LA MAITRESSE DO REGEVT
CVtait le i" septembre 1713, peu de temps après la représenlalion li'Armide à l'Ofiéra ; il y avait cercle dans le salon de la marquise de Kerriol. A la maigie lueur que laissaient pénétrer les volets à demi fermés pour éviter la grande chaleur, on voyait se proliler un comiliabule de silhouettes renfrognées, toutes plus ou moins voûtées, outes plus ou moins caduques, et dont les costumes sombres et sévères semblaient choisis à dessein pour exagérer l'austérité de mise que madame de Maiiiti'iion était parvenue à substituer au luxe élégant qui avait si longtemps caractérisé la cour de Louis XIV.
Cependani, au milie'i de tous ces visages jaunes et ridés, au milieu de lO-.*; ces nez à lunettes, on pouvait voir se détacher dans un coin du salon, comme un beau lis épanoui au milieu d'une toull'e d'orties, le frais et charmant visage de la jeune Aïssé.
Penchée sur un ouvrage de tapisserie, elle semblait complètement étrangère aux conversations qui s'enlrecroisaienl en tous sens autour d'elle, probablement (|iiclquo commentaire dévot sur la bulle i'nigeniliis, ou des réflexions de monseigneur Godet; car la ville s'était mise sous ce rapport à l'univson de la cour, en attendant (ju'un nouveau règne (le roi était malade, et di.sait-on même à l'extrémité) déterminât une réaction complète et inévitable.
Tout à coup un pas précipité se fit entendre dans l'antjcliambre, et latibé Dubois, ouvrant lui mAme la porte du sa'on sans se faire annoncer, [larut tout poudreux.
— Eh bien ! qu'y a-t-il donc, monsieur l'abbé, — dit madame de Ferriol, — et quelle nouvelle vous amène si précipitamment T
— Une bien grave, madame, — répondit l'abbé ; — le roi est mort ce matin h huit heures. — Une émotion indicib'c succéda dans l'as-semblée à relie annonce, dont les derniers avis venus de Versailles devaient pourtant avoir diminué l'imprévu, et à peine Dubois eut-il tenniiié d'une von (iresijue attendrie le récit de ces dernières heuri's où Louis XIV s'était retrouve grand par |(> re()enlir, aprè'i tant de faiblesse et de malheurs, que chacun, demandant son carrosse ou sa chaise, s'empressa de quitter la maison do madame de Ferriol. On .savait la lulb' engagée entre monseigneur le duc d'Orléans et les bâtards ilu feu roi pour la pos.«'Ssion de la régence, peut-être même de la royauté, cl, outre les craintes de la guerre civile, qui déjà préoccupaient tous les esprits, on voulait, dans l'incerlitudo des événements, éviter de se prononcer sur celle question devant l'abbé Dubois, dont on connaissait la position auprès de monseigneur le duc d'Orléans. Dès qu'il •c vil .seul avec la douairière, Dubois, revenant 'i son ricanement ordinaire, dit A mi-voix h son iiilerloculrice: — Ils M! sont envolés è eetle nouvelle, C(nnrne des alouelles à un c/)up do feu ; veuillez renvoyer h son nid cette jeune tourterelle,— ojouta-l-il en lui (ksignanl Ais>é, qui avait un insiaiil inierroiiipu s<jn ouvrage pour écouler le.s détails louihanls de la mort du grand roi, et ()ui l'avait en.suilo repris avec ardeur. Sur un si;,'ne de la rriar(juise, Aisséso , IOTA, cl, ayant fait une proloudo révurenoe à l'abbé Du-
bois, sans oser même regarder cette face de satyre, elle disparut. — Celle petite est décidément charmante, — grommela l'abbé. — Or çà, ma clière marquise, si j'ai laissé à peine au vieux roi le leni[)s de mourir pour venir vous annoncer un nouveau règne, c'est dans votre iuté-i rêl, vous le pensez bien. Monseigneur le duc dOrléanf se rend demain au parlement pour lui demander de con« firmer ses droits à la régence, que le testament du fei roi pouvait bien compromettre quelque peu.
— El vous voulez sans doute intéresser Son Altesse à noire cause... obtenir par elle le rappel de mon beaufrère, son rétablissement dans ses dignités? Ah ! que le ciel vous récompense de celle généreuse' pensée 1
— J'espèie bien, — répondit toujours en riant l'abbé, que le ciel prendra pour ci; soin un fondé de pouvoir sur cette terre; mais laissons là ce langage mystique, marquise, nous nous connaissons Que vous cherchassiez à nie tromper si j'étais votre directeur de conscience, passe
[ encore ; mais nous ne sommes fias à con'esse, allons au fait : ce que vous désirez n'est pas facile. Enl.-e nous, le cher bcau-.'"rère n'a été que trop légitimement disgracié^ Si on lui remettait son ambassade, cela ferait crier, et, au commencement de leur [)Ouvoir, les rois, voire même les régents, sont tenus d'être justes ; on obtient tout du peuple, pourvu qu'on ne débute point par lui inspirer de la défiance et par le mettre sur ses gardes. Ainsi donc, ce n'est pas sans de puissantes proteclions que monsieur do Ferriol obtiendra le droit de réparer ses fautes.
— Mais la v(')tre, mon cher abbé...
— Oli ! avant que do songer à proléger les autres, il faudrait d'abord me protéger moi-môme; mais, disgracié, ce serait déjà un grand acte de témérité que de me présenter iiersonnellemcnt au Palais-Royal. Que voulezvous? lani que je n'avais contre moi que la mère de Son Altesse la princesse palatine, je résistais encore, j'avais pour raffermir mon cré lit les heures de plaisir, et elles sont multipliées avec monseigneur; nais madame de Parabere, la favorite qui a remiilaco madame d'Argcnton, me fait la guerre à .son tour. Être à la fois proscrit par la morale cl repoussé par le plaisir, vous avouerez q-je c'est du malheur, et je ne voudrais pas, par une ietervenlion nuiladroile en votre faveur, rendre mon infortune contagieuse pour vous; mais vous avez ici un avocat qui plai- «Icrail merveilleusement auprès de monseigneur la cause de monsieur de Ferriol.
— Qui donc'
— Cilte jeune Aïssé, qui pourrait être auprès de monseigneurmieuxiju'une protection accidentelle, mais un appui conslant et .solide. Les relations du régent avec la Parabère, relations qui n'ont pour le prince rien de bien pii)uanl ni de bien neuf, ne .sauraient durer éternellement, el vous comprenez combien je serais heureux d'abréger moi-même le pouvoir d'une maîtresse qui remplace auprès du prince jus (u'aux amis.
— 0 ciel !... et vous prétendriez qu'Aïssé ....
— Ce serait Ih qnebjue chose de piquant et de neuf- Monseigneur, en fait de femmes et de plaisirs faciles, a épuisi' la France, el ()ui dit la France dit l'Europe; mais une innocence de Circassle, une vertu véritablement .sauvage, il ne faudrait rien moins que cela pour obtenir la grûcc de votre benii-frèrc.
— Mais à quel prix I cl no serait-ce pas un grand péché?
— Peut-être; mais à coup sûr ce serait une grande faute de ne pas saisir la seule occasion (|ue vous avez do rétablir votre fortune. Songez donc, .songez, madame la marquise, que la pruderie a ce.s,sé de régner sur la Franco en la (lersonno de madame de Mainlenon. Une seule clioso m'embarravse, c'est do faire arriver naturellement Aissô jusqu au prince.
— Oli I ce sérail impossible !
— Non (las, mais énormément difOcile. Mon.seigneun occupv j|.s soins nombreux d'un commencement de régcua*, v'est résolu pour quelque temps à la fidolilv ; dans
les courls inst-ints de loisir que lui laissoronl les allaires, il ne peut voir que madame de Paraljèri-, dont il est encore, à l'heure qu'il esl, assez amoureux. C'est par eliemème qu'il faudrait arriver, si Ton veut arrivera temps; car, sous quelques jours, il sera pourvu à un choix pour l'ambassade de France à Constantinople, qui sera renouvelée par le réyent avec tout le matériel poliiii|ue; et si monsieur de Ferriol ne revient pas immédiatement à son ancien poste, il est à craindre que la partie no soit perdue pour jamais.
— Mais, y pensez-vous? madame de Parabère se prêter au rappel de monsieur de Ferriol !
— Avez-vous oublié que, Il y a quelques années, il fut très-aimé de la dame? Jlonsieur de Ferriol était encore alors fort bien, et, comme elle ne l'a pas vu depuis lors, elle sera favoniblenient influencée pour lui par une illusion que l'avenir dissipera sans doute, mais seulement quand nous en serons arrivés où nous voulons; elle ne se montrera donc point o[)po.sée au retour de votre beaufrère. L'embarrassant, c'est qu'elle permette à A'i'ssé de présenter elle-mèmo la requête. Aïssé est bimi jolie pour ne pas inspirer de défiance, et les favorites des grands ne veulent pas pour protégées de personnes qui puissent devenir leurs rivales.
— Oh! sans doute, m.idame do Parabère s'abuserait dans ses craintes. Jlonseigni'ur le régent, toujours généreux, quoi que vous en disiez, ne ferait point expier à Aissé un mouvement de reconnaissance si nalurel en faveur de son sauveur, niouv(>ment dont j'arrêterais l'élan s'il pouvait en résulter quelque danger pour elle.
— Vieille cagote, — murmura Dubois, — qui grimace encore pour remplacer le masque qu'on lui arrache !
— Mais enfin, — reprit la marquise, — madame de Parabère, vous le dites avec raison, ne verra point sans inquiétude la jeimesse et la beauté d'Aissé.
— Sans doute, — dit Dubois; — il faudrait que votre jeuni' élève, charmantt' aux yeux du régent, partit vieille et laide aux regards de la régente de France. — Et en articulant ces deux qualifications, les yeux de Dubois se fixaient instinctivement sur le visage flélri et ridé do la marijuise de Ferriol, comme pour y chercher l'idéal de la physionomi rassurante qu'il rê- ait. Tout à coup son front rayonna d'un feu que lui donnaient seuls la malice et la luxure ; ses lèvres s'enlr'ouvrirenl, animées par une joie de singe. — J'ai une idée, — dit-il en rapprochaut son fauteuil de celui de la marquise.
Si Ion veut savoir quelle était l'idée de l'abbé Dubois, il faut se transpoi-ler incontinent dans le riche boudoir d'un hôlel de la rue Saint-Honoré ; c'est là que, sur un sofa d'éloll'e de soie perse, est couchéô nonchalamment une belle personne, dont un peignoir de soie blanche brochée fait ressortir sans désavantage le teint brun elles magnifiques cheveux noirs.
.Madame de Parabère (car nos lecteurs l'ont sans doute deviné») froissait entre ses mains un petit billet parfumé dont, grâce à notre pouvoir discrétionnaire, nous pouvons révéler le contenu à nos lecteurs :
0 Ma toute belle,
» Voila trois jours que je ne vous ai vue ; c'est à me faire 1) maudire la régence et cette grandeur passagère qui B m'est si vivement disputée. Je ne puis me résoudre ce- » pendant à me priver plus longtemps de votre chère » personne. Ce soir, je donnerai ordre de laisser [lasser la » personne qui se présentera à la pctilo porte de la rue » de Valois. Cette personne, je n'ai pus besoin de vous » dire son nom : du dernier jour où je vous vis, il esl » dans mon coeur. »
— Est-ce assez de malheur! — s'écria la Parabère en relisant le billet de monseigneur le duc d'Orléans. — Voilà trois jours que je n'ai vu Son Altesse, cl il faut que pour notre première réunion je sois laide à faire peur. Je n'ai
pas dormi un seul instant celle nuit; j'ai envie d'écrire au régent que je suis malade, et de ne point aller ce soir au Palais-Uuyal. Qu'en dites-- ous, Lise'.' — ajouta-t-elle en se tournant vers sa feiiinie de chambre.
— .Aloi, madame, je pense que vous feriez mieux do vous rendre b l'invilalion de monseigneur le régent. Il no faut jamais so laissai oui. lier.
— Oui, mais il est quelquefois plus funeste encore de se rappeler maladroitement au souvenir des gens; c'est qu'en \érilé la faligue a creusé autour de mes yeux des sillons qu'on prendrait presque pour des rides, et puis le temps est humide, ma frisure ne tiendra pas. Oh ! c'est véritablement désolant.
La belle capricieuse reprenaitsansces.se son miroir et lui demandait avec obstination un encouragement, tandis que celui-ci ne voulait lui donner que des avis, lorsqu'on lui annonça la marquise de Ferriol.
Le nom de Ferriol répandit un léger incarnai sur les joues décolorées de la maripiise. Quelques années aupa-. ravani, ainsi que l'avait fait remarquer l'ahhé Dubois, monsieur de Ferriol, qui avait conservé tort lard ses avantages extérieurs, s'élait fait aimer de madame de Parahère, séduite par sa r(''putiition d'homme h bonnes fortunes. Appelé à l'ambassade de Conslanlinople, le galant comte s'était séparé de sa belle avec une promptitude cavalière, qui, tout en blessant l'amour-propre de celleci, avait rendu dans son cœur le souvenir de l'infidèle plus vivant; la colère (on a pu le n'uiarquer chez toutes les femmes) produit sur l'amour un ellel essentiellenienl conservateur.
Madame de Parabère, un moment interdite et étonnée à l'annonce de la visite de la marquise de Ferriol, allait se décider à ne pas recevoir une personne qui lui rappelait un coupable sans avoir l'avantage d'être ce coupable lui-même, lorsque madame de Ferriol, forçant la consigne, parut à la porte de l'appartement.
— Ah ! c'est vous, chère dame, — dit-elle froidement à la marquise; — que ptlis-je pour votre service?
— Rien pour moi, madame, — reprit la marqui.se, — tout pour mon beau-frère.
— Votre beau-fière !... Ahl oui... en effet, le comte do Ferriol... Eh bien ! qu'est-il devenu, ce cher comte ?
— Il a perdu son ambassade et a reçu l'ordre de ne pas iciilrer en France, .sous le dernier règne.
— Ah! il était en ambas.sade ! Au fait! il est parti si brusquement qu'il n'a pas pris le temps de me le dire.
— Hélas! madame, esclave des ordres du roi, il a dû accepter sa grandeur aussi vite que depuis elle lui a été retirée ; mais il a été victime do calomnies dont madame de Maintenon s'était faite l'écho auprès de Louis XIV.
— Mais qu y pui.s-je, moi ?
— Madame de Maintenon ne règne plus, et le sceptre, dit-on, est passé avec le régent à la jeunesse, à la beauté. — Madame de Ferriol chercha à deviner l'etVet de cetio flatterie, madame de Parabère demeura inflexible. — On dit, — continua madame de Ferriol, — que moascigneur le régent continuera de vous accorder une confiance qu'il devait à une sage amie.
— Le régent, madame, n'a aucune confiance en moi, je ne puis rien au|irès de lui.
— Cependant, m'a-t-on dit, madame, vous seule pouvez avoir en ce moment accès auprès de Son Alte.sse. en [noie à toutes les agitations d'un (|iiasi-avéiiement, et il .'^ufllrait que la vérité lût dite par votre houch(? pour que le coinlo de Ferriol rentrât en faveur. On a assuré méchamment qu'il avait déiourné à .son profit personnel ries fonds do l'Elat ; ils ont été employés par lui en œuvres pies, et qui ne pouvaient qu'honorer le monarque dont il était le repn'sentant, et, pour preuve, il a racheté une jeune csclavo qui allait périr par ordre d'un maître cruel.
— Ah I voire beau-frc'C aciièle des esclaves! — reprit madame de Paralière ; — s'il ne peut citer que des œuvres de piété semblable, je ne suis [joint élonnéo qu'elles n'aient point paru suffisantes pour justifier sa conduite
ALEXANDRE DE LAVERGNE
au^r^s du fou roi. le conçois parfaitoniont qup monsiour de Ferriol ail pris Ips habitudes du pays où ses l'oiirtions l'ont appelé; mais enfin on n'est ni un parfiiil ambassadeur, ni un chrétien irréprochable pour se composer un sérail avec les deniers de l'Elat.
A ces mots articulés avec l'accenl de la plus anière jalousie, car c'était une jalousie où l'arnour-propre dominait, madame de Ferriol comprit qu'elle avait mal attaqué l'ennemi dont elle voulait triompher par la ruse.
— Celte esclave, madame, c'est une enfant, — dit-cllo en répondant sans affectation h madame de Paralière ; — mais je suis d'autant plus affligée do ce que vous refusez voire appui à monsieur de Ferriol, que votre rigueur n'est pas seulement l'arnH de son e^il, mais celui de sa mort.
— Celui de sa mort I Que dites-vous? Qw. signifie..,
— Madame, le comte oe l^erriol, éloigne de France, est dévore par une sombre inquiétude, par un malaise perp'tuel ()ue j'appellerais le mal du pays, si je croyais que le sol du la patrie et^t eu la première place dans ses regrets.
— El que pensez-vous qu'il regrette tant? — reprit madame de Parabèrc avec une physionomie à la fois inerédulo et atlontive ; — l'objet de quelque passion malheureuse laissé par lui en France ?
— Je ne le pense pas, madame, cardans ses tristes lettres, je ne vois aucun nom de femme; le vôtre mt'nie, qui était répété à chaque ligne dans la première qu'il m'écrivit après .son départ si brusque et si forcé, a cessé de se trouver sous sa plume depuis un an.
— Depuis un an!
Et la marquise se rappela qu'à celte époque l'attention que le duc d'Orléans lui témoignait avait commencé seulement à s'ébruiter.
— Mon beau-frère est perdu à tout jamais, — continua madame de Ferriol fixant sur madame de Parabère un œil qui, pourainsi dire, incisait sa pensée; — car, à l'annonce de la maladie du feu roi, il m'a <léfendu d'intercéder pour lui auprès du prince qui allait devenir pour si longtemps l'arbitre du royaume; je ne sais à quoi attribuer sa haine contre monseigneur le régent ; mais elle m'étonne aulant qu'elle m'afflige : « Je ne veux rien devoir, » m'écrivaitil encore dans sa dernière lettre (tenez, que je vous la montre. Ah ! jo l'ai oubliée), « je no veux rien devoir à c celui qui a détruit tout le bonheur de mon avenir, qui ■ m'a dépouille de ma plus chère espérance. »
— Ah ! il vous écrivait cela?
— Oui, madame, sans expliquer davantage .sa pensée; mais je crois la comprendre.
— Et vous croyez...
— Je crois qu'il attribue à monseigneur le duc d'Orléans une part dans sa disgrâce et dr.ns son exil ; il n'a pas réfléchi .sans doute que monseigneur le régent était tr^*-peu en faveur sous le dernier règne. Le comte de Ferriol est inju-^lo et .se trompe, raison do plus pour no point rt'specter un ordre que nous no devons aitribuer qu'à une erreur, raison de plus pour le servir n.algré lui.
— Oui, en effet, s'il en est ainsi et .s'il ne veut pas s'aider, il faut bien que ses amis viennent h son secours, et j(! suis toujours son amie, ijuoiquo ayant eu h me plaindre de lui ; d'ailleurs, vous pouvez avoir raison : [leulètre l'a-t-on calomnié. Je parlerai donc à monseigneur le régent liemain ou après-demain, car aujourd'hui je no pense pas voir Son Alle.s.sp.
— Mais, madame, les concurrenLs qui demandent h rr'mplac^T le successeur de mon beau-fière, défiossédé à Bon tour lui-même par le nouveau pouvoir, sont nombreux et pressants, et, .si l'on tarde d'un instant, il est à craindre qu'un d'eux ne lemporle.
— Oui, vous avez raison. Eh bien I j'y .songe, annoncée par moi, vous aurez autant lie crédit que moi-même, el vou'i serez intrwluile ce soir auprès du régent.
— .Mais comment'.'...
— Je vais vous in dire lo moyen : vous irez h ma place.
— Mais je crains, madame, que monseigneur lo régent
n'accepte pas ma visile pour la vôtre, et que cette substitution ne soit dangereuse.
— Au contraire; et c'e.'t parce quil n'y a aucun danger (et la maligne favorite ajouta entre ses dénis : pour moi) que je vous le propose; d'ailleurs, j'en préviendrai monseigneur le régent, '» vous l'ai dit, ce soir ma chaise ira vous prendre chez aîus; ayez soin d'être voilée jusqu'au moment où vous hrriverez chez le prince. Dès que vous paraîtrez devant lui, cette précaution deviendra inutile,— ajouta-telle avec un demi-sourire où se glissait une expression imperceptible do méchanceté.
— Oui, .soyez tranquille, lo voile no s'abaissera que devant lo régent, — repondit madame de Ferriol en réprimant à son tour un sourire. — Ah ! combien je vous remercie, madame!
— Oli 1 je vous on tiens quitte. A ce soir donc, et tenezvous prête.
Et pendant que madame de Ferriol sortait en s'inclinant humblement, madame de Parabère se mettait à sa toilette cl écrivait sa réponse au billet du régent.
Ilf
CNE AUDIENCE AD PALàIS-ROYAL^
Le soir même du jour où la marquise de Ferriol avait ainsi obtenu l'appui de madame de Parabère, le régent était dans son cabinet au Palais-Royal. 11 y prolongeait ce jour-là jusque dans la soirée lo temps (ju'il donnait liabituellement aux affaires, vu la gravité des circonstances. Son alteniion lu sitait entre une foule de papiers qui réclamaient tous à la fois sou examen et sa signature, lorsqu'on annonça l'abbé Dubois.
Les visites de l'ex-préceptcur devenaient de plus en plus rares auprès de lui ; nous en avons expliqué la cause. Toutefois, le régent lo recevait toujours avec celle débonnaireté familière qui lui était si habituelle; mais il avait pour le moment cessé de lui témoigner une confiance qu'il aurait dil lui retirer pour toujours.
— Ah! c'est toi, l'abbi', — lit lo régent sans tourner la tête, — que mo veux-tu"?
— Monseigneur, — dit Dubois, — vous voilà au pouvoir ; vous êtes entouré do flatteurs, Je viens vous montrer un visage d'ami.
— Si tu représentes l'amitié, jo ne lui en fais pas mon compliment ; mafs tu n'es pas venu ici sans ipielque motif personnel ; parle vite, que je te rcfu.so tout de suite et que ce soit fini,
— Au fait, — se dil Dubois, — si je ne lui demande rien, ma visite paraîtra invraisemblable, el il se doutera de quelque clio.se. Eli bien ! monsc^igneur, sachez qu'une place do conseiller il'Elat d'I^glise est venue à vaquer pur la mort do monseigneur de la Haguetle, arclievêiiue do Sens; jo vous la demande.
— Toi, l'abbé, conseilUr d'Elall ceci est par trop drôle- El le relent partit d'un graml éclat de rire.
— Riez'Innt ijiie vous voudrez, moii.seigneur, vous ne me l'accorderez (las moitis.
— Allons, I abbé, lu es fou I Mais que diraient le chancelier, les maîtres des requêtes? Ils no voudraient plus .siéger h côté de loi!
— Nous verrons s'ils seront aussi humiliés d'avoir Môi assis sur le même banc que l'aldié Dubois lorsque, grûco h vous, il sera devenu minislre el cardinal.
— Toi !... de mieux en mieux 1 Eh bien ! jo suis déridémi'Ul charmé de l'avoir vu, l'abbé ; lu m'as fait ()asser... au milieu de mes affaires... un moment... dos (dus agréables.— l'U le régent se livra de nouveau à un long afcès d'hilarité auquel Dubois assista avec la gravité la [>lus im-
pcrlurbable.— Mais lu ne sais pas, malheureux! quo ma mère, que le duc de Saint-Simon, que tout ce qu'il y a d'honnêtes gens à la cour ont rcclamé et obtenu do moi le serment de ne jamais l'employer aux affaires.
— Cela ne m'étonne pas, monseigneur, ces honnêtes gens-là ne vous servent qu'avec des scrupules; moi j'ai mis de côté ces entraves quand il s'est agi de vos intérêts. Ils m'en veulent, c'est tout simple, ils ont leurs raisons pour cela. L'étonnant et le fâcheux (pour vous du moins), c'est que vous m'en vouliez, vous...
— Je ne t'en veux pas, mais j'ai juré...
— Monseigneur, qu'y aurait- il d'étonnant à ce que l'on manquât par hasard à ses serments? Il arrive bien quelquefois qu'on les tient.
En ce moment un valet entra et remit un billet au régent de la part di'' madame de Parabère. ' A peine le prince l'eut-il lu, qu'il frappa du pied avec colère.
— Allons, —dit-il, — tout aujourd'hui va au rebours du sens commun; l'abbé Dubois vient me demander une place d'honnête homme, et madame de Parabère, quo j'attendais, me propose en échange de sa visite un rendezvous avec une vieille femme.
— En vérité ! — dit avec une surprise afTeclée Dubois, qui n'était venu que pour parer l'effet de ce coup de théâtre.
— Oui, tu peux voir toi-même, l'abbé ; pour me distraire et me reposer des affaires qui m'accablent, j'ai eu perspective un lète-à-lête avec la douairière de Ferriol, qui me demande la grâce de son beau-frère. Mais cela ne se passera pas ainsi, pardieu! Va-t'en, je me remets au travail, j'y passerai la nuit plutôt que de recevoir madame de Ferriol; je préfère m'ennuyer inutilement. Va, l'abbé, et tu diras en descendant que l'on ferme à tout le monde pour ce soir la petite porte de la rue de Valois.
— .le me garderai bien d'oublier do recommander le contraire, — dit tout bas Dubois en regardant le fond de son chapeau. — Ainsi, monseigneur, j'irai demain à la chancellerie chercher ma nomination déconseiller d'Etat.
— Veux-tu te sauver enfin, l'abbé l... c'est trop d'audace...
— Pour ne pas réussir, n'est-ce pas, monseigneur? Au revoir, je vous remercie...
El il sortit, laissant le régent confondu de tant de témérité, mais déjà familiarisé avec l'élévation que rêvait le futur favori.
Il y avait une heure à peu près que le prince était replongé dans son travail, lorsqu'une petite porte tourna sans bruit sur ses gonds et se referma après avoir livré passage à une femme voilée.
— Monseigneur... — dit timidement cette femme après quelques minutes pendant lesquelles l'attention du régent ne s'était pas distraite.
-r- Qu'est-ce? — dit le régent, — une femme icil Estce qu'on n'a pas exécuté mes ordres?
— Monseigneur, — reprit la nouvelle venue d'une voix éteinte par la teiTeur, — madame de Ferriol...
Et elle ne put dire un mot de plus.
— Madame de Ferriol, précisément ; désolé de ne pas vous recevoir, madame; mais j'ai besoin d'être seul.
— Alors, monseigneur, je me retire, — dit la solliciteuse, d'une voix qui, celle fois un peu plus assurée par la pensée d'une retraite prochaine, lit tressaillir et retourner le prince, surpris de cet accent juvénile.
Il demeura pétrifié à l'aspect de la plus charmante figure de jeune fille qu'il eût jamais rencontrée. C'était Aissé.
Celle-ci, après s'être inclinée en tremblant devant le régent, reprenait déjà le chemin de la porto dérobée lorsque le duc, s'avançant avec précipilation, lui tendit une main pour la faire revenir, et de l'autre lui montra un fauteuil.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, mais je ne m'atten-
dais pas... vous aviez prononcé le nom de madame de Ferriol.
— C'est elle qui m'envoie, monseigneur, et c'est madame de Parabère qui a bien voulu m'ouvrir accès jusqu'à vous.
— La Parabère ! — fit le régent, — ceci m'étonne.
— Monseigneur,- continua Aissé en se jetant à genoux,
— je viens demander la grâce de monsieur le comte de Ferriol, de mon sauveur; je suis Aissé la Circassicnne.
— Aissé la Circassicnne! En effet, j'avais entendu vaguement parler d'une bonne action du comte ; mais je ne savais pas qu'elle fût si bien placée.
— Ali ! monseigneur, — s'écria Aissé, — justice ! justice pour le comte do Ferriol 1... Ceux qui l'ont accusé l'ont calomnié, sans doute. Si vous saviez avec quel courage et quelle générosité, au prix de quels sacrifices il m'a soustraite à l'esclavage et à la mort ! Non, non, monseigneur, personne n'est plus digne que lui de la noble mission qu'on lui a enlevée ; car, dans cet Orient où je suis née, l'ai entendu dire que pour représenter la France il fallait reiiroduire deux caractères distinctifs des Français : l'humanité et la bravoure 1
— Oui, je n'ignore pas que monsieur de Ferriol est brave et généreux. Malheureusement, des fautes qui ne sont pas incompatibles avec ses qualités lui ont mérité sa disgrâce. Je ne nie pas, du reste, qu'il n'eût, s'il l'avait voulu, tout ce qu'il fallait pour représenter dignement le roi qui l'employait; je ne dis même pas qu'il ne soit homme à réparer ses torts, et il ne pouvait à coup sûr choisir pour répondre de lui un plus éloquent avocat.
Et en parlant ainsi le régent, tenant la main d'Aïssé» contomplait avec admiration celle beauté 'asiatique sous ces riches vêlements français, comme il eût contemplé une brillante fleur exotique dans un vase de porcelaine de Sèvres.
— Madame de Ferriol a pensé, monseigneur, que personne n'était en droit de défendre monsieur le comte comme celle qu'il a si bien défendue lui-même. Aussi, monseigneur, — conlinua-t-elle en remarquant l'avide attention du régent,— permettez-moi de croire que je n'aurai pas intercédé en vain pour l'homme à qui je dois tanll Mons(dgnpur, promettez-moi quo pour le bonheur du comte de Ferriol vous le rendrez à sa famille, et que pour son honneur vous lui rendrez son poste.
— Mais se peut-il, — dit le prince qui écoutait la voix de la jeune fi'.le et non ses paroles, — vous Circassicnne ! vous déjà si Française par la grâce du langage et par l'esprit !
— Jugez quelle doit être ma reconnaissance, monseigneur, puisque c'est encore à la famille de Ferriol que je dois tout cela. Grâce à d'immenses sacrifices, elle m'a fait donner cette éducation qui me permet do répondre sans trop rougir aux indulgentes paroles que Votre Allesse veut bien m'adressor. Eh bien ! monseigneur, — s'écria Aissé en osant serrer, dans un élan imprudent de son dévouement et de sa reconnaissance, la main que le prince ♦ui tendait; — eh bien! ne me donnerez-vous pas quelque bonne espérance pour le comte de Ferriol ?
— Le comte de Ferriol, — reprit le régent, — qui avait cessé complélement de penser à l'ambassadeur d'Orient,
— le comte de Ferriol, oui... je ne dis pas... bientôt nous reparlerons de celle affaire... à une condition.
— El laquelle, monseigneur ?
— C'est que, pour ne pas me laisser oublier les droits do monsieur de Ferriol à son pardon, je vous reverrai quelquefois. C'est dans l'intérêt même de votre bienfaiteur; n'ôlos-vous pas pour lui un titre vivant? Ecoutez; demain je donne un souper, vous viendrez, n'oet-ce pas?
Aissé ignorait encore quelles idées réveillaient dans les esprits les soupers clandestins du Palais-Royal ; cependan elle vit les yeux du prince briller d'un tel feu en se fixant sur elle que, dans un trouble involontaire, elle rougit et répondit en retirant sa main :
ALEXANDRE DE LAVERGNE
— Oui, monseigneur, je viendrai avec la marquise do Fcrrioi.
— La marquise... diable ! — fit le régent. — Ali 1 bah 1 — ajoula-t-il à part, — cette prudo-là n'est pas gênante; je puis mémo inviter cette pauvre Parabère, puisqu'elle y iiiel tant de complaisance. Rassurez-vous, belle Aïssé, — dit-il tout haut, — demam vous souperezavec la marquise de Fcrriul et avec madame de l'arabère, celte sage amie qui vous a introduite auprès de moi... Ainsi donc, à demain.
— A demain ! répéta Aïssé en se retirant.
Et elle avait disparu de l'appartement que le prince avait encore les yem fixés à la place qu'elle venait de quitter, contemplant encore dans sa pensée cette gracieuse apparition qui avait laissé comme un parfum de pudeur et de chasteté dans les petits appartements du Palais-Royal,
ETmiE DEUX FEMICES.
Lorsque madame de Parabère reçut un billet du prince, qui l'allendait pour le lendemain à souper avec l'aimable sollicileuse introduite par i-lle, elie éprouva un sentiment qui excéda les limites jusqu'où peut s'étendre l'étoniienierU humain ; toutefois, i|uoi()ue assez jalouse de son pouvoir et de .sa faveur pour leur sacrifier même sa coquelterie, il ne lui vint pas la moindre pensée de la substitution qui s'était opérée d'une manière si menaranle pour ses droits.
Pendant ce temps le régent, rempli du souvenir de la belle étrangère, n'avait cessé de parler à Simiane, à Biron, à Noce, à Canillac, à tous les commensaux habituels i\o ses soupers, de la délicieuse entrevue qu'il devait à la Parabère. Cette aventure, dont l'ainoiir naissant et expressif du régent faisait facilement entrevoir les conséquences, avait beaucoup diverti les roués, qui n'en con naissaient pas encore toutefois le plus ()ii|uant. Canillac surlout avait ri ; Canillac, qui avait été distingué par ma dame de Parabère avant que le prince eût paru à ses yeux en conquérant, et qui n'avait point pardonné à la coquette favorite une infidélité dont il avait par politique absous son rival.
L'audience du régent n'avait pas laissé chez la jeune pupille de madame do Ferriol moins de souvenirs; l'accueil gracieux du prince avait agi sur sa jeune imaginalion ; elle n'avait pu impunément subir ce regard qui, quoique perçant, était doux et naiteur. Un charme fascinateur s'attachait à toutes les paroles du prince et animait son maintien, bien que, au témoignage du uuc de Sainl- Simon, il eût toujours assez mal dansé et médiocrement réussi à l'académie. Aïssé n'avait pas été sériuitcà l'aspact du régent, mais elle avait éti- éblouie, et son émotion n'avait point échappé au regard de madame de Ferriol.
Le lendemain, le soup'T avait été servi dans un petit appartement du l'alais-Uoyal, où mille lumières projetaient leur éclat sur des peintures volujilueuses.
Déj<'> les roués élaient rassemblés et riaient encore do l'aventure qu(( le prince \mait de leur racont(!r ; mais lo sourire s'arrêta sur leurs lèvres à l'aspect de la Parabère.
— Ah I vous voici enfin, chère belle, — dit le duc ; — en vous voyant, j'ai plus que jamais sujet de maudire mon avènement h la r(rgence,qui a causé dans notre ten- j dresse un si cruel interrègne.
— Monseigneur, je suis heureuse de co que vous vouez bien rappeler .U, l'exil voire humble sujette; mais, pour la première fois, — ajouta-t-cllo à mi-voix, —j'es-
pérais que notre réunion aurait lieu en moins nombreuse compagnie.
— Vous ne vous plaindrez pas de moi, puisque je vous réunis à la charmante personne à qui vous vous intéressez et que je vous dois de connaître.
— A la... charmante personne... — fit la Parabère en réprimant un violent éclat de rire : — Son Altesse n'est pas difficile.
— Pas difficile 1 mais je trouve, ma belle, que vous usez un peu trop du droit que vous avez de l'être.
— En effet, je devais craindre auprès de Voire Altesse tant de jeunesse, de beauté, — reprit la Parabère avec un accent ironiijue.
— Vous n'avez rien à craindre de personne, même de celle que vous m'avez envoyée.
— Monseigneur est trop aimable. Toutefois je serais tentée de croire que, en arrivant au pouvoir, il est devenu un peu trop courtisan, puisque toules les majestés ont droit à ses hommages, même la majesté des années...
— Des années ! mais nous ne nous entendons plus, — dit le prince ; — et la personne que vous m'avez adressée ne compte pas assez d'années pour qu'on puisse les lui reprocher eU' ore.
— Il faut donc que les ombres d'j soir aient été bien favorables à la solliciteuse, — reprit la Parabère étonnée à son tour.
Tout allait ,se découvrir, sans doute, lorsqu'on annonça madame de Ferriol.
— On y voit mieux aujourd'hui chez vous qu'on n'y voyait hier, — dit madame de Parabère au régent en lui désignant la douairière qui entrait : — voyez et regardez mieux l'ench.interessequi vous tii'ntsous uncharnie véritablement fantasli(]uc. — Jlais quant, à la suite de la figure .sévère et ridée de la dévole marquise, la favoriie vit poindre la gracieuse silhouette d'Aïssé, elle tressaillit et dit à mi-voix au régent avec un accent de colè'-e : — Mais vous lui aviez donc dit hier d'amener celle jeune filleï
Celte révélation fut un coup de foudre pour le régent et pour tous les gentilshommes, mais qui ne produisit parmi eux qu'une électricité de gaieté difficile à contenir; ils comprenaient enfin combien dans une lutte d'esprit une dévote est supérieure à une coquette.
— Monseigneur... — dit madime de Ferriol.
— Madame, — interrompit précipitamment le régent, — enchanté de vous recevoir ainsi que votre charmante pupille. Mais, — ajouta-t-il tout bas, — pas un mot de la visite d'hier... on croit que c'est vous qui ôies venue.
Un regard significatif de la marquise lui prouva que la recommandaiion élait inutile.
On se mit à table. Le commencement du souper fut froid et silencieux; personne n'était à l'ai.se, ni la Parabère, ini^uiète et jalouse, ni Aïssé. intimidée par l'accueil hautain de la favorite, ni Canillac, qui n'osait encore laisser percer la joie d'une vengeance satisfaite.
Le régent seul cherchait à animer ses convives par quelques joyeux propos, et .«e montrait lour à tour galant e' empressé avec les deux beautés assises auprès de lui. Pourlatit ses yeux étaient plus tendres, son regard plus doux ipiand il s'adre.s,sail à Aissé ; et cette différence n'était point perdue pour les convives, confidents et complai- •santsà la fois des penchants du prince.
— Messieurs. — dit le [u'iiire reprenant la parole après un des longs silences qui témoignaient de l'embarras général, — il manijuc h ce souper (juclque chose de nécessaire.
— Et (pioi donc? — s'écria-t-on généralement.
— Un poi'le qui célèbre dignement les attraits des cleu.x divinités (|ui président à notre fête. Vraiment, ma niaïson n'est pascom|ilèle. Et, pour ce .soir, l'occasion nous ayant fait défaut, j'aurais dû en avoir un à mes gages. Un poète, c'est commode et ce n'est [las ruineux. Autrefois j'en avais un qui cumulait avec ces fonctions celle de capitaine de mes gardes. Ce pauvre Lafaro 1 mais c'était en même temps mon ami, et un véritable ami , il avait eu la
LA CmCA?STE\XE.
constance do faire un opéra dont j'avais composé la musique: Panthée. C'est ce qui pouvait s'appeler du dévouement ! Oui, messieurs, ce pauvre Lafare m'aimait en cinq actes et en vers.
— Que ne faites-vous représenter cet opéra, monseigneur ?
— Y pensez-^-ous, mon cher Canillac ? Donner le droit au parterre de huer le régent pour quinze sous ! Les Parisiens payent, grâce aux impôts, plus cher que cela le droit de me chansonner par la ville, songez-y! Encore faut-il tenir son rang quand on a l'honneur d'être régent du royaume, et ne pas se faire siffler au rabais... îlais à défaut de ce pauvre Lofare, n'est-il personne qui puisse improviser quelque hommage aux reines de notre souper ?
— Monseigneur, à défaut d'un plus habile, j'essayerai, si vous voulez le permettre, dit Canillac.
— Bravo, Canillac ! je ne vous connaissais pas tant de talent.
— Hélas ! monseigneur, vous ne le connaîtrez pas davantage quand vous aurez entendu mes vers. Mais enfm cela vous tiendra lieu de poésie... et à moi d'une revanche, — njouta-t-il tout bas.
Là dessus il se recueillit quelques minutes, puis il récita jes vers suivants :
Deux astres rayonnent sur terre A nos yeuï et dans notre cœur ; L'un encor voilé du mystère, L'autre à l'horizon luit vainqueur.
Jour radieux!... Cliarmanie aurore!
Chacun hésite en les voyant; Mais toujours enfin Ton ?dore L'astre qui vient de l'Orient.
Pour que l'allusion fût plus transparente, Canillac s'était tourné en achevant ce huitain vers Aissé. La Parabère, pâle de rage, allait éclater, lorsqu'un valet parut et annonça précipitamment au régent que l'un des lieutenants de .«es gardes demandait à lui parler pour affaire qui ne souiïrail pas de retard.
— Qu'il revienne demain, — dit le régent, — l'heure du plaisir est arrivée ; je suis muré pour les affaires...
Le valet sortit.
Ce délai avait donné le temps à la Parabère de se calmer un peu... Toutefois elle reprit en regardant fixement Canillac :
— Aurez-vous la franchise ou le courage, monsieur, de nous donner en prose la traduction de vos vers, et de nous dire où régnera ce jeune astre, ce soleil levant, vers lequel vous vous êtes tourné en adroit courtisan 1
Canillac allait répondre, mais le régent l'interrompit avec un rire hâtif.
— Je crois que Canillac n'a voulu et n'a pu faire d'allusion en se tournant vers la jeune protégée de monsieur de Ferriol qu'au retour possible de ce gentilhomme disgracié ; l'astro dont Canillac a parlé est sans doute celui de la maison de Ferriol, astre longtemps éclipsé, mais qui peut briller encore d'un nf éclat.
— Je n'en doute pas, avec de si beaux yeux pour précurseurs, — dit la Parabère jetant à sa rivale un regard qu'elle s efforçait, de ne rendre que dédaigneux, mais qui trahissait sa fureur ; — et sans doute la famille de Ferriol, par qui mademoiselle est adoptée, ignore tout l'honneur qui l'attend.
Ces paroles furent prononcées avec un tel accent d'amertume qu'il n'y avait plus à s'y méprendre.
Aïssé elle-même en fut troublée dans sa sécurité. Cet éclair rapide de haine découvrit vaguement un abîme à ses yeux.
Mais en ce moment des clameurs sourdes retentirent autour des bâtiments du Palais-Royal ; un jeune ofticier revêtu de l'uniforme de lieutenant aux gardes entr'ouvrit brusquement les deux battants de la porte, et, s'adressant au régent:
AU DE LAVERGKS.
— Pardonnez-moi, monseigneur, dit-il, si je force la consigne ; mais il y a quelque chose au-dessus "de l'obéissance, c'est la fidélité ; en ce moment, des hommes gagnes par le duc du Maine parcourent les rues en proférant des cris sédiiieux, des insultes...
— Contre le roi ou contre moi?
— Contre le régent, nommé par le parlement au mépris du testament de Louis XIV.
— Alors laissez-les dire, — répondit le prince, qui s'était levé avec tout le monde et qui reprit paisiblement le chemin de la table.
— Vous ne voulez pas qu'on les disperse à coups de plats de sabre?
— Non pas !... le sabre dans vos mains pourrait blesser, et les injures dans leurs bouches ne m'atteignent pas. — L'officier allait se retirer, lorsque son regard se rencontra avec celui qu'Aïssé attachait avidement sur lui... Aïssé avait oublié la Parabère, le régent et tout l'honneur de .sa glorieuse conquête; elle avait retrouvé dans le jeune homme qui venait d'entrer celte physinnon.ie entrevue trois ans auparavant à la représentation A'Armide et qui, conservée dans sa pensée, s'y était transfigurée avec un poétique idéal. Le lieutenant aux gardes était le chevalier d'Aydie. Celui-ci demeura à la fois ravi et attristé en découvrant celte jeune et chaste figure au .sein d'une réunion vouée d'habitude au culte des plaisirs faciles et corrupteurs. L'expressiondoulourcuse de son regard pénétra jusqu'au fond du cœur d'Aïssé, qui comprit soudain toutes les douleurs do la honte dont elle était menacée dès que d'Aydie put en être témoin. — Eh bien ! messieurs, — dit le régent, — laissons crier Ifs gens de monsieur du Maine, il faut bien au moins qu'ils aient cette satisfaction après avoir été battus, et nous, remettons-nous à table.
— Non, monseigneur,— reprit la Parabère, — je ne me remettrai point à table avec celle qui vjent de m'attirerun si cruel atfront. D ailleurs le souper est à peu près terminé ; suivez-moi ; ne pouvez vous me donner quelques heures après une si longue séparation ?
— Mais mes hôtes... la politesse... — balbutia le régent.
— La politesse ! — reprit la Parabère. — En effot, vous en faites si bien observer les lois par vos convives !... Dites plutôt tout de suite que c'est à moi de céder la place à mademoiselle, et qu'elle a déjà droit de régner désormais seule en ce palais comme dans votre cœur.
La favorite, irritée, n'avait même plus pris la précaution de baisser la voix en achevant celte phrase. Aïssé rougissant comme si cette phrase l'eût frappée au visage^ .s'écria :
— Moi, madame, régner sur le cœur de Son Altesse ! ah ! ne le croyez pas ! Monseigneur n'est pour moi que le pouvoir souverain et bienveillant à qui je demande justice pour mon bienfaiteur. Quel empire puis-je avoir sur monseigneur le régent, moi humble envoyée d'un exilé, et qui n'ai mis le pied ici que d'hier ?
A re dernier mot échappèrenl à la fois un cri à la Parabère, un geste de douleur et d'impatience au régent, ainsi qu'à la douairière; mais en même temps une ine.xprimable satisfaction se répandit sur les traits de d'Aydie. Cet accent d'innocence l'avait ra.ssuré sur la noble créature à la sympathie de laquelle toute la sienne avait instinctivement répondu.
Madame de Ferriol n'avait pas été sans instruire en quelques mots Aïssé du secret qu'il fallait garder sur sa visite de la veille, et la jeune fille jusque-là avait pris sa part de la dissimulation générale ; mais devant d'Aydie elle sentait que, fût-ce pour s'excuser, elle ne pouvait plus mentir.
—D'hier! — répéta la Parabère, — d'hier...? Monseigneur, — ajouta-t-elle en s'approchant du régent, — je suis jouée... Je comprends tout ; mais je ne prolongerai pas plus longtemps le ridicule de mon rôle... Il faut que
ALEXANDRE DE LAVERGNE
vous choisissiez ici entre nous deux, monseigneur... Suivez-moi... ou suivez-la I
Le prince demeura attem* sous le coup de c^'lte mise en demeure si directe. Son cœur, inconstant et avide d'émotions, n'eût pas mieux demandé que de pouvoir se dOMuer librement à la jeune Circassicnne; mais il y avait quoique chose de plus caractérisé en lui que l'inconstance, c'était la faiblesse; de plus dominant que ses fantaisies, c'était le joug de ses vieilles habitudes.
— Mesdames, — dit-il en se tournant vers Aïssé et la marquise de Ferriol, — je crains que cette petite émeute, si elle s'agttravait , ne rendît dilHcile votre retour au Miirais: ce serait là son plus grand danger. Veuillez donc partir... Je vous mets sous la garde d'un de mes plus braves ofticicrs, le chevalier d'Aydic, qui vous reconduira lui-même jusqu'à votre hùlel.
Madame de Ferriol voulut prendre le bras d'Aïssé ; mais d'Aydie, la prévenant, s'empara de la jeune lille, et d'un regard dhouuêle homme indigné repoussant la douairière interdite :
— Madame,— s'écria-t-il, — soyez tranquille, mademoiselle est plus en sûreté avec moi.
En parlant ainsi, il sortit vivement avec Aïssé, dont le bras tremblait sous le sien ; la marquise les suivit avec dépit.