VI PREFACE
vallées qui s'ouvrent au fond du golfe d' Alexandre tte entre le Taurus et l'Amanus, fragments détachés de la masse des plateaux anatoliens. Les routes qui viennent de Constantinople ou de Smyrne à travers les hauts plateaux, ne trouvent pas d'issue vers l'Est; elles se heurtent à la masse chaotique des montagnes élevées et des vallées profondes de la Grande- Arménie et du Kurdistan; un seul chemin est possible : descendre vers le golfe d'Alexandrette par les cols que commande Bozanti, traverser la plaine de Cilicie, franchir l'Amanus et gagner soit l'Euphrate à l'Est, soit la Swie au Sud-Est, la voie suivie par le chemin de fer de Bagdad qui n'est lui-même qu'un tronçon de la ligne qui reliera bientôt Londres et Paris avec Chang-Haï et les Indes. La Cilicie est le point stratégique, économique et politique le plus important de toute l'Asie occidentale. A moins de renoncer à notre influence séculaire dans la Méditerranée orientale, aux avantages que notre commerce en retirera, à moins d'abandonner toute une clientèle de peuples qui tournent leurs regards vers la France et attendent d'elle une assistance pour vivre libres et prospères, il faut que l'influence française soit prédominante en Cilicie. Si nous partions, notre place serait bientôt prise. La formule qui a eu cours dans certains milieux français : « la France dans la Méditerranée occidentale, à d'autres la Méditerranée orientale », signifierait pour nous abdication, abandon
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de tout un passé glorieux, de tout un présent avantageux, de tout un avenir de prospérité et de puissance.
La Cilicie n'est pas un pays ture, c'est un point que M. Pierre Redan met en pleine lumière. Les chrétiens y dominent: p.i5ooo contre 1 85 ooo musulmans pour 4oo ooo habitants. Ce sont des Arméniens, des Grecs, des Chaldéens. En vain les Turcs ont-ils voiihi diminuer leur nombre par des massacres systématiques ; des émigrés de la fiante- Arménie échappés aux tueries, ramenés par les Alliés victorieux, ool combh'» les vides et rétabli, et au delà, les proportions.
]jes i85 ooo nmsidnians ne sont d'ailleurs |)as des Turcs, mais des Arabes Ansarieli, des rcherkesses. des Kurdes, etc. Ce sont en majorité des gens paisibles, cultivateurs ou pasteurs, qui ne demandent que l'ordre et la paix, qui ont fort bien accueilli nos soldats vainqueurs mais qui se résigneront demain "au régime turc si le Turc est le plus fort. Va\ Cilicie, les Turcs qui sont surtout des fonctionnaiies, des militaires, ne constituent qu'une failde minorité dans la minorité musulmane. Voilà un ])oint très imporlaiil. Ce n'est pas au nom du droit des peuples ([u'on csl fondé à nous demander d'évacuer la Cilicie. Au contraire, au nom du droit qu'ont les peuples à n'clic pas opprimés par les Turcs, nous aurions pu demcurci' dans le pays «;t nous devons lui assurer sécurité cl liberté.
vin PREFACE.
Les Français ont été parfaitement accueillis quand ils s'y sont installés. Sous la direction du colonel Brémond, administrateur du territoire, la Cilicie a été bientôt pacifiée ; elle s'est mise au travail et aurait déjà rendu la prospérité à ce riche territoire si l'agitation kémaliste n'était venue y ramener le trouble et la guerre. L'évacuation de la Bekka, que le général Gouraud, haut commissaire en Syrie, avait, avec raison, fait occuper, l'appui donné par les Anglais à Feyçal, la faiblesse de nos moyens militaires en hommes et en matériel, la propagande des agents turcs, allemands et bolcheviks, quelques excès, d'ailleurs fort exagérés, des soldats arméniens enrôlés sous nos drapeaux et qui vengeaient sur les Tur(^s le massacre de leurs frères el le rapi de leurs femmes, ont favorisé le mouvement kémaliste parmi les musulmans du pays. Au cours de l'année iQ'^.o, le terrain gagné en 191 9 a été perdu. Notre position en Cilicie était menacée; il fallut toute l'énergie et la fermeté du jeune chef de la première division de l'armée d'Orient, le général Dufieux, toute la confiance qu'il inspire à ses admirables soldats français ou coloniaux, pour tenir, avec de faibles elïectifs et très peu de matériel, toute l'étendue de la Cilicie. Il y eut des incidents douloureux, la retraite du bataillon de Marache qui souffrit plus encore du froid et de la neige que de l'ennemi, l'évacuation de Bozanti, l'armistice. On en lira le poignant dans le Livre de M. Redan.