La Circassienne
C'était par une belle nuit d'été de l'an de grâce 1710 ; la lune, diors dans son plein, argenlait de ses plus doux rayons- les bords enchantés du golfe de Smyrne, dans les eaux duquel semblaient se mirer avec amour toutes ces riantes villas qui s'épanouissent en éventail sur les côtes de la voluptueuse lonio. On n'entendait d'autre bruit que celui des vagues qui se brisaient mollement sur la rive, auquel se mêlait par intervalles le chant d'un rossignol, caché dans un tois de lauriers roses. La brise des mers arrivait tout embaumée des parfums de mille fleurs qu'elle avait rencontrées en passant sur les îles de Chio, de Lemnos, de Cythère, ces poétiques corbeilles de l'archipel ionien consacrées par tant de souvenirs.
A une petite lieue environ de la ville di^ Smyrne, cet opulent bazar lio l'Asie Mineure, on ei'it [m voir, entre minuit et une heure du matin, s'ouvrir myslérieusemenl u:if de ces fenêtres orientales, à barreaux de chêne, dont l'épaisse armature semble à la fois combinée tout exprès foiilri! les ardeurs du soleil et contre les tentatives d'un téméraire amour. Un homme d'une taille assez ilevéo. i:()iil l'encolure un peu épaisse n'annonçait pas précisément la jeunesse, bien qu'il parût encore très-souple, descendit (irecipitamment de la fenêire au moyen d'ime l'ulielle de soie, et fut reçu au pied de la muraille d'une façon fort respectueuse par quelqu'un qui l'attendait, enveloppé dans un manteau de couleur sombre. Tous deux ?e Murent en devoir de traverser un jardin ; puis, ayant franchi un mur d'enceinte par une brèche, ils se trouvèrent au bord de la mer, où la conversation suivante s'engagea entre eux :
— Qje le diidile l'emporte La Roche, de venir m'arra- AL. nr nvr-cvr.
cher ainsi au plus doux tête-à-tête, quand la nuit com- Dience à peine !
— Il est minuit et demi, monseigneur.
— Qu'importe I
— Dn quart d'heure plus lard, vous pouviez être surpris par le mari.
— Le mari .' hein ! plaît-il î Ah çà I est-ce que ce marilà se serait permis...
— Il s'est permis de revenir, monseigneur.
— Tu l'as vu ?
— Je l'ai vu.
— (Quelle figure a-t-ilî
— Eh ! mais... une figure... de mari.
— Mais encore ?
— C'est un grand maigre, avec des sourcils fort épais, une large moustache retroussée de chaque côté, un nez... oh ! quel nez, monseigneur ! je n'ai jamais vu un pareil nez.
— Lui as-tu parlé?
— Je m'en suis bien donné de garde.
— Poltron!
— Ne valait-il pas mieux accourir ici pour vous prévenir ?
— C'est juste; mais comment as-tu fait pour le devancer?
— Rien de plus simple : le seigneur Marini est arrivé à Smyrne il y a deux heures à peine, et il s'y est arrêté en annonçant l'intention de repartir ce soir même pour sa maison des champs; tant il y a que dans quelques tninnles il sera ici même. Mais je pense, monseigneur, que daus quelques minutes vous serez hors d'atteinte...
— Comment cela ?
— Une felouque vous attend à une demi-lieue d'ici, toute prêle à mettre à la voile. Le patron va envoyer une barque pour nous prendre ici même; c'est convenu.
— Du tout, du tout, mons La Roche; je n'entends point qu'il en soit ainsi ; s'il y a du dan^'or pour la petite, je reste. Aussi bien je ne serai pas fâché de voir la figure de ce mari, cela me divertira.
— Toujours le même, monseigneur! Eli! bonJ)ieii,
/ftj
ALEXANrr.E DE LAVERGNE.
croyez-vous mif. ^'ll s'iigissiiii si'ulcnifnt du relonr d'un l'JcIiPUK, amant ou mari, peu importe, j'eusse fait tout ce que j'ai fait ce soirî
— Que se passi'l-il donc encore, Ln Roclie?
— Apprenez iju'il est arrivé des nouvelles de Conslanliuople.
Eh bien 1 Sa Hatilessc est-elle en bonne santé? Le sérail est-il toujours comme «l'ordinaire?
— Il s'agit bien de Sa llautesse et du sérail ! Pendant :|ue vous laites l'amour h Smyrne. vos créanciers cassent les vitres ilc votre palais h Conslantinople.
— Que dis-tu, La Roche? les maroufles auraient osé!
— Ils ont osé porter [ilainle contre vous au ^'rand vizir. Ils ont dit que, <piand ils se présenlaieiit au palais do ianibassade pour réclamer le motiiaut de leurs créances, vous leur donniez l'orce coups de canne et jamais un sou vaillant.
— Je voudrais bien savoir ce que leur a répondu le vizir.
— Le vizir a répondu qu'il n'y pouvait rien, en votre qualité d'ambass.d.ur du plus puissant monarque de l'Europe. Là-dessus, vos créanciers ont résolu de se faire justice eux-nièines. Qurli|ues Tmis h qui vous avez soufilé leurs fenirnes se sont mis de la partii'. Bref, on a tout orisé à l'exléricur, et peu s'en est fallu que le palais do l'ambassade de France ne fût réduit en cendres, car les cnrafjes voulaient y mettre le feu.
— 01)1 ils me le payeront, les doubles et triples coquins l Mais quoi I mes collèfjues, les ambassaileurs des aul-es puissinces, ne m'ont-ils donc pas défendu?
— Ah hien oui ! ils ont dit que c'était votre faute, que vous aimi.'z trop le jeu, les femmes, la bonne chère, tous les plaisirs, enfin que vous les écrasiez tous par votre faste.
— Les misérables ! comme s'ils n'étaient pas les premiers à profiler de ce qu'ils me reprochent ! Ils mangent mes soupers, ils gagnent mon arg(,'nl, et je leur cède mes esclaves h vU prix quand j'en suis as, ce qui arrive assez -souvent et assez vite... Oh 1 La Roche ! La Roche I lu as raison, parlons vite, je veux aller me couper la gorge avec tous mes collègues à Constantmople, et bûtouuer de ina main tous mes créanciers.
— \ous aurez fort allaire, monseigneur.
— Partons ! parlons 1 je sens déjà la main qui me démange.
— Ma foi ! monseigneur, vous n'attendrez pas longtemps; car, si je ne me trompe, voici venir là-bas, au clair d(' lune, la barque qui doit nous conduire ju.squ'à la leloiique.
— lin efTet, il me .semble rju'à travers le murmure des vagues on distinguo déjà le b.uit cadencé des rames. Quelle belle nuit, La Roche, et quel beau pays! Voi.s-tu <x)mme la lune reHùle volu|itueusemcnt .ses rayons dans les eaux du golfe? Kntends-tu le chant du rossignol? h.ens-tu le parfum des roses? Ln vérité, il n'y a qu'une chose h faire ici, c'est J'amour.
Celui qui s'ex(.rirnait ainsi n'était autre que le comte de Ferriol, ambassadeur du roi do France Louis XIV ■Miprèsde la Sublime Porte; car le moment est venu de mettre le lecteur au courant des noms et qualités rl'uii |.ersonnage .si bsle, on dépil d.'s années, pour descendre i\ un balcon b l'aide d'une échelle de soie. W comie avait alors cinquanU- ans environ, mais il était encore pb in do fougue et de verdeur, et il rappelait, sous plus d'un rap- |iort, les vires brillants d'un de ses prédeie.s.seurs dans les lonctions d'ambass,ideur A Consianlinople, le fameiix comte de Boimeval, dont l'aveiitTin-us.. eiislence n'a |.as « lé l'une de.s moins curieuses du dix-vcpiunne siMe.
Moufcieur de Ki-rnol aimait beaucoup les femmes, et, bien que d'un flge déjà plus que mûr. il obienait des h icces qu'on s'expliquera ai.séin.nl par deux inolifs : une (jraode puisnano- do volonté |«,iir Irnimpber îles obsta- < les, et uni' prodju.ihie (pi| rappelait incessamment lo I lylhc 8é conn de Jupiter IraDslermé en pluie d'or. Joi-
gnez à cfl.i l'assistance d'un valet de chambre émerite, son cnniident et son fime damnée, intriguant, machinant et veillanl pour le .service de son maître, à toute heure du jour et de la nuit, fourlie et rusé comme le plus tin renard, et comme le renard absolument dJ|iourvu du .sens moral. Nous avons nommé mons La Roctie.
Un jour, à Constaniinofile, on avait raconté, en présence du comte de Ferriol, qu'un jeune gentilhomme italien, nommé Marini. était arrivé à Smyrne d'unerfaçon assez myslérieii.se, avec une jeune femme d'une ravissante bi'aulé, et 'lue, après l'avoir installée dans une de ces demeures enchantées qui bordent le golfe, il était parti en voyage. C'était as.sez pour éveiller la convoitise de monsieur de Ferriol, qui, abandonnant aussitôt b's atlàires de l'ambas.sade aux soins .l'un secrétaire, s'était rendu h Smyrne, acconqiagné de son valet de chambre de conliance, afin d assiéger la place dont il avait projeté de s'emparer. N\ius croyons devoir faire grâce <i nos lecteurs des dillérentcs phases d'un .siège semblable à tous les siège.'' de ce genre. Aussi bien le dénomment en est connu : la place, comme on l'a vu, venait de capituler lorsqu'une malencontreuse fatalité détermina le r'Mour du seigneur Marini par la porte, et la fuite de son suppléant par la I fenêtre.
; Ce suppliant en élait réduit, pour le quart d'heure, à j s'extasier sur les charmes d'une belle nuit d'été, dans un I pays qui depuis lors devait inspirer à un grand poêle, à I Ryron, des strophes si pleines à la fois de pompe et de I mélancolie, lor.M|u'un bruit de pas retentit à peu de dis ■ i tance, et lut bientiM suivi d'un cri d'angoisse et dedéses- I poir. Le comte de Ferriol et le valet de chambre tre.ssaillirenl cl se dirigèrent instinctivement vers le côté de la plage où ce cri avait frappé leurs oreilles. Tout à coup un enfant, une petite fille de dix ans au plus, déboucha d'un ma.ssif de lauriers roses, et s'en vint, courant à perdre baleine, tomber aux pieds du comte, dont elle saisit en même temps les deux mains par une étreinte convulsive ; puis d'une voix entrecoupée de sanglots elle s'écria en lany^ue grecque :
— Seigneur, seigneur, sauvez ma mère 1 seigneur, sauvez-moi ;
Quelques secondes étaient à peine écoulées que du petit massif de lauriers roses d'où la jeune fille avait pris sa course on vit se préripiter plusieurs .soldats armes jus- «ju'aux dents el guidés par un boiiime (ju'à sou costume et à ses traits môme l'on ne pouvait méconnaître pyur un de ces misérables auxijiicis est confié le Irist'' privilège de Veiller en tout temps, en tout lieu, sur riionneur de leurs maîtres. A la vue de cet hoinine, l'enfant se mit à poii.ss(u- des cris déchirants, el s'allacha avec épouvante au prolecleiir «lu'clle venait de se donner. Aussi bien l'eunuijue approchait, et, pAle, la mena e h la bouche, il étendait liéja vers sa victime sa maiu red.iulée.
Soil qu'il ffll tleicrmliK' à accepter le ii">ie que la Providence ou le hasard lui oITrait, soit iju'ii obéît simplement dans celle circoiislance à un instinct de curiosité, monsieur de Ferriol ecarlii par un geste impérieux la main de l'eunuque, et, lui adressiint * son tour la parole en langue Iranque, alors comme aujourd'hui en grand usage dans toutes les échelles du Levant :
— Qui t'a l'ait si hardi, — s'ecria-l-il, — que d'oser loucher à une (KMSonne qui est venue se placer sous ma protection?
— Je ne vous connais pas, — ré(K)ndil l'eunuque; — rendez-moi celle jeune Mlle, qui est l'esclave île mon malln\ le très-illuslre el trè.s-vénéniSolimau-Pacha, gouverneur de celle province.
— Quand Ion innîlre serait le sultan en personne, apprends, dnMe, que j(^ ne lui renilrais (»as celte entant, et lAche en même temps de ne pas ouldier que lu pailes au comivi do Ferriol, aml>a^saJour du roi do Fiance Louis XIV.
A ce iiiim révéré el (pii avait releiiM alo's jus(|u'au fond des harems de l'Asie Mineure, reuiiu(|ue baissa ln l'^tc it
LA niRr.A?sirxNE.
i-pculu iii.stinctivement. Pendant ce temps-là, lajeune fille attachait sur son prolectour deux grands veux noirs noyés de larmes, et dans lesquels l'espéraiicn coniinonrait h poindre à travers la terreur. Il y eut un silence puis l'eunuque reprit d'un ton plein d'humilité ;
— Seigneur, je respecte en votre personne le représentant d'un grand monarque, mais il faut que la justice de rnon maître ait son cours, et vous ne voudrez pas que moi et tous ceux qui m'accompagnent nous encourions sa terrible col ire pour avoir méconnu ses volontés.
— Ces volontés, quelles sont-elles?
— Seigneur, cette enfant, qui a imploré votre appui, est condamnée à mourir avec sa mère ; il faut que la sentence s'accomplisse !
— Condamnée à mourir! elle, cette enfant! c'est impossible !... Qu'a-l-elle donc fait?
— Seigneur, elle était criminelle avant de naître, car elle est le fruit du crime. Sa mère est une Circassienne, longtemps esclave favorite du très-illustre Solinian-Paclia. Hier, notre maître a découvert que la Cirrassieime le trahissait depuis longues années avec un Grec de Smyrne. Le Grec a été égorgé. Quant à la Circassienne, elle doit être enfermée dans un sac avec sa tille, puis le sac étant cousu sera jeté dans les eaux du golfe. Ainsi l'a ordonne le p;icha. Laissez-moi donc exécuter son ordre.
Comme l'eunuque parlait ainsi, le comte de Ferriol aperçut en effet, à peu de distance, une femme, ou plutôt un fantôme enveloppé de la tète aux pieds d'un long voile noir, et qui, muette, impassible et la tète baissée, semblait attendre, avec cette résignation pariiiulière aux populations de l'Orient, l'exécution de l'arrêt cruel qui l'avait frappée. Deux esclaves étaient à ses côtés, et deux autres, un peu en avant, disposaient déjà le linceul funèbre où elle allait être ensevelie toute vivante avec son enfant.
Le comte de Ferriol frémit. Depuis qu'il résidait en Turquie, c'était la première fois qu'il se trouvait appelé à être le témoin d'un de ces spectacles d'autant plus terribles qu'ils .sont toujours plus environnés de mystère et que les victimes, par leur âge, leur sexe, leur faible.îse même, sont plus dignes de toutes les sympathies. Cependant, si l'instinct d'une généreuse pitié et ces sentiments chevaleresques, de tout temps apanage distinctif d'un gentilhomme en France, inspiraient à l'ambassadeur la pensée de s'opposer à l'exécution d'une sentence cruelle, il ne pouvait se dissimuler toutes les difficultés attachées à la réalisation d'une pareille pensée.
Il était .seul avec son valet de chambre contre une troupe nombreuse de soldats, d'eunuques et d'esclaves habitués à obéir aveuglément aux ordres de leur maître. En outre, il s'agissait d'un des plus puissants feudataires de la Sublime-Porte, contre les sentences duquel la volonté d'un ambassadeur ne pouvait eu aucune façon prévaloir, alors surtout qu'il s'agissait de ce qu'il y a de plus sacré en pays musulman, les droits du maîlre sur l'esclave, de l'époux sur l'épouse infidèle. Monsieur de Ferriol garda quelques instants le silence, pendant que toutes ces reflexions se présentaient à sa pen.sée. puis invita par un signe l'eunuque à le suivre; il fit quelques pas à l'écart, en tenant toujours par la main la jeune .fille, qui n'avait pas voulu se séparer de lui un seul instant.
— Ecoule, — dit-il à cet homme, — je ne te demande qu'une chose, c'est de suspendre pendant une heure l'exécution de l'ordre que lu as reçu. Je vais, pendant ce temps-là, trouver le pacha ; mon nom, ma qualité, me feront bien parvenir jusqu'à lui, et, s'il persiste à condamner la mère, du moins, j'en suis sûr, il fera grâce à l'enfant.
— Seigneur, le pacha est parti pour aller inspecter les frontières ; il ne reviendra que dans un mois.
— Parti! parti! quelle fatalité! Eh tjien ! mais j'y songe : s'il est parti, s'il ne doit revenir que dans un mois, qui t'empêche d'attendre son retour? Je prends sur
moi toute la responsabilité de cette atïaire ; je verrai le grand vizir, je verrai le sultan.
— Seigneur, ce que vous me demandez est impossible. Je suis déjà coupable d'avoirtant tardé. Ainsi donc rendez i moi cette enfant, et ne me mettez pas dans la nécessité (l'employer pour la reprendre l'a.ssistance de ceux qui sont v( nus avec moi. — En même temps, l'eunuque étendit ses deux bras, s'apprêtaiit 'à frapper ses mains l'une contre l'autre pour appeler à son aide, et la jeune fille, qui n'avait pas perdu un mol du dialogue qui précède, cclala en sanglots. Monsieur do Ferriol tressaillit, car à travers ses mauvais penchants, ses habitudes libertines, perç lient quelquefois la générosité native, l'ardeur chevaleresque et sponlani'c d'un gentilhomme issu d'une des plus illustres familles du royaume, tant est vrai cet adage qui, à lui seul, jusiifierait les préjuges attachés à la naissance : Noblesse ohlige. Et alors monsieur de Ferriol retrouvait pour le bien comme pour le mal, pour le dévouement comme pour la corruption, celte volonté do fer, cette persévérance à la fois souple et tranchante comme l'acier qui le faisaient inévitablement arriver à son but. alors même qu'il °ûtdû en être immédiatement précipité. Monsieur de Ferriol saisit vivement son interlocuteur par le bras. — Arrête, misérable 1— s'écria- t-il ; — celle enfant est venue à moi et a imploré ma protection ; il ne sera pas dit qu'elle se sera adressée en vain dans ■ elle circonstance au comte de Ferriol, à l'ambassadeur du roi de Fiance. Je ne veux pas qu'elle meure, entend.stu bien? Choisis donc à l'instant entre les deux partis que j'ai à te proposer ; fixe toi-même le prix de la rançon de cette victime; je te l'achète, et, si élevé que puisse être ce prix, il le sera payé fidèlement ; j'engage ici ma fo de gentilhomme. Mais si lu refuses, j'engage aussi ma foi que, à l'instant même, je te fais sauter la cervelle.
Et, pour a|ipuyer sa déclaration d'une preuve évidente et palpable, le comte tira des poches de sa veste un pistolet qu'il arma. Tremblant, à demi mort de frayeur, l'eunuque sentit ses genoux fléchir, et d'une voix à peine articulée il balbutia :
— Seigneur, vous voulez donc que je meure dans un mois, au retour du pacha?
— C'est Ion affaire.
— Eh bien ! donnez-moi vingt mille livres de France.
— C'est beaucoup... pour une enfant. Il n'importe, tu as ma parole, et tu peux le présenter à Constantinople, au palais de l'ambassade, quand bon te semblera.
On cri dont nulle parole humaine ne saurait rendre l'expression s'échappa de la poitrine de la jeuin; fille,qui, abandonnant aussitôt la main de son généreux bienfaiteur, courut se jeter dans les bras do sa mère. La malheureuse créature, qui jusqu'alors, comme ou l'a vu, avait gardé un .sombre silence et une immobilité presque sépulcrale, écarta vivement les plis du long voile noir dont elle était enveloppée, et, se laissant tombera genoux, elle couvrit son enfant de baisers et de larmes; puis, se tournant vers monsieur de Ferriol, qui était revenu avec l'eunuque après avoir accompli son marché :
— Seigneur,— lui dit-elle avec un accent déchirant,— soyez béni dans votre présent et dans votre avenir, vous qui avez sauvé ma pauvre enfant de celte cruelle mort! Seio-neur, ma fille vous appartient maintenant, c'est votre esclave. Qu'elle soit votre bien, votre plaisir, votre orgueil bientôt, votre consolation et votre soutien plus lard. Que la malédiction de sa mère la poursuive si jamais elle oubliait un moment que toutes ses pensées doivent être pour vous seul et que pour vous seul elle doit vivre et mourir 1
Après avoir ainsi parlé, la Circassienne donna à sa fille un dernier baiser, un baiser oîi elle avait mis toute son âme, un baiser de mère, et elle se remit aux mains des exécuteurs. Ceux-ci renfouirciil rapidement dans le sac funèbre, qui devait contenir d'abord deux créatures humaines, et où ils avaient jeté d'avance une lourde |iiei-re. Pourtant, quand ce fatal linceul fut prêt de se fermer sur
ALEXANDRE DE LAVERGNE
la tête de la maltieurouse mère, elle se redressa vivement pour contempler encore une fois son enfant, qui pleurait à chaudes larmes dans les bras du comte de Ferriol.
Qu-^lques instants après on entendit retentir le bruit d'une ma?se pesante qui disparut sous les eaux argentées du golfe de Smyrne.
— Rien ne nous retient plus, monseigneur, — dit La Rojhe. — la barque nous attend, parlons.
— Partons, — répéta le comte en soupirant. — Voici une nuit dont je me souviendrai longtemps.
— Kt qui, si j'ai bien entendu, ra vous coliter un peu cher, monseigneur.
— Qu'importe, La Roche. J'ai fait co que je devais faire, et puis regarde cette petite, elle promet d'être charmante.
— En effet, monseigneur, et vous connaissez le proverbe : Un bienfait n'est jamais perdu.
Le comte ne répondit pas.
En arrivant à Constantino|)le, où il trouva le palais de ranibassadeiir dans un désarroi complet, ainsi que le lui avait annoncé son valet de chambre de confiance, le premier soin df monsieur de Ferriol fut de demander le trésorier de l'ambassade.
— Monsieur, — lui dit-il, — j'ai contracté une dette de vingt mille livres, il faut qu'elle soit acquittée sur-lechamp. Co soin vous rosanle.
— Monseigneur, — répond 't timidement le trésorier, — Votre Excellence n'ignore pas que les coffres sont entiè rement vides et qu'il y a même beaucoup de deltes à jiayer.
— Je le sais; mais enfin il me faut vingt mille livres. cl, si vous ne les avez p:!S, il y a lieu de les emprunter.
— Hélas ! monseigneur, je doute fort qu'il se trouve à Conslanlinople une personne qui veuille faire crédit à Votre Excellence.
— Qu'i'st-ce à dire, monsieur? Je vous trouve bien hardi n'oser me tenir un pireil langage. Je vous répète qu'il me faut vingt mille livres, et que c'est à vous, en votre qualité de trésorier d'ambassade, de me les procurer. — L'infortuné trésorier se relirait en gémissant lorsqu'on vint annoncer l'arrivée d'un courrier de France. — A la bonne heure! — dit le comte, — je gage qu'il apporte de l'argent. Qu'il soit le biemenu ' — Monsieur d.» Ferriol ne s'était pas trompé dans sa prévision. Le courrier était en efTel porteur de quelques fonds, en même temps que d'une dépèche de monsieur deTorcy, ministre secrétaire d'Etat des alfaires étrangères. Cette dépêche annonçait h l'ambassadeur que le roi était fort mécontent de sa conduite, et qu'il se verrait forcé, s'il n'eu changeait promptement, de lui retirer son ambassade. En môme temps, et jiour apaiser la Subliine-Porle, ()ui avait jiigi! devoir faire quelques représeni liions sur les griefs de toutfc'cnre qu'assumait incessammi'nt sur sa téU; monsieur l'ambassadi'ur de France, il était enjoint à monsieur de Ferriol '!(! faire acheter, avec trente mille livres qu'on lui envoyait, un caftan, le plus riche qu'on prtl trouver à Conslantmopic, et de l'olfrir an grand vizir. — Par la .sambicu! — s'écria le comte afirès avoir lu la dépêche de monsieur deTorcy, —le grand vizir se passera de caftan, et je garde les trente mille livres, vingt mille pour l'eunuque et dix mille pour le [iharaon.
Ce qui fut dit fui fait ; mais deux mois ne s'étaient pas écoulés qu'un nouveau courrier, porteur de dr'pêches de monsieur do Torcy, arrivait h Conslanlinople. CelU; fois, le mi'ssagcne se bornait plus à une réprimande. Il était ordonné à monsieur de Fi-rriol de rcmi-lln^ .ses pouvoirs «■litre Ir's mains liu sulu^l^ssl•ll^ qui lui étiiil désigné, et do ne pas rcparaîire à la cour, ni môme en France, sans une auloris.iijon expresse du roi.
Le soir même do (•«■t..' disgrAce. un ('Iraiiger se présenta au palais de l'ambassade l't demanda à parler en riarliculier au r/nnle <le Ferriol. Cet étranger n'était autre que It .seigneur Maiiiii, (('lui- l?i même qui, ainsi (jn'on l'a vu, était revenu à Smyrne d'une façon si malencon-
treuse pour le comte, et l'avait mis dans la nécessité do déguerpir par la fenêtre de sa belle.
— Ma foi! — dit monsieur de Ferriol lorsqu'on lui annonça cette visite, — je ne l'attendais plus maintenant; mais il n'importe, qu'il soit le bienvenu; il ne pouvait venir plus à propos pour me demander raison de son déshonneur, car j'éprouve un violent besoin de me couper la gorge avec quelqu'un. Au moins,si je succombe, ruiné comme je le suis, je ne perdrai pas grand'chose.
Le seigneur Marini l'ut introduit.
— Monsu le comte,— dit-il en s'avançanl d'un air assez obséquieux et le sourire sur les lèvres, — ce que j'ai appris est-il bien vrai ? Votre Excellente est disgraciée?
— Je comprends, — murmura menialement Ferriol ; — cet homme n'a pas osé me provoquer tant que j'étais ambassadeur, et maintenant ses scrupules ont cessé. Pardieu! il fallait qu'il me connût bien peu. — Puis il ajouta à haute voix '! — Oui, monsieur, l'on vous a dit vrai, je suis disgracié et tout à vos ordres, maintenant comme auparavant.
— A mes ordres ! Ah I de grâce, mofisu le comte, c'est moi qui suis aux vôtres.
— Comme il vous plaira, et finissons-en bien vite.
— Vous me faites trop d'honneur.
— Je vous fais, c'est-à-dire que je vous ai fait... l'honneur dont vous parlez... Cela vous a déplu et vous venez...
— En aucune façon.
— Oh ! poui' le coup, voilà qui est fort ! Ainsi vous ne venez pas pour me demander raison?
— Pardon, mounu le comte ; mais je ne comprends pas du tout.
— Au fait, monsieur, que voulez-rous de moi î
— Je veux vous présenler mes devoirs, monsu le comte.
— Après?
— Après, je veux vous demander, pardon si elle est un peu indiscrète, nia question ; je veux vous demander vous comptez vous fixer à Conslanlinople.
— Ah ça! — murmura Ferriol, — est-ce qu'il voudrait par hasard m'oifrir un ;.'île chez sa femme? Voilà un plaisant original! Monsieur,— reprit l'ex-ambassadeur,— s'il faut vous parler franc, je n'en sais rien encorei mais que vous importe 1
— Oh I il m'importe beaucoup, monsu le comte ; c'est que, pour le cas où vous seriez encore incertain sur le choix de votre résidence future, je suis chargé de vous offrir un logement.
— Nous y voilà 1... 0 la comique aventure! Et où donc, monsieur, ce logement? Dans cette ville?
— Non pas, monsu le comte, un peu plus loin.
— Que disais-je?... A Pmyrne peut-être ou dans les environs... sur la côte. .
— Oh ! 7)tonsu le comte encore un peu plus loin.
— Je n'y suis plus; mais où donc enfin ?
— Dans le palais de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.
— Que voulez-vous dire, monsieur? J'ai peine à concevoir h quel titre l'empereur, dont je no suis pas le sujet...
— Il est vrai, moii.'.'M le comte; aussi c'est un de vos compatriotes dont je suis auprès de vous le mandataire en cette circonstance. Je vous parle au nom de Sun Alti'sse le priiici> Eugène de Savoie, généralissime des armées de l'empereur.
— Le fils de la comtesse do Soissons ! un traître qui porte les armes contre son roi et son pays!
— Eli ! mais, mnn<u le comte, n'est-ce pas co roi qui vous a disgracié? N'êtes-vous point ruiné?
— C'est possible, monsieur : mais si j'ai cessé d'être ambassadeur, je n'ai point cessé d'être Français. Retirezvous.
— Comme il vous plaira, îmo)).»!! le comte, mais j'espère Cire phis |ieiir<'ux une autre l'ois.
En parlant ainsi, le seigneur Marini s'inclina profon-
LA CIRCASStENNE.
démont et sortit comme il était entré, avec le sourire sur es lèvres.
— Disgracié et ruiné, c'est vrai,— dit Ferriol en voyant sortir son étrange visiteur.
— Disgraciée! ruioe,— répéta une voix auprès de lui.
— Ati 1 c'est toi, La Roche? — reprit le comte eu aperceviinl son valet de chambre qui venait d'entrer; — je t'avertis que je n'aime jias les échos quand ils n'ont que de pareils mots à répéter.
— A qui la faute, monseigneur î
— Eh ! mais à tout le monde, aux femmes d'abord. Pourquoi sont-elles belles?
— Aux lemmes ! allons danc, monseigneur, soyez pins sincère, à un enfanl.
— Un enfant! Que veux-tu dire?
— Oui, monseigneur, à un enfant, à cette petite esclave que vous avez eu la folie d'acheter vingt mille livres el qui a été la cause de voire perte ; car si vous n'aviez pas eu cette somme à payer, le grand vizir aurail eu son cafian et vous seriez encore amba-ssadeur. Maintenant nous voilà bii'n avancé avec voire petite esclnvel Je gage que, si vous vouliez vous en défaire, vous n'en trouveriez pas cent pistoles.
— Aussi je ne m'en déferai point.
— Vous avez tort, monseigneur. Qu'en ferez-vous alors ?
-- Ecoute, La Roche, tu n'es pas exilé, toi, n'étant pas ambassadeur. Tu vas partir pour la France, tu emmèneras avec toi celle petite, et tu la remettras entre les mains de ma belle-sœur, madame la manjuise de Fi'rriol.
— lin beau cadeau que Voire Excellence fait à madame la marquise!
— Qui sait, La Roche? Ne m'as-tu pas dit toi-mêmo qu'un bienfait n'était jamais perdu?
— Certainement, inonseigneur, car un bienfait devient toujours une charge.
— Allons, trêve de discours! tu m'as entendu; demain tu dois être en route.
— A la bonne heure! Mais vous, monseigneur, qu'allezvous devenir en Turquie?
— Pardieu I c'est ce qui m'inquiète le moins. Je fumerai, je jouerai, je.„ En voilà plus qu'il n'en faut pour occuper ma vie. Et puis, La Roche, le roi et madame de Miinlcnon sont bien vieux, bien cacochymes, à ceiju'on prétend. Ce règne-là ne saurait durer bien longtemps, et tout nouveau gouvernement a pour amis naturels les ennemis de l'ancien. Crois moi, je n'en suis pas encore à ma diTuière amlia-sade.
— Que Dieu vous entende, monseigneur!
— Âmen! Va faire les paquets et reviens-moi vite, car tu m'es nécessaire et je l'aime, La Roche, lu as tant de vice.s !
Cinq semaines après cet entretien, par une vilaine soirée d'automne de l'année 1712, une chaise de poste s'arrêta dans le paisible 'juarlier du Jlarais, rue Culliire- Sainlo-Calherine, deviint la porte d'un de ces hôtels séculaires qu'on ne retrouve plus guère (]ue danscrtle partie de la capitale, et qui présentent encore aujourd'hui dans leur solid'té vénérable toute la puissance de l'in-iestructibililé et toute la majesté de la ruine. Aux cla'iuements de fouet du poslillon, la porte ma.'j^ive de l'hôtel roula sur SCS go'ds el livra passage au véhicule, dont la fange des chemins avait couvert les paniiedux cl les roues d'epais-es et capricieuses arabesques, inuice d'une longue route. Alors on vit de.scendre de la chaise un valet déjà sur le retour. A peine ce valet eut-il mis pied à terre que ses deux bras, couverts d'une riche livrée, sortirent de son manteau de voyage et s'étendinut vers hi voiture. Une petite fille, vôiue d'un costume oriental, s'y élançi, et tous deux entrèrent dans l'hôlel, où ils turent r çus par la marquise douairière de Ferriol. Ce valet était La Roche; celte petite tille élait Aissé, la Circassieune.
AL. DE LAVERGNE
r>E REPRÉSENT.4TI0y EXTRAORDlNAniE A L'OPÉRA.
Voici le spectacle qu'olTraiten 1715, rue Cullure-Sainle- Calherine, au Marais, une de ces chambres à hauts plafonds, à lambris rehaussés d'or, dont les dimensions, aujourd'hui hors d'usage, semblent calculées pour des familles de géant.-;, et où un architecte pourrait aisément, de nos jours, construire la moitié d'une maison.
Sous l'abri d'un paravent do velours fané, dont chaque feuille offrait aux regards en se déployant un écusson mythologique brodé en tapisserie, deu^ femmes étaient assises devant une large fenêtre à petits carreaux, dont les vitres vertes laissaient apercevoir un jardin à figures géoniétrii|iies encadrées do buis et de petits ifs taillés en spirales, avec un couvert de tilleuls et une charmille en perspective, dans le goût du célèbre Lenôtre. De ces deux femmes, l'une, grande, maigre, sèche et raide, se tenait comme percliée sur un fauteuil recouvert on damas flétri par un long usage ; l'autre, de taille moyenne, mais onduleuse et voluptueusement cambrée, élait posée plutôt encore qu'assise sur un pliant, et tenait dans ses mains, de petites mains blanches, délicates et effilées, un livre dont elle paraissait faire la lecture à haute roix à sa compagne.
La première de ces deux femmes, dont une épaisse couche de rouge ne dissimulait pas entièrement les rides, accusait au moins soixante ans d'âge; son maintien froid et sévère, sa robe de soie puce et les grandes barbes de dentelle noire sous l'ombre desiiuelles son visage anguleux se délachait, lui prêtaient une vague ressemblance avec ce portrait de madame de Maintenon que chacun a pu voir dans les galeries du palais de Versailles, avant d'enirer dans le salon de la Paix.
L'autre femme, blanche, rose et toute charmante, annonçait à peine quinze ans. Elle élait vêtue avec une grande simplicité, et ses cheveux, bouclés et coiffés comme I on les voit dans le portrait de la duchesse de Bourgogne I par le peintre Rigault, dessinaient autour de son front éclatant de blancheur une gracieuse auréole.
La plus âgée de ces deux femmes élait la marquise de Ferriol, veuve d'un président au parlement de Metz, et belle sœur de l'ex-ambassadeur de Louis XiV à Constanlinople ; la plus jeune était Aissé, la Circassienne.
Comme on le voit, un grand changement s'était opéré dans les traits de cette dernière depuis le jour où, belle seulement de ses grâces enfantines, elle était venue se jeter en pleurant aux pieds de monsieur de Ferriol, sur les bords du golfe de Smyrne. C'est que cinq années s'étaient écoulées depuis lors, cinq années durant lesquelles sa riche organisation s'était merveilleusement développée et avait réalisé toutes les promesses qu'avait fait concevoir son enfance.
Ce n'élait pas .seulement ses grandsyeux noirs fendus en amande, ses sourcils pleins de finesse, .ses dents dont la blancheur rappelait si bien les perles du pays où elle élait née, sa taille svelle et flexible, et l'ovale si pur de son visage, qui élaient dignes en elle d'attirer ratlentioii. Aces dons précieux de la nature elle enjoignait d'autres dont elle était reiievable à son séjour en France.
S lit en etïct que la marquise de Ferriol ei1t voulu prendre à tâche de partager avec son beau-frère les honneurs d'une bonne action, soit qu'el e n'eût l'ait en cela qu'accomplir les inslrucllons de l'ex ambassadeur, elle n'avait négligé aucun s'oin pour donnera la pupille que le sort lui avait léguée une éducation digne en tous points des prolecleurs par lesquels elle avait été recueillie. Une instruction solide, des talents agréables avaieni développé
ALEXANDRE DE LAVERGNE
son esprit, en même temps que toutes les merveilles de ' la civilisation européenne frappaient et exaltaient son imagination. En effet, les idées nouvelles qui se levélaient inccssamnienl à la jeune étrangère, dans le monde inconnu où elle était entrée depuis cinq ans, n'avaient point atTiiibli la vivacité native de ses sensations. C'était Tintelligence d'une Européenne qui s'ouvrait sous un front cliarniant, mais c'était toujours le coeur d'une fille de rOrient qui palpitait dans son sein.
Le petit nombre d'amis restés fldèles h la marquise de Fcrriol depuis la chute de son beau-frère, dont l'exil durait toujours, s'était attaché à sa pupille et ne savait ce qu'il devait le plus admirer en elle de sa beauté, de sa candeur ou de ses talents. Mais c'était dans une étroite sphère que rayonnait ce jeune astre.
En effet, la majeure partie de la forlunfe de madame de Ferriol s'était trouvée engloutie dans le naufrage de son beau-frère. 11 avait fallu dès lors introduire do grandes réformes dans le train de la maison, se condamner à une existenc" de plus en plus retirée, et, malgré ces réformes, comme aussi malgré son empire sur çlle-mème, la maîtresse de celte maison déchue avait peine à dissimuler SCS cruelles iuquiéludes sur un avenir de détresse chaque jour plus rapproché.
Longtemps on avait espéré dans l'assistance de madame de Mainlenon, et c'est ce qui explique pourquoi l'on respirait dans l'hôtel de la rue Culture-Sainle-Ciitherine comme un parfum d'ascétisme et de sacristie ; mais, soit que la concurrence fût grande sous ce rapport auprès de la favorite, soit par tout autre motif, madame de Maintenon avait toujours éludé les requêtes qui lui avaient été adressées pour venir en aide à monsieur de Ferriol et obtenir du roi la rappel d'exil et la rentrée en grâce de l'ex-ambassadeur. Dans cette extrémité, que faire' quel parti prendre? Telle était l'incessante question que s'adressait mentalement la marquise de Ferriol, tout en paraissant à l'extérieHr préoccupée uniquement de pieuses pratiques; telle était la pensée qu'elle ne pouvait bannir, même en écoulant un niagnitique sermon sur la vanité des grandeurs humaines, dont Aissé lui faisait la lecture à haute voix.
Cette lecture durait depuis près d'une heure, et la jeune Dlle avait bien de la peine à réprimer quelques bâillements plus ou moins involontaires, lorsque entra, sans se faire annoncer et comme un habitué do la maison, un personnage assez singulier.
C'était un hoinfne maigre, jaune, à visage de femme ; son costume était à peu près celui d'un ecclésiastique; mais .son ton, ses manières, décelaient un membre de' cette niasse métisse qui no craignait pas d'aflicher, en dépit du c<jractère sacré dont elle était revêtue, les ambitions profanes, les habitudes mondaines et les faciles plaisirs de l'état séculier. Dans les devoirs do leur profession ils ne voyaient que des droits à la fiM-tune; leur vœu de chasteté était pour eux tout simplement une dispense de fidélité et de mariage, lîn un mol. le personnage dont nous parlons était un abbé dans toute l'arceplion qu'avait reçue cette dénomination au dix-huitième siècle, c'est-à-dire la honteuse parodie du prêtre, la personnificalion d'une apostasie orthodoxe qui atlrisla si longtemps à la fois le monde où elle se répandait et l'Ej^lise qu'elle avait d('«ertéo.
Le nouveau venu, après avoir baisé la main des deux femmes, en accompagnant celle familiarité d'un regard tel que la plus jeune ne put .s'empêihcr de baisser les yeux, se laissa tomber i-n s'éventanl dans un fauteuil ot se mit h fredonner un nir d'opéra,
— EU bien ! l'abbé, — s'écria la marquise, — quelle nouvelle? Avez-vous vu monsieur do Torcy, cl pouvonsnous enfin avoir quelque espoir?
— Je quille à l'msianl lu uiinlslre, — réfiondil l'abbé d'un Ion de pelil-maîtro : — il n'y f,iiil plus penser. Le roi est inexorable, et le cher boou»Iicjo no sera point «encore replacé cette fois,
A ces paroles, prononcées avec une légèreté si cruelle, une larme roula dans les beaux yeux noirs d'A'issé. Quant à la marquise, elle poussa un profond soupir et murmura d'un ton plein de componction :
— J'avais pourtant espéré qu'une neuvaine que j'ai fait faire à Aïssé fléchirait la colère royale.
— Il n'y a pas de neuvaine qui tienne en pareil cas, — repliJ l'abbé en haussant les éfiaiiles. — Aussi, il faut en convenir, ce pauvre Ferriol n'a jamais eu le sens commun. 11 aurait dû savoir qu'il ne s'agit point, pour un ambassadeur qui veut rester en crédit, de bien représenter la France, mais de reproduire parfaitement ses maîtres. Sous une cour bigote, on n'est pas libertin aux frais du gouvernement, que diable!... on est plus adroit que cela, et, pour comble de malheur, dans dos circonstances où les bonnes actions rapportent. Ferriol s'arrange de façon qu'elles lui corttent. Payer une petite esclave vingt mille livres, c'est pousser la bienfaisance jusqu'à la dissipation. Je sais bien que notre cher comte a donné tant d'âmes à Satan qu'il se devait d'en racheter une des mains des infidèles ; mais il faut tout faire 5 juste prix, même la charité, et si la vertu coûte aussi cher que le plaisir, il n'y a plus moyen de s'en retirer.
A ces paroles, que l'abbé accompagna d'un éclat de riro, la marquise de Ferriol ne répondit qu'en se signant.
— Il est vrai, — dit-elle, — que mon frère n'a point agi très-prudemment en payant une somme :aussi f'irle une jeune fille dont l'éducation reste encore à notre charge au moment où notre forlune nous échafipe ; mais que la sainte volonté de Dieu soit faite! et j'espère qu'il me sera tenu compte de ce sacrifice dans le ciel.
— Y compris la paroisse ! — murmur.'i l'abbé, qui n'était pas dupe de la comédie religieuse que jouait, sans le moindre entr'acle, madame de Ferriol.
A ce moment, l'infortunée créature qui se trouvait ainsi involontairement le témoin et l'objet de la conversation qui précède, sans qu'aucun des deux interlocuteurs eût paru même s'en apercevoir, ne put résister davantage aux douloureuses impressions que cetti> conversation avait fait naître dans son âme, elle se mil à fondre en larmes, et puis, tout à coup, s'agenouillant devant la marquise,
— Madame, — balbutia-f-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, — pardonnez-moi si jusqu'à ce jour j'ai joui de vos bienfaits et do l'éducalion que vous m'avez fait donner sans m'inquiéler d'autre chose que de vous en témoigner toute ma reconnaissance. Aujourd'hui, je le sens, j'ai d'autres devoirs à remplir. Je reconnais, bien tani, il est vrai, que je suis ici pour vous une charge... oh ! rien qu'une charge. Permettez, madame, que je retourne auprès de monsieur le comte de Ferriol. Ma place est auprès de lui puisqu'il m'a achetée Piiisqd'il est en exil, je ne dois pas être ii-i, moi. Il est proscrit, malheureux, souIVrant peut-être... Eh bien ! je l'entourerai de mes soins, je veillciai auprès de lui, je leservirai. ... Oli ! madame, madame, laissez-moi partir, et soyez bénie pour tout ce (|ue vous avez fait pour moi.
La marquise et l'abbé s" regardèrent avec stupéfaction et lion pas peut-être sans un peu d'attendrissement. Il y avait dans la voix de la Circassii-nne un accent si doux et si pénétrant, ses beaux yeux noirs, ses lèvres tremblantes avaient tant d'éloquence! Jaiiiflls jusqu'à ce moment sa beauti' ne s'était révélée .sous un aspect aussi triomphant. L'abbé surtout en parut frap[)é; et, tendant lui-même la main à la jeune fille, qu'il releva pres(|ue de vive force :
— C'est à moi, — s'ecria-t-il, — h vous demander pardon, ma chère demoiselle; e", en vérité, je suis presque tenté de me jeter à vos genoux; car c'est moi qui, etoiirdiment, ai engagé celle conversation, dont vous avez été iieiiiée. je le vois, mais qu'il ne faut [las prendre au pied de la lettre, entendi'z-vous? Madame do Ferriol vous le
I dira comme moi, n'est ce pas, ma chère marijuise? Tout I n'est pas dési'spéré, allez 1 Monsieur de Ferriol rentrera i CM grâce toi OU tard, je vous le promets, surtout si vous
LA. CmCASSIENNE.
voulez vous faire son avocat. Peste I avec d'aussi beaux yeux que les vôtres, je voudrais bien voir qu'on perdît une cause !... .
— En elïet, — murmura la marquise, — je suis fâchée que mes paroles...
— Allons! — interrompit l'abbé, — n'en parlons plus, c'est moi qui suis seul coupable do tout; c'est à moi de tout réparer, et j'en ai heureusement aujourd'hui le moyen, car j'ai passé la matinée au Palais-Royal. Monseigneur le duc d'Orléans est un peu indisposé, il no pourra se rendre ce soir à la rcprésenlation extraordinaire qu'on donne à l'Opéra, et il m'a ofl'crt sa logo ; je la mets à votre disposilinn, marquise. Votre charmante pupille ne connaît pas encore notre premier spectacle, et je suis curieux de voir l'impression que produira sur elle la vue de toutes ses pompes.
— y songez-vous, l'abbé? — repartit madame de Ferriol, — nous à l'Opérai Que dira notre directeur?
— S'il y a péché, je le prends sur moi... Allons I c'est chose convenue...
La marquise fit bien encore quelaues objections, mais elles furent victorieusement combattues par l'abbé, qui se relira en chantonnant, et non pas sans avoir jeté sur la Circassienne un regard qui la couvrit de rongeur.
Peut-être ce sentiment de pudeur et cet effroi instinctif paraîtront-ils plus explicables quand on saura que le personnage dont il s'agit n'était auire que l'abbé Dubois, ex-précepteur de monsieur le duc do Chartres, et devenu son secrétaire des commandements depuis que monseigneur était ducd"Orléans.
Bien qu'éloigné encore en 1715 du degré de luxe intelligent où il est arrivé aujourd'hui, l'Opéra n'en était pas moins alors déjà l'un des plus brillants et des plus curieux produits des arts et des splendeurs de l'époque.
Ce soir-là, on devait représenter Armide, une des œuvres les plus heureuses ducs à l'associalion de Lulli et de Quinault. Marie Aniier, la Lyonnaise, qui avait débuté quelque temps auparavant avec un succès dont seule elle ne s'était pas montrée satisfaite, rentrait au théâtre après uneaiisodce dont elle avait profité pour prendre les leçons de la célèbre Marthe Le Rochois. Celte fois, Marie Antier remplissait le rôle de la Gloire dans le prologue û'Àrmide, rôle dont sa grande beauté lui assurait la possession. Marie Antier avait été engagée spécialement pour les rôles dits à baguette.
C'était l'époque où Louis XIV, après avoir vu passer à l'ennemi la victoire qu'il avait si longtemps fatiguée, expiait déjà son ambition par des revers, et ses conquêtes par l'invasion étrangère. Iloclistedt, Turin, Ramillies, Malplaquet avaient tellement afl'aibli la France, qui s'essayait déjà à lutter contre l'Europe entière, que le vieux roi, après avoir envoyé à Villars l'ordre de risquer sur le champ de bataille de Denain le dernier enjeu du royaume, disait au duc d'Harcourt que si ce vaillant maréchal succombait, il monterait lui-même à cheval, volontaire de soixante-quatorze ans, rassemblerait sa brave noblesse, et irait s'ensevelir avec elle sous les ruines de la monarchie.
Le sort avait épargné heureusement au vieux lion do mourir ainsi sous les épieux ennemis. Villars avait sauvé la France en forçant victorieusement ces retranchements que les impériaux appelaient déjà le grand chemin de Paris.
C'était en quelque sorte en souvenir de cette mémorable journée, qui avait répandu l'allégresse dans tout le royaune, qu'avait lieu la représentation à laquelle assistait la jeune Aissé. Le bruit courait que Villars et les principaux olficiers qui avaient conquis sous ses ordres une paix glorieuse devaient faire partie des spectateurs, pormi lesquels dos places leur avaient été réservées.
La foule encombrait la salle de l'Opéra, et Aissé ne pouvait se lasser de contempler cet immense amphithéâtre de lumières et de parures. L'attention publique se fixa un moment sur la jeune étrangère, dont la singulière
aventure commençait déjà à faire bruit à la ville, et dont la beauté naissante achevait de justifier les titres à l'intérêt général ; mais bientôt tons les n>gards se reportèrent sur les glorieux et véritables héros do la fête.
Dos loges, du parterre, on voyait et l'on nommait a sympathie plusieurs braves olficiers assis aux pla d'honneur, sur les banquettes disposées de chaque côté l'avant-.scène ; mais on chercliait vainement parmi eux vainqueur qui avait apporté à Louis XIV « un ramea d'olivier pour en couronner tous ses lauriers. »
Bientôt aux préludes succédèrent les premiers accords do l'ouverture. La toile se leva, laissant voir aux yeux éblouis d'Aissé des rochers, un ciel, des montagnes, renfermés avec elle dans l'enceinte du cirque resplendissant.
Marie Antier parut revêtue d'un de ces costumes prélentieux qui parodiaient alors magnifiquement les antiques époques dont ils cherchaient à reproduire l'expression. De vifs applaudissements accueillirent l'actrice favorite retrouvée par le public, et colle-ci se mit en devoir de réciter les vers qui commencent le prologue de Quinault :
Tout doit céder dans l'univers
A l'auguste héros que j'aime.
L'effort des ennemis, les glaces de rhiver.
Les rochers, les fleuves, les mers, Rien n'arrête l'ardeur de sa valeur extrême.
A peine avait-elle prononcé ces paroles que, détachant sa couronne d'or, elle s'avança vers les gradinsoù Villars. profitant du lever du rideau et de l'apparition de l'actrice, venait de se glisser furtivement parmi ses frères d'armes. En vain avait- il dissimulé sa taille imposante en se courbant à demi, l'œil de Marie Antier l'avait aperçu, et, s'agenouillant devant lui, elle lui tendit son diadème en s'écrisnt:
— A Villars I
Dans la voix émue de Marie Antier, il n'y avait alors rien de la comédienne, ce n'était plus qu'une Française qui faisait entendre un cri de reconnaissance et do joie nationales. Il est impossible de décrire l'enthousiasme qui succéda dans la salle à cet élan de l'artiste ; une acclamation immense, unanime, répétée pendant plusieurs minutes sembla ressusciter les cris de victoire du combat de Denain, et l'on eût dit qu'au lieu de rochers, de bois et de forêts en peinture, s'ouvraient sur la scène élargie les champs glorieux do la Flandre française; mais à co bruyant transport de fierté et d'allégresse succéda bientôt un murmure d'intérêt et do compassion.
A côté de Villars, qui s'inclinait modestement devant les acclamations de la salle, apparut un jeune homme de la physionomie la plus intéressante qu'il soit possible d'imaginer, mais d'une pâleur mortelle. Une largo cicatrice sillonnait son front plein de noblesse et de dignité; l'un do ses bras était en écharpe, l'autre pouvait à peine, on s'étayant d'une longue canne, soutenir un corps brisé. C'était le jeune chevalier d'Aydie.
Le jour do la bataille de Denain, porteur d'un ordre du maréchal de Villars, il s'était aventuré seul dans les positions des ennemis, et, surpris par eux, il était tombé sous leurs coups.
Laissé pour mort sur le champ de bataille, la victoire seule l'en avait retiré ; on l'avait vu revivre sans qu'on pût y croire à l'examen de tant de blessures, et, à l'heure même où le brave jeune homme se traînait dans l'enceinte de l'Opéra à la plaça qui lui avait été réservée, il était douteux encore qu'il survécût longtemps à son dévouement héroïque.
D'Aydie semblait représenter le deuil h côté de la gloire, revers sanglant d'une médaille éblouissante, et, à la vue de cette pâle figure, on ne pouvait s'empêcher de ! songer aux veuves et aux orphelins qui pleuraient peutêtre non loin de la joyeuse enceinte. Le spectacle des
ALEXANDRE DE LAVERGNE
fatales nécessites atlacliees aux victoires humaines en fît oublier un instant le passager éclat. Mais parmi les j-eux qui se mouillèrent, parmi li's cœurs qui battirent à la vue de la courageuse vJLtinie, il y eut deux yeux ilont les pleurs furent brûlants; il fut un cœur où s'impiima pour jamais cette touchante image. C'était Aïssé qui venait de recevoir celte inell'açable impression, Aïssé enfant encore, que le soleil do l'Asie avait déjà mûrie pour les passions.