MARSEILLE PORTE DE L ORIENT
— La merl La merl...
Au cri poussé par Claude, qui se tenait debout contre la portière, dans le couloir du wagon, Michel assoupi depuis Valence, sortit brusquement de son demi-sommeil et se souleva, pour regarder, sur l'accoudoir du compartiment:
— Quel terrien tu fais! — dit Michel — ne vois-tu pas que c'est l'Etang de Berre? La vraie mer a des vagues autrement belles et une profondeur de coloration, dont celle-ci n'approche pas... Nous en sommes encore loin de la mer!...
Cependant le rapide de trois heures filait à grande vitesse sur Marseille. On avait brûlé Arles à peine entrevue au milieu d'un remous de poussière et de vent. Puis les petites stations s'étaient comme écroulées les
unes sur les autres dans l'élan rigide de la course : Raphèle, Saint-Martin-de-Crau, Miramas... Déjà les salines du Pas-des-Lanciers miroitaient au soleil comme des disques de cristal. Dans vingt minutes, on serait arrivé.
Michel ayant fait sa toilette, s'occupait à réunir les sacs de voyage épars dans tous les coins; mais son compagnon, toujours debout contre la portière, ne pouvait détacher ses yeux du paysage provençal :
— Regarde, regarde! Michel!... Ces collines sont toutes d'or! Les pierres elles-mêmes resplendissent!
Dans le lointain, du côté d'Aix, par dessus les ondulations confuses des montagnes, le rocher colossal de la Victoire s'élançait d'un jet vers les hauteurs lumineuses. Symbolique trophée de la victoire latine sur les hordes teutones, il dominait les Champs de Marins, et tout rhorizon, comme glorieux de lui, semblait se reculer à Tentour jusqu'aux dernières plages de l'éther.
— Mais regarde donc, Michel! là-bas... la Victoire sous ses voiles de vapeurs violettes !
— Tu m'amuses, — disait Michel, — avec tes enthousiasmes!... On croirait vraiment que tu vois ce pays pour la première fois!.,.
Le tunnel de la Nerte les plongea tout à coup dans le noir. Ils se turent, tombèrent côte à côte sur la banquette, assourdis par le grondement souterrain. .. Le soleil les inonda de nouveau. Claude se leva précipitamment:
— C'est bien la mer, cette fois! La vraie mer!... Reconnais-tu le petit tremblement de la vague, ilti^emolar dclla marina, comme dit ton Dante?
Un grand souffle salubre leur gonfla la poitrine et fouetta leur visage amolli par la sueur. Un vaste es-
pace loui vibrant de lumière palpita devant eux. Ce fut un éclair. Le train, lancé à toute vapeur, longeait la baie de TEstaque. Ils virent les hautes roches blanches, dénudées, arides, et, au milieu du cercle des eaux, le peuple mouvant des barques. Dans le fond, l'immense ville envahissant les rivages, étalait ses toits rouges sous la Vierge d'or de Notre-Dame-de-la- Garde. Les cinq coupoles byzantines de la cathédrale étincelaient et, tout en bas, le long des routes éclatantes, les cheminées des usines se confondaient avec les mâts des navires.
La vision vertigineuse s'effaça, comme échevelée, dispersée aux flancs pierreux de la tranchée. Les petites gares de banlieue s'abattaient dans la poussière, les signaux se multipliaient: c'était l'arrivée.
Michel Botteri, aussi troublé que son ami, ne disait rien, par une sorte de pudeur, qui lui faisait taire ses émotions les plus profondes et cette perpétuelle défiance de soi, dont il avait déjà tant souffert I Claude Gelée au contraire se livrait avec ardeur à tous les élans de sa forte nature. Il sortait alors d'une crise violente, où il croyait s'être renouvelé corps et âme. Entraîné par un appétit tout récent d'aventures et de choses inconnues, il avait accepté volontiers d'accompagner son ami, qui, toujours hésitant, partait pour Alger, avec des velléités plutôt que des intentions politiques. Le lendemain même, ils devaient s'embarquer.
Pendant que Michel s'occupait des bagages, Claude, en l'attendant, se promenait sur le quai de la gare. Il contemplait Tagitation de la foule, les évolutions élégantes des locomotives patinant sur les rails, parmi le fracas des lourds engins de fonte et les sifflets stridents qui remplissaient le grand hall sonore. Arrêté sous l'horloge pneumatique, il suivait de l'œil la courbe
hardie de l'arche immense et svelte qui commande toute la bâtisse de verre. En cette soirée opulente de la miseptembre, le soleil qui se couchait derrière les vitraux coloriés, à l'autre bout de la gare, faisait courir sur la foule d'étranges lueurs irréelles, — tandis que, du côté du départ, le cintre gigantesque s'ouvrait sur un mobile payage tout plein de machines et de bâtisses légères aux contours avivés d'or, dans un rayonnement de lumière finissante. Très loin, au milieu du ciel déjà pâli, une lampe électrique oubliée continuait à brûler en plein jour, avec un doux éclat d'étoile qui se lève.
Claude plongeait ses regards dans cette échappée de ciel qui lui semblait toute pleine du tumulte des grands voyages, lorsque Michel vint le rejoindre. Il l'arracha à sa contemplation : « Une voiture les attendait pour les conduire au Palais de Longchamps... il fallait se presser si Ton voulait voir le Musée avant la nuit!... »
Malgré l'heure déjà tardive, le conservateur les accueillit, ouvrit lui-même devant eux les grandes salles désertes. Michel courut tout droit à V Homme en jaune, le trésor du musée, le chef-d'œuvre inconnu. Il s'arrêta longuement devant les fresques de Puvis de Chavannes qui décorent le grand escalier: Marseille colonie 'phocéenne, Marseille porte de l'Orient. Il prenait des notes, tout en esthétisant avec le conservateur. Claude, qui avait gardé tout le temps un silence maussade, finit par lui dire:
— Tu saisi Moi je suis las de regarder des choses mortes!... Nous avons assez vu la Marseille abstraite de Puvis, allons voir la Marseille vivante maintenant.
Devinant son irritation, Michel céda. Mais, en descendant les degrés du Palais, il ne put s'empêcher de lui en marquer un peu d'humeur:
— Quel travers chez toi de tout pousser à l'extrême ! . . . Je connais ta nouvelle manie. Pour toi, l'art n'est rien, il n'y a plus que la vie, de même qu'autrefois, il n'y avait que l'art à tes yeux. Tu te refuses à les admettre ensemble. Ce sontdeux réalités qui se complètent pourtant!
— Peut-être ! — répondit Claude, — mais aujourd'hui les temps sont tels qu'il faut nous décider à choisir, — et il faut oublier l'art, autrement l'art nous cachera la vie!... c'est par lui que nous périssons, tu le sais bien: nous sommes énervés d'émotions factices, accablés de science stérile. La grimace apprise a tué en nous le geste spontané!... Il faut tout jeter à bas, il faut nous refaire de fond en comble!...
Dans sa voix impérieuse tremblait encore l'angoisse de la crise récente. Michel reprit lentement, comme s'il écoutait à travers ses paroles une pensée intime et obsédante :
— Oui, tu as raison, il faut nous refaire! — et soudain, impétueusement: Nous nous referons là-bas!... Tu verras comme ce sera beau !
Par dessus la- mer qu'on voyait luire entre les mâts, il étendait sa main vers l'Afrique lointaine. Le mistral qui soufflait par instants avec violence entrechoquait les toiles aux devantures de la Cannebière. Rafraîchis par le souffle purifiant des montagnes qui combattait le hâle torride de la journée, et la réverbération encore vibrante des hauts murs, ils marchaient plus vite, faisant sonner leurs cannes sur l'asphalte des larges trottoirs.
— Je veux te montrer le Vieux Port, — dit Claude ; — rien ne m'a plus passionné à mon dernier voyage. Tu vas voir le tableau de mon ancêtre, Claude-le-Lorraln — le Coucher de soleil dans un port de mer !
11 passa son bras sous celui de Michel et il l'emmena vers les quais.
Six heures sonnaient. Dans la chaude lueur occidentale qui occupait tout le fond du ciel, les mâts et les carènes des navires se profilaient en grandes. lignes vermeilles. La poussière soulevée par le mistral tourbillonnait tout à coup, les lignes s'effaçaient, puis l'espace balayé par le vent redevenait d'une limpidité splendide. Des pourpres passaient sur les dalles^ reflétant les nuées ardentes du couchant. Les antiques édifices dorés par les soleils séculaires, polis par les brises marines semblaient naître et ti*embler d'une vie toute neuve dans cette beauté du soir. On voyait s'enflammer les tuiles sur le clocher de l'église des Acouls; et à l'entrée du port, tout au bout de la file des maisons, la vieille forteresse de Saint-Jean avec ses lourds créneaux, prenait une noirceur farouche, dans ce ruissellement vermeil de l'occident, comme si elle ramassait en elle toute l'ombre de la nuit prochaine.
Une grande rumeur de chariots en marche emplissait la ville, ébranlait les pavés. La foule, toujours plus compacte envahissait les tramways et les bateaux-mouches. Les ouvriers et les matelots se pressaient à la porte des bars. C'était une mêlée étrange et bariolée. Parmi les bôurgerons et les petites blouses marseillaises serrées à la taille, éclataient les gandouras multicolores des fellahs d'Alexandrie à la peau brune, tatouée de charbon. Des Arabes, marchands de moutons, le poignet passé dans la courroie de leurs matraques, se réunissaient, formaient des groupes, silencieux et graves, drapés dans leurs longues blouses bleues de maquignons. De petits matelots japonais tout fiers de porter l'uniforme européen, fraternisaient avec des soldats. Au milieu de cette foule, un vieux moine s^rec.
s'appuyant sur un bâton aussi haut qu'une crosse et surmonté d'une double croix, se hâtait, d'un petit trot de souris peureuse... Tout l'Orient était là comme chez lui.
— Mais vois donc les bars ! — dit Claude en s'arrétant, — toute la vie du port s'y déverse à cette heure ! regarde-moi tous ces hommes !...
Les bars commençaient à flamboyer sous les feux du gaz, réfléchis par la rangée des glaces, où se multipliaient lestâtes. Dans lapresse des buveurs, resplendissait le haut comptoir de métal poli, aussi magnifique qu'un maître-autel, avec ses verres et ses cuivres et tout l'appareil brillant des ustensiles qui le surchargeaient.
— Je ne sais, — dit Claude, — mais toi qui es un symboliste, tu goûteras sans doute ce symbole de la Maison future. Ce n'est plus le vieux logis familial, c'est le carrefour où tous se croisent sans se rencontrer jamais. Tu vois, il y a là dés hommes de toute classe et de tout pays ! Et le luxe vulgaire de la vaste salle n'est sans doute que l'annonce des grandes images décoratives que je rêve sur ses murs et qui conseilleront aux hommes de demain l'action harmonieuse et les vertus viriles. On y viendra cueillir une minute de plaisir et de beauté. On y fraternisera un instant et l'on s'en ira, la joie au cœur, reprendre la tâche interrompue...
Michel écoutait cette tirade avec un sourire.
— Pourquoi ris-tu ? — dit Claude sans se troubler — c'est plus sérieux sans doute que tu ne crois. Vois comme tous ces bars envahissent les quais, comme ils tuent les petits cabarets paisibles d'autrefois, où l'on s'attablait pour des heures, les jambes allongées, à re-
garder les passants ou à échanger les galéjades du pays... Il en reste encore quelques-uns. Les clients paraissent déjà appartenir à une autre époque, avec leurs vestons et leurs casquettes de soie, moitié bourgeois, moitié ouvriers, types de vieux provençaux flâneurs et bons vivants, les vrais fils de cette race qui achève de mourir dans Aix-la-Morte, à l'ombre des platanes du Cours Mirabeau, sur le seuil des anciens hôtels, pompeux et vides, oh ils ont établi leurs cercles... Tu te souviens, quand nous sommes allés à Aix, ces tablées de fonctionnaires et de petits nobles ruinés s'éternisant devant un grog sur les terrasses des cafés ?....
Michel, gagné à son tour par la contagion du mouvement et du bruit, se sentait soulever par une sorte de joie physique. Claude s'en aperçut à la pression nerveuse de son bras et au ton dont il lui dit :
— Je ne sais si tu as raison ! Peut-être y a-t-il beaucoup de choses que tu ne vois pas... Mais dans chacune de tes paroles, il y a une force, une certitude qui me fait du bien.
Ils venaient de dépasser l'IIôtel-de-ville. La foule s'éclaircissait, devenait moins affairée, moins fiévreuse. Des filles en cheveux dévalaient des ruelles avoisinantes et les deux poings sur les hanches, se pavanaient au milieu des bandes d'ouvriers attardés qui se hâtaient vers la lumière des bars et la cohue des tramways. Assis sur un banc, les pilotes fumaient tranquillement leurs pipes devant la maison du pilotage. Au bord du quai, un portefaix tournant rapidement sur lui-même, refaisait les tours de sa taillole déroulée. Des sacs de blé, des caisses, des tonneaux l'entouraient, des planches de sapin toutes parfumées" de résine s'élevaient en bâtisses régulières: et, dans le déclin de cette chaude
journée, tous ces objets épars empruntaient comme une noblesse du travail humain qui les avait poussés là et de leur voisinage avec la mer qui les avait portés.
Sur le pont des navires les hommes d'équipage commençaient à manger. Accroupis en cercle, ils se renversaient le cou pourboire le mince filet de la gargoulette élevée à deux mains.
Dans cet endroit retiré du port, il n'y avait guère que des vaisseaux à voiles, mais si nombreux, si pressés les uns contre les autres qu'on ne distinguait plus la couleur de l'eau. A côté de bricks et de goélettes de forme plus moderne, des felouques, des tartanes, des balancelles, des barques à peine pontées — tous les vieux rouliers des mers latines ! Il y en avait d'Espagne et d'Italie, de Sicile et des Baléares. Un vaisseau grec de Chalcis étrange et archaïque comme une trirème perdue depuis des siècles, dominait les autres de toute la hauteur de sa coque entièrement peinte en blanc et surchargée à l'arrière de figures naïves et compliquées. Le nom du navire ï<ï>irENEiA se lisait en lettres bleues sous une figure de jeune fille, vêtue à la turque et coiffée du turban, qui représentait la princesse Iphigénie. Toute dorée, elle étincelaitàla poupe, supportant une gigantesque lanterne de fer, qui la couronnait comme un diadème. Aussitôt Michel la montrant à Claude, se mit à déclamer la Chansori des doreurs de proues :
— Ta galère que nous dorâmes a soixante paires de rames,
Et Claude^ à son tour, désignant un vieil homme qui se tenait debout dans le couchant, sur le tillac d'un
bateau de Garthagène
— G"(^st liartoioiiK! Kniz, prince des vieux jjilolos 1
Car son hras a guidô la première carène
A travers l'arcliipel des Jardins de la Reine,
Où la brise éternelle est faite do parfums I...
Emportés par le rythme héroïque, aspirant à pleine poitrine les senteurs delà mer et le souffle vivifiant du mistral, ils se redirent le sonnet des ((Conquistadors»... En ce moment, toute la poésie oubliée de la Méditerranée se levait devant eux, avec ses îles et les mirages de ses flots, la gaîté de ses rives et la volupté de ses villes, avec ses temples et ses ruines sacrées, ses pirates et ses aventuriers, ses tempêtes et ses surprises et le tumulte antique de ses batailles. Leur imagination frémissante prenait son vol. Déjà, ils partaient, ils se voyaient à l'avant du vaisseau, sur la proue, enveloppés dans un grand Zéphyre!...
Lyriques, ils redescendirent vers la ville, en tirant de leurs mémoires tous les vieux vers sonores de la (( Légende des siècles, » qui y sommeillaient depuis leur adolescence. Puis la foule les reconquit. Ils se sentaient devenus semblables à elle. Ils se comparaient aux hommes rudes qui passaient et, pour la première fois peut-être, ils furent fiers de leur corps. Michel avait conscience de sa haute taille et Claude, de ses larges épaules.
Pour ne pas quitter les lieux qui les avaient exaltés, ils dînèrent dans un restaurant du port, sur la terrasse, en face de la mer. On leur servit des poissons et des coquillages. Les coups de mistral soulevaient les coins de la nappe, le tourbillon glacé emportait leurs paroles et séchait leur sueur.
De nouveau, ils s'éprirent du spectacle. Seulement l'activité de la grande ville semblait s'être apaisée. A
l'efTort incessant de la journée, succédait la détente joyeuse dans la plénitude de la force. La foule flânait maintenant, Marseille épanouie se reposait, jouissait de sa beauté et de la douceur de son ciel. Des femmes du peuple, se tenant par la taille, arrivaient du fond des quartiers sordides pour respirer sur les quais la bonne brise de mer. Bruyantes et rieuses, elles s'arrêtaient par groupes aux éventaires des fleuristes et des marchands de coquillages. Des enfants à demi nus, regardaient curieusement les dîneurs à travers les grilles qui protègent les terrasses des restaurants. Des courtiers, des commis, des contre-maîtres formaient des conciliabules devant les portes des estaminets, ou s'arrêtaient, pour discuter, dans le cercle lumineux des lampes électriques; et perpétuellement, en file ininterrompue, les lourds chariots descendaient des faubourgs populaires quiavoisinent Notre-Dame-de-la- Garde, rebondissant sur les pavés avec des roulements sourds de grands coffres vides. Les bêtes, sentant l'écurie prochaine, marchaient d'un pas plus allègre entre les traits détendus; les grelots tintaient, les clous de cuivre scintillaient sur les hautes cornes recourbées des colliers qui se balançaient lentement, selon le rythme de la marche.
Claude suivait avidement des yeux cette mêlée humaine ondoyant sans cesse dans la lumière des lampes :
— Tiens! — dit-il tout à coup à Michel, — voilà ce que je voudrais rendre, moi, si je me mêlais jamais d'art : La rue ! les hommes et les bêtes, tout ce qui va, qui vient... le mouvement de la vie 1 Surprendre la vie en acte, dans toute sa beauté originelle !...
— Moi aussi, — dit Michel, — je rêve d'un livre qui serait tout en grandes fresques vivantes, comme ces
vastes compositions d'Ambrogio Lorenzetti que nous vîmes à Sienne sur les murs du Palais municipal. La cité entière -s'y reconnaissait dans ses nobles, ses ma gistrats, ses soldats, ses corps de métiers défilant en procession sous les figures symboliques des Vertus, chacun gardant l'attitude qui convient à son état, la passion habituelle qui l'anime...
A ce moment même, il y eut un remous de la foule contre les barrières de la terrasse. Un chanteur des rues venait de faire son entrée, portant un violon sous son bras. Il échangea un sourire d'intelligence avec les habitués et, sûr de son effet, il commença à chanter la Ballade du roi de Thulé dans la Damnation de Berlioz. Immédiatement des chuts s'élevèrent, on imposa silence à ceux qui venaient pour écouter. Michel regarda les visages des ouvriers et des hommes du peuple qui étaient là, tout contre le chanteur, frôlant presque les tables. Ils assistaient graves, les traits immobilisés par une attention laborieuse. A mesure que montait la ballade mélancolique, une émotion grandissante illuminait les mornes prunelles. De nouvelles têtes se massaient derrière le grillage. On arrivait sur la pointe des pieds, des charretiers, qui passaient, ralentissaient le pas de leurs attelages et faisaient obliquer leur chariot pour emporter un lambeau du chant...
Quand le musicien se tut, il y eut une minute de stupeur qui marqua la fin du charme, puis les applaudissements éclatèrent, frénétiques. On redemanda la chanson et, tandis que le violoniste souriant dans ses moustaches, reprenait le premier couplet, la communion humaine se reformait plus ardente. Les hommes avertis maintenant, dociles à la voix du chanteur, se faisaient un jeu de la mélodie. Ils en possédaient l'i-
mage. Ils en suivaient les lignes, épiaient l'inflexion précise qui allait ressusciter l'émotion évanouie...
Le chanteur, son violon sous le bras, s'en allait, saluant très bas, humble et triomphant. La foule, d'un seul mouvement, se porta derrière lui, pour l'entendre encore.
Michel et Claude se regardèrent alors. L'exaltation de leurs âmes sans cesse accrue par toutes les rencontres de cette soirée si belle était à son comble. Des larmes brillaient dans leurs yeux. Michel prit tout à coup la main de son ami et, la serrant avec ferveur:
— Oh! Claude! que je suis heureux!... Jamais je ne me suis senti si près de toi qu'en cette minute qui vient de passer, où nous communiâmes ensemble dans rémotion de la foule.
— C'est que nous nous aimons, — dit Claude; et par une allusion aux: divergences d'idées qui les séparaient souvent, — cela est plus fort que tout, vois-tu I...
— Il me semble, — reprit Michel, — que notre amitié n'a jamais commencé, que nous nous connaissons depuis des siècles... Sans doute nous nous sommes connus dans la chair et le sang de nos pères et de nos aïeuls qui s'aimèrent comme nous.
— C'est vrai, c'est vrai!... Te rappelles-tu, pendant notre dernier voyage d'Espagne, l'attendrissement filial qui nous prit à Valence, en regardant la porte d'Albufera, lorsque don Miguel nous montra dans le mur les trous des bombes françaises? Ton grand-père et le mien avaient pris part au siège : nous crûmes qu'ils nous regardaient !...
— Et à Saragosse, Claude!... à Saragosse, lorsque nous entrâmes au couvent des Carmes. Mon grandpère y était aussi avec le tien. C'est là qu'il fut blessé
au bras par l'escopette d'un moine. La figure de ce moine avait une expression de haine tellement effrayante, que, — selon le récit de mon père, — elle poursuivait encore le vieillard dans son agonie.
— Oui! — dit Claude — et c'est là que le mien reçut un coup de sabre à l'épaule I... Ah! ils ont agi, ceuxlà!...
— Nous devons agir comme eux I — dit Michel d'un air de résolution.
Ils s'excitaient mutuellement par leurs paroles, et, retrouvant tous les souvenirs de familles, qu'ils tenaient de leurs pères, ils se plurent à évoquer la vie errante et glorieuse des deux aïeuls.
Leurs grands-pères, soldats de la République et de l'Empire s'étaient rencontrés en Hollande à l'armée de Pichegru. Le capitaine Jean-Louis Gelée, l'aïeul de Claude, était le fils d'un fermier lorrain des environs de Metz. Il était parti en 92 avec ce fameux bataillon de la Moselle qui devait donner à la France tant d'illustrations militaires. Le grand-père de Michel, Dominique Botteri, était le fils d'un simple canut lyonnais de souche milanaise.
En Espagne, les deux soldats avaient renoué leur amitié. Dominique Botteri était devenu général et comte de l'Empire, aide de camp du roi Joseph, en attendant qu'il fût attaché à la personne de l'Empereur. L'autre était lieutenant-colonel.
Michel disait :
— Tu te souviens ?... Quel émouvant pèlerinage nous fîmes en suivant leurs traces ! Nous les cherchâmes dans les jardins d'Aranjuez, dans les galeries du Palais Royal de Madrid, qui les virent parader en des jours de triomphe éphémère.
— Ephémère aussi fut leur oîuvre !... Ceux-là, ils se
battaient à la française, pour rien, pour la gloire, pour l'amour du laurier. Il fallut bientôt s'attacher à quelque chose de moins sublime. Déjà nos pères ne leur ressem- ' ùent plus. Ils furent agriculteurs comme le mien, inmes de science militaire et d'administration comme le tien. Au fond c'étaient des pacitiques, déjà des oisifs. T«}n père était collectionneur et antiquaire...
— Et le tien était un bibliophile, — dit Michel, — un passionné d'histoire locale. En ai-je retrouvé, de ses brochures, — avec dédicaces à mon père, — sur les vieilles familles de votre pays I...
— Et tout ce qu'il écrivit sur Glaude-le-Lorrain, qui, paraît-il, est notre ancêtre!... Tu te rappelles les controverses interminables qu'il soutint contre je ne sais quel académicien de Nancy au sujet de cette filiation? C'est égal! Si l'énergie paternelle avait baissé en eux, ils valaient encore mieux que nous. Car enfin qu'estce que nous faisons, nous autres? Qu'est-ce que nous sommes? Toi, tu es licencié en philosophie, moi, je suis diplômé des Hautes-Etudes. J'ai vingt-neuf ans, tu en as trente : c'est plutôt médiocre comme résultat...
A mesure qu'il parlait, le visage de Michel s'assombrissait. Une tristesse soudaine venait de l'étreindre. Ainsi qu'il arrive dans les amitiés exaltées, oii les parf)les sont ixiutiles pour se comprendre, cette tristesse se propagea instantanément jusqu'à Claude. Il devina une de ces dépressions inexplicables qui atteignaient souvent son ami en plein débordement de joie et qui le jetaient pour des heures dans un mutisme invincible. Aussitôt, il changea de ton :
— Mais tout cela, c'est le passé, — dit-il, — un passé, qui, je l'espère, est bien mort pour nous. Comme tu le disais, ce sera merveilleux là-bas!... Avec quelle joie, nous allons nous mettre à l'œuvre !...
Et levant son verre, il ajouta avec une pointe de gouaillerie lorraine:
— Allons!... Au futur député d'Alger!..
Michel leva le sien d'un geste machinal, mais il ne répondit pas.
Maintenant la foule s'était éclaircie. Les quais étaient presque déserts. Devant la terrasse oh s'attardaient encore quelques rares dîneurs, les hauts lampadaires électriques projetaient sur le pavé de grandes surfaces lumineuses et mornes. Au delà, dans une ombre farouche, s'enchevêtraient confusément les mâts et les carènes des navires qui remplissaient l'étroit espace du Vi:îux Port. Le mistral se déchaînait avec une nouvelle violence. Entre les deux jeunes gens, le silence se prolongeait.
— Veux-tu faire le tour de la Corniche? — dit Claude, — ce grand vent nous fera du bien...
Michel eut un geste vague d'acceptation, son ami héla un fiacre et ils allèrent jusqu'au Prado, malgré le vent terrible qui soufflait.
Lorsque Claude se coucha, dans sa triste chambre d'hôtel, il était moins glacé par l'air froid du dehors que par la tristesse persistante de Michel que, malgré tous ses efforts, durant les deux heures de la promenade, il n'avait pu vaincre. Déconcerté par une telle attitude, il se sentait incertain à son tour. Puis il s'indignait des perpétuelles contradictions où Michel gaspillait ses forces :
(( Quelle étrange nature ! — se répétait-il — et qu'espérer d'un caractère comme celui-là?... »
Des pensées chagrines l'assaillaient. Il se débattait contre l'insomnie. Les accidents de leur vie antérieure, — cette vie sans gloire que tous deux
voulaient renier, — se dressaient en foule devant son esprit et semblaient condamner d'avance leur entreprise. Il s'égarait en des songeries découragées.
Leurs deux existences avaient été jusque là si intimement unies que Claude s'habituait mal à séparer sa destinée de celle de son ami.
Tous deux s'étaient connus presque dès le berceau. Leurs pères ayant entretenu pieusement l'amitié commencée par les deux aïeuls, ils s'étaient vus régulièrerement chaque année . Enfants ils avaient joué ensemble dans les jardins du Château de Lunéville. Plus tard, un commun élan vers les choses de l'art et de la pensée avait rendu leur liaison plus sérieuse et plus durable.
L'un élève au Lycée de Nancy, l'autre au Lycée de Lyon, ils avaient reçu cette éducation généreuse, mais trop hâtive, trop embrassante, trop spéculative que la troisième république imposa aux générations d'après 1880. Les jeunes gens d'alors étaient pleins d'ardeur à l'étude. Jamais peut-être en ce siècle, si ce n'est à l'époque du romantisme, on ne vit un pareil appétit de savoir. Le relèvement intellectuel faisait partie de la Revanche. Mais cette fougue était mal dirigée. Les maîtres eux-mêmes ne savaient pas bien ce qu'ils voulaient. On n'avait pas de but. On apprenait pour apprendre. On formait des grammairiens, des dilettantes, ou des philosophes qui envisageaient toutes choses, — comme on disait en ce temps-là, — du point de vue de Sirius ou d'Aldébaran. On avait oublié toute réalité.
Lorsque Claude; après son année de service militaire, retrouva Michel à Paris, celui-ci arrivait d'Allemagne. Sur le conseil de son professeur de philosophie, il était allé suivre pendant une année les cours
de Kuno-Fischer à TUniversité de Berlin. Claude s'occupait de linguistique, apprenait le grec et le sanscrit à l'Ecole des Hautes-Etudes. Ces deux jeunes gens n'imaginaient point qu'on pût faire autre chose au monde que d'étudier. Ils étaient libres maintenant, ayant perdu leurs pères à six mois d'intervalle. Ils étaient donc maîtres de leur fortune, et ils n'en concevaient pas de plus noble usage que de l'employer tout entière à se cultiver et à augmenter leur savoir.
Malheureusement, la direction qui leur avait manqué au collège leur manquait encore dans la vie. Ils entreprenaient toute espèce de travaux, étaient incapables de se fixer. Claude, tout en suivant ses cours de grec et de sanscrit, faisait des incursions dans l'archéologie et l'histoire de l'art. Héritier des goûts paternels, il avait publié une étude sur Jean Lamour, le merveilleux artisan qui forgea les belles grilles de la Place Stanislas, à Nancy. Michel, lui aussi^ abandonnait souvent la philosophie pour la littérature. Symboliste comme tout le monde, il avait donné dans une jeune revue un poème en prose, intitulé Partenopus, qui n'était guère qu'un pastiche de la Vita Nuova de Dante.
Ils vivaient ainsi, en proie à un grand désir de science et de beauté. Leur inutile ardeur s'exaltait mutuellement; ils admiraient l'un chez l'autre le grand élan qui les emportait vers je ne sais quel idéal inconnu. S'ils l'ignoraient toujours, ils savaient cependant qu'il serait fait d'une telle magnificence qu'il apparaîtrait comme une révélation et qu'il éblouirait les autres hommes. Leur amitié seule y gagnait, devenait de plus en plus étroite.
Cependant leurs relations mondaines, les petits succès de vanité qu'elles leur valaient, les parlottes littéraires dans les cénacles où ils échangeaient leurs idées
avec d'autres jeunes gens — toute cette vie factice, — leur cachait en les amusant la pauvreté de leurs résultats. Ils voyagaient une partie de l'année, couraient les musées et les ruines, visitaient les paysages fameux. C4ette agitation perpétuelle leur donnait l'illusion d'une existence très occupée.
Puis, un beau jour, un revirement se produisit, chez Claude d'abord qui était d'humeur plus aventureuse. Michel se laissa gagner à son tour. Des maîtres qu'ils aimaient prêchaient l'action sous toutes ses formes, dans leurs cours, leurs articles de journaux, leurs livres. On commençait à comprendre la stérilité de tant d'elTorts chez une jeunesse cependant pleine de bonne volonté. 11 s'agissait d'abaisser son idéal, de se rapprocher de la foule, d'imiter la moyenne des gens sensés qui a toujours fait les affaires de l'humanité sans tant de grands mots ni de vain savoir. Des amis les entraînèrent. Ils fréquentèrent les réunions publiques, les milieux socialistes, s'intéressèrent au relèvement r moral de l'ouvrier. On les Vit dans les cabarets de Montmartre et de la Villette en compagnie de jeunes étudiants affublés de pantalons de terrassiers en signe d'alliance avec le prolétaire. Michel y fit même quel, ques conférences où il déploya un talent de parole qu'il ne se connaissait pas et qui annonçait un futur orateur. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que toute leur générosité et tout leur bon vouloir se dépensaient au profit de quelques individus des plus médiocres, que Ici encore, comme dans les milieux littéraires, les questions de personne et d'intérêt dominaient tout. Les déclamations absurdes et déprimantes qu'ils y entendirent achevèrent de les dégoûter.
C'est alors que Claude traversa une grande crise de découragement. Michel, plus atteint peut-être, se ré-
fuiçia dans sa philosophie. Elevé par une mère dévote, il était resté au moins catholique d'imagination et de sensibilité. Il se rapprocha du catholicisme, tourna autour de Saint Thomas, qu'il entendait vanter par de jeunes prêtres de l'Ecole des Carmes, mais il n'y entra, point. Il se déclara convaincu, mais il ne put se résoudre, aux observances.
Claude de son côté, lisait des manuels d'économie politique, des relations de voyage, des statistiques commerciales. Ils se communiquaient moins leurs pensées par une sorte de honte de leurs mésaventures antérieures. Mais ce travail solitaire eut pour tous les deux les mêmes conséquences: ils s'acheminèrent de plus en plus vers la vie pratique.
Michel croyait en trouver l'idéal dans la personne du Christ, à la fois Dieu et homme, réalité selon la chair et réalité transcendante. Il découvrait dans l'Evangile, avec un enseignement divin, le remède à toutes les misères sociales. Il voulait en extraire une sorte de catéchisme politique. Claude, tout en approuvant son elïort, le traitait de mystique et d'idéologue. Pour lui, il avait de tout autres pensées. Il déplorait la vente de ses terres de Lorraine, parlait de s'embarquer pour Buenos-Ayres, d'aller faire de l'élevage dans la République Argentine.
Ils en étaient là, toujours très hésitants au fond, malgré le ton superbe de leurs affirmations, lorsque les hasards de la politique tournèrent tout à coup leurs pensées vers l'Algérie. Le père de Michel, le général Botteri, y avait laissé la réputation d'un grand administrateur et un nom très populaire. Il y comptait de nombreux amis avec qui Michel av'ait conservé des relations et il avait acquis, aux environs d'Alger, d'immenses domaines qu'il faisait exploiter tant bien que mal par des
gérants venus de France ou par des métayers étraniiers.
Or, en ce moment, la décomposition du parti opporluniste à Alger promettait une place libre pour un candidat indépendant, toutes les variétés de politiciens |ii ofessionnels s'y étant usés l'un après l'autre sous les étiquettes les plus diverses. La générale Botteri excitait Michel à poser sa candidature : « Des amis d'Alger ne cessaient de l'en solliciter— lui écrivait-elle — et puis l'instant était favorable 1 Les ralliés triomphaient! i\ïichel pourrait se rattacher à leur groupe et grâce aux anciennes relations de son père, à son talent d'écrivain et de conférencier, se faire une place en vue dans le parti... »
Conseillé par Claude, harcelé par sa mère, convaincu d'ailleurs de la nécessité d'agir, Michel s'était embarqué trois mois auparavant pour Alger, afin d'y tâter le terrain. Il en était revenu amoureux et ramenant une maîtresse qu'il adorait. Sans même revoir Claude à Paris, il était parti pour l'Italie où il avait passé l'été au bord du lac de Trasimène. De là, il avait écrit des lettres enflammées à son ami: « Il ne renonçait pas à ses ambitions. Au contraire, il croyait puiser dans son amour des forces nouvelles. Cet amour avait été pour lui comme un baptême!... »
C'est ainsi qu'il avait décidé Claude à l'accompagner, — et celui-ci, qui ne demandait qu'à s'employer, « à faire quelque chose » — comme il disait, — avait consenti à courir l'aventure.
Le lendemain, quand ils s'embarquèrent, le mistral sévissait toujours. De petites lames coui'tes traversaient tout le bassin de la Joliette et faisaient craquer la charpente des paquebots qui se balançaient faiblement.
Claude et Michel furent obligés de se réfugier tou de suite dans leur cabine. La traversée du golfe du Lion, — vrai champ do bataille oij s'entrechoquent sans cesse les courants contraires et rendu plus houleux paù la tempête, — devait être extrêmement pénible, ce jour-là. On avait fermé les hublots par crainte des paquets de mer qui rebondissaient jusque sur le pont. Ecoutant les coups sourds des vagues contre les flancs du navire, luttant péniblement contre la nausée dissolvante, ils gisaient allongés sur leurs couchettes. Claude, — en vrai terrien, comme l'avait appelé Michel,
— s'abattit tout à coup sur son oreiller et ne bougea plus, incapable même de proférer une parole.
Mais Michel, tout en subissant la dépression nerveuse, gardait un esprit très libre, d'une lucidité extraordinaire. Ses pensées s'enchaînaient avec une rigueur logique qui lui faisait presque mal, tellement elle fatiguait son attention. Il reprenait ses réflexions au point où il les avait laissées la veille; mais, à tout instant, il les abandonnait pour l'image de sa maîtresse,
— cette Cina qu'il avait ramenée d'Alger au printemps et avec laquelle il venait de passer l'été en Italie, dans un petit village perdu des environs de Pérouse, Elle était restée à Livourne chez des parents et elle devait le rejoindre dans un mois, quand il aurait terminé làbas leur installation... C'était là son gros tourment: comment mènerait-il de front cet amour et ses projets politiques? Pour calmer ses inquiétudes, il se citait l'exemple des héros de Stendhal, les Julien, les Fabrice del Dongo, qui nourrirent de vastes ambitions et qui cependant furent de grands amoureux... Puis le sévère et dur visage de sa mère, qu'il avait quittée l'avant-veille, à Lyon, se présentait à lui. Il n'avait pas osé encore lui avouer sa liaison avec la Cina par
crainte de lui faire une trop grande peine, ji aimait éperdûment sa mère et il s'en croyait aimé avec passion... (( Oui! comment parler de la Cina à cette pauvre mère qui, ravant-veille encore, sur le marchepied du wagon, lui avait dit, en lui prenant la main, d'un ton extraordinairement solennel: « Michel, je tiens absolument à cette élection !... si ton père vivait encore, c'est /mz qui se présenterait. Il faut que tu occupes àAlger la place qu'aurait prise ton père !... » Et l'attirant contre sa poitrine, elle l'avait embrassé dans un incroyable emportement de tendresse...
Michel, pour tout concilier, revenait pour la centième fois aux mêmes combinaisons, mais il les sentait si fragiles qu'il ne pouvait en détacher son esprit, comme si l'effort répété de son raisonnement leur donnerait un peu de la solidité qui leur manquait. Il s'épuisait. La machine logique fonctionnait à vide dans sa tête brûlante. Le bateau toujours plus secoué tanguait brusquement. Alors, dans une détresse de tout son corps, il sentait l'espace se dérober sous lui, tandis que, d'un bout à l'autre du navire, s'élevait une longue clameur gémissante.
Il dormit d'un sommeil coupé de cauchemars et de brusques réveils, où il voyait devant lui le stewart en habit noir qui lui présentait des boissons glacées. Puis la nuit vint. Ce fut l'accablement absolu, sans une pensée, sans un rêve.
Quand il ouvrit les yeux, une clarté purpurine resplendissait derrière les rideaux rouges des hublots. Une brise fraîche, délicieuse, faisait palpiter les courtines de sa couchette. On était sorti du golfe. Le navire comme enveloppé d'une immense caresse, coulait sur les e.iux calmes d'un mouvement si doux qu'on le sentait à peine . Le glissement de la coque n'était plus qu'un
petit bruit à peine perceptible, mélodieux, continu, comme un chant. Là-haut, c'était tout un branle-ba^ matinal, un piétinement sourd qui ébranlait le plafonc des cabines. L'eau fusait des tuyaux d'arrosage, ruis selait le long des parois, retombait dans la mer avec le tintement perlé des fontaines dans les bains maures. Quel merveilleux réveil après les angoisses de la nuit
— Lève-toi, Michel! viens voir l'aube sur le pont I...
C'était Claude qui, habillé déjà, venait de faire 1( tour du tillac.
Ils montèrent précipitamment. Le soleil, pareil i une meule incandescente, émergeait des flots. Tout autour du navire, les eaux soyeuses tournoyaient len-; tement, en vastes cercles concentriques qui s'évanouissaient à la limite extrême de l'horizon. Du côté de l'occident, la mer était toute blanche, d'une blancheur miroitante de satin, oii passaient par instants de grands frissons d'or roux. Des marsouins brisaient la glace unie des eaux, se replongeaient dans un éclair, puis rebondissaient d'un même mouvement rythmique. L'aii encore frais était traversé de souffles chauds. On sentait l'Afrique prochaine.
Michel et Claude, après les malaises de la journée précédente, éprouvaient comme une sensation de délivrance, d'élargissement sans borne. Leurs pensées s'inclinaient à la joie. Peu à peu, ils retrouvaient l'allégresse qui les avait pris en arrivant à Marseille, et, tout eii marchant, ils remuaient de nouveau leurs projets d'avenir. Gagnés par le vertige de la vitesse, ils s'arrêtaient de temps en temps sur la passerelle, pourvoir s'abaisser et se relever la pointe des mâts et pour sentir sous eux la trépidation du navire secoué par les tours furieux de l'hélice.
Longtemps les cimes violettes du Djurjurra étincelè-
rent dans le lointain. Mais àcause du mistral, ils n'entrèrent que très tard dans le port d'Alger.
Le triangle lumineux de la ville se rappi^ochait len tement... Enfin, elle se déploya tout entière sous les vapeurs mauves qui s'élevaient des eaux et qui submergeaient les collines et les rivages. Dans la sérénité de l'espace, c'était comme une agonie splendide et voluptueuse. Le navire avait franchi la passe. On entendait les cris des portefaix arabes et les appels des bateliers sur les barques. Le cœur battant de Michel lui soulevait la poitrine, et, comme il s'écartait du bastingage, en proie à une appréhension secrète, Claude, — transporté, — lui montrant la vision merveilleuse, qui s'abîmait peu à peu sous la montée envahissante de l'ombre :
— Voilà ta ville ! — dit le Lorrain, en étendant les bras.