieu qu'il avait prié, il lui donnait sa vie. Sa face s'abattit sur le socle et ses lèvres, ses lèvres ferventes , cherchaient pour s'y coller, dans un dernier soupir, les pieds de Bouddha accroupi .
— Il était payé cher, le Bouddha, et comme redoré deux fois par le sang du pauvre Africain et du petit Céleste. Je vivrais cent ans que je verrais toujours ces deux gorges coupées, ces deux têtes pendantes, Tune glabre et crispée, l'autre noire, convulsée, farouche. Un fils d'Afrique, un enfant d'Asie et, au-dessus, la statue d'or souriant, immobile, à cette tuerie !
Je fis emporter le Bouddha comme un trophée et on l'emballa précieusement après l'avoir passé à l'éponge mouillée, car sur son or rouge il y avait des éclaboussures de sang. Il demeura longtemps en douane ; puis, lorsque je reçus l'ordre de rapatriement, quand on dit à mes turcos : « Vous allez retourner à Alger en passant par Paris, » je surveillai l'embarquement de la caisse contenant mon Bouddha, le Boud-
BOUDDHA 2ii
dha qui avait vu mourir Mohammed et le petit Chinois, et je fis monter devant moi le colis portant au coin, sur le bois blanc, l'étiquette : Fragile. Et pendant toute la route, durant le voyage du retour, je pensais à la joie, au bon rire, aux battements de mains d'Antonia lorsqu'elle verrait arriver, majestueux et grave, dans la bonbonnière de l'avenue Kléber, le Bouddha pour lequel tant de pauvres gens s'étaient fait égorger.
Aussi, dès mon arrivée à Paris, ah ! mon bon Roger, « Cocher, avenue Kléber! » Et le Bouddha, sorti de la caisse, déballé mais empaqueté, sur le fiacre! Il allait lentement, lentement, ce maudit fiacre!... Moi, je regardais Paris par la portière. Il pleuvait; la pluie fine me paraissait adorable, saine, pittoresque... parisienne, c'est tout dire. Finies, finies, les pluies cholériques du Tonkin! Enfin, j'arrive avenue Kléber. Je sonne à la petite porte. Un domestique vient m'ouvrir. Tiens, ce n'est plus Jean ! Jean était souriant et accueillant, celuici a la gravité d'un notaire.
— Madame est chez elle ?
— Je ne sais pas, monsieur, je vais voir!
— Annoncez M. Edmond de Laurière !
— M. de Laurière, bien I
Eh! non, ce n'est plus Jean! Jean volontiers m'eût appelé « monsieur Edmond » Et ce n'est pas Mariette, non plus. Cette bonne Mariette ! J'aperçois, à travers le hall, un autre profil de femme de chambre. Au-dessus de ma tête, j'entends des pas lents et ordonnés : c'est le notaire qui va m'annoncer à Antonia.
— Mais elle ne se précipite pas bien vite pour me sauter au cou, Antonia...
Et, pour occuper le temps, là, dans le salon d'attente, je dépaquette le Bouddha, je le déficelle, j'enlève le papier qui le couvre et je le vois apparaître triomphant, doré comme un soleil, avec sa bonne figure paterne un peu narquoise — même pour un Bouddha qui a vu tant de sang autour de lui. Mon cher, je m'apercevais même qu'il lui en restait une petite tache au bout de l'oreille et j'étais en train de l'effacer, cette tache, rouge là-bas et devenue noire, je l'effaçais avec mon doigt mouillé, lorsque la porte s'ouvre... Ah! mon Dieu, ah! mon battement de cœur... C'est Antonia!...
Antonia ! Je laisse le Bouddha, je m'avance vers elle.
C'est Antonia! Oui! c'est Antonia et ce n'est pas Antonia! Oh! mon cher, grave, imposante, jolie — de plus en plus jolie, — mais dans une
toilette janséniste, ma parole... Une dame de charité, une quakeresse, tout ce que tu voudras et sans les cheveux blonds et le bon sourire, j'aurais hésité!...
— Antonia ! ma petite Antonia!
J'allais l'embrasser, moi, à la bonne franquette. Elle me montre une chaise, ne dit rien et me reçoit comme une marquise de Marivaux pourrait recevoir Dorante... Je croyais, ma parole, que quelqu'un nous épiait et que la petite mousmée jouait un rôle... Non, non, Roger; transformée, Antonia!... Elle avait pris l'opérette en grippe et recevait des leçons de madame Plessy pour passer une audition chez Molière ! Et quant à nos amours, — oh ! enfoncés, nos amours! Pft ! plus rien! — Aussi, pourquoi s'enaller au Tonkin, mon pauvre vieux, jeté le demande?
Il me semblait qu'allant rendre visite à Rose Pompon j'étais reçu par madame Schwetchine.
— Alors, dis-je à Antonia, je... je suis remplacé ?
— Remplacé ?
Elle n'avait pas l'air de comprendre.
Mais machinalement sa main feuilletait un petit journal de théâtres traînant sur la table, et, à la première page de ce Paris- Artiste, une
photographie s'étalait : celle de Galivet. — Je l'ai vu depuis, Galivet, le comique des Nouveautés, le successeur de Lafertrille. Il paraît que la photographie était bonne, car Antonia, visiblement, la regardait avec indulgence.
Et si tu savais comme je me sentais gauche, et bête, et comme j'aurais voulu m'enfoncer sous terre par une trappe! Mais ça n'arrive qu'au théâtre, les enfoncements dans les trappes ! Je me sentais mieux à Yuoc, sous la pluie et sous les balles.
Alors l'idée me vint de prendre le Bouddha entre mes bras et de le montrer à Antonia.
— Eh! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça?
— Ça? Mais c'est Bouddha! le Bouddha que jet... que je vous ai promis... Le Bouddha qui doit remplacer celui de la rue de Martyrs... le guillotiné!...
Et je montrais, sur le marbre de la cheminée, la place même où le Bouddha avait roulé — comme la tête de Mohammed.
Antonia me regarda d'un air indulgent, mais désolant :
— Oh! mon cher, Bouddha?... C'est si loin, le Japonais !... Fini, le Japonais! Démodés la Japonaiserie, le Japonisme !... Vous n'avez donc pas remarqué...
En effet, je n'avais pas remarqué ! Son geste me montrait le salon tout neuf, meublé de meubles blancs Louis XVI, tendu de vieille soie à fleurs jetées, comme une robe à paniers de nos grand'mères !
— Tout du Louis XVI, maintenant, mon cher ! Chaises et tentures copiées sur les appartements de Marie- Antoinette à Trianon ! C'est Achenbach qui l'a voulu !
— Achenbach ?
— De la maison Achenbach, Moser, Lévy et Compagnie!... Il a été tellement étrillé à la Bourse lors de l'affaire de Lang-Son, Dang- Son, Mang-Son, je m'embrouille avec ces noms du Tonkin, qu'il aurait volontiers cassé ou déchiré toutes mes chinoiseries, ce pauvre Achenbach !... Quand je dis pauvre !
— Et c'est lui qui...
— Qui m'a fait envoyer tout mon Japon à l'hôtel Drouot, et qui m'a meublé l'hôtel style Louis XVI? Oui... Il prétendait que mon Japonisme porte raille et que le Louis XVI est bien plus dans ses opinions. J'aime mieux ça aussi, moi ! C'est plus convenable.
Elle se mit à rire.
— Pur Versailles ! faubourg Saint-Germain !
Puis, frappant sur la joue du malheureux Bouddha exilé :
— Remporte ça, va ! C'est de l'histoire ancienne !
Et, me tendant les lèvres :
— Allons, je t'ai bien aimé ! Ne te plains pas ! Et quand tu voudras me revoir... en ami...
— Non, merci !
— Non?
— L'amitié, c'est de l'amour en contrefaçon !
Elle haussa les épaules.
— Comme tu voudras ! Mais je ne te croyais pas si bête !
Puis, tout à coup regardant en face le Bouddha que j'allais remettre en fiacre et qui me paraissait si piteux, elle se mit à fredonner l'air d'autrefois, l'air si souvent chanté, l'air qui, pour moi, voltigeait comme un chant d'oiseau au-dessus des balles chinoises :
Ah! Bouddha! Bouddha! Que tu m'as fait de la peine !
Bouddha me... me...
Mais, brusquement s'interrompant et me regardant là, dans les yeux, très franche, sincère peut-être :
— Oh ! Est-ce drôle, je ne me rappelle même plus les paroles !... Ah! Bouddha ! Bouddha /... C'est vrai, je ne sais plus!... Ah! Bouddha,! Bouddha ! Non, envolé!... Est-ce drôle! Est-ce drôle !
— Pas si drôle que ça, lui dis-je, mais tout naturel. Oh ! très naturel ! Adieu, Antonia !
— Adieu!
J'avais déjà mon Bouddha entre les bras, je sortais! Elle vint à moi, et se penchant jusqu'à mes lèvres, avec le Bouddha entre nous deux :
— Mais embrasse-moi donc, grosse bête!... Ça te va bien, Edmond, le hâle tonkinois... Tu es bronzé!... Tu reviendras, dis?...
— Oh! oh ! Il y a entre nous deux, maintenant, ma chère...
— Bouddha?
— Non, Achenbach !
— Ah ! Tonkinois, va ! Tonkinois !
Et, cette fois, elle me tendit la main, de bonne amitié.
Si tu viens chez moi, hôtel de Suez, mon bon Roger, tu verras, sur ma cheminée, le pauvre Bouddha, que je vais emporter, je ne sais où, çà et là, dans ma vie de garnison... Si tu Je veux, tu sais ? Il a toujours sa tache de sang à l'oreille, sang du petit turco ou du petit Chi-
nois ! Et après tout, des bibelots ou des Bouddhas tachés de sang, c'est peut-être tout ce que nous aurons rapporté de la terre de Chine ! Allons ! viens-tu à l'Hippodrome ?
Le turco s'était levé, regardant toujours le boulevard du haut du balcon du Cercle.
— Allons à l'Hippodrome, dit l'officier d'artillerie.
Puis, sérieusement :
— Mon cher, tu n'as peut-être rapporté de là-bas qu'un bibelot de bric-à-brac, mais quand je vous regardais, l'autre jour, à Longchamps, défilant devant tous ces hommes, toutes ces femmes, ce Paris dont le cœur battait ; quand je voyais les cols bleus des marins et les vestes bleu clair de tes turcos passer sur l'herbe verte ; quand les tambours battaient aux champs pour saluer la croix d'honneur qu'un officiersupérieur attachait à la poitrine d'un autre officier, — encore un bibelot et taché de sang, cette croix des braves, mon cher; — quand je voyais ça, je me disais que c'est peu de chose un jour de triomphe pour tant de jours de sacrifices, mais qu'après tout ça vaut bien les périls bravés, et les maladies, et la marche, et le tremblement, cette vibration d'une foule, cette acclamation des tribunes, cette sorte de baiser
bruyant de tout un peuple à son armée!... — Tu as raison, fit l'autre, il ne peut y avoir rien de perdu, il n'y a rien de perdu en ce monde, surtout l'héroïsme et le dévouement, ces exemples !
Derrière les rideaux de guipure des fenêtres, des silhouettes apparaissaient, se dessinaient, puis s'effaçaient. Jeunes gens, vieux généraux, causant, contant les campagnes passées, les espoirs futurs.
Les deux amis rentrèrent.
Edmond de Laurière chercha, du regard, un journal qu'il avait, tout à l'heure, posé sur une table et ses yeux allèrent d'une panoplie d'armes, — sabres en rosaces entrelacées de pistolets, crosses et lames étincelant sous la lumière d'un lustre, — à une grande carte de France, qui tapissait presque tout un petit salon.
Et, sur cette carte géante, montrant du doigt vers l'Est une large plaque de deuil, comme la plaie d'une chair arrachée :
— Tout ça, c'est très bien, dit l'officier de turcos ; mais ça ne bouche pas ce trou-là.
Et il descendit vers l'avenue de l'Opéra, fre-
donnant encore machinalement, tout en allumant un nouveau cigare :
Ah ! Bouddha, Bouddha, Mon pelit Bouddha, Que tu m'as fait de la peine
Gontran, après avoir hoché la tête et levé les bras, avec un gros soupir, encore effrayé, mais déjà soulagé, nous dit — du ton d'un homme qui vient d'échapper à un grand danger :
— C'est moi. Regardez-moi bien. Vous avez failli ne pas me revoir. Encore un peu, j'étais cloîtré, cadenassé, confisqué, supprimé... J'étais marié! Oh! l'accident m'a frôlé de près! J'ai cru que j'y passais... C'est très effrayant quand j'y songe! Non pas que ma fiancée fût laide ou sotte, ou désagréable... Charmante ! Dix-huit ans, blonde comme un épi, avec de grands yeux bleus qui brillaient, très drôles, vous regardant
bien en face et vous interloquant un peu, beaucoup, étonnamment, quoiqu'on ait lait ses preuves un peu partout, dans le monde ou dans les coulisses!
Comment je l'avais connue ? Très simplement. Comme ces choses arrivent quand on veut se marier. Je m'étais éveillé maussade, l'estomac navré du souper de la veille, la tête lourde, le cœur vide... Avec cela un temps gris, froid, triste! Un vague ennui dès le matin. A midi, un ennui noir. Rien à faire, rien à lire, rien à aimer. « Tiens, m'étais-je dit, c'est le moment de se marier! Si je fondais une famille? Ça m'occuperait 1 » Je me jette dans mon coupé, je cours chez mon notaire, un vieil ami de mes parents... Je lui soumets mon cas, il feuillette ses dossiers, me demande si je veux une femme blonde ou brune.
— Je la préférerais blonde!
— Pourquoi?
— Parce que Toupinette était brune 1 La loi des contrastes !
L'observation lui paraît juste. Il me propose mademoiselle BertheBrivard... « Jolie? — Très jolie! — A qui ressemble-t-elle? — A personne. . . à elle-même ! — Voyons, cherchez bien, mon cher notaire ; il n'y a pas dans le corps de
ballet quelque visage qui rappelle le sien?... Je ne parle pas de la jambe, je suis moral I — Dans le corps de ballet! Quelle question! — Je ne vous demande qu'une réponse approximative ! » — Mon notaire réfléchit : « Dans le corps de ballet?... Le corps de ballet 1... Je ne vois personne! Mais, aux Bouffes, il y a la petite Angèle ! — Angèle ! Ravissante ! . . . Comment, elle ressemble à Angèle, votre jeune fille?... Je l'épouse tout de suite! Quand me présentezvous ? »
Je vous passe les détails préliminaires. D1abord la présentation! On devait se voir à l'hôtel Continental. Un bal de charité au bénéfice des demoiselles de magasin qui désirent devenir aquarellistes. Un quadrille, une valse. Deux doigts de flirtation. Après quoi, nous nous connaîtrions assez pour entrer en pourparlers officiels. L'américanisme ! On va très vite en affaires. Mais voilà le bal contremandé. On le remplace par l'Opéra-Comique. Présentation classique. Le notaire m'ouvre la porte de la loge. Salut au père, salut à la mère, coup d'œil à la jeune fille! Oh! adorable, la jeune fille! — Un pastel. Un petit nez fripon, de jolies lèvres, les yeux grands, grands, et tout à côté des plus mignonnes oreilles roses, des frisons qui semblaient, dans la
lumière, de la fumée d'un blond d'or... Plus jolie qu'Angèle !
— Eh bien, c'est dit! A quand la noce?
La noce! Avant ce réalisme, il y a d'abord toute la poésie des fiançailles. J'étais enchanté de me marier. M. Brivard,très aimable homme, sans autre occupation que celle de détacher ses coupons, m'avait invité, dès le premier jour. Je revois encore ce tableau de famille, boulevard Malesherbes, dans le grand salon blanc et or, meublé de toutes les somptuosités banales des tapissiers à la mode. Meuble de Beau vais, richement atroce... Bronzes trop dorés, écrans trop criards, peluche trop tapageuse, tableaux trop neufs... Un luxe né d'hier, du goût garanti sur facture! Et — exquise, il faut tout dire, — jolie à croquer, sa tête blonde inclinée sous la lampe, mademoiselle Berthe coupant, avec un couteau japonais, le dernier numéro de la Revue des Deux-Mondes : un Greuze lisant Feuillet ! C'était un peu arrangé, un peu factice, ça jouait la note familiale, sentimentale, mais c'était gentil !
Gentil à damner un saint. Je ne suis pas un saint. Parole d'honneur, j'aurais épousé surle-champ mademoiselle Berthe Brivard. Les parents n'auraient probablement pas voulu. Ils
auraient eu tort, puisqu'ils tenaient à marier leur fille.
Après tout, le temps des fiançailles est délicieux à passer. C'est le prologue, la préface, l'avant-propos, le printemps du mariage. Une préface, c'est alléchant, c'est plein de promesses ! On se dit en la lisant : « Ahi le joli livre ! Quel roman! Quel poème! Divin!... Délicieux! » Oui. Le malheur est qu'on tourne les pages... et alors... Mais, je vous le répète, je ne demandais qu'à les tourner, ces pages, et vite, vite . . . d'autant plus que la jeune fille, c'est la page blanche sans un trait de crayon, tandis que j'en avais rencontré tant et tant de ces jolies filles qui ressemblent à ces glaces de restaurant que tant de gens ont rayées de leurs noms et de leurs inscriptions d'un soir...
Ah! la jeune fille! Cet être ignorant, naïf, timide, exquis et blanc, tout blanc comme de la neige vierge, je l'avais enfin trouvé, cet idéal! Comme je serais heureux d'avoir à moi la pensée de ce regard clair, le sourire de cette bouche, le frisson de cette peau si douce, si douce... J'étais décidé... J'épouserais mademoiselle Brivard. Et, dès lors, chaque soir, faisant ma cour, je venais dîner boulevard Malesherbes... je me retrouvais dans le salon
blanc et or... avec les mêmes bronzes, les mêmes écrans, dans le même fauteuil de Beauvais... Seulement mademoiselle Berthe ne coupait plus la Revue des Deux-Mondes... Elle lisait de petits journaux plus drôles, avec de petits dessins représentant des petites lemmes gentilles, très gentilles, et qui lui ressemblaient. . .
Tous les jours, j'apportais un bouquet. Un bouquet de roses ou de lilas blanc. J'entrais à la même heure, dans le même magasin et, en me voyant arriver, tout naturellement la même fleuriste étendait sa main vers le même endroit et, d'un même mouvement, me présentait les mêmes lilas et les mêmes roses... Je devenais un habitué. D'ailleurs, ne regardant personne. Très pressé, quoique ce soit très agréable à contempler, ces touffes de fleurs, amas de violettes, roses toutes fraîches... Des arbustes, des orangers, des camélias, des pétales qui ont le satiné d'une chair de femme, et dans cette verdure, des femmes jeunes, souriantes qui ont le ton rose de fleurs vivantes... Ne vous moquez pas de moi. Je deviens idyllique. C'est un souvenir !
Je n'avais même pas remarqué, — moi, barbare ! — la grâce affinée et le joli visage triste de la petite fleuriste qui me servait. Je ne pen-
sais qu'à Berthe, je ne voyais que Berthe et ses frisons d'or me dansant devant les yeux, je me disais qu'elle serait cent fois plus jolie que la petite Angèle, si elle portait le costume de paysanne morlaque de la chanteuse d'opérette...
Angèle ! Justement un soir, dans le grand salon, nous feuilletions l'album defamille...Très mêlé, l'album ! Des militaires, des négociants, des volontaires d'un an, des tantes en parchemin, des oncles apoplectiques, un colonel d'artillerie, un ministre... Mais aujourd'hui presque tout le monde a un ministre dans son album de famille... C'est comme autrefois l'inévitable portrait d'un grand-père coiffé du bonnet à poil de la garde nationale...
En fermant l'album, Berthe me dit: «J'en ai un plus drôle! » Elle va le chercher. Elle court. Ahl quelle taille! Elle l'apporte. Plein d'actrices, celui-là. Des chanteuses, des danseuses. Toutes les épaules de l'Opéra et tous les maillots de la danse. Et là, entre Théo et Judic, souriante, friponne, décolletée... la petite Angèle des Bouffes. « N'est-ce pas que je lui ressemble? » me dit vivement mademoiselle Berthe. Comme cela, les yeux dans les yeux, à brûle-pourpoint, on devrait dire à brûle-cœur, car ces regards-là, diable! électriques, étince-
lants, volcaniques! On se sent flamber quand on les subit.
— Tout le monde me dit que je lui ressemble .
Et, prenant les attitudes de la petite Angèle, minaudant, clignant de l'œil, son petit doigt mordillé par ses dents de petit chien, elle se mit à fredonner, enimitant la chanteuse d'opérette, les couplets du Remontoir :
Une poupée,
Une poupée, Une poupée à remontoir !
Messieurs, trouvez mon remontoir.
Misère de moi! Elle savait le répertoire des Bouffes, mademoiselle Brivard, fille de M. Brivard, notable commerçant et ancien président du tribunal de commerce !... Je sortis, un peu suffoqué, ce soir-là, du salon blanc et or du boulevard Malesherbes. La petite Angèle et la petite Berthe se mêlaient étrangement devant moi et sautillaient gentiment comme deux poupées revêtues du même costume et, ma foi, plus j'avançais et moins je savais si j'allais voir débuter, passage Choiseul, mademoiselle Brivard ou épouser devant une écharpe tricolore la blonde petite Angèle des Bouffes !
Tout justement je repassais devant le ma-
gasin de fleurs où j'entrais, chaque soir, régulièrement. On allait fermer ; mais entre les touffes d'azalées, par-dessus les énormes bouquets en montre, les corbeilles dorées, parmi les grandes feuilles vertes des caoutchoucs qui luisaient comme vernies par la pluie, j'aperçus, achevant un bouquet, et jolie dans sa petite robe noire, avec un col plat qui faisait ressortir la pâleur de sa tête brune, la petite fleuriste qui, tous les jours depuis deux semaines, me tendait le même bouquet, avec le même sourire, un sourire poli, tendre, un peu triste, que je ne voyais pas...
Et je restai là, regardant. Elle était adorable, mon amie la fleuriste. Ses cheveux noirs, plaqués sur son front, lui donnaient, avec son profil droit, l'air d'une médaille antique. Il y a de ces têtes à Arles. Mais, suis-je niais ! il y en a à Paris aussi, car c'était une Parisienne, et fine, et élégante, et douce, avec du piquant, du montant... Sous le bec de gaz où elle travaillait, ses doigts tournaient et retournaient un bouquet de roses qu'elle composait comme on doit composer un sonnet. Je ne voyais que sa main blanche. Ah! la jolie main! Et aristocratique, je vous priel Et je contemplais cette main, moi, moi qui, boulevard Malesherbes,
là-bas, dans le salon blanc et or, m'apprêtais à en demander une autre!...
Le lendemain (je vous passe le compte rendu de mes rêves et de mon insomnie, une insomnie où je voyais des fleuristes qui avaient l'air de vierges et des jeunes filles qui dansaient des ballets d'opéra, en costumes morlaques, sur l'air du Remontoir), le lendemain nous devions aller dîner, Berthe, mademoiselle Berthe, ses parents et moi, chez ce satané notaire qui me disait : — « Eh bien ! Gontran, eh bien I il me semble que vous vous refroidissez ! »
J'avais promis à mademoiselle Berthe un bouquet de corsage. Je l'apporterais. Elle le piquerait là, à son côté, et nous partirions ensemble pour la salle à manger de madame Bergeot !
J'entre chez ma fleuriste. La même main se tend vers un bouquet de lilas identique à tous les bouquets passés que j'avais achetés là...
— Non, mademoiselle, non, aujourd'hui, il me faut un bouquet de corsage !
— Ah!
Elle me regarda en souriant de ses beaux yeux noirs très honnêtes, alla me chercher un autre bouquet et me dit : — « Voici, monsieur ! »
— Alors, mademoiselle, cela suffira?...
N'est-ce pas un peu gros?... Voyons... s'il vous plaît. . .
Peu m'importait le volume du bouquet, mais je ne sais quel besoin me prenait maintenant de ne point sortir aussi vite que la veille de ce grand magasin de fleurs. Un paradis! Du vert, du blanc, du rose ! Et cette jolie jeune fille, tout en noir, pâle, aimable, qui me disait tout naturellement, en mettant à son corsage le frais bouquet de roses thé :
— Vous voyez, monsieur, ce sera fort bien !
Si bien, ah! oui, si bien, que j'avais envie de lui répondre :
— Laissez-le là, ce bouquet de roses, et gardez-le pour vous, mademoiselle! Il est fait pour vous! C'est l'honnête bouquet d'une honnête fille comme vous, jolie comme on n'est pas jolie, et si charmante avec votre petit air triste et bon!...
Mais elle aurait trouvé bizarre ma profession de loi. Je pris le bouquet et l'emportai. Quand j'arrivai, je vis que mademoiselle Berthe en avait un autre au corsage. Énorme, celui-là. « Ah! me dit-elle, je ne comptais plus sur le vôtre ! » Elle laissa là celui que j'apportais. Tant mieux. J'en détachai une rose. Je devenais bête comme
un chou. Mais cette rose-là, je la gardai et elle me donnait chaud sur la poitrine, durant tout le diner chez Me Bergeot, pendant que, riant à tout propos, mademoiselle Berthe faisait des mots, répétait les plaisanteries courantes, cherchait des combles, et demandait à un monsieur qui, depuis 1854, chauffait une candidature à l'Institut, l'étymologie du mot pornographe.
Ah! ce dîner ! Il me parut long, long comme une opérette qui ne marche pas. Il me semblait que, ce soir-là, la petite Angèle — des Bouffes — avait un rôle qui ne portait point. Un rôle de fiancée mal venu, et toujours, et encore, et inévitablement, je revoyais le profil doux, l'air sérieux de la jolie fleuriste enrobe noire. C'était elle, la fiancée!... La fiancée! Si les mots avaient des couleurs, celui-là serait tout blanc, tout blanc ou tout rose!... C'était elle, la jeune fille! Pourquoi les auteurs ne lui avaient-ils pas distribué à elle — ce rôle-là?
Les auteurs! Eh! imbécile! Le seul auteur de tout cela c'était toi!... Mais vous voyez le dénouement... Il approche, le dénouement! A mesure que je retournais dans le salon blanc et or, la petite Berthe me faisait peur. La jolie maîtresse!... Oui, mais l'effrayante petite femme! Et à mesure aussi que je revenais
chez ma fleuriste, je me disais que c'était là la véritable compagne, l'associée de bonheur et de peine, l'amie !... Ah ! la charmante fille! Je me disais qu'elle était pauvre, orpheline sans doute, vivant toute seule, destinée à épouser quelque commis marchand, quelque employé de chemin de fer, ou à tourner comme tournent au vent de Paris les créatures qui n'ont pas d'appui. Comme ce serait bon et beau, tout de même, d'arracher cette enfant à ce hasard, de la tirer de sa condition... de... D'en faire sa maîtresse? « Allons donc, Gontran, tu n'y penses pas ! » Non! vrai, je n'y pensais pas! Alors, d'en faire sa femme? Ah! parbleu, si l'on osait!
Et, tout en n'osant pas, lentement, doucement, poliment, je me détachais de ma petite Berthe Brivard — des Bouffes. Je la laissais à son père, à son salon blanc et or et à son Remontoir. Je cherchais des atermoiements, des retards... des prétextes... — « Enfin, me dit un soir Me Bergeot, nous ne pouvons pas laisser mon ami Brivard le bec dans l'eau ! » — Naturalistes, ces notaires! — « Est-ce oui? est-ce non? » Moi, ah! ma foi, cette lois, je répondis : — « Eh bien! non ! c'est non ! Je ne suis pas fait pour être marié ! »
Je ne remis plus les pieds chez les Brivard et je courus le lendemain à mon magasin de fleurs. Au lieu de ma fleuriste brune... à la même place, il y avait une fleuriste rousse, très jolie, très polie. Mais c'était l'autre que je cherchais. On m'apprit qu'elle était partie. Elle avait des parents en Bourgogne. On l'y rappelait pour la marier. A quel tonneau? A quel fût ? A quel misérable vigneron ? Je n'en sais rien, je ne le saurai jamais. De ma petite fleuriste brune, j'ignore tout : son nom, son âge, sa vie. Je ne sais rien, sinon qu'elle était jolie à ravir, l'air honnête, les yeux profonds, et qu'elle me tendait mes bouquets de lilas et de roses blanches au bout d'une main fine, fine, que je l'aurais suppliée de me donner, ma parole, et qui, dans tous les cas, m'a empêché d'en prendre une autre — une de ces mains, celle-là, qui vous étranglent doucement, une main d'usurière d'amour, — tandis que les mains pareilles à celles de ma fleuriste sont des mains d'amoureuses et de soeurs de charité !
Voilà mon aventure ! Elle est simple. Eh bien ! je n'en ai jamais eu de plus agréable dans toute ma vie. Il me semble que j'ai cueilli, dans notre vie de serre chaude, une fleur des champs et que j'en ai encore le parfum au doigt, la sen-
teur douce aux narines... Ah! je deviens élégiaque, ma parole, mais qu'elle soit bénie, partout où elle se trouve, la petite fleuriste inconnue qui, comparée à ma cocodette du boulevard Malesherbes, ressemblait à un bouquet avec sa tige verte, tandis que l'autre me rappelait les bouquets montés sur fil de fer... Et que c'est donc gai, et bon, et doux, et amusant, un mariage manqué et un oui qu'on allait dire bêtement et qu'on ne dit pas !
A propos, vous savez?... Mademoiselle Brivard épouse demain un jeune financier très adroit, qui a trouvé le moyen de se tailler une fortune dans le krach qui a ruiné les autres. Mademoiselle Berthe doit appeler ça vivre sur le cadavre. Ils seront très heureux. — Moi, je pars ce soir pour Monaco! J'ai perdu ma petite fleuriste au col plat, je gagnerai peut-être quelques louis à la roulette. Malheureux en amour... Dans tous les cas, j'aurai toujours été heureux dans le jeu du mariage, cette loterie qui ressemble à toutes les loteries et où l'on est seulement certain de trouver un gain... quand on ne prend aucun billet !
Elle allait venir!
Léon Dornoy avait tout préparé pour la recevoir. Des roses au joli vase de Galle où, dans le verre irisé, jouaient les libellules au corselet bleu; un en-cas; du Moscatel ; un peu de vin de Capri. Et des fleurs! — partout des fleurs. Il avait la coquetterie du cadre dont il entourait ses amours.
D'ailleurs, heureux de vivre, jeune, applaudi, déjà célèbre, aimé du public et adoré, — Dornoy n'était point iat, mais la preuve était là — adcré
ÙJLi
de cette Jeanne, la chère blonde, mariée en secondes noces à Pierre Mauduit, à ce Pierre Mauduit dont le nom, sur les affiches, s'unissait au nom plus jeune de Dornoy.
Ironie des destins! Il n'y avait pas quinze jours, cette simple phrase dite par un comédien parlant au public : « Messieurs, la pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de MM. Pierre Mauduit et Léon Dornoy », cette phrase sacramentelle, dont les premiers mots font sauter le cœur de l'auteur qui écoute anxieusement, là-bas, dans la coulisse, cette phrase avait été soulignée de bravos, saluée d'acclamations et Léon Dornoy, dans son petit hôtel de l'avenue Frochot, attendait la femme de Mauduit — son compagnon d'affiche ; — il attendait Jeanne, la chère Jeanne, sans remords, sans inquiétude, avec impatience.
La situation même lui semblait curieuse. Il ne l'analysait pas, il la trouvait originale, simplement. Mauduit, au reste, avait quinze ans de plus que lui et vingt ans de plus qu'elle. Il devait bien avoir passé la cinquantaine, Mauduit. Robuste, sans doute, élégant encore, faisant figure, le soir, aux lumières ; mais chauve, un peu las, avec cette barbe poivre et sel qui rend la vie miel et vinaigre. Tandis que lui, Dor-
noy ! Lui?... Trente-cinq ans, blond, l'œil vif, la lèvre rouge, de jolies dents dans l'or fauve de la moustache, de la verve, de la gaîté — et du talent! Oui, il eût volontiers ajouté « et du talent! » en se regardant dans sa glace.
Il se regardait précisément, comme on se passe en revue avant un duel, lorsque le timbre sonna. C'était elle!
Léon avait renvoyé son valet de chambre. Il envoyait toujours son valet de chambre prendre des nouvelles d'une grand'tante, à Passy, lorsque madame Mauduit devait venir. Il courut à la porte, empressé, esquissant d'avance un sourire.
— Chère Jeanne !
Ce n'était pas la chère Jeanne. C'était un commissionnaire, un gros Auvergnat, courtaud, pataud, rougeaud, une lettre à la main. Léon en reconnut bien vite l'écriture ; une des écritures de madame Mauduit qui, prudemment, en avait deux.
— Elle ne vient pas I
Quelque obstacle. Un ennui, l'arrivée d'un parent de province. Un empêchement ou un prétexte. Oh! ce n'était pas la première fois qu'elle écrivait ainsi. Mais, cette fois, la déception était plus vive.
— Merci, mon garçon! Merci 1
Il devinait qu'elle ne viendrait point, mais il ne devinait point pourquoi elle ne viendrait pas. La lettre lue, il éprouva un moment de colère noire. « Impossible, aujourd'hui, impossible, écrivait Jeanne. Il va chez toi, il tient à te voir, il veut te voir. Je n'ai pu le retenir. Je t'expliquerai tout. Au revoir, chère âme 1 »
— « Il va chez toi 1 »
Cet imprévu rendit brusquement Dornoy très nerveux. Le mari! C'était le mari qu'il allait recevoir au lieu de la femme ! Mauduit au lieu de Jeanne! Le collaborateur au lieu de la collaboratrice !
— « Il va chez toi ! Il tient à te voir! Il veut te voir ! »
Et pourquoi Mauduit voulait-il le voir? Ils avaient pris rendez-vous chez Mauduit lui-même pour un des jours de la semaine prochaine. Lundi, oui, lundi prochain. D'ici là, chacun d'eux devait avoir cherché les détails d'une comédie gaie, très gaie, dont ils avaient, en commun, achevé le plan. Dornoy se chargeait des mots. Il piochait les mots. Mauduit lui répétait souvent : « Je centralise les situations, j trouvez les paillettes! » Était-ce de ces paillettes que Pierre Mauduit tenait à parler à Léon,
comme cela, tout de suite, aujourd'hui même?
Le diable soit de ses paillettes!
Jamais Jeanne, avec sa beauté blonde, ses tendresses de chatte, ses larmes versées — peut-être pour effacer ses remords — ne lui avait paru aussi désirable. Journée finie ! Rendez-vous perdu! Et comment retrouver, dans la fièvre de ce Paris, dans cette vie éperonnéeet cursive, le calme doux, tendre, certain, de l'après-midi qu'on lui volait?...
— Car il me le vole, mon temps! Il me le vole!...
Et Dornoy s'arrêtait brusquement devant cette pensée : le voleur, c'était le mari ! Mais que ne lui volait-il pas, lui, à cet homme, à ce très brave homme dont le nom se trouvait associé au sien, devant la porte d'un théâtre? « 16e représentation, Le High life, comédie en trois actes de MM. Pierre Mauduit et Léon Dornoy. »
— N'analysons pas, n'analysons pas, se disait Dornoy. Subissons la situation!
Il subissait. Et puisque Mauduit allait venir et non pas elle, il arrachait du vase de Galle les roses thé qu'elle eût portées à ses narines, à ses lèvres... Il enlevait le petit en-cas qu'elle eût grignoté de ses jolies dents, assise, là, dans
le fauteuil bas qu'elle affectionnait. Il voulait oublier que cette journée lui avait été promise par elle depuis longtemps, si longtemps ! Il avait brûlé le billet que ce butor de commissionnaire venait de lui tendre, et il s'était placé devant sa table de travail, la rangeant machinalement, mettant de l'ordre dans les feuillets épars, les couteaux à papiers, le petit poignard de Zuloaga en acier damasquiné d'or, les bronzes de Barye, les boîtes à timbres. L'esprit ailleurs, du reste, l'esprit bien loin de l'avenue Frochot; — l'esprit, là-bas, et le cœur près de Jeanne, la maîtresse blonde, qui ne viendrait pas, qu'il ne verrait pas...
Le timbre sonna tout à coup. Évidemment c'était lui, puisqu'eHe venait d'écrire qu'il viendrait. Dornoy eut un moment la tentation de ne pas ouvrir, de le laisser partir, de ne pas plus le voir qu'il ne la verrait. Puis une curiosité instinctive le prit : que pouvait bien vouloir lui dire ainsi Mauduit ? Lui parler de la pièce gaie? Ah ! il s'en moquait bien , pour le moment, Dornoy, de la pièce gaie !
Le timbre sonnait de nouveau. Léon alla ouvrir. Il aperçut, dans l'encadrement de la porte, la haute taille de Mauduit, et la voix, très brève et très rude de son collaborateur, dit : « Bonjour ! »
Après quoi, Mauduit entra brusquement, le chapeau sur la tête, traversant vite l'anticham-
bre, pour aller droit au cabinet de travail de Léon.
Pierre Mauduit n'avait d'ordinaire ni cette voix maussade, ni ces allures rapides.
— Tiens, tiens, pensa Dornoy, il ne vient certainement pas me parler de la pièce gaie !
Il avait suivi son collaborateur qu'il trouva debout, le dos à la cheminée où voltigeaient encore, dans les cendres, comme de légers papillons noirs, les débris brûlés du billet de Jeanne...
Mauduit, le chapeau sur les yeux et mordant sa moustache, regardait Dornoy d'un air que Léon trouva bizarre. Avec sa barbe en pointe et ses sourcils froncés, le mari lui fit l'effet de quelque ligueur méditant une Saint-Barthélémy.
— Vous ne vous asseyez pas? dit le jeune homme.
— Non, fit Mauduit, j'ai la fièvre, je ne puis rester en place !
La voix était toujours rauque, laissant deviner des grondements sourds, comme certains roulements indistincts, avant l'orage.
— Qu'est-ce qu'il y a? songeait Dornoy, intrigué.
11 ne pouvait y avoir rien de grave. Puisque
Jeanne avait pu écrire, Jeanne eût averti, en cas de danger. Aucun péril à craindre ; mais évidemmment quelque résolution inattendue. Pierre Mauduit passait pour avoir mauvais caractère. Jadis bretteur, ami des querelles, prompt aux coups d'épée. Au surplus, le cœur sur le main.
— Eh bien ! mon cher Mauduit, puisque vous ne pouvez rester assis, causons debout !
Dornoy, qui avait mis dans l'invitation toute la cordialité possible, crut s'apercevoir ou s'imagina que le mari avait laissé échapper un petit mouvement nerveux à ces mots très simples, presque caressants : « Mon cher Mauduit... »
Dornoy devenait plus qu'intrigué.
— Venez-vous, demanda-t-il, me parler de la pièce gaie ? Le pendant du High life ?... Entre parenthèses, il a fait six mille deux, hier, le High life. Eh bien! j'ai trouvé, je crois...
Mais Mauduit l'interrompit brusquement :
— Ah ! la pièce gaie ! Il s'agit bien de la pièce gaie! J'en ai trouvé une autre, moi, une pièce 1 Mais pas gaie, non, pas gaie! Dramatique! Une pièce dramatique pour qu'on ne continue pas à me reprocher de pasticher Marivaux. Une pièce très dramatique! Et c'est sur elle que je viens, vous consulter.
— Ah! il s'agit d'une nouvelle collaboration?
— Parfaitement. Et si le sujet vous plaît, nous le traiterons ensemble.
— Voyons le sujet, dit Dornoy, souriant.
Il se sentait soulagé, délivré d'une inquiétude vague.
Mon cher, fit Pierre Mauduit en regardant Dornoy en face, mais d'un air singulier, — ce qui m'importe avant tout, c'est le dénouement . Quand on marche droit à un bon dénouement, bien net, on travaille plus vite et l'on travaille mieux. Quand Dumas père eut trouvé le « Elle me résistait, je l'ai assassinée ! » il avait trouvé Antony, tout Antony. Le drame en question donc, je l'ai, je l'ai bien, je le tiens ; ce qui me manque, c'est le dénouement, ou plutôt la forme du dénouement, et c'est là-dessus que j'appelle votre attention.
— Je vous écoute, dit Dornoy.
— Vous m'écoutez bien ?
— Très bien !
— Ahl c'est que, cette fois, c'est grave! Jugez-en : Mon drame, je vous le passe. J'ai toutes les données ; je vous les dirai par le menu, si vous voulez ; mais je laisse cela de côté. Où je veux en venir, voilà : C'est toujours l'adultère, mon drame ! Banal, comme la vie ; l'éter-
nel trio de la femme, du mari et de l'amant! Tantôt le mari pardonne, c'est Sganarelle devenant apôtre ; tantôt il tue, c'est Sganarelle coiffant le turban d'Othello. Dans mon idée, le mari tue, et il tue bien. C'est un brave homme, un très brave homme, qui s'aperçoit un jour que son ami le plus intime l'a trahi. Vous entendez? Bassement trahi. Il pourrait faire grâce au misérable, mais il en fait justice, précisément parce que c'est un ami, doublement ignoble, par conséquent. Et il ne tue pas la femme, qu'il aime et qu'il veut garder, mon mari ; pas si bête ; non, il tue l'amant, et il le tue, — voilà la question et la difficulté — il le tue d'une façon telle que ni le monde, ni même la femme ne puisse soupçonner qu'il l'a tué par vengeance ou par jalousie. Comprenez- vous ?
Tandis que Mauduit parlait, Dornoy ne détachait pas ses yeux de cette face un peu pâle, à barbe grise, longue, et il trouvait — il ne s'en était pas aperçu jusqu'alors — que son collaborateur avait la figure froidement résolue des maris justiciers des drames de l'Ambigu.
Il n'était plus seulement intrigué, comme tout à l'heure, il devenait inquiet. Il sentait quelque ironie, quelque péril, une menace, derrière l'impassibilité de ce masque froid.
Essayant d'ailleurs de sourire, assis à sa table qui le séparait deMauduit, toujours debout devant la cheminée, Dornoy balbutiait des observations vagues :
— Ah ! alors vous voulez... ? Voilà ridée de votre pièce... de la nouvelle pièce?... Une vengeance?
— Sterling, oui !
— Un gros drame, alors? Un gros drame?
— Saignant!... Un mélodrame même, si vous voulez.
— Et, demanda timidement Dornoy, vous ne croyez pas qu'un dénouement gai aurait plus de chance?...
— Un dénouement gai? Quel dénouement gai? Je vous dis que je cherche un dénouement terrible. Une tragédie. Cherchons ensemble. Vous y êtes, dit Mauduit d'un ton qui parut à Léon plus que bizarre, oui, vous y êtes aussi intéressé que moi !
— Vous tenez au drame, alors, vous tenez absolument au drame ?
— Absolument. Ah çà ! mais, vous qui êtes jeune, vous ne suivez donc pas le mouvement? Vous ne voyez donc pas que la gaîté est abolie? Ecrire une pièce gaie, c'est faire fausse route I Le High life est un hasard. Pièce trop
parisienne, ça ne tiendra pas. Hors des fortifications, on ne comprend plus. Il faut étaler sur les planches tout le pessimisme de la vie moderne. Soyons nouveaux! Soyons navrants! Et, d'un grand geste impératif, Pierre Mauduit répéta d'une voix ardente :
— Soyons navrants !
— Soit, dit Léon en baissant la tête, soyons navrants.
— Le mari donc, reprit Mauduit, est un honnête homme qui a eu trop de confiance dans son ami.
— Quel âge, le mari ? interrogea Dornoy.
— Le mien, je suppose.
— Et alors. . . l'ami ?
— Plus jeune, beaucoup plus jeune.
Il semblait à Dornoy que le regard du mari lui demandait : « Votre acte de naissance ? Mais Mauduit haussa les épaules.
— La jeunesse n'est pas une excuse. Au contraire. Quand on est encore jeune, on doit respecter le bonheur des grisons. Toute ma pièce, toute notre pièce est là : un ami qui trompe son ami est un larron et la dupe a sur lui le droit qu'on a sur un voleur de coffres-forts !
Le pauvre Dornoy cherchait à deviner dans les paroles du mari ce qu'il pouvait y avoir de personnel ou de littéraire et il ne démêlait pas très bien les intentions de son collaborateur. Mauduit choisissait-il ce prétexte d'un drame à venir pour le souffleter de cette épithète de larron et lui reprocher son infamie ? Y avait-il, dans ce dénouement qu'il fallait chercher, une plaisanterie funèbre ? Cet homme était-il un mari outragé qui savait tout, ou un littérateur agacé qui poursuivait nerveusement une fin de cinquième acte ?
Il était bien troublé, Dornoy, fort mal à Taise, semblable à un homme perdu dans une tourbière et qui ne sait trop où poser le pied. Si c'était une plaisanterie, il la trouvait ma-
cabre ; si c'était un hasard, il le trouvait ironique.
— Peut-être, dit-il doucement, peut-être votre amant... je veux dire l'amant que vous voulez tuer...
— Oh ! tuer d'une façon extraordinaire !
— Oui, c'est convenu... Peut-être... avant de la mériter, cette mort extraordinaire, a-t-il eu une excuse.
— Qui?
— Lui... l'amant.
— Et quelle excuse ?
— Je n'en sais rien... La passion...
— On la dompte !
— La coquetterie de la femme...
— Il fallait mettre la coquette à la raison. D'ailleurs, la femme en question n'a pas été coquette. C'est, dans ma pensée, — (Mauduit semblait appuyer étrangement sur ces mots : dans ma pensée) — une très honnête femme qui a lutté, prié, souffert.
— Croyez-vous ? fit naïvement Dornoy.
— Dans ma pensée, répéta le mari, dans ma pensée ! Bref, je cherche, je vous le répète, comment le mari se vengera. Il pourrait, je
suppose, faire murer l'ami déloyal dans son
appartement. . .
— Renouvelé de Balzac. C'est bien usé, ce moyen-là, c'est romantique !
— Mais, dit vivement Mauduit en redressant sa tête grise de ligueur, je suis un vieux romantique, moi, et j'en suis fier. D'ailleurs, trouvez-vous le revolver plus naturaliste?
— Il est plus moderne, dit Léon, conciliant.
— Prenons le revolver. Avez- vous un revolver ici ?
— Moi?... Non... Et pourquoi un revolver? balbutia Dornoy, tout blême.
— Pour essayer de mettre la chose en scène, tout simplement. Je mime souvent mon théâtre avant de l'écrire... Pas de revolver, c'est dommage!
Et tout à coup, regardant autour de lui, en quête d'un accessoire tragique, Mauduit eut dans les yeux un éclair de joie.
— Ah ! dit-il, voilà ! Bien !
Et il étendit la main vers le poignard de Zuloaga, qui brillait sur la table de Dornoy, parmi les papiers et les bronzes.
Léon ne doutait plus maintenant, en voyant entre les doigts osseux du mari cette arme exquise, niellée d'or et d'argent, et que Mauduit regardait curieusement comme un bijou.
Le mari avait tiré la lame courte, aiguë, du fourreau d'acier.
— Tiens, dit-il, une inscription... une devise... Hastala muerte...
— C'est de l'espagnol, soupira Dornoy, résigné. Cela veut dire : Jusqu'à la mort.
— Cela pourrait servir de titre à la pièce... Oui, je rêve un drame à la Calderon, à la Lope de Vega. Un Médecin de son honneur, mais moderne, très moderne.
— Un médecin de son honneur homœopathe, fit Dornoy, pour dire quelque chose.
Mauduit se mit à rire; mais ce rire parut strident, voulu, au jeune homme, et le mari continuait à examiner le petit poignard de Zuloaga avec une attention redoutable.
Dornoy fit encore un effort.
— Voyons, dit-il, ètes-vous bien résolu à finir par un dénouement triste ? Je ne vous demande pas que le mari pardonne... Non... Mais... s'il ignorait... si tout finissait gaîment...
— Vous y tenez, à votre gaîté, vous ? Impossible 1 Le mari ne peut pas ignorer, puisqu'il sait ! Je vous dis qu'il veut se venger. Une vengeance féroce, shakspearienne !
— Ah ! soupira Dornoy... Molière avait pour-
tant du bon !... Et Labiche !... Vous oubliez trop Labiche !
— Je n'oublie rien, fit le mari. Rien ni personne. Mais je veux un dénouement qui fasse trembler et courir Paris I
— Courir Paris? Où, courir?...
Et Dornoy, par une sorte de prescience hypnotique, lisait déjà, voyait clairement là, imprimés dans un de ces journaux chiffonnés sur sa table, ces mots inquiétants et tragiques : L'affaire de V Avenue Frochot. — Une vengeance de mari! « Quel drame l... Voilà un drame ! »
— Je suppose, dit froidement Mauduit, qu'on trouve, un beau matin, chez lui, l'amant avec un poignard pareil à celui-ci, planté dans le cœur...
— Comme du temps des francs-juges ?
— Comme du temps des francs-juges.
L'amant avait, au troisième acte, dit à la femme : « Jusqiïà la mort... » Au cinquième, le mari répond par : « Hasta la... hasta... » enfin l'inscription espagnole... Qu'est-ce que vous en dites ?
— C'est gentil, répondit Dornoy, qui voyait la petite arme brunie luire dans la main du mari comme une vipère noire. C'est très gentil.
Ce n'est pas précisément folâtre... folâtre...
— Eh bien ! conclut brusquement Mauduit, qu'est-ce que vous décidez ?
— Moi?
— Oui, quel dénouement choisissez-vous?...
— Il faut réfléchir, dit Léon un peu égaré. Je vous avoue que dans tout cela, je ne vois rien de bien tentant, de bien particulièrement attirant. . .
— Ah çà ! fit Mauduit en s'avançant vers lui, qu'est-ce que vous avez donc ? (Il tenait toujours son arme.)
— Je n'ai rien, cher ami. Qu'est-ce que vous voulez que j'aie?
— Vous êtes pâle comme un mort.
— Pâle, moi ?
— Regardez-vous.
— J'ai mal dormi cette nuit... L'insomnie... les nerfs...
=~ Vous n'aviez donc pas de chloral ! Je vous enverrai du chloral I
— Non, non, dit vivement Dornoy, ne m'envoyez rien !... je ne prendrai rien !.. .
Il le prévoyait, ce chloral, ce chloral envoyé par Othello avec adjonction d'acide prussique ! Un dénouement dont Pierre Mauduit n*avait point parlé tout à l'heure.
— En attendant, fit le mari, avalez un cordial
quelconque ! Je vous assure que vous n'êtes pas bien. Avez-vous du Malaga ici ?
— Moi?... Non. Mais, dit Dornoy en montrant la crédence... du Xérès, là.
Mauduit avait ouvert le meuble.
— Ah ! dit-il en riant. Du Xérès, du Moscatel, des biscuits, des fruits glacés !... Je m'explique votre pâleur !... Vous n'êtes pas en veine de collaboration !... Je me trompe, je devrais dire...
Il s'interrompit, discrètement, regardant Dornoy d'un air très gai.
Le ligueur, tout à coup, devenait gaulois.
— Eh bien ! cher ami, je reviendrai un autre jour !... Je vous laisse... Non, non, vous n'êtes pas en veine... Je vais piocher seul ce dénouement... Il est difficile,.. Ce que j'ai trouvé jusqu'ici est assez banal. . . mais j'en viendrai à bout.
— Ne trouvez pas autre chose, interrompit Dornoy, très vite. Ne cherchez pas, ne cherchez pas !
Pierre Mauduit lui tendait la main.
— Au revoir, Léon !
Cette main, Dornoy hésitait à la prendre. Il la saisit pourtant, et Mauduit la tint, un moment, regardant le jeune homme, bien en face, d'un air de compassion douce :
— Je vous assure, Léon, vous avez la fièvre! Ne collaborez pas trop !
Et il allait partir en riant, lorsqu'il revint, jetant sur la table le petit poignard de Zuloaga :
— J'allais emporter ça, tenez !... Hasta la muerte ! C'est vrai, vous avez peut-être raison ! C'est trop romantique. Usé, Calderon ! Je vais chercher dans le moderne.
Il disparut, laissant Dornoy presque hagard, la tête un peu perdue. Toute l'émotion contenue se traduisit, éclata, creva comme un ballon trop tendu, dans un ouf ! de délivrance.
— Il ne sait rien !... Il ne^sait rien ! Une sait rien !... Mais quelle séance !
Et le jeune homme se versa et but lentement — ordonnance du mari — un verre de Xérès de la Frontera, le Xérès préparé pour les chères lèvres de la femme...
Mais, ce même jour, deux lettres différentes partaient de l'avenue Frochot, l'une pour le collaborateur, l'autre pour la collaboratrice :
« Ne comptez plus sur moi, disait Dornoy au mari. Je vous expliquerai ma résolution. J'ai tourné, retourné nos projets. Je renonce au théâtre. Je vais faire du roman ! »
Et à la femme :
« Je vous dirai tout plus tard, je pars pour l'Italie. Une recherche de documents. Je renonce au roman. Je vais faire de l'histoire ! »
— Tu ne sais pas, dit madame Mauduit, qui comprit, à Pierre Mauduit qui ne comprenait point une résolution si prompte... je parie que Dornoy va se marier.
— L'imbécile !
Madame Mauduit le regarda :
Tu es poli, toi !
— Je te demande pardon, dit Mauduit, mais je l'aime, ce Dornoy, et le mariage, vois-tu, Jeanne, le mariage, on Ta dit assez souvent, le mariage c'est une loterie. Tout le monde ne gagne pas le lot de diamants et le collier de perles, comme moi !
Et il l'embrassa sur le front.
Elles ont parfois le regret de leur vie, l'appétit du bonheur vrai, de l'amour honnête, ces amoureuses du luxe qui sont bien souvent les condamnées à la misère. La Courtisane amoureuse ! Éternelle idylle ! Éternel poème trempé de larmes ! Et elle aussi, la plus célèbre des créatures de l'Empire, elle aussi, Margot, comme on l'appelait, eut son heure de souvenir de jeunesse et de repentir, l'heure où l'on retrouve la couronne de communiante de Marie sous la iausse tresse de Marion...
C'était, il y a bien des années, aux heures où
il fut de mode pour ces filles folles dont la tête tourne à tous les coups de vent, à tous les coups de cœur, d'aller, aux jours de fêtes, à la Mi-Carême ou au 15 août, visiter les bals en plein vent, ou danser dans les bals de barrières, en costumes de grisette, bonnet de linge et jupon de quatre sous. Margot alors devenait Mimi Pinson pour une soirée et oubliait le clicquot du Moulin Rouge pour le bol de vin chaud de la Boule Noire.
Et précisément, la Marguerite de l'Histoire, de l'Histoire byzantine de Procope, prise comme les autres de cette nostalgie du passé, de cette odeur de la bourbe d'autrefois, que madame de Maintenon regrettait en contemplant les carpes désolées de son vivier, Marguerite, accompagnée d'une amie, se trouvait, un soir de fête carillonnée, attablée devant un saladier populaire, aux grisantes vapeurs de vin bleu, dans un bal des boulevards extérieurs, la Re ine Blanche, en face de deux beaux garçons, ouvriers endimanchés, qui payaient une tournée aux deux jolies filles.
La curiosité avait amené là la belle blonde et son amie, brunette aujourd'hui disparue dans l'enlizement de la gangue parisienne. Le duo féminin avait rencontré ces deux camarades,
qui leur semblaient plus galants et plus « distingués » que d'autres, et l'on s'était assis à la même table de bois, ouvriers et fausses grisettes, et l'on devisait de l'air du temps.
L'un des deux ouvriers, celui que Margot trouvait le mieux bâti, garçon de vingt-cinq ans, brun, hâlé, aux mains assez fines, avec de grands yeux doux à la fois et ardents, ne quittait point du regard Marguerite, et quand il lui parlait, lui adressant des questions banales pourtant : « Où travaillez-vous ? Vous avez les mains joliment blanches, vous devez être couturière ! Non? Fleuriste alors ? Modiste ? » sa voix très mâle tremblait un peu.
Quand il fallut se séparer, l'ouvrier eut comme un mouvement de vrai chagrin. Quoi! se quitter ! Était-ce possible ? Si tôt? Comme cela ? Et pourquoi ça ?
— Parce que je ne suis pas libre, dit Margot. Je demeure chez mes parents. Il faut que je rentre. Seulement, dites-moi où vous demeurez : j'irai vous voir !
Le beau garçon donna son adresse. C'était tout près de la Reine Blanche, à Montmartre. Une haute maison d'ouvriers donnant sur la Butte. Et là, sous les toits, Jacques Redon — c'était à peu près son nom — gravait des des-
sins sur bois pour le Magasin pittoresque ou l'Illustration. Artisan plutôt qu'artiste. Très pauvre. La première fois que Marguerite, en costume d'ouvrière, frappa à la porte, une bonne vieille femme, à l'air souriant, vint lui ouvrir.
C'était la mère. Elle n'habitait pas avec son fils, vivait à Pierrefitte en paysanne, chez des parents maraîchers qui prenaient aussi des enfants en sevrage. Le sourire doux de la vieille femme veuve troubla étrangement Marguerite.
La mère lui avait dit, un peu bavarde : — Est-ce que vous venez réclamer de l'ouvrage de la part de quelqu'un ? C'est que Jacques n'a pas beaucoup travaillé. Il est tout drôle, nerveux, agacé, un peu malade. Tout ça depuis l'autre jour.
L'autre jour, c'était peut-être le jour de fête où le brave garçon avait rencontré la blonde Margot dans un bal du boulevard de Clichy !
Jacques parut fou de joie en la revoyant. Oui, c'est en pensant à elle qu'il se sentait ennuyé, préoccupé et tout chose. Ces yeux brillants et bizarres de la belle fille lui trouaient la peau. Il revoyait encore ces lèvres rieuses qui se trempaient, toutes rouges, dans le vin fumant. Il leur restait après comme une auréole ; elle semblait avoir bu du sang. Et les jolies mains toutes blanches ! Et les cheveux blonds, ces masses d'or fauve qui luisaient, là-bas, aux clartés du gaz I
— Comment, c'est vous?... Ah! que c'est gentil I Que vous êtes bonne !
Ils se revirent. Elle venait, furtive, heureuse de s'arracher à la vie de Paris, vers cet humble logis de Montmartre, et elle montait,
avec des vivacités de chèvre échappée, au haut de la maison d'où, par la fenêtre du graveur, à travers les capucines grimpantes et les pots de réséda, on voyait le moulin et l'herbe pelée de la Butte.
Margot, redevenue Marguerite, logea là-haut son idylle pendant deux longs mois. Parfois, on s'éloignait pourtant : Jacques avait des appétits de campagne ; il lui plaisait de se promener, par les bois, ayant au bras la jolie fille. Elle choisissait les endroits populaires, ceux où, sans danger, elle pouvait paraître, passer inconnue : on allait à Robinson, on montait dans l'arbre, on dînait dans les branches, on prenait un âne et l'on allait du côté de la Vallée aux Loups ou d'Antony, en chantant des chansons au trot de la bête.
Cela l'amusait, Margot. Elle aimait un peu, beaucoup, tendrement — en attendant le pas du tout des Marguerites — ce beau gars qui se donnait tout à elle et l'enlaçait de ses bras puissants. Un soir, comme elle arrivait chez lui, rue Lepic, elle le trouva très fiévreux, un peu inquiet, gai aussi.
— Tu ne sais pas? dit-il. Je t'aime de tout mon cœur, tu es la vraie femme qu'il me faut. S'il me fallait te quitter, je crois que je ne me
consolerais jamais. Réponds-moi franchement, Marguerite. Veux-tu m'épouser, dis ?
— T'épouser ?
Elle devint toute blanche, et regarda Jacques Redon pour voir s'il plaisantait.
— Tu m'épouserais ? demanda-t-elle enfin. A quoi penses-tu ?... Eh bien ! et ta mère ?
— Oh ! j'ai tout dit à maman. Elle sait ce que tu gagnes par jour avec ton état de brunisseuse. Je lui ai conté ce que tu m'as confié. Elle consent. La pauvre femme ne veut que mon bonheur, tu comprends bien !
— T'épouser? répétait Margot.
Elle n'osait refuser, briser là, déchirer ce roman qui lui plaisait. Elle balbutia quelque raison banale : elle ne disait pas non ; certes, être la femme d'un bon garçon comme Jacques, c'était son rêve, mais voilà : il fallait écrire en Normandie, avoir le consentement de ses parents à elle, et faire venir de là-bas ses papiers.
— Eh bien ! écris tout de suite et fais-les venir ! Ah l que je t'aime, va ! Et comme nous serons heureux ! Tu verras !
Marguerite sortit de là la tête en feu. Le pauvre garçon ! Si confiant, si aimant ! Jamais elle n'avait rencontré une affection pareille, et comment s'y prendrait-elle pour le détromper ? Bah ! elle laisserait faire le temps ! Elle verrait. En attendant, elle se jetait à lui avec plus de passion encore et de joie.
Lui, se sachant aimé, attendait patiemment. Mais, vrai, le consentement des parents de Normandie n'arrivait pas vite.
Après ça, ils ne le connaissaient point, lui. Us prenaient des renseignements, peut-être; ils avaient raison, ces gens.
Un soir, Jacques Redon alla seul à l'Ambigu pour tuer le temps. On jouait les Beaux Messieurs de Bois-Doré. Le graveur voulait voir Bocage. Du haut des galeries, dans un entracte,
il aperçoit un grand mouvement dans la salle. « Qu'est-ce que c'est donc ? » Et Jacques se trouve tout juste placé pour voir un homme qu'on salue et qu'on regarde. Assis, l'air fatigué et l'œil doux, ce nouveau venu contemple la scène attentivement, comme s'il rêvait. Il parle quelquefois à des gens décorés qui l'entourent dans son avant-scène et se penchent alors vers lui, respectueux. Il passe parfois ses doigts sur les bouts de sa moustache, d'un blond gris. Puis, regardant au-dessous de lui l'orchestre, le parterre, une fois il prend une énorme lorgnette et la tient un moment fixée sur la baignoire d'avant-scène qui se trouve précisément en face de lui et que Jacques Redon, de là-haut, ne voit pas.
Seulement, autour de lui, le graveur entendait dire :
— Tiens ! il lorgne Margot qui est en bas ! Et il n'a même pas l'air très content qu'elle soit là !
— Margot ? demanda Jacques.
— Oui, parbleu ! Margot... La favorite, à ce qu'on prétend !... Marguerite !
Pendant un entr'acte, Jacques Redon descendit au parterre, voulant voir plus près l'homme de l'avant-scène qui, l'air triste et las,
ne lui faisait pas du tout le mauvais effet qu'il aurait cru, lui, républicain, votant pour Pelletan ou Picard — voulant voir aussi peutêtre cette Margot dont les bien renseignés parlaient, là-haut, aux galeries!
Le graveur s'approche de la baignoire : les écrans sont levés. Il ne distingue personne, mais il entend, — et le cœur lui saute dans la poitrine — il entend une voix de femme qui, rieuse, jeune, très fraîche, ressemble affreusement à la voix de Marguerite, à la voix qui fredonnait, l'autre jour, sur le chemin de Sceaux :
En allant à Robinson,
Tous deux gais comme pinson,
Nous dansâmes !
Nous chantâmes I
— Drôle de chose, tout de même ! Est-ce que c'est possible? Marguerite!... Mais est-ce que le voisin là-haut n'a pas dit aussi Marguerite !
Et Jacques Redon, avec plus d'àpreté maintenant, voulait voir. Derrière les écrans soulevés il n'apercevait rien, ne reconnaissait rien. Alors, il oublia la présence de celui qui était dans la salle et les aventures du vieux marquis de Bois-Doré et du petit Mario qui se
déroulaient sur la scène. Il se planta dans les couloirs et il attendit.
Quand la pièce fut finie, la porte de la baignoire, par où l'ouvreuse venait d'apporter sur son bras des tas de voiles de dentelles et de mantelets brodés, s'ouvrit encore brusquement; et, superbe, enveloppée de ses vêtements de satin noir, blonde, pâle, impérieuse, Marguerite parut, oui, oui, Marguerite, la Marguerite de la Reine Blanche, la Marguerite du bol de vin chaud, la Marguerite de la petite mansarde de la rue Lepic.
Jacques Redon fit instinctivement un mouvement pour s'élancer vers elle ; mais elle l'aperçut sans doute, et, se retournant brusquement, elle prit, d'un geste bref, le bras d'un grand monsieur à moustaches grises, l'air d'un militaire avec des élégances de chambellan, et, la tête haute, riant toujours, elle passa droite devant l'ouvrier, en lui plantant ses yeux sur les yeux, si franchement que Jacques se recula d'instinct et s'effaça contre la muraille pour laisser passer cet homme et cette femme, se demandant même maintenant : « Est-ce que c'est elle ? Est-ce que je ne me suis pas trompé? »
— Allons donc ! Je l'ai bien reconnue pourtant ! Et sa voix, et ses cheveux, et ce re-
gard!... Si, c'est elle!... Tout mon sang me le crie, que c'est elle !
Quand il s'élança pour la retrouver, arrivant enfin dans la foule jusqu'au péristyle du théâtre, Marguerite n'était plus là ! Un coupé l'emportait bien loin, Jacques Redon ne savait où.
C'était bien sur sa propre audace que Marguerite avait compté. En le regardant bien en face, elle était certaine que Jacques hésiterait, ne croirait jamais que la brunisseuse Marguerite et Margot, l'espèce de patricienne de l'Ambigu, fussent la même femme. Elle en aurait, du reste, dès demain le cœur net. Et, le lendemain, quelqu'un frappait à la porte de Jacques Redon.
Le graveur alla ouvrir. C'était, sous son bonnet blanc d'ouvrière et sa jupe d'indienne, la blonde belle fille qu'il avait appelée sa fiancée.
Il devint un peu pâle ; mais il essaya de sou. rire.
— Ah ! c'est toi ? dit-il lentement.
— C'est moi !
Elle défaisait les brides de son bonnet et le jetait gaîment sur le bois que Jacques était en train de graver. Elle n'avait jamais été plus jolie, plus rieuse et plus enviable.
Jacques prit le bonnet et le garda à la main.
Puis, venant à Margot :
— Regarde-moi, dit-il en lui posant une main sur l'épaule. Est-ce que tu sais, toi qui es une honnête petite ouvrière, gagnant son pain à passer son agate sur des bijoux que d'autres porteront, oui, est-ce que tu sais, réponds-moi, ce que c'est qu'une fille ?
— Une fille?
— Une femme qui ment, qui trompe, qui se vend ; une femme qui porte un faux nom et peut être de faux cheveux, qui ruine les uns et qui tue les autres, est-ce que tu sais ce que c'est que ça? Est-ce qi;e tu en connais, toi, de ces femmes-là?
— Moi?... Non... Je ne connais pas... Je...
— Ah! tu n'en connais pas? dit le graveur en prenant dans ses doigts cette belle chevelure d'or qu'il aimait à dénouer et en poussant brusquement Marguerite devant un miroir où elle se vit, efïarée et pâle, avec le visage livide de Jacques derrière le sien. — Ah! tu n'en con-
nais pas ? Tu ne connais pas de filles de joie?... Eh bien! regarde -toi : en voilà une!
Et, douloureux, blessé au cœur, irrité, implacable, la repoussant vers la porte, lui jetant son bonnet blanc sur l'escalier :
— Et maintenant, cria-t-il, va-t'en! Et adieu, tu entends I... Pour toujours !
Marguerite rentra chez elle, bouleversée et navrée. Elle l'avait aimé, ce Jacques! Elle l'aimait encore! Un beau garçon et un crâne garçon ! Elle y pensa, sans le revoir, quelques jours encore; — puis, comme un flot succède au flot, les événements se confondirent dans sa vie; le temps emporte tout comme la mer emporte l'épave. Elle croyait avoir fait quelque rêve, un voyage cythéréen dans la banlieue. Pourtant, un beau matin, Margot fut triste. Parmi le tas de lettres aux enveloppes armoriées que lui apportait son courrier, elle trouva une humble lettre de faire part, lithographiée chez une Association de graveurs, passage du Caire, et elle lut :
« Madame veuve Redon a l'honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Jacques Redon, son fils, avec Mademoiselle Jeanne Godin,
» Et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée, le samedi 30 juin, à midi précis, en Véglise de Belleville. »
C'était le 7 juillet que Margot recevait cette lettre, le ci-gît de l'humble et exquise idylle de sa vie.
— Le 7 juillet !... Nous sommes le 14!...
Jacques était marié depuis une semaine.
Et, piqué par une épingle au papier de la lettre de faire part, Marguerite trouvait, avec l'annonce du mariage, un vieux bouquet fané, un bouquet de deux sous que Jacques lui avait acheté, un an auparavant,
En allant à Robiason,
Tous deux gais comme pinson!...
Plaza de toros ! Les trois mots espagnols éclataient en lettres rouges sur une large bande jaune — couleurs du drapeau castillan — au fronton d'une sorte d'arc de triomphe en planches formant l'entrée d'une avenue qui conduisait à l'entrée du cirque. Un cirque espagnol improvisé, en plein Paris, sur un terrain vague, du côté des fortifications, presque en pleine campagne abandonnée. Plaza, de toros ! Et ces trois mots étaient répétés sur des affiches polychromes accrochées à des mâts
où flottaient des banderoles ornées des mêmes lettres : Plaza de toros. On voyait, sur ces affiches, des images criardes de toreros en costumes clairs, dorés ou brodés, posant des banderilles au cou de taureaux énormes ou les menaçant de leurs épées, derrière quelque muleta d'un rouge sang. Au milieu se détachait, imprimé en lettres capitales, un nom sonore et court attirant le regard comme celui d'un ténor illustre sur une affiche de concert : El Gato.
Et l'affiche énumérait encore les titres de gloire de l'espada célèbre qui amenait d'Espagne sa cuadrilla, ses banderilleros, ses picadores, ses chulos, pour inaugurer la Plaza de toros bâtie en hâte, si loin de tout, sur la terre pelée d'une banlieue, dans un coin solitaire de Neuilly.
El Gato, c'était — disait l'affiche — le rival heureux des plus fameux toreros, l'élève et le continuateur du Tato, le représentant le plus accrédité, par delà les monts, de l'école classique des Montés et des Cucharès. Et c'était au prix des plus grands sacrifices que la Plaza de toros franco-espagnole de Neuilly avait pu décider une célébrité aussi éclatante à venir en France. Mais l'arrivée à'El Gato allait être un événement parisien et rejeter dans l'ombre les
courses déjà délaissées de -la rue de la Fédération, de Paris-Madrid et même les réunions éclatantes de la rue Pergolèse.
L'imprésario, M. Martineau, ancien voyageur de commerce, ancien directeur des Folies-Belleville, ancien administrateur de Paris-Brillant, Journal des Cercles et des Jeux, ancien rédacteur en chef de YÉtoile Internationale, organe des intérêts français au Paraguay, M. J.-J. Martineau, de Perpignan, s'était chargé de lancer l'affaire. C'est lui qui avait réuni les capitaux, battu le rappel des actionnaires, drainé les souscriptions, acheté le terrain, éperonné les architectes, activé les travaux; lui qui, dans le fond de l'Espagne, en un cirque d'Andalousie, avait découvert, endoctriné et engagé la cuadrilla à! El Gato, pauvre diable de torero courant les provinces et vivant de hasards, tandis que les illustres, plus chanceux que lui, mais non plus braves, travaillaient dans les plazas de Madrid ou de Séville.
Ah ! la verve méridionale qu'avait déployée M. Martineau pour séduire le torero et l'amener à signer un engagement pour Paris ! Paris, El Gato y songeait-il bien? Débuter à Paris, dédier la mort d'un taureau à Paris, aux Parisiens, aux Parisiennes, voir son nom, ce nom
d'El Gato, imprimé, loué par tous les journaux de Paris!... Et quand? en quelle année? Dans cette année d'Exposition où ce Paris attirait, comme un aimant, toutes les curiosités, tous les appétits, grisait du désir de s'agiter et de vivre l'univers entier ! « Comment, lui, ElGato, à son âge — trente-trois ans — il ne connaissait point Paris, il n'avait pas vu la France ? Un paradis, ce Paris ! Une mine d'or ! Et des plaisirs ! Et des bravos ! Et des fêtes !... » L'argent que J.-J. Martineau faisait reluire aux yeux d'El Galo semblait tinter dans les discours de l'imprésario, comme les castagnettes claires aux doigts rapides des gitanas.
Et, au seuil du cabaret andalou où Martineau lui parlait des féeries parisiennes, le torero buvait toutes ces promesses en regardant machinalement le verre d'orc/iafa qu'il ne touchait pas, comme pour y deviner, y déchiffrer l'avenir...
Il n'avait pas été long, tout d'abord, à sortir de terre, le cirque franco-espagnol ! Gradins, loges, galeries, — tout en bois — avec des trophéesde drapeaux espagnolsmariés aux couleurs françaises, la Plaza, en quelques semaines, avait surgi, poussé comme une fleur de tournesol gigantesque sur le terrain crayeux, encombré de
tessons et de gravais. Puis, les affiches avaient annoncé l'ouverture, les journaux publié des notes sur l'arrivée d'El Gato, sur les antécédents de M. J.-J. Martineau, « l'habile directeur, le sympathique imprésario ». Ils donnaient les renseignements précis sur les taureaux que, cette fois, les Parisiens allaient voir : des taureaux furieux, sortis des ganaderias les plus célèbres... L'ouverture de la Ptaza de toros franco-espagnole serait évidemment l'une des attractions de l'été.
Puis, voilà qu'il s'avançait, l'été ! Ilallait finir ! Les jours passaient, devenant plus courts et la Plaza de toros, qui semblait achevée, n'ouvrait pas encore. Les menuisiers avaient assez rapidement élevé le cirque, les peintres mettaient moins d'empressement à le décorer. On disait, aux environs, que les entrepreneurs montraient les dents, demandaient de gros acomptes. Et déjà, les soirs plus rapides faisaient souffler dans les drapeaux un peu déteints des brises plus fraîches. Septembre était venu. Septembre ! Et la Plaza de toros restait vide, attendant toujours l'inauguration, avec ses premières aftiches à demi déchirées : « Véritables courses de taureaux. Ne pas confondre avec les arènes rivales. »
On ne confondait pas, puisqu'on ne venait
point. M. Martineau n'en faisait pas moins des prodiges, redoublant d'activité, poussant les actionnaires à de nouveaux sacrifices, promettant aux fournisseurs toute la recette, la recette intégrale de l'ouverture, recette qui serait colossale, haussant les épaules devant les objections, redonnant du cœur à tout le monde.
— Je me charge d'obtenir qu'on tue le taureau ! Oui. Et si on tue le taureau, c'est la poule aux œufs d'or... et une poule vivante !
M. Martineau riait, secouant sa longue chevelure d'un noir bleu sur son visage barbu, charbonneux.
— Ah ! quand lesjParisiens verront^ Gato ! El Gafo'fera fureur comme la Patti !... C'est'une fortune, El Gato, une fortune!
On lui réclamait le paiement des fournitures.
— Plus tard. Laissez-moi ouvrir. Vous verrez El Gato !
Les actionnaires trouvaient que les semaines filaient vite. On n'ouvre pas un cirque en plein air aux jours d'automne =
— Ne craignez rien, El Gato nous fera rattraper le temps perdu. Attendez El Gato !
Et El Gato lui-même se demandant ce que devenait son engagement — aux lettres un peu étonnées du torero impatient de venir de là-bas,
M. Martineau répondait par des dépêches rassurantes :
— Soyez tranquille. On vous bâtit un cirque digne de vous.
— Mais l'été s'achève. Maison me propose un engagement pour Barcelone. Macuadrilla attend. Nous devions débuter à Paris au mois d'août.
— Deux courses nous rattraperont. Vous aurez cinquante pour cent sur la recette. Une fortune 1
— Et s'il n'y a pas de recette ?
— Comment voulez-vous?...
J.-J. Martineau, avec sa foi robuste de remueur de montagnes, donnait confiance aux plus timides. Les fournisseurs fournissaient et le Gato attendait, dans son Espagne, le télégramme qui devait lui dire : Venez!
Paris apprit enfin que le cirque franco-espagnol allait ouvrir. Martineau annonçait 1' « ouverture » pour le dernier dimanche de septembre, le 29, autant valaitle premier jour d'octobre. Mais du moins annonçait-il bien — à grand fracas — cet événement qui devait faire courir tout Paris. Le titre de la plaza et le nom du torero s'étalaient hardiment sur les placards multicolores : « Plus de Pyrénées. Ouverture de la. Plaza de toros franco-espagnole. Débuts d'El Gato, le vaillant matador. Présentation des races de
taureaux les plus farouches. Tout taureau qui ne se prêtera pas aux exercices sera immédiatement remplacé par un autre. Douze lignes d'omnibus et soixante-douze trains du chemin de fer de ceinture desservant la Plaza et la faisant communiquer au cœur même de Paris. »
Et elle s'ouvrait, la gran plaza de Neuilly, elle s'ouvrait solennellement et l'imprésario avait largement envoyé un service à la presse; mais elle s'ouvrait sur le vide désolé de la banlieue, par un triste jour trempé de pluie, un vent froid agitant au-dessus de l'arène les drapeaux qui claquaient, sous le ciel gris, comme des torchons mouillés.
Au dernier moment, M. Martineau avait hésité, interrogeant le ciel, se demandant si la prudence ne commandait pas une remise à huitaine. Mais quoi! toujours reculer, toujours attendre! « Le sort en est jeté! » La presse, d'ailleurs, la presse allait venir, et l'ancien rédacteur en chef de Paris-Brillant savait qu'il ne faut jamais en vain déranger la presse.
Superbe, cravaté de blanc, vêtu du frac de cérémonie, J.-J. Marlineau allait, son chapeauclaque à la main, de galerie en galerie, à travers les gradinsdeboisdu cirque inachevé. On ouvrait à deux heures et les marteaux des menuisiers
clouaient encore, àmidi,des planches mal jointes.
— Allons, allons, un effort ! Un peu de zèle ! . . . Vous aurez un pourboire, mes enfants! un bon pourboire 1... Enlevez-moi ça!
Et comme les ouvriers, occupés là depuis le lever du jour, parlaient de déjeuner, l'estomac tiraillé :
— Badinez-vous? disait de sa voix de clairon M. Martineau. Est-ce qu'on déjeune, un jour d'ouverture?... Hâtons-nous, hâtons-nous... Paris s'habille pour venir !
M. Martineau remplissait de son exubérance le grand cirque désert où les portes des loges restaient encore debout le long des couloirs, attendant leurs gonds et leurs serrures. Il ne voyait rien, ne voulait rien voir, de l'aspect provisoire, vide et nu de ces gradins mouillés de pluie. Il levait la tête, fièrement, bravait du regard les gros nuages spongieux qui roulaient là-haut, chargés de menaces; et, haussant les épaules, avec son aplomb de Méridional, il riait :
— Magnifique ! Inespéré !... Après le coup de midi on n'aura pas plus de pluie que sur ma main!... Ce sera le soleil d'Austerlitz!
Les taureaux attendaient, dans un toril improvisé, pauvres bêtes fatiguées et mornes, expédiées depuis plusieurs jours par petite vi-
tesse. J.-J. Martineau, ubiquiste, comme il disait, allait aussi leur jeter un regard.
Il y en avait trois, tristes et las, couchés à terre et qui regardaient devant eux de leurs gros yeux calmes. Un bouvier les surveillait, maigre gars au teint d'amadou, qui parlait un peu le français et fumait sa cigarette.
— Terribles, ils sont terribles I claironnait Martineau qui se tenait au seuil du toril en laissant prudemment la porte entr'ouverte, prêt à la refermer bien vite.
Et, levant le front :
— Ça va être superbe ! . . . Superbe ! ... Ce front solide, ces cornes, malgré leur garniture de cuir, c'est effrayant... effrayant... Je crois que nous ferons frissonner notre monde !
Le petit homme à la peau jaune répondit, entre deux bouffées de papelito :
— Faire frissonner?... Difficile... avec ces vaches !
Puis, comme J.-J. Martineau faisait un mouvement :
— Oh! vous pouvez bien entrer... Rien à craindre!... Embolés d'abord... éreintés ensuite!...
— Surtout ne dites pas cela, ne dites pas cela aux spectateurs, fit l'imprésario vivement.
L'Espagnol haussa les épaules, tira encore une bouffée de sa cigarette et répondit :
— Ils le verront bien !
J.-J. Martineau trouvait que ces natures un peu frustes n'avaient aucun sentiment de la mise en scène. Un Américain, jamais un Américain n'eût dit, même à son directeur, ce que venait de proférer là ce garçon : « Ils le verront bien! » Eh! non, ils ne le verraient pas ! Et d'ailleurs, tout l'art du montreur de spectacles, dramaturge ou barnum, ne consiste-t-il pas à faire voir à la foule autre chose que ce qui existe ?
— Ils le verront bien!... Quelle idée!... Naïfs, ces Espagnols, naïfs!...
Et les minutes passaient, l'heure arrivait de l'ouverture, pendant que Martineau allait, venait, surveillait, encourageait, plaçait son monde, comme un général ses soldats, un jour | de bataille. Les ouvreuses? Présentes; toutes en uniforme. Robes noires, bonnets à rubans rouges et jaunes, couleurs de Castille. Bien! Les contrôleurs? Cravatés de blanc, corrects. Excellent. Les garçons de buffet? Très conve. nables. Et la cuadrilla?
La cuadrilla arriverait, tout à l'heure, au moment même de l'ouverture. Pour le moment, la
cuadrilla parcourait Paris, longeait les boulevards, l'avenue de l'Opéra, la rue de Rivoli, promenée dans une tapissière où se lisaient, sur une bande de toile, comme à l'entrée même du cirque, les trois mots espagnols : Plaza detoros! Une tapissière décorée de drapeaux, une tapissière conduite sous le fouet de postillons aux cheveux poudrés, par des chevaux caparaçonnés comme des mules, les grelots tintant, emplissant les rues de leurs sonnailles. Une tapissière-annonce, chargée de la cuadrilla à' El Gato, les toreros pressés les uns contre les autres, en costumes de parade, bleus, jaunes, roses, avec leurs vestes brodées de paillons et leurs capes de soie ! Invention de J.-J. Martineau, cette promenade en tapissière, cette réclame ambulante, cette annonce cahotée du nouveau cirque, cette exhibition du matador et de ses gens qui, étonnés et les yeux écarquillés, se disaient, en voyant les rues succéder aux rues, les avenues aux avenues, les boulevards aux boulevards, qu'il y avait loin, bien loin, de leur petit hôtel de l'avenue de Neuilly à la Plaza de toros et qu'il était bien grand, bien grand, ce grand Paris mystérieux où, la veille, ils débarquaient, inconnus !
— Deux heures !
M. Martineau tirait sa montre et répétait résolument, comme un chef d'armée à l'heure de l'assaut :
— Deux heures !
Le clair soleil, le soleil des victoires, le soleil d'Austerlitz, ne se levait pas; les nuages couraient toujours, éperdus, gorgés de pluie... Qu'importe ! M. Martineau relevait encore la tête en redisant :
— Deux heures !
Il eut un éclair d'orgueil dans les yeux quand arriva le premier spectateur, le premier, un petit bourgeois de Neuilly, qui paya sa place au contrôle.
Peu à peu, sur les gradins en sapin du cirque, sur ces bancs de bois tout neufs, d'autres spectateurs apparaissaient, comme des points noirs sur une étendue jaune. Les loges avaient aussi des occupants. Clairsemés, très rares. Dans la piaza, seuls les musiciens de l'orchestre étaient un peu tassés, joueurs de cornet et d'ophicléide, qui, la veille, accompagnaient les quadrilles de bals populaires, aux boulevards extérieurs, et que Martineau avait coiffés de sombreros andalous, pour donner à tout son personnel une couleur locale.
Partout, au pourtour, à la porte des loges, à
l'entrée du toril, M. Martineau apparaissait d'ailleurs, montrait presque en même temps sa barbe noire, jetait un coup d'œil, avec sa terrible faculté d'ubiquité et un ton de tapage, comme s'il eût voulu remplacer par le mouvement et le bruit de sa personne, les clameurs de la foule absente.
On n'entendait que lui.
— Allons, allons, du zèle!... Le public arrive!... Attention, voici la presse !...
La presse, c'était quelque reporter, attiré dans ces parages par l'espoir de l'inédit, et qui, debout dans une loge, regardait le vide inquiétant du cirque, écoutait, d'un air narquois, les coups de marteau des menuisiers qui clouaient, çà et là, des planches dans la plaza inachevée.
Le public, c'était les gamins des alentours, montés aux petites places, ou de bons bourgeois regrettant les Indiens Pawnies du cirque voisin, avec leurs plumes dans le dos, pareilles à des ailes multicolores.
— Allons, les musiciens, l'ouverture!
M. Martineau espérait que cette musique, montant dans l'air avec des sons de cuivre, attirerait les passants, signalerait, de son bruit de fête, la Pizza, de toros aux curieux des en-
virons. D'ailleurs, puisqu'on ouvrait, il fallait bien ouvrir, ouvrir vraiment!
— Il y a si peu de monde, monsieur, disait le régisseur. (M. Martineau avait un régisseur, un régisseur unique, qu'il appelait le régisseur en chef!)
Et le régisseur en chef promenait sur les gradins déserts, les stalles béantes, les loges inoccupées, un regard mélancolique.
— Le public vient quand on entame le spectacle, comme les convives en retard arrivent lorsqu'on se met à table, dit M. Martineau. Les toreros sont-ils là?
— La tapissière vient d'arriver, monsieur le directeur.
— Ont-ils l'air content?
— Ils ont l'air fatigué.
— Le premier bravo le leur enlèvera, cet airlà!... Si j'avais su, je leur aurais fait préparer des bouquets!... Puisque la cuadrilla. est ici, plus d'hésitation. Ouvrons !
Et M. Martineau — un peu étonné de tant de stalles vides — prit place dans la loge, drapée de couleurs tricolores, du président de la course. Il s'assit gravement, promena sur le cirque désert son coup d'oeil rapide, souleva son chapeau , salua les rares spectateurs qui représentaient la
292 el gàto
foule, et attendit. Il attendit l'entrée de la cuadrilla., le défilé des toreros, l'arrivée à'El Gato, tandis que l'orchestre, comme un peu enroué par le temps humide, attaquait désespérément l'ouverture de Carmen.
Pendant le long voyage de Puerto-Santa- Maria à Paris, Ramon Lopez en avait bâti et rebâti, non pas des châteaux en Espagne, mais des castels en France I Le cœur lui avait sauté plus que jamais en sa vie, lorsqu'il était monté en wagon dans la petite gare de la jolie ville, avec ses picadores et ses chulos !
— Viajeres, al tren !
Au train, les voyageurs ! Il avait semblé à Ramon Lopez qu'il s'embarquait pour la terre promise !... Enfin! enfin, il allait donc montrer à un grand public, au public de ce grand Paris, ce qu'il pouvait faire, lui, El Gato, qui jusqu'ici n'avait pu montrer son audace que dans les petits cirques des provinces, tandis que d'autres, ayant reçu l'investiture de 1' 'alternative , pouvaient tuer le taureau à Madrid, à Séville, à Saint-Sébastien, dans les grands jours I
294 EL GÀTO
Jusqu'à présent, il n'avait pas eu de chance, RamonLopezl A trente-trois ans, âge critique pour un torero tenu d'enlever la gloire à la force du jarret et du poignet, El Gato désespérait de faire jamais partie de ceux que la Lidia, le journal spécial madrilène, appelait les étoiles de la tauromachie. Il végétait, courant les Espagnes, rêvant d'aller, par delà la mer, tenter la fortune à Montevideo, à Buenos- Ayres. D'ailleurs, risquant hardiment sa peau dans chaque course, avide du péril qui donne la renommée, le corps déjà couturé de blessures et la joue gauche tailladée d'une cicatrice, coup de corne d'un taureau, coupant la face du torero comme une balafre de soldat.
On l'avait surnommé le Chat, El Gato, pour sa rapidité, la grâce féline de son petit corps maigre et souple, ses bonds légers et imprévus, tout ce qu'il y avait, dans son jeu, de vif, de nerveux, d'enveloppant, de subtil. El Gato ! pourquoi ce nom n'était-il pas, dans les propos des aficionados, sur les lèvres souriantes des femmes, aussi répété que ceux du Tatos, de Lagartijo ou de Frascuelo? La fortune a de ces ironies et la gloire est injuste souvent. Le torero ignoré avait, plus d'une fois, dans quelque petite -plaza de province, au milieu d'un cirque
de novillos, donné des coups d'épée qui valaient les plus fameux. Mais qui les avait vus? Des amateurs de petites villes, des paysans, des foules anonymes qui savaient applaudir, mais ne donnaient pas la renommée.
Ramon Lopez attendait. Il était un peu fataliste, comme si du sang arabe eût coulé dans ses membres secs. En un jour, en une heure, cette gloire poursuivie, il pouvait l'atteindre ! Il l'avait rêvée si belle, tapageuse, lumineuse, lorsqu'il abandonnait l'atelier, la fabrique d'armes de Tolède, pour applaudir les toreros, leur demander des leçons, et les suivre des yeux, les voir partir, couverts de fleurs, après la corrida,!
En travaillant aux merveilles d'art des épées tolédanes, l'ouvrier, à demi artiste, sentait les poignées des armes lui brûler les doigts. Les poignards de Zuloaga qu'il incrustait d'or lui donnaient des frémissements, tressaillaient euxmêmes comme le cacheté aux mains du cachetero. Son labeur l'entraînait aux visions de fièvre. Il rêvait l'existence libre de ces beaux garçons aux vestes de soie qui passaient, aux jours de courses, dans des clameurs, des fanfares, du soleil et des baisers !
Son père mort, sa mère morte, Ramon Lopez était maître de sa vie. Et d'ailleurs, pour tout
Espagnol, l'état de torero est un état noble. Le torero est d'épée, comme le soldat. Ils sont un peu les rois de la vieille Espagne, ces braves gens qui risquent leur vie pour un coup d'orgueil et un coup d'éventail. L'armurier tolédan laissa là, un beau jour, ses armes vieillies, et, hardi ! à la garde du sort, chercha l'aventure et courut la"chimère.
Il y avait dix ans de cela déjà. Dix ans de hasards, de succès, traverses bizarres, d'existence picaresque de succès sans lendemains et de beaux songes coupés de misères. Dix ans qui avaient passé avec une rapidité d'éclair, dix ans qui ne laissaient, lorsque le pauvre Gato établissait le bilan de sa vie, rien que des souvenirs assez amers et la déception des espoirs crevés. Des amours et pas d'amour, des bravos passagers et point de nom, des sommes touchées par hasard et gaspillées par habitude et, pour parer aux mauvaises fortunes, rien, au total :1a bourse vide.
Baste ! A Ramon Lopez il restait toujours l'espérance. Une pouvait renoncer à cette idée que l'art des Montés et des Pepe Hillo aurait en lui un dévot célèbre et il attendait, il attendait encore, il attendait toujours, errant et ballotté, pareil à un héros des vieux contes d'Espagne,
avec sa veste rose, à paillons d'argent et son épée à poignée de cuir rouge.
— Et voilà ce que j'attendais ! s'était dit El Gato, lorsque M. J.-J. Martineau lui avait proposé le voyage de Paris. Vive la fortune ! Elle arrive tard, mais elle vient !
Pas un de ses compagnons, chulos et banderilleros qu'il emmenait, n'avait vu la France. Ils éprouvèrent tous, en chemin, la fièvre que ressentait El Gato. Paris, ce Paris vers lequel ils roulaient les fascinait. Il y avait pour eux comme un foyer de lumière au bout de leur voyage. Et le train sifflait, courait sur les rails, les emportant vers la Plaza franco-espagnole de Neuilly, un cirque, avait écrit M. Martineau, auprès duquel tous les cirques d'Andalousie et de Castille n'étaient que des jouets d'enfants, un cirque modèle, un cirque qui allait soulever à la fois l'admiration de Paris et la jalousie de l'Espagne. Oui, tout cela, Martineau l'avait écrit et le Gato, sachant à peine quelques mots de français, prenait et reprenait la lettre de l'imprésario qu'il s'était fait traduire, et l'apprenait par cœur, comme les amoureux leurs billets d'amour.
Ils arrivaient enfin ! Ils trouvaient, à la gare d'Orléans, M. Martineau, toujours tonitruant et
gai, qui leur serrait les mains, les eût embrassés au besoin et les faisait monter, les pressant, les tassant dans un omnibus. Ils se souvenaient vaguement d'avoir traversé un pont, peut-être deux, aperçu, çà et là, des clochers par-dessus les maisons, vu de grandes rues avec de pauvres arbres grêles — les boulevards sans doute — puis d'autres rues, d'autres rues encore, avec des enseignes, de grandes lettres d'or, des magasins, des' cafés, et on les avait débarqués dans un petit hôtel borgne, avenue de Neuilly, un hôtel où M. Martineau avait retenu leurs chambres, et qui leur donna froid aux os quand ils y entrèrent. Maison triste, couloirs étroits, logis lugubre. On étouffait donc à Paris?
Et quelque désolant que fût l'hôtel, les Espagnols n'éprouvaient pas l'envie d'en sortir. Ils se reposaient, harassés, afin d'être plus dispos pour la course du lendemain. José Tinco, le sobresaliente, se sentait un peu souffrant.
— Diable, José mio, disait El Gato, ne sois pas malade demain ! C'est le grand jour !
Il voulait aller voir, étudier le cirque, l'immense P/a~a avant la course, mais M. Martineau le détourna de cette idée. Il fallait avoir la surprise de l'édifice.
— Attendez. C'est ma coquetterie, à moil...
Et Ramon Lopez avait attendu. Mais lorsque après la longue promenade, l'exhibition de la cuadrilla dans la tapissière-annonce, l'étalage des costumes par les rues, le Gato et sa cuadrilla arrivèrent devant la grande baraque de Neuilly, les pauvres gens s'entre-regardèrent de leurs yeux sombres, et le Gato, le cœur serré, se demanda si c'était bien là qu'on le menait pour courir.
Oui, là ! C'était bien là ! Un terrain boueux, un cirque inachevé, des drapeaux mouillés, et pour public — quelques malheureux grelottant dans l'immense carcasse d'un cirque en planches.
La musique jouait, ses cuivres enroués hurlant l'Hymne de Riego, et, sans se dire un mot, sans même hocher la tête, rien qu'en échangeant leurs regards, les toreros venus de si loin se demandaient : — Où sommes-nous?
J.-J. Martineau, du reste, avait deviné l'impression que devait faire aux toreros la gran plaza, de Neuilly. Il arrivait bien vite, comme un tourbillon, poussait des: « Allons, allons, tout va bien ! » se frottait les mains et après avoir donné, comme il disait, du cœur au ventre à ses Espagnols, il remontait vivement à sa
loge présidentielle pour donner confiance aux Parisiens.
Les Parisiens commençaient d'ailleurs à réclamer l'ouverture de la course. Ils s'impatientaient à toujours écouter les airs castillans joués par l'orchestre essoufflé des musiciens en sombreros. Des gamins réclamaient la toile! — Et M. Martineau, comptant les spectateurs clairsemés sur les gradins, supputait la recette qu'on avait bien pu réaliser, avec leseruicede presse. Elle était navrante.
— On gagnerait à rendre l'argent ! songeait l'imprésario.
Le traité signé avec El Gato portait, en effet, que la cuadrilla serait payée non point par mois, mais par représentation. Le jour où la course n'aurait pas lieu, les appointements des toreros seraient reportés sur la course suivante.
— Eh ! eh ! pensait Martineau, la course pourrait bien ne pas avoir lieu !
Les quelques spectateurs arrivés commençant à se fâcher, il fallut bien pourtant s'exécuter et, du geste d'un général en chef commandant l'assaut, M. Martineau fit signe à la musique d'attaquer la marche du défilé.
Ah! ce défilé! Ce défilé de pauvres gens en costumes clairs, soyeux, pailletés, ce défilé
dans le sable humide, cette entrée delà cuadrilla en bas de soie, en escarpins, dans ce sol défoncé, cette exhibition de l'espada, des banderilleros, les picadores à cheval sur des rosses étiques, leurs lances droites comme celle de Don Quichotte errant à travers monts, l'apparition de ces vestes roses, jaunes, blanc d'argent, sous ce triste ciel chargé de pluie, comme cela parut étrange et morne et comme les quelques bravos partis des gradins rendaient encore plus navrante cette sorte de mascarade héroï-comique !
lisse redressaient pourtant, les toreros, sous leurs capes serrées autour de leur corps ; ils marchaient fièrement avec leur dandinement élégant, leur pas alerle ; ils traversaient l'arène pour aller saluer le président de la course et, d'un geste charmant, chevaleresque, ils ôtaient leurs sombreros devant J.-J. Martineau debout et rendant leur salut.
Mais une sorte de mélancolie noire planait sur la cuadrilla et, le défilé achevé, Ramon Lopez se sentit envahi d'une tristesse amère et comme secoué par une envie désespérée de pleurer. Il s'assit, avant l'entrée du taureau, sur le banc de bois qui faisait le tour du cirque, et là, le pauvre Gato, de ses yeux noirs, tout tristes,
il regarda ces gradins déserts, ces loges nues, les trous béants de ces galeries inoccupées, et, sous le ciel bas, sous la pluie froide, ces drapeaux aux armes d'Espagne qui pendaient le long des hampes et claquaient tour à tour, dans le vent, comme des torchons mouillés. Une mélancolie noire lui entrait au cœur, lui montait à la gorge comme une nausée. Dans les plus petits cirques d'Espagne, avec la lumière et le soleil, il n'avait jamais éprouvé la sensation de tristesse morne qui se dégageait de cette plaza en planches, de ce baraquement inachevé et déjà délabré.
Il se demandait s'il n'était point bafoué par quelque cauchemar, s'il se trouvait vraiment à Paris, si cette espèce de cirque forain était bien le fameux établissement dont J.-J. Martineau, la langue dorée, lui parlait, là-bas!..
Et à la tristesse qui le poignait, le froid maintenant venait se joindre, le froid malsain des jours humides. Le torero sentait comme un frisson de fièvre le gagner et il enroulait autour de ses reins, sur les broderies de sa poitrine, sa vieille cape de soie rose, tout en mordillant machinalement une cigarette éteinte...
Paris! Un cirque à Paris! C'était cela? C'était cet amas de planches et c'était ces loges aux
portes sans serrures que le vent faisait battre lugubrement en s'y engouffrant avec des plaintes, laissant voir, comme par de vastes lucarnes, le vide, le ciel bas, l'horizon rayé de pluie...
Car la pluie venait maintenant. Elle accourait, de là-bas, du lointain, fine, glacée, comme poussée par un vent mauvais. . .
Sur les gradins, les quelques spectateurs ouvrirent rapidement des parapluies et tout à coup J.-J. Martineaueut une idée :
— Il pleut! Pas de représentation!
Se redressant alors, faisant signe à la musique de se taire, il jeta brusquemement un : Messieurs ! qui fit tourner vers lui toutes les têtes.
Puis, répétant son appel :
— Messieurs, dit, de sa voix de cuivre, l'imprésario, en se penchant sur l'appui de sa loge comme un orateur sur le rebord de la tribune, — messieurs, vu le mauvais temps, la course qui devait avoir lieu aujourd'hui est remise à jeudi prochain. Une affiche ultérieure en dira le programme chargé d'attractions diverses !
Il eût pu se dispenser de ces dernières promesses, M. Martineau. La fin de son annonce,
couverte de protestations, sifflée, huée, ne fut pas entendue.
— Non! non, pas de remise!
— Aujourd'hui !
— La course !
— Nous sommes venus de trop loin, nous ne partirons pas !
— La course !
— Les taureaux !
— La musique !
Toutes ces exclamations partaient droit vers J.-J. Martineau avec des cris de colère, des ricanements, presque des menaces et des poings fermés. La perspective d'un retour à Paris, sous la pluie battante, exaspérait ces rares spectateurs venus à Neuilly sur la foi des affiches.
— Messieurs, répétait l'imprésario, la règle est formelle : Si le temps le permet ! Or, que voulez-vous ? Le temps ne le permet pas !
— Si! si!
— La course !
— Les taureaux !
— A la porte l'orateur !
— A bas l'administration!
El Gato impassible, comme indifférent, re-
gardait les spectateurs debout furieux, écoutait ces clameurs qu'il ne comprenait pas, et il lui semblait toujours que c'était quelque chose de falot, d'irréel, un cauchemar, une vision de rêve...
Autour de lui, ses camarades, mouillés de pluie, enveloppés dans leurs manteaux, restaient immobiles aussi, le regardant de temps à autre comme pour deviner ce que pensait le chef de cuadrilla.
Les picadores, debout sur leurs chevaux caparaçonnés de lourds plastrons de cuir, se tenaient la lance droite, comme des paladins montés sur des rossinantes...
M. Martineau les regarda et d'un geste leur fit signe de rentrer. Ils hésitaient. L'imprésario répéta le geste. Au toril ! à l'écurie ! La course aujourd'hui n'aurait pas lieu.
Et lentement, comme résignés, les deux cavaliers prirent le chemin de l'écurie, dont on leur ouvrait l'entrée... M. Martineau, satisfait, vit leurs hautes silhouettes disparaître dans le large couloir, et il pouvait se dire que pour ce jour-là, du moins, — et le jeu de mots lui sautait à l'esprit et l'amusait — les frais ne courraient pas plus que les toreros. Mais il avait compté sans la révolte du public, de ce public à qui l'on
montrait, pour les lui confisquer aussitôt, les costumes clairs des banderilleros, les lances des cavaliers et le Gato, ce Gato qui, tout à l'heure, marchait fièrement avec ses escarpins et ses bas de soie rose dans le sable boueux du cirque.
Il protesta violemment contre la rentrée des picadores, le public. Il voulait les revoir, il voulait voir la course. Il était venu, il ne s'en irait pas.
— La course ! Le taureau! La course 1
Il sifflait, il frappait des pieds, il faisait, sur ces gradins mouillés, un tapage d'écoliers en révolte.
— La course ! La course !
— Le taureau!
Et malgré son aplomb, M. Martineau, regardant les spectateurs, souriait d'un air bizarre, paraissait mal à l'aise devant la manifestation qui grossissait, grondait, irritée.
Ce bruit d'ailleurs réveilla de l'espèce de torpeur volontaire où il s'enfonçait amèrement le Gato, subitement pris de colère à son tour. Le torero devinait trop bien que le directeur, déçu, allait, faisant d'un ennui une aubaine, profiter de cette pluie pour rendre la faible recette et supprimer, faire sauter, comme
une carte gênante, l'indemnité due à la cuadrilla. Pas de course, pas d'appointements. Si J.-J. Martineau ne réalisait pas du premier coup la forte somme, il économisait, du moins, les émoluments d'El Gato et de ses hommes.
Ainsi, à tout prendre, la journée n'était pas mauvaise.
Rapidement l'imprésario avait fait ce calcul tout simple et c'était la cuadrilla qui, de la sorte, payait le faux départ, la jourDée manquée de la Plaza franco-espagnole.
— Maldonne, il y a maldonne, pensait Martineau. Tant pis pour le Gato !
Et le Gato voyait clairement, devinait tout à coup la pensée du tripoteur d'affaires. Il alla droit à ses camarades, à José Tinco, son ami, et dit vivement en espagnol :
— Nous courrons ! Que importa ?
Puis, se détachant du groupe des banderilleros, s'avançant au milieu du cirque, il fit un geste, un geste impératif, absolu, se frappant la poitrine, puis désignant le sol détrempé pour bien démontrer que lui voulait demeurer la, et qu'il ne sortirait pas, et qu'il ne quitterait point l'arène malgré la pluie, malgré M. Martineau et que, venu pour courir, il courrait...
Les spectateurs comprirent de suite. Ils com-
prirent ce duel de volontés entre l'imprésario et les toreros. La pantomime du Gato apparut distincte comme une parole décisive. Très bien! A la bonne heure ! Ils acclamèrent le torero.
— Bravo ! Bravo ! . . .
Et M. Martineau avait beau faire, ordonner de partir, de rentrer à l'écurie, le geste entêté de Ramon Lopez montrait toujours l'arène du cirque comme s'il eût voulu y prendre pied, s'y enfoncer plutôt que d'en sortir et les compagnons du Gato répétaient le même signe pour dire au public : « Nous ne sortirons pas ! »
Alors, vaincu, J.-J. Martineau, après unhaus sèment d'épaules, donna de loin, à la trompette, le signal de sonner et l'appel guttural qui annonce la sortie du taureau traversa l'air mouillé, tandis que l'imprésario murmurait entre ses dents rageusement :
— Ils veulent courir pour gagner leur argent t Tout simplement!... Tas de voleurs!
Alors le Gato se sentit comme éperonné, poussé par l'ardent désir de se distinguer, de gagner, en un jour, à Paris, cette autorité que la fortune lui refusait en Espagne. Candidat à la gloire, candidat déjà vieux et las, il allait enfin, là, enlever d'assaut la renommée, la conquérir, l'épée aupoing, comme un paladin des temps héroïques. Quelque clairsemés que fussent ces Parisiens sur les gradins du cirque, c'étaient des Parisiens et il y avait parmi eux des gens de goût, des gens célèbres. Ceux-là, demain, répéteraient à d'autres Parisiens le nom du Gato !
Le torero regrettait que, du toril, ce fût un taureau embolado qui sortit, un taureau aux cornes enveloppées d'une grosse gaine de cuir terminée en boule et amortissant, rendant inoffensifs les coups portés. Il eût voulu un taureau fou de colère, aveuglé de lumière, fouillant la
310 EL OATO
terre de ses pieds et, de ses cornes, labourant la chair des chevaux et demandant de la chair d'homme. Ah! leGato, dùt-il y rester, cloué sur la corne et promené dans l'arène comme Pepe Hillo, dans la sombre vision de Goya, ou la cuisse percée comme le Tato, ou les entrailles sorties, comme Pepete Rodriguez, il eût donné aux Parisiens un rude spectacle, bravant le sort,, jouant sa vie...
Mais la police de France ne permettait pas ces folies héroïques. Elle trouvait cruel le duel à mort entre l'homme et la bête?... Soit. Le Gatorenonçait à cette lutte, mais il gardait le péril. Et pendant que les trompettes saluaient d'un cri strident l'ouverture du toril, l'Espagnol se disait, tout bas, mordillant sa lèvre :
— Varaos a ver ! Nous allons voir !
Elle s'était ouverte, la porte du toril, une porte de bois blanc, laissant voir l'intérieur de la cour où, non pas mis à l'ombre, mais parqués comme des moutons, deux ou trois taureaux se vautraient, fatigués et paisibles. Et dans l'encadrement de cette porte ouverte, un petit taureau roux, avec une ligne de poils noirs courant comme une barre factice le long de son épine dorsale, se tenait droit, étonné, regardant à droite et à gauche, mais sans avancer.
Le Gato l'avait examiné, d'un coup d'œil. On pouvait, en l'irritant, en le piquant, lui souffler. lui inoculer un peu de colère. Mais le taureau restait bien calme sur le seuil, tournant la tête lentement d'un air ennuyé, peut-être dédaigneux.
Les cris commençaient dans le public. On trouvait comique, ironique, l'immobilité du petit taureau. Un bomme, armé d'un bâton, par derrière, le poussa durement vers le cirque. La bête fît quelques pas dans l'arène et s'arrêta encore à demi transie entre le ciel bumide et le sable boueux.
Alors les jeux de pique et de capa commencèrent. Les picadores, poussant leurs cbevaux vers le taureau, le bravaient, la lance en arrêt, le fer de leur pique chatouillant presque le mufle de l'animal. Lui, de ses gros yeux ronds les regardait, une fumée sortant de ses narines. Puis, quand il baissait la tête, ses cornes menaçant le poitrail du cheval, le picador l'arrêtait, le maintenait à la force du poignet et le repoussait d'un coup de lance. On voyait, sur les poils roux , de larges taches de sang. Mais la bête n'entrait pas en furie. Elle poussait plutôt de longs gémissements de souffrance. Le taureau roulait autour de lui des yeux fous, sa langue baveuse
léchait ses naseaux, il gémissait toujours, les banderilles plantées dans sa chair le faisaient souffrir sans le faire bondir.
— Il est donc en beurre? dit El Gato à José Tinco. C'est dommage !... Eh ! valga, me Dios ! ce n'est pas une course, ça !
— Pas même une course de novillos ! fit le banderillero.
José Tinco éprouvait, comme le Gato, une irritation sourde à voir cette parodie de course meurtrière, à jouer son rôle dans cette comédie dont les Parisiens étaient dupes. Il avait, comme son chef de cuadrilla, la tentation de risquer sa vie, de montrer ce qu'était un torero, même devant un taureau avachi comme la pauvre bête livrée aux coups de lances, aux harpons des banderilleros...
— La silla, dit El Gato à Tinco, d'un ton bref.
José comprit, courut à la porte du toril, demanda vivement une chaise, et la porta au Gato qui, prenant deux banderilles, assis sur la chaise et les jambes croisées, attendit là, à deux pas du taureau, regardant ia bête bien en face, I la bravant, l'excitant, lui disant entre ses dents des injures, reprochant à l'animal de ne pas lui prendre sa vie, à lui, l'homme qui la lui offrait là, en souriant avec joie...
Et devant cet homme assis là, le taureau ne bougeait pas, immobile, comme bynoptisé... El Gato posa alors une banderille sur la chaise et, prenant son petit sombrero, le lança à la tête de la bête comme une insulte, comme un défi. Atteint aux naseaux, une sensibilité soudaine, imprévue s'éveilla chez le taureau, peut-être déjà blessé là et irrité tout à coup; il secoua son mufle, baissa le front et bondit sur le torero qui, vivement, lui planta les banderilles des deux côtés du cou, tout en sautant de côté et en laissant passer l'animal qui secouait les morceaux de bois ornés de papillotes enfoncés dans sa chair.
Il y eut aussitôt dans l'assistance, sur les gradins, dans les quelques loges remplies, une grande clameur enthousiaste, des bravos, des cannes et des chapeaux jetés dans l'arène... Des mots en espagnol, et des cris d'aficionados mêlés aux acclamations françaises ; et, sous ce bruit, dans les fanfares de la musique soulignant un coup de maître, le petit taureau semblait subitement excité, sautant maintenant de colère, tordant son col comme pour arracher ce fer planté en lui.
La souffrance, une ardeur inattendue, une fièvre rendirent tout à coup à la bête une com-
bativité ardente. A la bonne heure ! Il y avait lutte, il y avait péril ! ... El Gato le sentait. C'était là quelques minutes électriques dont il fallait profiter. Le taureau, dans un moment, allait sans doute retomber en sa torpeur humiliante. A présent, là, par miracle, c'était vraiment un adversaire. Il était digne de l'épée.
— El salto de la garocha ! dit encore El Gato. Et pendant que le taureau gardait encore son
ardeur, le torero voulait montrer à cette poignée de Parisiens ce que peuvent faire des braves, jouant leur vie sur un défi, sur un tour d'adresse.
José Tinco avait pris une longue perche et la portait à Ramon Lopez, qui la prit, courut sur le petit taureau et, quand l'animal baissa la tête, planta la perche dans le sable et sauta lestement par-dessus les cornes et la croupe du taureau.
Alors, ce furent des clameurs de joie, des acclamations dans le public debout sous la pluie, applaudissant, criant, jetant au vent ce nom de Gato que Lopez rêvait de voir célèbre.
— El Gato, muy bien ! Bravo, le Gato ! Lui saluait, satisfait, tout son petit corps
maigre agité d'une fièvre heureuse. Et J.-J. Martineau tortillait entre ses doigts sa longue barbe noire, en se disant :
— Oui, oui, salue, va, salue ! Qu'est-ce qui paye ces bravos ? Moi, moi, qui n'ai pas pu rendre la recette !
Après le saut de la garocha, si bien réussi par El Gato, José Tinco voulut faire aussi bien et mieux, au besoin, que son chef de cuadrilla. Il avait souvent, comme Guerrita, posant son pied droit entre les cornes, prenant pour point d'appui le front même, le terrible front bossue de la bête, sauté par-dessus un taureau — et ce coup d'audace, cet ironique défi au danger, il voulait le montrer aux Parisiens...
— Faut-il ? demanda-t-il au Gato.
— Va, dit l'autre.
Tinco, prenantdeuxbanderilles, seplanta alors devant le petit taureau roux, levant les bras, se haussant sur la pointe du pied, appelant la bête; et lorsque le taureau, baissant les cornes, fit un mouvement pour courir sur l'homme, le torero avança et, piquant les deux banderilles à la fois, posa son pied sur le front de la bête. Il était debout sur le taureau courbé, tout son corps tendu et comme lancé dans le saut habituel ; mais, soit que quelque gravier de l'arène demeurât à sa semelle, soit que la sueur mêlée de sang et de boue dont le taureau était couvert l'eût fait glisser, Tinco chancela, son élan s'arrêta et on le vit,
3iô EL GATO
courbé en deux, tomber sur le front de la bête.
Sa chute même ne put être arrêtée. Le taureau secoua un moment ce corps, qui glissa sur le sable, et, dans ce mouvement, une des gaines de cuir s'étant défaite, ce fut une corne aiguë qui alla repousser, qui laboura dans la boue le torero tombé.
El Gato était devenu pâle en voyant le taureau désembolé et le banderillero, là, sous la bête. Il courut la muleta à la main, détournant les coups, tandis que la cuadrilla tout entière entourait le taureau, lui disputant Tinco droit devant. Les femmes criaient sur les gradins ; la pluie semblait fouettée maintenant par un vent d'épouvante.
En deux coups de la muleta rouge, El Gato avait attiré à lui le taureau, le petit taureau maintenant féroce, et dont une corne, la corne sans gaine, paraissait teinte de rouge. Et tandis qu'on relevait José Tinco qui partait, en boitant, qu'on emportait plutôt hors de l'arène, Ramon Lopez restait là, droit devant la bête, la regardant en face, les yeux fous, car il voyait bien qu'il y avait du sang, oui, du sang de Tinco, là, sur le sable mouillé...
La trompette sonnait alors la mort, la mort du taureau...
— L'espada! dit El Gato d'une voix sourde. On lui apporta deux épées; l'une pareille à
celle qu'il maniait là-bas, et avec laquelle il tuait le taureau, l'autre dont la pointe seule, adaptée à une lame d'acier, devait s'adapter, comme une autre banderille, dans la chair du taureau.
Lopez prit d'abord la première, celle qu'il fallait jeter ensuite au moment où il devait faire le simulacre, la pantomime de la mort.
Il la prit, l'épée d'habitude, et alla au taureau, la muleta dans la main gauche.
Le petit taureau roux, avec sa corne libre, était maintenant redoutable. De ses pieds, il grattait la boue, il reniflait le sable de ses naseaux élargis. Les spectateurs devinaient, bien que ce n'était pas seulement un jeu d'acrobates auquel ils assistaient, qu'il y avait eu blessure tout à l'heure, qu'il y avait péril maintenant...
— A mort! A mort! criaient quelques-uns. Et de gutturales voix d'Espagnols, traversant
l'air :
— Mata lo ! Mata lo, Gato mio ! Mata ! Mata !
Il savait bien, le Gato, qu'il ne devait pas tuer. M. Martineaule lui avait dit. On n'était pas en Espagne, il fallait obéir aux lois françaises. Mais
le torero voyait encore, sous cette corne rougie, le banderillero couché dans la boue.
Il regardait le taureau avec rage. Un des banderilleros qui avait conduit, porté Tinco hors du cirque revenait justement, l'air mécontent — et comme il se plaçait, la cape à la main, auprès d'El Gato :
— Tinco? interrogea simplement Lopez.
-—Touché!
— Le ventre ?
— Les côtes !
— Cochino de toro !
Et, l'œil rouge, le Gato regarda encore le taureau, tandis que des clameurs, des cris, des appels, des excitations féroces, se croisaient sous la pluie, allaient aiguillonner le matador, comme des pointes de feu.
— Tue-le! A mort! Mata, loi Matalo, Ramon !
Le taureau maintenant restait immobile, abruti, comme satisfait du coup donné à l'homme, vengé, repu. Ramon Lopez le trouvait lâche.
Il voyait cette corne rouge, rouge du sang de l'autre, et il lui semblait qu'il ne devait pas, qu'il ne pouvait pas laisser la vie à ça, qui avait blessé Tinco.
— Mata.' Mata!
Il ne savait plus s'il était à Paris, ou à Puerto- Santa-Maria, si le règlement permettait ou défendait. Il avait une épée, l'espada courte à petit manche rouge, l'épée tenue entre les doigts et appuyée à la paume de la main. Il l'éleva à la hauteur de son œil droit, visa bien la bête, en los rubios, aux derniers crins, en haut du garrot, et demeura ainsi debout, quelques secondes.
— Mata, ! Mata lo !
— Tue-le !
— A mort!
Tous ces cris allaient à Ramon Lopez comme des poussées de colère, de rage. Et lui, les yeux congestionnés, pensant à Tinco, éprouvait une sorte de jouissance à se dire qu'il allait venger José, trouer la bête...
Le petit taureau, un moment hébété, se releva tout à coup, vivement, et, comme poussé par un ressort, bondit vers le Gato. Aussitôt l'espada, agitant la muleta rouge, fit une volte pour éviter cette lourde tête baissée ; mais, dans ce mouvement sur le sable mouillé, la rapidité du saut fut gênée et, le taureau relevant sa corne, la pointe aiguë, cette pointe rouge qui venait de labourer les chairs de Tinco, s'enfonça dans la cuisse gauche du Gato qui bondit
en arrière, poussant un juron, et s'appuya sur son épée pour ne pas tomber.
Il ressentait une douleur horrible ; mais il était debout et les spectateurs n'avaient rien vu, le torero dissimulant sous sa muleta rouge sa culotte de soie trouée. Tomber là lui eût semblé une honte.
Il reprit son aplomb par un effort violent, et, raide, l'épée droite, nettement, d'un geste bref comme la détente d'un ressort d'acier, tandis que M. Martineau, qui devinait tout, jetait les hauts cris, il poussa droit la pointe d'acier au cœur de la bête.
— Bueno; Ramon ! dit une voix, dans la cuadrilla.
Le public avait cru à un simulacre. Le taureau restait debout, en face de l'homme, devenu livide; mais J.-J. Martineau était presque aussi blême que le torero, pendant que Ramon Lopez regardait froidement le bout de son épée.
Tout à coup, foudroyé, le taureau tomba comme agenouillé et, d'un second mouvement, s'aplatit à terre lourdement, la tète dans le sable ; sa tête énorme d'où la langue pendait. . .
Alors une immense clameur s'éleva comme si quelques poitrines eussent produit le bruit d'une foule...
— Bravo, El Gato ! Bravo ! Bravo! Bravo! Des fleurs tombaient, lancées à travers la
pluie, des fruits, des éventails ; et, pendant qu'on l'acclamait, Ramon Lopez, essayant de sourire, sentait que ses forces l'abandonnaient, appelait un banderillero : « Joaquin ! Joaquin ! » et s'appuyait à son épaule, saluant encore, souriant toujours, mais pâle comme un mort.
Puis, élégant, sans qu'on vit que sa culotte de soie rose se plaquait d'une tache rouge, il s'éloigna lentement, lentement, la cuisse trouée et disante l'autre, très calme :
— Voilà! C'est la blessure du Tato. Et il n'a plus couru, depuis cette blessure-là, le pauvre Tato!
Les bravos cependant continuaient, redoublaient, pendant que, sous la pluie, la musique reprenait, jetant de tous ses cuivres, à l'averse froide, Fair d'Escamillo de Carmen.
J.-J. Martineau, dans l'aventure, ne voyait très distinctement qu'une chose assez agréable : la violation des règlements par El Gato donnait à l'imprésario le droit de ne point payer la cuadrilla. Comment donc ! mais il était presque en droit de demander des dommages-intérêts à Ramon Lopez, M. Martineau
Car — très certainement — l'autorité allait prendre contre la Plaza franco-espagnole de Neuilly le même arrêté que contre la plaza de la Fédération, lorsque Lagartijo avait tué le taureau devant la reine. A quelque chose malheur est bon. Quel prétexte pour demander du temps aux fournisseurs et pour faire parler du cirque nouveau dans la presse ?
L'ancien rédacteur en chef de Paris-Brillant rédigeait, le soir même, un nombre d'entrefilets
variés, sous divers titres, le Scandale de la Plaza de Neuilly, les Coups d'épée de Dn Ramon Lopez, la Mort du. Taureau Rubio, Y Audace d' El Gato, Héroïsme et Barbarie, etc., tandis que, dans la petite chambre de l'hôtel de l'avenue de Neuilly, le Gato s'étendait sur son lit, souffrant et pris de fièvre.
On avait, après sa blessure, voulu le porter à l'hôpital Beaujon ; mais ce mot d'hôpital sonnait comme un glas aux oreilles du Gato et le torero s'opposait à ce qu'on le séparât des camarades. JoséTinco, atteint à la poitrine, resterait aussi dans l'hôtel. Il semblait à Lopez qu'il était moins en danger parmi ses compagnons. Ils le soigneraient. Ils en avaient tant vu, de blessures, dans leur existence batailleuse ! Ils regardaient l'espada avec le flegme résigné, fataliste des marins devant une épave. Aujourd'hui, lui. Demain, nous. C'est la vie.
Mais quant à abandonner leur chef aux soins d'étrangers, à le laisser emporter dans cette maison de moribonds, l'hôpital, non, certes non ; Ramon d'ailleurs ne le voulait décidément pas.
Et puis était-il donc si grièvement blessé? Il en avait reçu bien d'autres coups de corne! On en revient. Sa joue balafrée était là pour le prouver.
Un chirurgien, appelé en hâte, hochait cependant la tête dès la première visite.
— Le coup est bien mal placé, disait-il.
Et les regards du Gato s'enfonçaient dans les yeux du docteur, pour mieux comprendre, presque deviner, — le pauvre Gato sachant à peine quelques mots de français.
Toute la cuadrilla, logée, entassée plutôt dans le petit hôtel d'ouvriers, semblait navrée, comme atteinte par la blessure du Gato. Les toreros étaient rentrés mouillés, leurs vêtements détrempés, les capes fripées, tristes de savoir leur chef sur le flanc, supprimé. Lui, très calme, fumait des cigarettes sans dire un mot.
Mais la campagne débutait mal à Paris. Cette pluie battante, ce cirque vide, cette parodie d'une course d'Espagne, tout cela, plus que la blessure même, emplissait d'humeur noire l'esprit du Gato. On l'avait trompé. On venait de le conduire, comme à un guet-apens, à une baraque de foire.
Et, allongé dans son lit, comptant et recomj tant les petits bouquets du papier à semis d fleurs de la chambre, Lopez éprouvait une sensation d'étoutfement dans ce misérable hôtel borgne où M. Martineau le logeait, lui et ses
amis. La patronne, — il s'en souvenait — les garçons à moustaches, regardaient ces Espagnols comme des bêtes curieuses, s'amusaient des petites nattes tressées qu'ils enroulaient sur leur nuque, les servaient lentement comme des clients au rabais. Ramon Lopez éprouvait cette sensation qu'il était là comme par grâce. D'instinct, il devinait autour de lui, autour de ses compagnons, des restrictions, des réflexions qu'on leur cachait, mais qu'on faisait tout bas. Les jours précédents, les garçons chuchotaient aux repas, regardaient les toreros d'un air bizarre, additionnantles morceaux de pain, les bouteilles de vin, comme si la cuadrilla eût absorbé plus de nourriture qu'on ne s'y attendait.
Ils étaient sobres pourtant , fumant leur papelito, passant leurs journées silencieusement sur des chaises. Le Gato se demandait si pour longtemps il était couché là, inutilisé, hors de combat. M. Martineau était venu le voir une fois, et tout en prenant des nouvelles du blessé, il n'avait point caché à Ramon Lopez son méconentement.
— La préfecture va fermer la plaza. Tuer le taureau, quelle idée ! Une fermeture, c'est la ruine !
Et, du premier coup :
— Vous savez, si le cirque est fermé à cause de vous, je rogne les appointements !
Il parlait assez bien l'espagnol et Lopez, les yeux rivés sur cet homme planté là à côté de son lit, Lopez comprenait. Il comprenait surtout que l'imprésario voulait profiter de l'occasion pour faire une économie. Le torero eût, en tout autre moment, répondu violemment à ce thomme, riposté par la colère. Mais, à présent, le Gato ne ressentait que de l'accablement, s'abandonnait, lassé, avec une résignation fataliste. La fièvre d'ailleurs l'affaiblissait, lui donnant cette apathie des malades qui sentent le monde continuer à vivre autour d'eux et la terre tourner sans se soucier de savoir comment elle tourne.
Et puis c'était l'impression d'isolement éprouvée plus lourdement que jamais qui le débilitait. Illui semblait que sa cuadrilla et lui étaient perdus dans une immensité. Le petit hôtel leur paraissait comme un blockhaus assiégé par les curiosités banales, les voisinages indiscrets. Il savait qu'on se montrait du doigt les toreros en petites vestes courtes quand ils sortaient, et ils ne savaient où aller, à travers ces rues inconnues, battant le pavé, les mains dans leurs poches de gilet.
Rassuré sur l'état de José Tinco, qui, lui, ne
sortait pas, et tenait compagnie à l'espada, El Gato avait la sensation vague de se trouver en danger. Sa blessure ne le faisait pas trop souffrir, et pourtant sa santé lui semblait faiblir tous les jours. En Espagne, il n'eût peut-être pas éprouvé le même sentiment de crainte. Chaque jour amène sa peine et son péril. Mais, loin de tout, — si loin du pays — chez les étrangers, alité, jeté là dans un coin d'auberge comme un paquet de linge, c'est triste. Un coup de corne dans le corps, on en revient, parbleu ! Mais la fièvre, l'ennui, les longues journées sans mouvements, la maladie dans cet hôtel perdu, les soins à demander dans une langue à peine balbutiée, avec un accent qui amenait un sourire aux lèvres des garçons, tout pour le torero était un supplice inattendu, une souffrance de chaque instant.
Le chirurgien, qui venait chaque jour, rassurait un peu Ramon Lopez. Mais ce qui inquiétaitle Gato en même temps que cette jambe dont les artères battaient, comme engorgées, c'était l'attitude de J.-J. Martineau, car l'imprésario n'avait point reparu depuis son unique visite, et depuis ce jour aussi le cirque était fermé. Ordonnance de police ou manque de numéraire, El Gato apprenait par Joaquin que lapZaza, à peine ouverte, était comme abandonnée. Ina-
chevée, elle avait entre-bâillé ses portes pour les clore. Une grande bande de toile avait été tendue sur l'entrée, au-dessus des guichets où la foule, la foule espérée de J.-J. Martineau, devait se précipiter pour prendre des billets : « Clôture provisoire, prochainement réouver- » ture solennelle de la, Plaza ».
Mais point de nom d'espada célèbre cette fois, pas de nom d'étoile, Réouverture simplement. M. Martineau s'occupait de trouver un programme étincelant, des attractions, des numéros variés. Seulement il ne donnait pas de ses nouvelles à la cuadrilla, logée là-bas, avenue de Neuilly. Rien. Le silence.
Les pauvres gens commençaient même à se demander ce que l'imprésario attendait d'eux. Pourquoi ne reparaissait-il pas ? On devait courir deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi. Un jeudi déjà avait passé, le dimanche approchait, et de Martineau point de nouvelles.
Dans les corridors de l'hôtel, les Espagnols se croisaient, silencieux, échangeant des hochements de tête, des regards inquiets.
Et leurs frais de route? Et le paiement de leur première représentation?
Ramon Lopez s'informa auprès de la maitresse de l'hôtel, si le logis de M. Martineau, rue
Mansart, était bien éloigné. Non. Et, du reste, avec une voiture !...
Alors il pria Joaquin d'aller là-bas. Le banderillero se jeta dans un fiacre, donna l'adresse et, à la porte même de J.-J. Martineau, il se heurta contre l'imprésario qui sortait.
La vue du torero ne parut pas faire grand plaisir à Martineau.
— Ah! c'est vous?... dit-il de sa voix claironnante. Eh bien! votre espada, le fameux Gato, il est dans un joli pétrin, votre Gato !
L'Espagnol répétait « pétrin... pétrin », sans comprendre.
— Oui, avec son coup d'épée ! Une belle idée, parlons-en ! Le préfet a été furieux. Et, à propos, sa jambe?... Oui, la jambe?
Il demandait des nouvelles de Ramon d'un air indifférent, peut-être tout simplement pour éviter la question qu'il pressentait.
— Le médecin dit que cela peut s'arranger, répondit Joaquin. Mais ce n'est pas cela... Làbas, à l'hôtel... La cuadrilla...
— Eh bien ! quoi, la cuadrilla ?
— Elle réclame ses appointements. Voilà déjà une semaine que nous sommes à Paris.
— Je le sais bien, dit Martineau. Et j'aurais même souhaité que vous fussiez venus une
semaine plus tard. La Plaza. de toros ne serait pas fermée... Par la faute de ce Gato, dit-il encore en voyant l'air étonné du torero.
— Sa faute... Que voulez-vous? La colère...
— Je sais, je sais... Ah! je ne vous blâme pas. Je comprends ça... Je comprends tout... Seulement, vous concevez, les affaires sont les affaires et je ne peux pas payer des appointements à des gens qui m'ont fait fermer boutique.
— Vous ne pouvez pas?...
Le torero se demandait s'il entendait bien. M. Martineau parlait de ne point payer. C'était là la réponse que Joaquin allait rapporter au Gato alité. Et comment vivrait-on alors, dans ce Paris, à l'hôtel ? Qui payerait les soins du chirurgien soignant le blessé ?
— Je vous paierai après la prochaine course.
— Qui aura lieu... quand? la prochaine course?
— Ah ! cela, fit Martineau, je n'en sais rien, par exemple ! Interrogez le préfet là-dessus. Mais, pardon, il vient un vent, j'ai mal à la gorge, je crains les angines... au revoir!
Et il laissa le pauvre diable planté dans la rue, regardant J.-J. Martineau s'éloigner, héler un fiacre, monter dedans, dire deux mots au cocher et disparaître.
De celte conversation rapide devant un portail, Joaquin ne retenait qu'une chose : l'imprésario refusait de payer. Le torero avait-il tout à fait compris, vraiment bien compris? Comment, lui et ses compagnons se trouvaient à Paris , comme échoués sur un îlot, tout seuls, au milieu d'une mer humaine ? Ils étaient venus appelés, grisés par un mirage et maintenant, à peine débarqués, ils se voyaient abandonnés, à la merci d'une hôtelière dont peut-être ils ne pourraient point payer le logis, si elle en réclamait le prix.
Joaquin n'osait presque pas répéter à Lopez ce que Martineau avait osé lui dire.
Le pauvre Gato tombait du haut d'un rêve :
— Comment, il a dit cela? Voilà ce qu'il a dit ?
— Oui, faisait Joaquin, d'un signe de tête. Alors, s'agitant sur son oreiller, le chef de
cuadrilla cherchait ce qu'il fallait faire. Réclamer auprès de l'ambassadeur?... Demander justice aux tribunaux? Il ne savait pas. Il verrait, tiendrait conseil avec les autres. Il maudissait cette blessure qui le clouait là, l'empêchait d'aller droit à J.-J. Martineau et de le colleter, au besoin, de ses mains maigres, dures comme le fer d'un étau.
S'il avait pu se lever, courir rue Mansart !
Mais le chirurgien ne semblait pas très content de cette blessure qu'il avait examinée, le matin même, avec un peu d'inquiétude pendant que, toujours indifférent, Ramon Lopez mâchonnait une cigarette éteinte.
José Tinco, dont le côté labouré par le petit taureau allait mieux, ne quittait plus le chevet du Gato. Le jeune homme tâchait de consoler l'espada, lui parlait de ce qu'il rêvait. Il racontait au Gato ses projets, ses ambitions. Lui aussi, fier de son art, voulait devenir une espada! Et tout ce qu'il avait laissé en Espagne, là-bas, dans le quartier des pêcheurs, à Saint-Sébastien : une jolie fille, la Conchita, si jolie, et bonne, et sage! Sa novia! Oui, sa fiancée! Il la reverrait. Il avait à présent hâte de la revoir. Et lui, le Gato, est-ce qu'il ne retournerait point avec plaisir au pays, en Espagne? Est-ce qu'il ne pouvait pas y trouver aussi une novia, brune ou blonde?
El Gato le laissait parler, mais superstitieusement ces songes d'avenir lui paraissaient ironiques comme de l'irréalisable, et lui faisaient peur. Il lui semblait que quelque chose d'invisible planait entre Tinco et lui, dans cette petite chambre. Le soir, surtout, le torero avait la sensation que quelqu'un était là, quelqu'un
d'invisible, de mystérieux, d'impalpable et de présent, et qui écoutait et qui épiait, et qui étendait sur ce lit blanc une main d'ombre.
Le chirurgien combattait de son mieux l'innervation qui parfois réveillait, la nuit, le Gato étouffant et qui lui faisait, avec cette plaie de la cuisse, redouter quelque complication, le tétanos. Il commandait aux gens de la cuadrilla de visiter souvent leur chef pour le distraire, sans trop le faire parler. Alors, ces pauvres gens venaient, passaient, serraient la main du Gato et se retiraient. Il y avait sur les visages maigres, brunis, parcheminés de tous ces hommes habitués à la mort une impression de lassitude et, dans leurs yeux rouges, des larmes refoulées. Tous ces êtres de combat, qui jouaient chaque jour leur existence sur un coup d'adresse comme sur un coup de dés, se sentaient mordus en pleine chair, frappés dans leur chef, au début d'une expédition qui, lorsqu'ils partaient, allègres, leur semblait devoir être une partie de plaisir.
— Viajeres, al trenl
Et si c'était, pour l'un d'eux, le train de mort qu'ils avaient pris, sans le savoir?...
La maîtresse de l'hôtel en avait bien peur ; elle aussi paraissait mécontente, fronçait les sourcils en regardant ces Espagnols qui — est-ce
qu'on sait? — venaient peut-être là mourir chez elle l Comme si ce Gato (était-ce un nom de chrétien, le Gato ?) n'aurait pas pu entrer à Beaujon! Le tétanos possible !... Pourquoi pas un enterrement, la maison meublée tendue de noir? Voyez-vous le bon effet de ce deuil sur les clients ! Autant valait écrire au-dessus de la porte d'entrée : Hôtel du Centenaire. Ici l'on meurt. Quelle réclame! D'autant plus que la première quinzaine de location ayant seule été soldée par Martineau, madame Jobin voyait rapidement arriver le jour où le crédit de tous ces matadors, comme elle disait, serait épuisé. Et alors, ma foi, s'ils ne payaient pas au moins une semaine d'avance...
El Gato y pensait bien aussi, au payement de ces frais d'hôtel, et il comptait les jours, qui passaient si vite. Il renvoyait Joaquin rue Mansart, chez Martineau, lui disant de menacer, cette fois, d'exiger. J.-J. Martineau n'était pas là. A la Plaza de toros, sur le terrain vagme de Neuilly, la large bande blanche, un peu déchirée, barrait toujours la porte et disait encore, malgré l'automne qui venait vite : Prochainement réouverture... Réouverture solennelle, Martineau tenait à ses adjectifs. Et, à côté, une affiche récente signée J.-J. Martineau, manager, pro-
mettait aux Parisiens, pour cette réouverture, une troupe nouvelle : clowns et équilibristes, cow-boys et dompteurs de chevaux. De la cuadrilla du Gato, il n'était plus question ; et Ramon eut le cœur serré quand Joaquin vint à l'hôtel lui donner ce renseignement.
Maintenant une chose qu'il n'avait jamais redoutée, jamais, dont il avait, au contraire, ri bien des fois en son existence picaresque, une chose sinistre dans ce Paris où il lui semblait qu'il était perdu comme un caillou dans la mer, causait une effroyable terreur à ce malheureux homme étendu, secoué de la fièvre dans un lit d'auberge : — c'était la misère.
La misère, la maladie, l'abandon. Tous ses compagnons acculés comme lui à cette réalité : le cirque fermé, l'imprésario invisible, en fuite peut-être, pas d'amis, d'argent, rien, pas une ressource, le vide, la dette à l'étranger, au bout du monde.
— Viajeres, al tren !
Ah ! les belles promesses mensongères de J.-J. Martineau (de Perpignan), sous la tonnelle, en Andalousie ! Paris ! Paris ! Paris ! La gloire ! Ce nom jeté à la foule et répété et acclamé : El Gato! Le départ pour la conquête heureuse, pour la renommée et la fortune ! Résultat : un lit
de blessé, un lit même qu'on lui refuserait s'il ne le payait pas.
Alors, sa tête menaçait de se prendre. Il se demandait, le pauvre Gato, s'il devenait fou. Pour payer, on vendrait les costumes de toreros, les èpées, les sombreros, tout cet attirail de bataille et de victoire qui serait, pour les Parisiens, des oripeaux et des accessoires de carnaval. Mais il voulait payer, maintenant, il voulait partir, partir tout de suite. Il étouffait dans cette chambre étroite, dans cet immense, sourd et égoïste Paris...
Ils serviraient à quelque bal masqué, les vêtements saignants du torero ; mais du moins il serait libre, il reverrait le ciel de là-bas que son angoisse lui disait qu'il ne reverrait plus.
Le chirurgien combattait de son mieux cet état nerveux qui croissait, mettait en danger le blessé ! Mais cela devenait l'idée fixe du Gato : partir, partir dès demain.
Au fait, il était transportable. Un lit dans un wagon du Sud-Express et Ramon Lopez pouvait supporter le voyage. Mais l'argent? Être venu de si loin pour tomber aux maigres bras de ce spectre, la misère !
Alors, lui, le pauvre torero ignoré, vainement affamé de gloire et vaincu, il se souvint de la
fraternité qui unit les compagnons de l'art, les savants de la tauromachie, et il écrivit à ceux de ses rivaux qui couraient, acclamés des Parisiens, dans la Gran Plaza de Passy, rue Pergolèse. Ils étaient là, pour quelques jours, les plus illustres de l'Espagne, les espadas célèbres. Peut-être se détourneraient-ils en apprenant qu'en ce triste hôtel de Neuilly l'humble cuadrilla était comme accrochée, et qu'il était blessé, le Gato, lui-même.
Ce nom, El Gato, ne dirait rien sans doute aux toreros acclamés, favorisés de la vogue. Les journaux de Paris avaient parlé de lui un jour à peine, pour annoncer le scandale de la Plaza franco-espagnole, la mort du taureau; encore avaient-ils écorché son nom: ElGalo, ElBato... Mais non, comme un comédien de la banlieue verrait tomber chez lui un grand artiste en pleine gloire, Ramon Lopez vit arriver, le soir, dans la petite chambre, un de ceux que les aficionados acclamaient en Espagne, à Buenos- Ayres, à Paris, partout, et, se soulevant à demi, El Gato remerciait alors, étonné, touché jusqu'aux larmes, pendant que l'espada illustre lui tendait la main et disait :
— Vous voulez revoir le pays ? Je comprends ça, Eh bien ! permettez-moi de vous rapatrier.
Vous me rembourserez sur votre prochaine course en Espagne !
Partir !... Le pauvre Gato, si le chirurgien le permettait, pourrait partir dès demain. Le prêt généreux du maître tombait là comme une manne. Et, avec la même fièvre heureuse qu'il avait ressentie au moment de quitter Puerto- Santa-Maria, le torero laissait là l'hôtel, l'étroite chambre, Paris, et tous les rêves, toutes les chimères de Paris, heureux de fuir, pendant qu'un fiacre le conduisait lentement — le torero, à demi couché, la jambe étendue, jusqu'à la gare. Et là, couché dans un wagon, — la plaie étant fermée d'ailleurs, — il entendait, comme un appel de délivrance, ce cri des employés fermant brusquement les portières :
— Les voyageurs en voiture !
— Viajeres, al tren ! — Les voyageurs en voiture ! Que de déceptions tenaient entre ces deux cris, l'un d'assaut, de conquête, de joie, et l'autre de retraite, de déroute !
La cuadrilla entière était là, réunie sur le quai de lagare, morne, silencieuse, entourant, accompagnant le blessé qui disait au chirurgien :
— Merci, je vais déjà mieux. Il était temps. Je perdais la tète. J'étouffais !
Ils s'entre-regardaient, résignés et déçus —
rentrant au pays comme chasseurs au gîte après la battue des buissons creux.
Et il semblait au Gato que le signal du départ était si lent à venir, qu'on ne le donnerait jamais, qu'il ne partirait pas.
Il en avait plein le cœur, un cœur gros d'amers déboires, de ces châteaux en Paris aussi vite écroulés que des châteaux en Espagne 1...
A l'aspect du premier carabinero entrevu sur la frontière, avec sesbuffleteries et son tricorne, il lui semblait qu'il revivrait...
Un coup de sifflet... Tout s'effaça, pour le Gato, de ce cauchemar qu'il était venu chercher si loin : le cirque en planches, le sol boueux, la petite chambre où il comptait, comptait et recomptait les bouquets de fleurs peintes, la barbe noire, le rire et les mensonges de J.-J. Martineau, les nuits de fièvre, la peur du tétanos, le mauvais regard de l'hôtelière enfin payée — tout...
Et Ramon Lopez, allongé dans le wagon-lit,, dit à José Tinco qui le veillait toujours :
— Don Quichotte rentre au logis, bafoué, ruiné, crédule et bête !
— Vive Don Quichotte, répondit Tinco.
Hombre! les braves gens, même bernés, valent mieux que les coquins !
— Et puis, dit fièrement El Gato, après tout, j'aurai fait à Paris ce que n'y ont fait ni Frascuelo, ni Lagartijo, ni Mazzantini, ni Angel Pastor, ni Guerrita...
Il se releva comme pour lancer, par la portière du wagon, un défi à ce Paris qui déroulait au loin son immense panorama de pierre :
— J'y ai tué le taureau ! . . . Adieu Paris !
J'ai découpé — histoire de tous les jours, faits divers contenant, ô Darwin, dans leur ironique rapprochement, toute une théorie de la vie, — ces deux extraits dans un récent journal :
« On écrit de Calatayud (Espagne) : Ramon Lopez, dit El Gato, un torero peu connu quoique très alerte et très brave, vient d'entrer, comme teneur de livres, chez un négociant de notre ville. El Gato, comme son glorieux confrère El Tato, a été naguère amputé de la jambe gauche par suite d'une blessure reçue dans une course à Paris, et qui n'avait jamais été complètement guérie. »
« Londres. — A l'Exposition française de Earl's Court, à Londres, figureront des danseuses
malaises ou javanaises. C'est par elles que sera inauguré le Royal International Circus, construit sous l'impulsion de M. J.-J. Martineau, publiciste et imprésario, bien connu à Paris où il a fondé le Paris-Brillant et ouvert, un moment, une des plazas de toros qui furent l'attraction de l'été de 1889. M. Martineau reviendra peut-être ensuite avec sa troupe à Paris, qu'il a quitté pour des raisons intimes sur lesquelles nous ne voulons pas insister. »
Pauvre Gato !