LA COLLINE DES TEMPLES
Se balançant dans leurs rocking-chairs, ils causaient tranquillement sur la terrasse de la villa. Le chaouch venait d'apporter, sur le vaste plateau de cuivre, 1$ cafetière et les minuscules tasses de porcelaine. Il n'y avait avec eux qu'un vieil ami de la maison. — M: Carrel, — un architecte d'Alger, que Michel avait pri^ de venir pour les réparations urgentes et les travaux nécessaires à son installation. Ils quittaient à peine la salle à manger. Saisis par la fraîcheur de la brise au sortir de table, ils se sentaient plus dispos. La magnificence de la mer les émouvait peu à peu et, tout en parlant, ils tournaient leurs regards vers l'horizon, où triomphait durement la splendeur de midi.
Il y eut une minut^, de silence. Claude, se détachant le premier du spectacle, revint à la conversation commencée :
— C'est égal ! — dit-il tout à coup à Michel, — ils ne sont pas rassurants, tes électeurs t...
Il faisait allusioQ aux figures populaires qui les avaient frappés pendant leur court passage à Alger.
— Oui ! — dit Michel d'un air désappointé, — la première impression n'a pas été bonne !...
Aussi n'y avaient-ils point séjourné. Tous les personnages qu'ils voulaient voir étaient encore en France. La ville leur avait paru déserte et la chaleur humide qui l'enveloppe était intolérable. Dès le surlendemain de leur arrivée, ils étaient partis, ils étaient venus se réfugier au bord de la mer, dans cette villa de Tipasa, que le général Botteri, le père de Michel, avait fait construire au milieu de ses propriétés.
— Mais as-tu remarqué, — insistait Claude, — l'expression de ces visages? Ce mélange de ruse, de cupidité et de violence?...
M. Carrel, les yeux perdus dans le bleu de la mer, les écoutait distraitement. Les deux jeunes gens voulurent avoir son avis.
— Oh! vous êtes bien français, vous! — dit le vieillard en les examinant avec un sourire moqueur. — Vous avez battu toutes les routes de l'Europe, vous prétendez tout connaître, et un rien vous étonne! Moi, je suis convaincu que, sous toutes les latitudes, vous retrouverez ce vieux fonds de canaillerie. Un peu d'hypocrisie en plus ou en moins ne fait pas grand'chose à l'affaire ! Mais je vous l'avoue, les humains m'occupent fort peu. Ici, je ne m'intéresse qu'aux pierres et aux paysages. C'est mon métier d'ailleurs !...
— Je vous abandonne les hommes ! — reprit Michel. — Mais ces rues d'Alger avec leur suintement, l'espèce de buée grasse qui revêt les murs, ces relents d'épiceries et de cuisines crapuleuses, ce grouillement cosmopolite I Avant-hier, je me croyais dans les bas quartiers de Naples ou de Barcelone, dans une ville
d'Espagne ou d'Italie !... Tu te rappelles, Claude, ces rues fétides de Barceloneta, ces vilains faubourgs de Madrid, en quittant la rue de Tolède?...
— Pourquoi regarder tout cela? — dit M. Carrel, d'un ton de reproche, — quand on a la lumière du bon Dieu!... Voyez icil Est-ce que ce n'est pas admirable ? Il me semble qu'il y ferait si bon aimer!...
Ils comprirent l'allusion malicieuse à la Cina. M. Carrel lui-même eut un petit rire en dedans.
— Et quand je songe, — ajouta-t-il aussitôt, — que vous allez vous jeter dans l'abominable politique ! Il est vrai que vous êtes jeunes, vous autres ! Moi, voyez-vous, je ne vous comprends plus! Ce n'est, plus de mon âge! Comme me le disait le bon Théophile Gautier, quand il vint ici inaugurer nos chemins de fer: « passé trente ans, ce qu'il faut à des gens comme nous, c'est quelques petites rentes, une quinzaine de toiles assez bonnes, une cuisine et une cave excellentes ! Le reste n'a plus d'importance!... » Oui, le bon Théo me disait cela, en admirant de chez moi le paysage du Golfe... Ah ! comme voilà longtemps, comme voilà longtemps déjà!...
Le vieillard parut s'absorber dans une rêverie mélancolique, tout en caressant de la main sa petite tasse de porcelaine enfermée comme un fruit délicat dans la coquille de filigrane.
Et tout à coup, levant vers Michel et Claude un regard plein d'extase :
— Savez-vous quelle est tous les jours, ma prière du matin dans ma bicoque du Télemly?... « Mon Dieu! faites-moi la grâce de vivre toujours devant ce beau paysage ! »
Il murmura ces paroles avec un véritable accent de dévotion ; et quittant soudain son fauteuil, il en-
traîna les deux jeunes gens vers la balustrade de la terrasse :
— Voyez ! voyez 1 Ouvrez vos yeux ! — disait M. Carrel en proie à un enthousiasme juvénile — Peut-on rêver un endroit plus beau que celui-ci?...
— C'est moi, — ajouta-t-il orgueilleusement en se tournant vers Michel, — c'est moi qui ai conseillé à votre père d'y bâtir!...
Leurs regards se perdaient dans les profondeurs de l'espace. De toutes parts, lamer, comme une gaze bleuâtre, ondulait devant eux, sillonnée de courants, qui s'enfonçaient, grandes routes vitreuses et mouvantes, vers les vapeurs lointaines de l'horizon. Les champs des vagues semblaient illimités. Les côtes elles-mêmes, failjlement estompées sous la brume légère, s'évanouissaient dans le cercle infini des eaux. Pareilles à des traînées de nuages, elles se déployaient pendant des lieues en une mince bande violette, où des points lumineux, formés par les villages du littoral et les cabanes des pêcheurs, brillaient comme un vol de mouettes au bord du ciel.
Du côté de la terre, le sol et les choses se dessinaient avec un ordre et une netteté saisissantes. A droite, lapointe de Sainte Salsa couronnée parles murs épars de sa basilique s'avançait dans la mer en face d'un îlot; à gauche, correspondait un îlot symétrique et, bornant la courbe gracieuse des rivages, le massif géant du Chénoa étageait ses assises aussi régulières que des architectures. Par derrière, dans le lointain, la haute chaîne de l'Atlas découpait ses pics dentelés; et, tout près du regard, comme si on eût pu les toucher avec la main, les molles collines duSahel descendaient doucement vers les grèves sous les couleurs riantes des
Iltures.
— Mais c'est le paysage de la Gampanie! — dit sou-
dain Michel — il n'y a rien d'africain dans tout cela!... Regardez ces vignes et ces oliviers, ces bois de pins et d'eucalyptus 1...
— C'est vrai ! — dit M. Garrel — la douceur en est merveilleuse! Ah! comme vous allez aimer cette terre, à mesure que vous y vivrez !... Et les matins et les soirs, dans les lueurs de l'aube ou du couchant, quand vous verrez s'allumer cette montagne ! — il montrait l'édifice du Chénoa dominant le promontoire. — Elle est toute de marbre, cette montagne! Quels réveils vous aurez ici ! A présent, les teintes, sous la lumière crue de midi, sont d'une dureté extrême. Mais vous verrez, les matins et les soirs, quelle suavité revêtira la terre!... Cependant admirez cette blancheur diamantine du ciel ! C'est la nuance de l'heure. Le ciel est tout blanc! il ne changera guère jusqu'au crépuscule !...
Et il ajouta avec un bon rire :
— Ce qui n'empêche pas vos littérateurs de France de parler sans cesse — « du cobalt intense » des ciels africains... Je ne l'ai jamais vu, moi, ce cobalt!...
Puis tendant la main vers la campagne :
— Et les ruines antiquesdont ce pays abonde! Elles sont charmantes, ces ruines ! Vous savez que Tipasa est un vieux municipe romain, qui remonte au temps du roi Juba et qui ne disparut qu'avec la conquête arabe... Tenez! cette colline oii s'élève votre villa, c'est l'ancienne acropole de la cité, le centre religieux de toute la région; c'est la Colline des Temples, comme l'appelle un vieux texte qui nous a conservé la mémoire de Saint 3 Salsa, la martyre vénérée desTipasiens. Tous les sanctuaires païens s'y groupaient, sans doute autour de l'autel de la Junon' Carthaginoise. Voyez, jusque dans votre parc, tous ces pans de murs encore debout, ces citernes à demi comblées, ces fûts de co-
- lonne, ces grands morceaux de bitume qui servirent au dallage !... Mais le curé vous expliquera tout cela: il a fait ici quelques fouilles curieuses...
Cependant Kadour venait d'annoncer que le break était attelé. M. Carrel devait rejoindre à Marengo le train de cinq heures qui le ramènerait à Mustapha.
Les deux jeunes gens accompagnèrent l'architecte jusqu'à la porte du parc et, chemin faisant, ils essayèrent encore une fois de l'interroger sur les chances de l'élection. Michel s'étant prévalu de l'amitié de son père avec l'archevêque d'Alger, qui, — disait-il, — s'emploierait certainement pour lui, M. Carrel partit d'un éclatde rire. Ils insistèrent pour qu'il s'expliquât. Le vieillard se retranchait prudemment derrière une foule de circonlocutions :
— Je vous ai déjà déclaré que je ne me mêlais pas
de politique!... Je ne sais rien. Je ne veux rien savoir!
Peut-être feriez-vous mieux de vous occuper d'autre
chose... Mais je crois que ce pays nous réserve plus
d'une surprise ! Tout en regardant mes pierres, j'ai
bien regardé un peu les hommes, depuis plus de qua-
ijUpte ans que je suis ici... Ce qu'il y a de certain, c'est
^H'il existe à cette heure en Algérie tout un peuple
^euf, dont on ne se doute pas en France, dont on ne se
doute ménçie pas chez nous dans les sphères officielles...
Coniment ce peuple se comportera-t-il? J'ose à peine
l'entrevoir. Enfin, comme je vous le disais, vous verrez
par vous-mêmes : c'est encore le mieux !
M. Carrel s'était mstallé dans la voiture. Il tenait la main de Michel, qu'il serrait affectueusement:
— • Je pars pour mon ermitage de Bougzoul, — lui dit-il, — c'est la saison qui convient pour en jouir pleinement!... Venez me voir à mon retour. Si je ne puis rien pour vous, je vous mettrai en relations avec
des amis... Mais, — ajouta-t-il avec un sourire chargé de réticences, — si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous défier de l'archevêque.
M. Garrel se refusa à en dire davantage. Les chevaux piaffaient d'impatience, le break partit au grand trot :
— Tu as entendu? demanda Michel à son ami.
— Ah! bah! — répondit Claude, — c'est un vieux franc-maçon, ton monsieur Garrel !
Tous deux se rappelèrent en cet instant leur visite de l'avant-veille à l'archevêché. Ils n'avaient point trouvé Mgr Puig. Un vicaire général très affable les avait reçus: — « Monseigneur était en France f... Il soignait à Vichy sa maladie de foie... Mais nul doute qu'il ne fût très sensible à la démarche de Michel »
Partout on les avait accueillis de la même façon. Chez tous les personnages officiels, ils n'avaient rencontré que des subalternes. Ils conclurent ensemble :
— Il n'y a rien à faire pour l'instant!...
— Eh! bien, — dit Claude, — suivons le. conseil de l'architecte! Commençons par connaître les choses et les gens qui nous entourent!... Depuis hier que je suis ici, je ne sais même pas encore quelle figure a ta villa!...
— Je ne suis pas plus avancé que toi, — dit Michel — c'est la première fois que j'y viens!... Nous sommes ici comme des étrangers !
Ils remontaient la grande allée du parc, encombrée de ruines antiques et de statues mutilées. La villa se dressait devant eux au sommet de la Colline des Temples. C'était une grande bâtisse de style italien, à la double façade décorée de pilastres ioniques, qui se raccordait assez bien avec le paysage des ruines. Le premier étage, était en retrait, formant de chaque côté,
au dessus du corps de logis, deux terrasses assez spacieuses au levant et au couchant. Au milieu, faisant face à la mer, une loggia flanquée également de pilastres ioniques s'ouvrait de plein pied avec la chambre à coucher. Une dernière terrasse surmontée d'un balustre dominait tout l'édifice.
Cette villa avait été construite sur les plans de M. Carrel. Le général l'avait embellie amoureusement pendant son long séjour à Alger. C'était l'œuvre de toute sa vie. L'architecte aussi nourrissait une tendresse particulière pour cette maison. L'amitié qu'il avait vouée au général se mêlait d'un véritable culte pour la beauté du site qu'il avait choisi et d'un secret amourpropre d'artiste : cette villa de Tipasa, c'était son morceau de maîtrise.
Ils venaient de franchir le vestibule. La porte du grand salon était ouverte à deux battants :
— Tiens ! — dit Michel, — c'est Carrel encore qui a eu l'idée de cet arrangement que tu aimes...
A travers les vastes baies vitrées, qui éclairaient tout le fond de la salle, l'immensité de la mer venait de surgir tout à coup. Comme sur le pont d'un vaisseau, on ne voyait partout que l'étendue des vagues. Seule, au dessus de laligneinflexible de l'horizon, la silhouette de la Victoire de Samothrace apparaissait par le large cintre, au bord du terre-plein surplombant la mer. De tous les points de la salle, on apercevait les draperies rigides, l'essor immobile de la déesse à la proue de la trirème et le déploiement des grandes ailes de marbre, dont l'envergure semblait ajouter encore à la profondeur de l'espace.
Encadrant ces surfaces et ces lignes sans mouve ment, des mosaïques aux vivantes lueurs couraient le long des murs sous une frise de stuc doré. C'était un
chatoiement de couleurs chaudes, une fulguration incessante qui éblouissait les yeux. D'un côté, étaient des allégories antiques et païennes, — les quatre Saisons entourant une scène de cabaret copiée sur une mosaïque de Carthage ; et de l'autre, — la vie et l'apothéose de Sainte Salsa, la martyre et la patronne du pays.
— Vois-tu ! — dit Michel, — je crois que, dans tout cela, mon père a subi trop docilement l'influence de Carrel. Son vrai goût ne le portait point à tant de faste. Je le retrouve davantage dans ce promenoir que tu aperçois sous nos pieds et qu'il fit creuser à grand'peine aux flancs du rocher... Sans doute, il aimait à venir s'y reposer à la tombée de la nuit. Il y jouissait de ia solitude et de la paix absolues en face de la mer. Le peu que je sais de lui, me fait croire qu'il devait se complaire à ces grands spectacles très simples...
Ils descendirent les degrés qui conduisaient au promenoir. C'était une vaste galerie en demi-lune, suivant la courbe même de l'anse que forme à cet endroit la Colline des Temples. Suspendue à une grande hauteur au dessus de la mer, elle était encore défendue par des brise-lames contre l'assaut des vagues. La toiture en coupoles était soutenue par les plus belles colonnes de marbre blanc qu'on eût pu trouver parmi les ruines. Un carrelage de couleur claire faisait ressortir au centre une grande mosaïque représentant Virgile au milieu des Muses.
Michel et Claude se tenaient au bord de la galerie, sur la première marche de l'escalier tournant qui menait à un petit port aménagé dans un repli de la baie. Le vent du large dilatait leurs poumons. La rosée saline irritait leurs lèvres.
— Comme on s'épanouit ici ! — dit Claude, le visage
brillant. — Sens-tu cette force qui nous arrive de la mer?...
— Moi, — dit Michel^ — la mer me fait peur! Et cependant elle m'attire et je l'aime ! C'est une impression d'enfance qui n'a jamais pu s'effacer. Elle date du jour où j'ai vu l'Océan pour la première fois, du haut des remparts de Saint-Malo, Quelle tristesse affreuse me saisit en face de ce grand horizon vide, parmi ces vieilles pierres disjointes où ruisselait encore l'averse froide de la marée !
— Pourquoi évoquer ces souvenirs mélancoliques au milieu de la joie qui nous entoure ?...
Des chants napolitains arrivaient jusqu'à eux. C'était une équipe de pêcheurs qui passaient, courbés sur les rames. Les patrons, à l'arrière des barques, remplissaient leurs corbeilles, et le poisson qu'ils puisaient dans les soutes luisait entre leurs mains comme des morceaux d'argent. Bien qu'ils fussent encore à une grande distance, chaque parole s'entendait très distincte, dans le bruit rythmé des avirons.
— Moi, je suis comme eux, — dit Claude. — J'ai envie de chanter!
Et tout en bondissant dans l'escalier, avec une allégresse d'enfant, il lança le refrain d'une romance populaire qu'il avait entendue à Naples avec Michel.
— Allons! viens! tu chanteras avec moi! Nous célébrerons ton palais !... Moi, il faut que je voie, il faut que je marche, il faut que j'aille!...
L'accent d'amitié heureuse qui vibrait dans la voix de Claude souleva Michel à son tour. Enlacés, ils remontèrent l'escalier de la terrasse. Ils parcoururent le parc, ils visitèrent toutes les chambres et ils finirent par le cabinet de travail du général Botteri.
Cette pièce était orientée vers l'Est. De l'une des
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fenêtres on embrassait le plus bel horizon : la mer, la colline de Sainte Salsa et, sur les dernières crêtes du Sahel, la bizarre coupole du Tombeau de la Chrétienne. Le général y avait accumulé comme en un trésor toutes les choses précieuses qu'il avait recueillies au cours de sa vie errante et militaire. Les murs disparaissaient sous les panoplies, — les aciers damasquinés, les fusils, les pistolets aux incrustations de nacre, rapportés de Syrie, les étriers mexicains, les buffleteries, les éperons massifs aux molettes découpées en étoiles, les œufs d'autruches, les selles marocaines, les appliques de bois rehaussées d'or...
Ils donnèrent plus d'attention aux médaillers dont les boiseries sévères faisaient le tour de l'appartement. Avec une passion touchante, le général les avait composés pièce à pièce pendant ses campagnes d'Afrique. Debout devant les vitrines ouvertes, Michel et Claude se passaient les monnaies de cuivre, les écus d'or ou d'argent, portant le cheval de Carthage, les effigies calamistrées des Césars et des Impératrices, ceintes du bandeau, de la couronne de laurier, du diadème oriental. La série s'étendait sans interruption depuis les temps puniques jusqu'au règne de Justinien, racontant les étapes et les vicissitudes de la conquête latine.
— Ce sont les soldats de mon père, — dit Michel, — qui ont ramassé pour lui ces médailles, un peu dans tous les pays de l'Afrique. Je me rappelle qu'il avait dressé à cette chasse une de ses ordonnances, un garçon de ton pays, que j'ai vu à Lyon pendant un congé très court, qu'il passa auprès de nous...
Mais ce qui les passionna plus encore que les médailles, ce fut un volumineux carton rempli de dessins et d'esquisses, que le général avait crayonnés au jour le
jour pendant ses voyages et ses expéditions africaines.
Depuis Tunis jusqu'à Lalla-Mahrnia, tous les sites fameux défilèrent sous leurs yeux. Les razzias et les escarmouches s'illustrèrent pour eux en mille épisodes originaux. C'était la vie des camps racontée par le menu. 11 leur sembla ressaisir avec cette histoire déjà lointaine, l'émotion rapide qui avait sabré de hachures, ou rayé de traits incisifs tel coin à peine esquissé du paysage. Des bouffées d'orgueil leur montaient, en remuant tout ce passé glorieux.
— Gomment pouvais-tu dire, — s'écriaClaude — que tu étais ici un étranger? Toq père l'a conquis pour toi, ce pays! Partout où tu iras, tu retrouveras sa iTçice!... Oh! comme je t'envie, comme je t'envie! Comme je regrette que mon père n'ait pas suivi le tien, qu'il se soit confiné obscurément dans nos champs de Lorraine!...
Quand ils redescendirent pour" le dîner, une joie grave, intime, débordante, donnait à leurs paroles un caractère d'expansion inaccoutumé. La pensée de leurs pères les emplissait tous deux. Ils se sentaient moins seuls dans la haute salle à manger aux panneaux tout blancs où les danseuses pompéiennes étalaient leurs poses un peu froides et leurs draperies symétriques. Michel ne parlait plus. Une tendresse profonde et vague s'était répandue en lui, et comme elle n'avait point d'objet, l'image radieuse de la Cina se leva peu à peu dans sa pensée, attirant à elle toute l'abondance de son cœur. Les beaux souvenirs de Pérouse redevenaient des joies vivantes qui allumaient dans ses veines une fièvre de bonheur plus ardente peut-être que dans ces jours déjà morts. Michel éprouvait le besoin de lui parler, de la voir, de la toucher, de lui crier en adoration l'ivresse de l'heure qui passait.
C'est pourquoi il refusa d'accompagner Claude sur la plage, et, sitùt que son ami fut parti, il monta dans le cabinet de travail pour se recueillir en pensant à sa maîtresse.
Sur la grande table d'ébène, il s'était accoudé, la tête entre les mains, se disposant à écrire. Mais la nuit était si suave, le soupir de la vague expirant sur les roches se prolongeait avec une telle langueur, que vaincu par le charme, il laissa retomber sa plume. A quoi bon penser, lorsque sentir était si doux? Pourquoi dissiper avec des mots ce merveilleux mirage? Pourquoi ne point s'abandonner aux grandes ondes sentimentales qui resplendissaient en lui comme, en ce moment, la mer, sous le clair de lune épanoui?...
Ses yeux s'égarèrent sur les choses somptueuses qui l'entouraient. La mémoire de son père y était partout écrite. Alors, dans une sorte de crépuscule de pensée, dans une indécision un peu douloureuse qu'il prolongeait avec délices, les deux images chéries alternèrent, se confondirent, — celle du père empruntant à celle de la femme aimée un peu de la vie qui semblait la fuir... Son père, il l'avait si peu connu! — La dernière fuis qu'il l'avait vu, c'était à Lyon, — lors de ce congé qu'il rappelait tout à l'heure à Claude. Le général, pressé par sa femme, s'était décidé à quitter son Afrique. Il avait accepté à Rennes un commandement de corps, et, six mois après, il y était mort, disait-on, d'une congestion pulmonaire, mais bien plutôt, — pensait Michel, — de nostalgie et de tristesse.
Il le savait, des dissentiments pénibles avaient existé entre son père et sa mère, qui n'avaient presque jamais vécu ensemble. Mais par une pudeur filiale, il avait toujours laissé dans l'ombre ce passé qui était encore pour lui une cause de chagrin. Maintenant il
entrevoyait quel être de douceur et d'intelligence avait été son père. Le printemps dernier, il avait découvert dans leur villa de Mustapha, les fragments d'un journal intime qui avait commencé à l'éclairer sur le vrai caractère du général. Mais depuis deux jours à peine qu'il était à Tipasa, depuis qu'il le voyait dans le cadre qu'il avait aimé, au milieu des choses familières sur lesquelles s'était usé le grand besoin d'affection qu'il n'avait pu satisfaire au foyer conjugal, Michel l'aimait de plus en plus. Il comprenait avec tout son cœur ce soldat si peu guerrier, qui, en sa qualité d'officier du génie avait assisté à toutes les guerres sans s*y mêler, promenant d'un pays à l'autre ses goûts de dilettante et son indulgence de philosophe... Oui ! ce rêveur, cet homme de cabinet, aux instincts studieux et paisibles, — il était vraiment le fils de sa chair, lui Michel, qui, malgré toutes ses répugnances, allait se jeter dans la lutte, allait se contredire cruellement, comme son père s'était contredit pendant toute sa vie ! Il allait agir!...
Agir!... Ce mot proféré à haute voix dans l'ardeur de la méditation rompit aussitôt tout le charme. Michel leva les yeux. Des lueurs précises s'allumèrent dans les aciers et les nacres des panoplies. Comme couvée aux profondeurs fécondes de la houle sentimentale qui maintenant s'éteignait, sa pensée bondit tout à coup, virile et sûre : a Agir était un devoir! un ordre imprescriptible ! » Il entrevit, en une seconde, la certitude de ses conclusions antérieures qui l'avaient amené, de l'indifférence absolue, à une sorte de catholicisme éclectique et de socialisme chrétien. Ses principes l'obligeaient à s'associer au combat des idées, à prendre parti dans la bataille.
Il serait d'autant plus inexcusable de s'abstenir, que
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toutes les chances, selon ce qu'on disait, étaient de son côté. Tout dépendait de son énergie.
Alors, comme dans un examen de conscience solennel, il sonda sa volonté, il éprouva la fermeté de sa résolution, il lui sembla qu'une audace intrépide soulevait tout son être : « Sens-tu, — avait dit Claude, — sens-tu cette force qui nous arrive de la mer ?... »
Lui, la sienne avait une autre origine!... — Et de nouveau l'image de la Gina lui apparut comme le signe triomphant de sa vie nouvelle, u Bien loin d'être ab 'ttu par un tel amour, il y trouverait une force invincible. Ce qu'une petite fille florentine avait été pour Dante, la Cina le deviendrait pour lui. Elle serait la guérisseuse des doutes, l'instigatrice des vertus. Elle serait la Dame en rouge apparue sur le déclin de la neuvième heure et dont la robe de flamme éclairerait sa route ! ... »
La vision devint si nette et si hallucinante que Michel, ivre d'adoration, se sentait défaillir. Il se leva précipitamment. Le cœur étouffant dans sa poitrine, il courut à la fenêtre, pour aspirer l'air marin. La mer illuminée chantait par toutes les voix de ses vagues. En face l'îlot de Sainte-Salsa resplendissait sous la lune comme un trône d'argent; et, tout près de lui, la lanterne du phare, qui dominait les récifs, laissait entrevoir, à travers les glaces, son globe de cristal prismatique, — telle une tiare de topazes et d'opales flottant dans la nuit.
L'imagination éperdue de Michel en couronnait son amour; et, tendant les bras vers l'impossible vision, pâmé dans l'odeur amoureuse des figuiers qui montait des jardins silencieux, il se répétait sans cesse la salutation du chant liturgique :
Ave^ maris stellal,,»
Puis il sentit une brève amertume lui remonter au cœur :
(( C'est trop beau, — pensa-t-il, — je serai puni de cette joie !... ))
Claude, alors, rentrait de sa promenade sur la plage. Michel éteignit la lampe et, sans bruit, il passa dans sa chambre à coucher, afin de ne point dissiper en conversations frivoles l'enchantement de cette veille. Longtemps son exaltation lutta contre le sommeil, puis il s'endormit de lassitude, avec une secrète épouvante de son bonheur. '
Le lendemain, Claude parut au déjeuner, le visage en fête :
— Quelle nuit splendide j'ai passée! — dit-il à Michel. — En te quittant j'ai rencontré les pêcheurs sur la plage. Ils allaient relever leurs filets. Ces braves gens m'ont pris dans leur barque. J'ai assisté au travail de la mer, comme ils disent... puis vers minuit, comme la brise commençait à fraîchir, ils m'ont débarqué derrière la pointe de Sainte-Salsa; et je suis revenu, en suivant la route, sous le clair de lune. Quel éblouissement que ces nuits africaines! On dirait des levers d'aube ! Toute la terre était fleurie de clartés!...
— J'ai vu, j'ai vu ! — dit Michel. — Pour moi aussi la nuit a été douce!...
Il ne voulut point en dire davantage.
Il se recueillit au souvenir de l'ardente soirée et de nouveau la vision repassa dans son esprit. Mais Claude encore tout plein de sa promenade, revenait sans cesse à ses pêcheurs; il en parlait avec un enthousiasme naïf, comme s'il eût découvert une race d'hommes inconnus :
— J'ai été les revoir ce matin ! — dit-il. — L'un d'eux
est notre voisin, c'est un Napolitain de Procida veuf, avec cinq enfants. Il a fait venir sa mère, une vieille paysanne toute ridée, poui^ avoir soin des bambinil... Les autres, ceux qui m'ont emmené hier sont des Espagnols de Carthagène... Je te les ferai connaître... Depuis qu'ils sont arrivés, ils ont pris l'habitude de faire la sieste au pied du mur de ta villa...
Michel que la plénitude de son amour disposait à la bienveillance et rendait sympathique à toutes choses, écoutait vaguement les paroles de Claude. Comme une basse profonde, le chant'intérieur de sa passion soutenait, amplifiait sa pensée, éveillait en son âme des résonnances infinies. Ces pêcheurs dont parlait son ami, ils n'étaient pour lui que des figures de rêve, les personnages d'un chœur idéal qui accompagnait le cortège de la bien-aimée...
Ils étaient passés sur la terrasse de la Victoire, où déjà les petites tasses de filigrane étaient disposées sur la table minuscule aux incrustations de nacre, lorsque Kadour, le chaouch à la taille svelte de jeune fille, apparut dans sa veste rose chamarrée d'or. 11 tenait une carte sur un plateau :((Un prêtre, disait-il, attendait dans le grand salon !... »
Michel lut sur la carte : « L'abbé Saint-Laurent, curé de Tipasa. » — Selon la mode des campagnes, celui-ci venait offrir ses souhaits de bienvenue à ses nouveaux paroissiens.
Il se présenta avec une rondeur toute militaire. C'était un grand jeune homme à barbe blonde, aux jolies moustaches légèrement frisées. Sans nulle gêne, sans rien qui rappelât les petits manèges onctueux de la politesse ecclésiastique, il accepta sur-le-champ de prendre une tasse de café, s'excusant fort sur l'heure un peu intempestive de sa visite... « Mais il tenait abso-
lument à saluer ces Messieurs. C'est pourquoi il s'était permis de se présenter si tôt... »
Immédiatement la conversation s'engagea de part et d'autre avec une grande cordialité. I.e curé parlait abondamment. Sans qu'on eût besoin de l'en prier, il donna sur lui-même, sur sa famille une foule de détails. « Il était des bourguignons, des environs de Beaune, fils d'un père cultivateur. Seulement comme il avait paru d'abord un peu faible de la poitrine, Mgr de Dijon avait demandé à Mgr d'Alger de vouloir bien l'admettre en son grand séminaire de Kouba... Le climat d'Afrique l'avait tout à fait guéri. Maintenant grâce à Dieu, il se sentait robuste!... On l'avait bien vu d'ailleurs, lorsqu'il avait été obligé de faire son service militaire au 1" zouaves!... »
Il but un petit verre de fine Champagne dont il fit réloge en connaisseur. Puis, comme Claude lui tendait une boîte de cigares :
— Pardon, Monsieur, — dit-il en tirant de sa poche un gros étui de cuir, tout couvert de broderies arabes, — permettez-moi de vous offrir des miens! Ce sont des cigares d'Algérie... Je suis devenu tellement africain que je ne puis plus souffrir votre abominable tabac de France!...
— Bravo, monsieur le curé, — dit Michel, — j'aime cette belle franchise I Vous me rappelez certains prêtres espagnols que j'ai connus. Laissez-moi vous le dire, je vous trouve cent fois mieux ainsi qu'avec les airs gourmés de nos curés français.
L'abbé rougit à ce compliment :
— Les colons aussi, — dit-il, — nous préfèrent comme cela... Tenez! vous me faites souvenir d'un de mes confrères que je rencontrai plusieurs fois lorsque j'étais en garnison à Laghouat et qui, peut-être pour
l'étrangeté de ses manières, était aussi aimé des indigènes que des européens. C'était un petit béarnais à figure ardente, plus brûlé qu'un maure. Il montait à cheval admirablement. Je le vois encore sur son étalon arabe, sans selle ni bride, nu jusqu'à la ceinture, n'ayant aux jambes qu'un pantalon bleu de charpentier, coiffé du grand chapeau aux cuirs multicolores que portent les hommes du Sud. Il roula une cigarette d'un revers de main, l'alluma devant nous et, se mettant les doigts de l'autre main dans la bouche, il lança tout à coup un sifflement aigu : la bête partit à fond de train dans le sable, tandis que monsieur le curé de Berryane, les deux bras tendus, souple comme un clown, nous saluait de loin en agitant sa cigarette... Les Arabes étaient dans la stupeur de voir un marabout chrétien si brillant cavalier!...
Le curé poussa un éclat de rire bon enfant, puis tout à coup prenant un air officiel :
— Il est certain que dans ce pays l'Eglise doit user d'une plus grande tolérance que partout ailleurs, à cause du milieu et du climat différents... Ainsi le célibat nous fait le plus grand tort aux yeux des indigènes. Ils nous supposent eunuques, ou même quelque chose de pis! Il serait peut-être désirable qu'en Afrique au moins, on relâchât un peu sur un simple règlement de mœurs qui ne remonte pas plus haut que le Concile d'Elvire et qui ne fut appliqué dans toute sa rigueur que bien longtemps après. Mais sans doute qu'il y a pour nous des grâces d'état, — ajouta-t-ilavec une gravité comique, — aucun scandale ne se produit!... Et puis Monseigneur est un homme si intelligent!...
Michel voyant le curé en si bonnes dispositions, essaya de f interroger sur l'archevêque. Mais l'abbé Saint-Laurent, sans se départir de ses manières jovia-
les, et de ce beau ton de franchise qa'il avait pris au début, ne sortit point des banalités de circonstance !
— Oh ! Monseigneur est excellent, c'est notre père à tous, bien différent en cela de son illustre prédécesseur le cardinal Lespèsl... Sans doute, ce fut un très grand homme le cardinal ! Mais aussi il voyait tout trop grand! Il oubliait son diocèse pour l'Eglise et l'humanité! Hélas! son génie nous a coûté bien cher!..,
Michel déjoua le mouvement tournant exécuté par le curé de ïipasa et, malgré lui, il le ramena du cardinal à son successeur, Mgr Puig : « Quelle était la ligne de conduite politique de l'archevêque? Avait-il manifesté des préférences?... » — Et discrètement Michel fit allusion à sa candidature déjà ébruitée par les journaux. Le curé répondit avec un gros rire, en homme qui veut tout concilier :
— Oh! moi, je ne me mêle pas de politique! D'ailleurs nos supérieurs nous le défendent. Je me renferme strictement dans l'exercice de mon ministère; et, comme mes paroissiens me laissent beaucoup de loisirs, je me suis mis à faire de l'archéologie. Que voulez-vous? Je me rends utile comme je peux!... Ici j'ai entrepris quelque fouilles, qui m'ont valu les précieux encouragements de Sa Grandeur...
Et pour couper court à de nouvelles questions sur l'archevêque, il proposa brusquement à Michel et à Claude de leur faire voir ses fouilles. Le curé se leva, l'air joyeux. Il avait dans le ton quelque chose de si entraînant, on y sentait un tel désir de plaire et d'être aimable, que les deux jeunes gens le suivirent.
On prit à gauche par l'escalier de la terrasse et l'on s'engagea dans un sentier très étroit qui borde la mer le long des rochers à pic. L'abbé marchait en avant, la soutane lâche, sans ceinture, ni rabat, brandissant
d'un petit air guerrier une grosse canne d'alpiniste. A tout instant, on buttait dans des tas de décombres, des pans de murs informes, lentement rongés par la vague et qui achevaient de s'écrouler parmi les écueils. Une végétation luxuriante, inextricable de lentisques et de palmiers-nains avait effacé l'œuvre des hommes. A peine si, de loin en loin, surgissait une base de colonne grossière, un linteau de porte à l'ornementation géométrique et barbare. L'abbé Saint- Laurent ne laissait pas à Michel et à Claude le temps de s'arrêter pour voir. Il les précédait, la soutane claquant dans le vent du large, abattant des touffes de palmiers-nains avec son bâton ferré, et parfois, se retournant vers les visiteurs, il lançait une brève indication :
— Toutes ces pauvres ruines, — dit-il en montrant contre le rocher les restes d'une citerne éventrée par la mer, — tous ces débris sans caractère n'ont rien de bien curieux pour vous. Tipasa n'était en somme que l'ordinaire municipe colonial, une ville de second ou troisième ordre, éclipsée par la grande ville voisine, la Cherchell d'aujourd'hui, l'antique Gésarée du roi Juba. Mais vous allez voir là-haut des ruines chrétiennes d'un singulier intérêt... Nous sommes arrivés à dégager une basilique, dont le plan total apparaît avec une grande netteté. Vous verrez 1 les fondations, les mosaïques mêmes subsistent encore!...
Le curé étendait sa canne vers une colline en pente douce toute moutonnante de verdures, et il reprit sa course avec une belle ardeur, entraînant Michel et Claude qui glissaient dans le sable :
— Elles sont merveilleuses de conservation, mes ruines ! ... disait l'abbé. Ici, voyez-vous, je me sens vraiment dans mon domaine 1 C'est moi qui ai tout fait!...
Il articula cette phrase avec je ne sais quel accent de défi qui parut étrange.
Lorsqu'on arriva à la basilique, il exultait. Il montra gisant sur le sol les chapiteaux aux sculptures bizarres et surchargées, entièrement étrangères aux canons classiques, toutes semblables à celles des chapiteaux romans; il indiqua l'orientation dé l'abside, la ligne encore visible des bas-côtés, il arrêta les jeunes gens devant la piscine du Baptistère, dans le couloir de Tapodyterium...
Puis on franchit les anciens remparts, — et un surprenant paysage se déroula. Toute une nécropole descendait le long des flancs de la colline jusqu'à la mer prochaine. Dans le fond, par delà les plages frangées d'écume du Nador, le promontoire du Ghénoa, monumental et régulier, s'élevait au dessus de l'horizon, comme un gigantesque mausolée.
Des sépulcres vides s'ouvraient au creux des roches. Des débris d'amphores, de grandes auges de pierre semblables à des carcasses de bêtes émergeaient de la terre rouge. A chaque pas, les ruines funéraires se répandaient parmi les touffes d'asphodèle. On marchait dans de la cendre humaine. L'humus opulent était comme gonflé de cercueils. Mais vorace, jailli superbement de la riche pourriture, tout le peuple ^^ vague des broussailles et des plantes déferlait comme ^B une onde sur les fosses à jamais désertes Une ru- ^H meur sourde de germination et de travail souterrain ^H semblait sortir des sépultures profanées, violées par ^B les racines, regorgeantes de terre grasse. Les feuilla- ^^ ges amers des lentisques et des genévriers, les petites ^^ fleurs roses des bruyères, les bouquets épanouis des Uk palmiers-nains, toute cette vie hâtive, bouillonnante, ^^ sans cesse renouvelée, parait cette terre des morts d'un indéfinissable sourire.
Une émotion profonde serrait le cœur de Michel, qui contenait à peine son exaltation. Mais l'abbé Saint- Laurent marchait toujours. Il donnait des détails historiques, faisait valoir ses ruines.
— Et maintenant, — dit-il, — voici une chapelle que j'ai eu la bonne fortune de découvrir. C'est le tombeau de l'évéque Alexandre... un de mes prédécesseurs dans l'église de Tipasa... J'ai écrit à ce sujet un mémoire qui a paru dans la « Revue diocésaine ».
Les visiteurs pénétrèrent dans la basilique, qui se trouvait au penchant de la colline. Elle était tout encombrée de cercueils : grands sarcophages en calcaire à peine dégrossi, petites auges semblables à des berceaux, où l'on avait enseveli des enfants, et que revêtaient des mosaïques aux couleurs éteintes.
Ils examinèrent longuement les symboles eucharistiques incrustés dans le pavé de l'abside, déchiffrèrent les inscriptions de la nef, s'assirent sur les revêtements des tombes où des sièges semblaient creusés. Mais le curé s'impatientait.
On eût dit qu'il ne voyait dans tous ces décombres que des sujets de mémoires pour la « Revue diocésaine ». Claude le complimenta ironiquement de sa belle ardeur pour l'archéologie.
— Mon Dieu! — dit-il avec modestie, — je me borne à suivre les traces d'un de mes anciens maîtres du séminaire, Mgr Doublet qui mourut chanoine d'Alger et protonotaire apostolique !
— Protonotaire apostolique!... Quel beau titre! — dit Claude, — et qui conviendrait bien au successeur de l'évéque Alexandre 1...
Le curé sourit de plaisir, trahissant une ambition secrète.
Cependant on était sorti de la nécropole et l'abbé
Saint-Laurent, tendant sa canne d'alpiniste venait de désigner les fondations des deux grosses tours qui défendaient la porte occidentale de la ville.
Ils se hâtèrent d'y arriver.
Le vieux municipe leur apparut tout à coup dans le cadre des ruines, — image idéale de la ville morte. A travers la végétation touffue des arbustes et des ronces, on croyait retrouver les larges dalles des rues anciennes, oii passaient les troupeaux de petits ânes chargés de couffes, comme aujourd'hui encore dans les vieux quartiers des villes africaines. Ici, sans douto, toutes proches des remparts, étaient les boutiques des selliers et des forgerons, les tavernes aux murs gras, tapissés de nattes, les hôtelleries où entraient pêle-mêle les mulets et les voyageurs. Tout cela devait se grouper autour de la Nymphée, réservoir colossal, qui distribuait l'eau du Nador aux fontaines de la ville. On en voyait encore la colonnade en forme d'hémicycle, aussi haute que le péristyle d'un temple, les conduites et les tuyaux d'argile, et jusqu'à l'abreuvoir circulaire ux margelles usées par les mufles des bêtes. Plus oin, c'était l'amphithéâtre avec ses vomitoires écroulés, profonds comme des caves. A mesure qu'on avançait, les débris, les fûts de colonne s'amoncelaient. On se sentait au cœur de la cité.
Le parc de Michel commençait là, à cette place qui jadis avait contenu des existences sans nombre, si serrées les unes contre les autres qu'il avait fallu déblayer , profondément le sol pour y planter et y bâtir. Le gé-
Ioéral Botteri avait réuni dans cet espace tous les objets découverts en creusant les fondations de la villa. Partout, sous les arbres et dans les plates -bandes s'entassaient les amphores, les grandes jarres pour l'huile et le vin, les moulins à bras, les mortiers, les éclats
g^^et
de vaisselle en terre rouge et les fioles de verre aux irisations étranges. Ce joli musée en plein air semblait tout bruyant encore du menu peuple de Tipasa, qui revivait dans ses ustensiles familiers, dans la réalité un peu triviale de son existence quotidienne.
Michel et Claude qui avaient simplement traversé le parc jusque là, ne se lassaient point de toucher ces humbles choses, que leur vétusté rendait presque augustes. L'abbé Saint-Laurent maniait les amphores, frappait du doigt la pâte lisse des panses, pour faire juger de la solidité. Mais il les reposait vite, répondant à peine aux questions, pressé qu'on admirât les chapiteaux et les statues venues de Gherchell.
Parmi les belles feuilles des figuiers, de grandes formes blanches éclataient à la lumière. Tout un monde païen et voluptueux habitait là, dans les verdures, illuminant les jeunes frondaisons d'un reflet de grâce antique. L'Hermaphrodite se débattait sous l'assaut du Satyre. Un éphèbe coiffé du pétase comme un cavalier, imitait dans son corps ardent et sec. les gracilités de Praxitèle. Une Vénus Anadyomène faisait tourner doucement ses hanches évasées comme des galbes de lyre. Et il y avait de hautes caryatides, semblables à des déesses de Phidias, drapées dans les plis rigides de leurs chitôns, qui coulaient d'un jet de la ceinture aux sandales, — une tête hiératique d'Apollon à la chevelure régulièrement ondulée comme dans les figures de Calamis et des vieux maîtres attiques, — de grands corps abrupts en granit noir d'Egypte, dont les larges plantes s'essayaient à la marche, les bras serrés aux flancs, les épaules démesurées, la taille de guêpe emprisonnée dans un pagne aux stries régulières.
Michel s'était arrêté devant un buste de déesse à la coiffure surmontée du croissant.
— Pour moi, — dit impétueusement le curé, — ce buste est un portrait d'impératrice, bien que M. Paul Hartmann ait soutenu le contraire...
— Paul Hartmann ! — dit Claude. — Mais je connais ce nom! C'est celui d'un de mes anciens condisciples au Lycée de Nancy!...
— Actuellement professeur d'archéologie à l'Université d'Alger, —reprit l'abbé Saint- Laurent. — C'est un fort savant homme sans doute, M. Paul Hartmann! Mais je suis certain qu'il a tort de voir dans ce buste une figure d'Isis. Ces messieurs sont ainsi ! Hs jugent d'après leurs textes, au lieu de raisonner d'après l'expérience et l'analogie!...
Et soudain, oubliant toute prudence, emporté par la passion, le curé se lança dans une diatribe:
— Figurez-vous que ce Paul Hartmann est venu s'installer ici l'hiver dernier !... Comme cela! sans préparation ! sans nulle connaissance du pays !... et c'est ce monsieur venu on ne sait d'où qui, dans ses comptesrendus, présente mes fouilles au public, juge de mes recherches!... critiquant tous nos archéologues, battant en brèche les théories de Mgr Doublet sur les antiquités berbères!... Et puis! Paul Hartmann!... c'est un nom d'allemand, cela!...
Le curé ne se modérait plus, laissant voir toute la haine de l'homme d'église contre la science laïque, une ine exaspérée encore par les mesquines rivalités de étier, Michel s'expliqua le ton belliqueux dont il avait rlé de « son domaine » en arrivant à la basilique. Agacé par les diatribes du curé, Claude déchiffrait
Ies inscriptions des stèles couchées contre les troncs les eucalyptus. H s'était baissé pour suivre les lignes lu doigt. Tout à coup, il se releva, criant avec enthour
^hai
— Viens voir, Michel! Cette épitaphe d'un riioissonneur!... Elle est sublime I sublime!...
L'épitaphe était composée en distiques incorrects, mais oh perçait quand même avec une sorte de grandeur simple, l'orgueil naïf du bon ouvrier.
Claude ne se lassait point de répéter les premiers vers:
Bis senas messes rahido sub sole totondi, El Numidae campos noslra manus secuit !
« J'ai fauché douze moissons sous le soleil furieux ! — et ma main a dépouillé les champs du Numide... »
— Est-ce beau? — disait Claude. — Le voilà immortel, ce rustre, pour s'être rendu ce simple témoignage! Ses pauvres vers dureront plus que les rhapsodies de nos poètes d'aujourd'hui... Tiens ! je donnerais l'œuvre entière de Baptistin Girgois de l'Académie française pour un hexamètre boiteux de mon moissonneur !..
Il chercha d'autres stèles qu'il montrait à Michel. Il y en avait une foule le long des murs : c'étaient des dédicaces aux césars, des épitaphes de soldats, de magistrats, de provinciaux fiers d'avoir été duumvirs ou censeurs, et même de simples porteurs de litières.
Ils n'écoutaient plus les dissertations de l'abbé Saint- Laurent. Ils se taisaient, envahis l'un et l'autre par l'influence de tout ce passé qui peu à peu les pénétrait, songeant à ces morts, dont ils venaient de lire les noms obscurs, — indigènes, romains venus de l'Italie, colons nés sur le sol ; — et leur pensée se reportait à tout ce qu'ils avaient vu, éprouvé, médité depuis la veille: le charme des rivages méditerranéens, la villa paternelle, pleine de souvenirs antiques, bâtie sur la Colline des Temples avec les pierres des ruines, les trophées de la conquête française, la vie laborieuse du municipe
incarnant les lois justes et la raison des sages ; — et voici que, dans leur esprit, surgissait, éclatante d'évidence, l'idée de la continuité latine.
— Gomme ils s'étaient fortement implantés ici ! — dit Claude, — ces ancêtres de notre race !... Victorieux ou vaincus, sans cesse les Latins ont rôdé autour de l'Afrique, comme autour d'une riche proie 1
— Oui ! — dit Michel, — d'abord Rome ! puis Byzance, Saint Louis, Charles-Quint, Louis XIV, enfin les armées de la Restauration et les campagnes de mon père ! . . . Vraiment, nous ne sommes point des étrangers ici !
— Nous venons recueillir un héritage! — affirma Claude.
— Vous l'avez dit, monsieur! — reprit l'abbé Saint- Laurent — ... Nous autres catholiques, nous avons en ce pays de glorieuses traditions à continuer. Nos titres de noblesse remontent à près de dix-huit cents ans ! . . . Ainsi, cette petite ville devrait être le centre religieux du diocèse, puisqu'elle lui donna sa première martyre, — cette Salsa dont vous voyez là-bas la basilique encore debout... Si vous le voulez bien, — ajouta-t-il avec un sourire obséquieux, — nous la visiterons quelque
our ensemble...
On était arrivé à la porte latérale du parc. Le curé prit congé des deux jeunes gens.
— Ah! l'abbé! — dit Claude, en le regardant s'éloigner, — il rêve toujours àPévêchéde Tipasa!...
L'air s'était rafraîchi à l'approche du couchant. Ils escendirent vers le port pour respirer la brise sur le Ole. De la route on apercevait l'extrémité de petites oiles triangulaires.
— Nous allons trouver tes pêcheurs, Claude ! — dit ichel.
Mais déjà ceux-ci venaient d'appareiller. Toutes les
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barques cinglaient vers le large. Il n'y avait sur la jetée qu'une vieille femme portant un enfant sur son bras et traînant derrière elle, toute une bande de marmots pendus à ses jupes. La vieille reconnaissant Claude s'arrêta et, agitant la petite main de l'enfant, elle lui fit saluer les « messieurs. »
— C'est Annunziata ! — dit Claude, — la belle-mère de Bosco, le pêcheur, dont je t'ai parlé...
Celle-ci entourée des bambins immobiles, l'air à la fois craintif et réjoui, regardait s'éloigner les deux jeunes gens avec son éternel sourire de berceuse et de vieille esclave résignée.
En ce moment le petit port était plein d'une agitation extraordinaire. Le vin nouveau affluait de toutes les fermes du Nador et de la Mitidja. Des rangées de futailles serrées les unes contre les autres encombraient le quai trop étroit, remontaient le long des chemins, s'éparpillaient sur la plage. Au milieu des jurons gutturaux, des claquements de fouet et des tintements de sonnailles, une cohue de chariots engagés parmi les futailles, ne parvenait pas à démarrer. Les charretiers espagnols allaient et venaient, bousculant les Arabes qui roulaient d'énormes tonneaux vers un bateau de cabotage, dont on voyait la coque peinte en rouge danser sur l'eau à chaque mouvement du monte-charge.
Près de la guérite de la douane, un petit homme blond, vêtu de façon prétentieuse, moitié artiste, moitié colon, en complet de velours gris, la cravate flottante, dominait un groupe de défricheurs espagnols. Le vaste feutre, rejeté en arrière, il cambrait sa taille avec une désinvolture de jeune patricien au milieu de ses clients.
C'était Masqueray, le gérant de Michel.
Ils s'approchèrent. Le gérant avait quitté le groupe
des travailleurs et, prenant un ton d'homme du monde, il présenta ses devoirs à Michel, salua Claude :
— J'étais entrain, — dit-il, — de bâcler un traité avec un maître-défricheur pour le lopin de terre que vous savez... Nous allions au cabaret sceller le contrat d'un verre d'absinthe. Ici, c'est la coutume ! Voulez-vous nous faire l'honneur de nous accompagner?... Vous ferez connaissance avec vos hommes... et puis vous verrez ! Cela ne manque pas de pittoresque !...
Claude dit tout de suite :
— Mais certainement ! Allons-y, mon cher ! Michel sourit, il hésitait, craignant de gêner.
— Oh ! vous savez ! — ajouta Masqueray, en faisant une pirouette, — comme on dit en Algérie, « il ne faut pas avoir honte »... D'ailleurs, voici Vincent Ferrer, notre maître-défricheur qui va nous montrer le chemin et vous présenter, s'il le faut î
L'homme s'avança énorme, taillé en hercule, coiffé d'un large sombrero, des moustaches de brigand et un œil de travers. Il salua gauchement. Le ton patelin contrastait avec la rudesse de l'extérieur.
Vous êtes Espagnol? — demanda Michel.
Non ! je suis Algérien ! Je suis né dans le pays ! . .. Ils sont tous comme cela, — dit Masqueray, — ils ne veulent être ni Espagnols, ni Français ! Quelles drôles de gens !...
Vincent Ferrer baissa la tête comme s'il ne comprenait pas.
(On arrivait devant le cabaret, qui portait cette eneigne suggestive et bien locale : « Au débrouillard ». L'heure de l'absinthe avait rassemblé là toute la lientèle ordinaire Par groupes compacts, des ouvriers es champs occupaient les tables. D'autres, debout, se (ressaient autour du comptoir, dominés par un grand
gaillard aux lèvres rasées, qui rinçait les verres, les essuyait, les remplissait, dosait les mélanges, avec une prestesse et une dextérité merveilleuses. L'odeur fraîche de l'anisette et de l'absinthe parfumait la salle. A travers la fumée des cigarettes, sur le mur du fond, blanchi à la chaux, éclatait la réclame gigantesque et magnifiquement enluminée de la Bénédictine de Fécamp.
Les hommes, pour la plupart, étaient en manches de chemise, le gilet déboutonné, étalant de larges pantalons^ la mode des chasseurs d'Afrique. Une poussière rouge encrassait les bérets et les visages. Cela sentait la terre et la sueur. Gomme il faisait très chaud, les nouveaux venus s'assirent en face de la porte, dont on avait tiré la moustiquaire.
Masqueray, très à l'aise, montrait les groupes, mettait des noms sur les figures : « Les pêcheurs qui occupaient le coin sombre, à droite, et qui vociféraient en jouant à la mourre, étaient des Napolitains venus de Sidi-Ferruch pour la pêche à la sardine. Les deux hommes au poil de jais, aux chairs blafardes et trop grasses qui étaient auprès d'eux, — c'était Taboue et son fils, des Maltais marchands de poisson. Là-bas, à l'autre bout, c'était Emile Schirrer, un colon alsacien. .. le gros homme roux qui l'accompagnait, voyageait pour les engrais chimiques d'une maison de Marseille... »
— Et, voici nos hommes, — dit-il aux visiteurs en désignant à côté d'eux, une bande de manœuvres occupés à tremper leur absinthe. — Le grand à moustaches qui tient la carafe, c'est Rafaël, le charretier de la ferme, une forte tête d'Espagnol.
Claude dévisageait les buveurs ; il reconnaissait des figures provençales, catalanes, italiennes, espagnoles. L'Espagnol surtout dominait :
— Hein ? Les Latins ! — dit-il à Michel, — voilà l'invasion qui recommence !
— Oui ! ribérie tout entière nous envahit, — dit Masqueray. — Tenez ! le grand diable qui sert au comptoir, c'est encore un Espagnol, le vrai type de TAlgérien! un débrouillard comme dit son enseigne! Bon à toutes les besognes, défricheur, palefrenier, conducteur de diligences, garçon de café, écrivain public! Vous ne croiriez pas! L'an dernier il m'a même fait des cadres pour mes gravures. Et voyez quel brio il vous a ! Il n'y a pas à dire, il a de l'allure ! . . . Moi, il me rappelle toujours le ruffian couronné de pampres qui trône au milieu des ivrognes dans le Baco de Velasquez !...
Les deux jeunes gens se regardèrent en échangeant un sourire. Mais Masqueray, toujt fier de son effet, continuait à bavarder, toujours aimable, disert, polissant ses phrases, cherchant l'expression artiste. Vincent Ferrer un peu gêné, avait lié conversation avec ceux de la table voisine. Il disputait contre Rafaël, le charretier de la ferme, dont la grosse voix rude, impérieuse, dominait toutes les autres. Brusquement, Rafaël éclata en invectives. Une bande d'Espagnols immigrants venaient de faire irruption dans la salle, drapés de petites blouses en lustrine noire très sales, les faces glabres sous le sombrero en pointe, des espadrilles aux pieds. Ils regardaient avec méfiance autour d'eux, ahuris, dépaysés.
— En voilà encore de ces bandits d'Espagne ! — criait le charretier en brandissant son poing. — Ah ! race de malheur ! Ils ne peuvent donc pas rester à claquer la faim chez eux, au lieu.de venir ici nous apporter le choléra !
Il disait tout cela en français avec un fort accent arabe. Les immigrants comprenaient vaguement qu'il s'agis-
sait d'eux à voir l'attitude hostile du charretier. Il reprit en valencien, leur dialecte à tous,
— Oui, tas de pouilleux, tètes d'abrutis! c'est à cause de vous que nous crevons la faim ! Vous travaillez comme des chiens, pour un morceau de pain, que le patron vous jette !... Et nous autres, enfants du pays, nous sommes obligés de vous quitter la place... C'est comme le jeune homme qui est là, — dit-il en étendant un grand geste de protection sur un jeune garçon imberbe qui portait la blouse des charretiers. — Son père est de Gastiglione!... Il y a travaillé jusqu'à la mort, et maintenant, à cause de vous, le fils est forcé de venir ici, gagner sa vie en étranger I
La diatribe de Rafaël, le roulement des rudes syllabes fortement martelées par l'accent tonique, impressionnèrent vivement Michel et Claude.
— En voilà un qui a de l'allure aussi 1 — dit Claude à Masqueray.
— Je crois bien! voulez-vous que je l'appelle? Cela lui évitera une dispute! Hô! Rafaël!...
Le charretier s'avança, en balançant ses lourdes épaules. Nullement intimidé, il regardait bien en face les deux visiteurs. Le gérant ayant commandé un verre pour lui, le présenta à Michel.
— Ah! bien — dit-il tout à coup, en retirant son béret, — si c'est vous le patron, vous ne feriez pas mal de me payer des tours de grelots pour mon équipage ! Votre commis, lui, — ajouta-t-il en montrant Masqueray, — il est plus chien qu'un juif 1...
11 poussa un gros éclat de rire. Devant Michel un peu décontenancé, il restait debout, le fouet en cravate, les mains enfoncées dans son pantalon de drap bleu, observant le visage du jeune homme avec un petit sourire malicieux sous ses mQustaches épaisses.
— Vous savez, monsieur Michel, — dit-il d'un ton bonhomme, — il ne faut pas vous fâcher ! Ici, vous êtes en pays kabyle : on ne connaît pas la politesse de Paris !...
Michel souriant l'interrogea sur ces tours de grelots, dont il avait tant envie. Le charretier se perdit en explications prolixes, qUi amusèrent l'auditoire :
— Ah ! ce n'est plus comme dans le temps ! — finit il par dire, — le métier ne marche plus ! Si vous aviez vu les beaux équipages, que nous avions, lorsque je faisais la route de Laghouat ! Les harnais étaient toujours neufs, les mules avaient des pompons de sole rouge et jaune, des fleurs piquées à l'oreille, de petits miroirs sur les colliers!... Mais c'est fini ! Le roulage est mort! Les chemins de feront tout tué... Sans compter ces bandits d'Espagne, qui travaillent pour rien !
De nouveau* il menaça du geste les immigrants. Vincent Ferrer les défendit. Il les embauchait comme défricheurs et les rançonnait avec une âpreté sordide.
Un vacarme de coups de fouet, un bruit de voiture qui s'arrêtait devant la porte, détournèrent l'attention ; — et aussitôt un colon, coiffé du large feutre, franchit le seuil du cabaret, — hilare, dégingandé, distribuant des poignées de main à droite et à gauche. Deux adolescents qui le suivaient promenèrent un regard dédaigneux sur les tablées d'Espagnols.
— C'est Bonmarin, de Montebello, — dit à mi-voix Vincent Ferrer, — avec les deux fils de Gavaignac...
— Un Lorrain et deux Gascons! — reprit Masqueray, en regardant Glaude.
Les Gascons passèrent entre les rangées de buveurs, rœil hardi, les deux mains dans les poches. Avec leur teint bruni par le soleil, leurs petite^ mous-
taches d'un noir intense sur les lèvres fleuries, ils avaient un bel air de force et de jeunesse.
— Eh! bien! — leur dit amicalement Vincent Ferrer, — on vient voir la novia * au village?...
Les adolescents superbes répondirent à peine à la politesse de l'Espagnol. Debout, ils attendaient Bonmarin qui faisait une scène à un vieux petit homme en cotte bleue malpropre et en chemise trouée. Celui-ci qui portait encore l'impériale des anciens chasseurs d'Afrique, était une espèce de bohème, connu dans tout le pays pour sa paresse et son ivrognerie. Il couchait au hasard dans les écuries ou dans les cafés maures, — et de temps en temps, il rasait quelques barbes de colons pour avoir l'air de faire quelque chose.
Il jouait aux cartes avec les métayers valenciens, abattant les atouts à grands coups de poing et vociférant :
— Bastos! rounda! tots!.,.
- Tu n'as pas honte, — lui disait en riant Bonmarin, ^- toi Français, d'être tout le temps avec des pataouètes! Voilà que tu parles leur langage, maintenant!...
Le colon le regardait d'un air de pitié indulgente, tout en se dandinant dans son vaste pantalon de toile aux plis flottants :
— Espèce d'espingot de contrebande!...
— Qu'est-ce que tu as à dire, toi ? — cria Rafaël en se retournant, — nous ne sommes pas i[i\usespingo(s que toi, mon ami ! Nous sommes Algériens aussi, nous autres !
Le charretier avait lancé sa phrase sur un ton jovial. Il semblait faire assaut de plaisanterie avec Bonmarin. Mais un fond d'aigreur perçait sous les paro-