‹ La CircassienneChapitre 12 sur 12 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

C'était un dimanche matin, il y avait foule dans la boutique de maître J.ismin, l'un d(!s firemiers perru<|uiersbarbinrs de la grandu cité de Marseille. I,cs uns étaient assi>-, les aulre:> debout, et chacun allendait son tour, pendant que rinrallgahle Jasmin, brandissant dans ses deux mains un larxe rasoir et une savonnelte écimiante, dépêchait avec une dexIériU; toute méridionale li's nombreux patients qui venaient h tour de rôle lui sacriflor co

qu'une semaine avait amassé do barbe à leur menton. Renouvelant dans son genre les exploits de Jules César, Jasmin, tout en rasant ce qu'on nommsit encore à celte époque .ses pratiques, trouvait moyen de soutenir une conversation des plus suivies sur des sujets fort divers avec une demi-douzaine d'interlocuteurs, sans compter sa chaste épouse et sa glorieuse progéniture, qui, du fond do l'arrièro-boutique, mêlaient incessamment leurs voix aigres et criardes à la basse continue dos dialogues masculins.

— Patience, monsieur le maître calfat, — disait Jasmin à un gros homme en costume do marin. — votre tour va venir. C'est l'atTaire d'une demi-minute au plus, je vous le jure. ..Eh! Jean, tu disdoncque la petite commence fi mordre à l'hameçon? Jo t'en fais mon compliment, mon cher; voilà une jolie conquête au moins... llolà ! compère, que dit-on de neuf à la Cannebiére? Comment va la petite famille? Bravement, j'espère... Vous taircz-vous, là-ba.s, au fond? On ne s'entend plus. Donne-leur donc à manger, la mère!.. .Eh ! s'il vous plaît, monsieur, penchezvotre tête à droite; j'ai failli vous enlever le menton... Heureusement que jo suis habile, n'est-c« pas, camarades?... Do l'eau tiède pour monsieur I... A un autre maintenant 1

C'est ainsi que, joignant à la dextérité peu commune du geste toute la faconde qui distingue généralement les gens de son pays et particulièrement de son état, maître Jasmin parvenait à tenir en haleine une assemblée composée d'éléments assez hétérogènes, lorsque la porte de la boutique s'ouvrit brusquement et une nouvelle pratique entra dans le .sanctuaire. C'était un homme de cinquante à cinquante cinq ans au moins, de moyenne taille, au Icint hâve, aux traits flétris, dont les petits yeux brillaient sous do larges sourcils grisonnants. Cet homme, bien que velu assez mes(|uinenif'nl d'une façon de souquenillo qui sentait fort la livrée, s'avança avec audace jusqu'auprès do maître Jasmin, qu'il interpella brutalement:

— Ah çà 1 — dil-il, — monsieur du rasoir, est-ce quo mon tour n'est pas encore venu ?

— Certainement, — reprit sans se déconcerter le barbier, — votre tour est venu de me payer toutes les barbes quo vous me devez depuis six mois ; je vous raserai ensuite.

Toute l'assistance se mil h rire do cette repartie, h l'exception, bien entendu, do celui tiuquel elle s'adressait, et qui reprit d'un ton farouche:

— Vous savez bien, méchant barbier de province, qu'il ne tiendrait qu'à vous d'être payé, si vous vouliez, comme je vous l'ai proposé, jouer avec moi à n'importe quel jeu le monlant do ma délie.

— Est-ce qu'un homme occupé comme moi a le temps déjouer? — répondit Jasmin avec un accent plein do fierté; —c'est bon pour vous, fainéant I

On ne sait trop où la querelle entre le barbier et sa pratique se serait arrêlée si, dans ce moment, le patient, grand gaillard, sec, jaune et maigre, dont matlre Jasmin tenait délicatement les ileux ailes du nez .serrées entre son pouce et son index, no s'était arraché par un violent soubresaut à l'élreinto dont il était objet, et, regardant lixement entre les deux yeux le provociileur de la querelle, ne s'était écrié avec un accent italien croisé d'espagnol des plus caractérisés:

— Eh! par sainte Cuni'gonde, ma parente! je no nie trompe pas, c'est monsu di; la Roche, le valet de chambro de 7)10/1.'!» le comte do Ferrioll Comment va-l-il, co cher comti' ?

— Il va bien, — répondit d'un ton bourru celui qui venait d'être ainsi interpellé par l'une do nos anciennes connaissances et (jui n'était en ellcl autie que La Roeho,. — il va bien, car il est mort.

—Aie I povero 1 aie ! combien je suis désolé d'apprendre une si triste nouvelle! Mon plus parfait ami! — El celto oxclamalion fut accom|iagnéo d'une grimace que le signer Marine Marini essaya, mais en vain, d'empreindre Ue Iris-

LA CmCASSIENNE.

Ipsse, puis il ajouta : — Et la belle petite Circassienne, qu'est-elle devenue, la poverina ?

— Elle est devenue madame la comtesse de Forriol.

— Oh! quelle aventure! Contez-moi bien vile cela, monsu de la Roche. — Ici, les assistants, qui commençaient déjà à murmurer sourdement d'une interruption dont ils devaient flre les victimes, perdirent décidément patience, et, chacun réclamant son tour avec force jurons, il fallut que le signor Marini, dont la barbe él^iit à moitié faite, prît le parti de se retirer avec La Roche, qui avait dû conserver toute la sienne en attendant un moment plus opportun. Tous deux descendirent du côlô du port; chemin faisant, Marini apprit à l'ancien valet de chambre du comte qu'il était arrivé à Marseille depuis quelques jours seulement, à bord d'un bfltiment marchand qui venait d'Italie, et qui avait été forcé par les vents contraires de relâcher sur les côtes do France. Le comte du saintempire romain était, on s'en souvient sans doute, fort populaire. On ne s'étonnera donc pas de le voir entrer Sous une tonnelle au plus prochain cabaret, et là S'allabler, avec nions La Roche, devant un flacon demuscatelle. Sans suivre dans tous ses méandres la conversation qui s'engagea entre eux, nous nous contenterons d'en mettre du moins la fin sous les yeux de nos lecteurs. — Ah çà ! mio caro, je vois que tu n'as pas l'habitude de souper ni même de dîner tous les jours à Marseille, cela doit te gêner quelquefois ?

— Ah bah ! on se fait à tout, et, pourvu queje trouve quelque matelot fraîchement débarqué avec qui je puisse jouer aux dés et manier les cartes, c'est tout ce qu'il me faut.

— A la bonne heure ; mais si tu n'en trouvais pas, poverino! et que ton hôtelier vînt à te refuser tout crédit, et à l'envoyer coucher à la belle étoile, que ferais-tu, monsu de la Roche ?

— Oh 1 par ma foi ! monsieur Marini, mon parti serait bientôt pris, je ferais comme monsieur le comte de Ferriol.

— Un suicide I Par sainte Cunégonde, ma parente! saistu que ce serait un gros péché, et que je m'y oppose de toutes mes forces?

— Il y a pourtant cent contre un à parier que je finirai ainsi, monsieur Marini.

— Ecoute, — reprit l'Italien après un silenco pendant lequel il attacha sur La Roche son regard scrutateur, — il y aurait un moyen de sortir de la position misérable dans laquelle tu vis ici, et, si j'étais sûr de ta discrétion...

— S'agirait-il encore de quelque conspiration contre le régent?

— Chut!... ce n'est plus en France que je veux exercer mes talents; les Français n'entendent absolument rien aux conspirations. Il s'agit d'un projet plus hardi, dont la réalisation ne saurait manquer de nous assurer à tous deux une bonne place dans le paradis.

— N'y aurait-il pas moyen d'en avoir une autre ailleurs, en attendant?

— Vous êtes un impie cooiiûe défunt votre maître, mio earo. Apprenez qu'il s'agit de renverser en Angleterre le pouvoir de l'usurpateur Georges I«r, qui est de plus un hérésiarque, et de rétablir sur le trône Jacques Stuart, qui est un bon catholique. Le bâtiment (jui m'a condnit à Marseille est chargé d'armes et de munitions que je dois introd uire en Ecosse, où les Stuarts comptent de nombreux partisans. Afin d'éviter tout soupçon, nous prendrons le chemin des écoliers. Nous nous rendrons d'abord à Gibraltar; là, nous passons le détroit, et, une fois enfrés dans l'Océan, nous serons bien vite en Ecosse. Si tu veux m'accompagner, je te promets quelque bonne place d'intendant des biens du premier lord hanovrien dont nous pourrons nous débarrasser. Cela le convient-il, heinî

— Ma foi ! monsieur Marini, dans la position où je me trouve, Je n'ai pas trop le choix, et je suis prêt à vous suivre

— A merveille ! Ecoule, mio caro : le bâtiment sur le-

V quel je suis embarqué n'attend qu'un bon vent pour remettre à la voile; fais donc immédiatement les préparalits, et viens me trouver ce soir, ici près, à l'hôtellerie du Grand-Saint-Martin, où je suis descendu, afin do partir avec moi au premier signal.

— C'est entendu. A ce soir, monsieur Marini.

— A l'hôtellerie du Grand-Saiut-Marlin.

— J'y serai.

Là-dessus, les deux interlocuteurs se séparèrent, non sans avoir vidé la dernière goutte de muscatello à la restauration des Stuarts et au renversement de la maison de Hanovre.

Voici ce qui se pas<a, le soir de ce même jour, à l'hôtellerie du Grand Saint-Martin, à Marseille.

Comme La Roclie entrait dans l'auberge, portant sous son bras une petite cassette renformant les derniers débris de sa garde-robe ( il convient d'ajouter que la cassette était fort légère), il avisa, dans un coin de la cuisine, deux laquais jouant ensemble aux cartes. A cette vue il tressaillit, et obéissant, à une sorle de fascination, il s'approcha des deux joueurs. Aussi bien on vennit de lui apprendre que le signor Marini n'était pas encore rentré. L'un des deux laquais avait été assez maltraité par le sort, et refusait même de continuer ia partie. L'occasion était trop belle pour que La Roche la laissât échapper, et il proposa de se substituer au perdant, proposition qui fut acceptée avec empressement.

Soit que la chance eût tourné avec un nouveau joueur, soit que La Roche possédât des moyens particuliers do corriger la fortune, il ne tarda pas à regagner tout ce que son prédécesseur avait perdu, et même davantage. Tout à coup, au moment où la partie était le plus animée, on entendit retentir les paroles suivantes:

— Monsieur le chevalier d'Aydie demande son valet. Aussitôt l'adversaire de La Roche se leva on annonçant

qu'il viendrait finir la partie dès que son maître n'aurait plus besoin de ses services.

A ce nom du chevalier d'Aydie, La Roche avait manifesté une vive surprise. Le chevalier à Marseille ! qu'y venait-il faire, lui qui, disait-on, avait quitté la Franco pour jamais? En interrogeant les gens do l'auberge, La Roche apprit bientôt que le chevalier d'Aydie avait quille Malte, qu'il était encore fort souffrant des suites de blessures qu'il avait reçues dans une action navale, et que les médecins lui avaient conseillé de rester à Marseille quelques jours pour prendre un repos qui lui était fort nécessaire avant de se rendre à Paris, où il était attendu. Il y avait dans ces diverses nouvelles une énigme dont La Roche se promit bien d'avoir la clef.

En effet, le valet du chevalier étant redescendu dans la cuisine, La Roche se mit en devoir de l'interroger, à quoi l'autre répondit avec beaucoup do bonhomie ;

— Eh 1 bon Dieu ! camarade, il n'y a pas le moindre mystère dans-tout cela. Monsieur le chevaher a obtenu, grâce à l'intercession de monsieur le cardinal Dubois, un bref du pape qui le délie des vœux qu'il avait prononcés comme chevalier do l'ordre de Malle, et il s'en va à Paris pour épouser une belle jeune femme dont on dit qu'il est amoureux depuis bien longtemps.

— Une jeune femme! 0 ciel ! serait-ce... î

— On la nomme la comtesse de Ferriol.

— Il va l'épouser ! — murmura La Roche, dont un souvenir traversa soudain l'esprit, — vous en êtes bien sûrî

— Très-sûr. Pourquoi me demandez-vous cela?

— Pourquoi...? pourquoi...? oh ! pour rien.

— A la bonne heure! Allons, continuons notre partie.

— Non, restons-en là. Je me souviens que j'ai oublié une commission qu'on m'avait donnée C qui est fort pressée.

En même temps, tirant do sa poche la clef de sa cassette, il l'ouvrit avec un empressement presque fiévreux, et se mit à fouiller dans lous les recoins du coll're; mais ses rcchfrches furent infructueuses.

ALEXANDRE DE LAVERGNE

— Que cherchez-vous donc ? — dit un des valets de l'aubcrj,'e.

— C'est une lettre.

— Une lettre? Tenez, ne serait-ce point ce petit billet cacheté de noir que je vois là à vos pieds?

— En elïet, ce doit être cela. Je l'aurai laissé tomber par méfrarde.

En m^nie temps La Roche décacheta le billet que monsieur de Ferriol lui avait remis, le jour même de sa mort, avec ordre de loiivrir dans un seul cas, celui où Aïssé viendrait à se remarier. D'abord il affecta de parcourir né-'ligemnient ce billet; mais tout à coup, et malgré ses elTorls [jour paraître calme, ses yeuxétincelèreni, il pâlit, et une sueur froide couvrit son front. Dans ce moment Marini rentra.

— Ah ! c'est toi, mio caro !— s'écria-t-il en apercevant La Roche, — tu es exact, c'est très-bien. Viens rà, j'ai deux mois à le dire. — Puis se penchant à son oreille : — Le vent a changé, — ajoula-t-il à voi.t basse, — et nous partirons demain à la pointe du jour.

— lixcusez-moi de ne pas vous accompagner, — reprit tranquillement La lîoclie ; — j'ai réfléchi mûrement à la proposition que vous m'avez faite, et je no puis l'accepter.

— Mais que vas- tn faire ici, povero? Tu mourras de faim!

— Aussi ne reslé-je pas à Marseille, monsieur Marini, je retourne à Paris.

—Par .sainte Cunégonde, ma parente ! voilà une détermination qui m'étonne : ma, caro, qui payera les frais de ton voyage ?

— Qui ? madame la comtesse de FerrioL

LE TESTAUENT DE MONSIEUR DE FEBRIOL.

Revenons maintenant à l'aris, à l'hôtel de Ferriol, rue Culture-sainlc-talherinc. Quelle diiïérence avec la physionomie (|ue pré.s"ntail depuis tant d'années ce séjour, où l'appareil funèbre d'un deuil était venu assombrir encore un intérieur que les pratiques d'une existence ascétique et bigote avaient déjà rendu si morne et si triste, au temps de la marquisi; douairière de Ferriol ! Au lieu de laquais vi^tus de noir, au visage sombre et renfrogné, on ne rencontrait que d'éclatantes livrées et des figures épanouies. Au silence solennel des cours, silence que troublait seul par intervalle le glas monotone de la cloche du couvent voisin, avaient succède les chants et iCg cris des palefreniers et des valets de pied, les pialTemenIg joyeux des ch(;vaux , le bruit des roues des carrosscg broyant l'herbe qui coninieiieail à <iisioin(Jre les pavés. I n'était pas jusqu'au vieil hiMel lui-même, avec ses hautes fenêtres à petits carreaux de vitres, ses murs noircis jiar la poussière des années, et sa toiture d'anloises en forme do catafalque, qui, sous les rayons d'un beau .soleil d'automne, ne sembliU parfois revêtir une robe de fête. Puis c'étaient des bijoutiers, des modistes, des couturières qnj venaient à l'envi oll'rir leurs services et hmrs marchandises, .sans compter des myriades de visileurs (empruntés h tous les rangs de la société, depuis le duc et pair en carrosse à franges, en habit de velours galonné d'or fin, juscpi'au notaire et au procureur à pied et i^n modeste frac de gros drap noir ; car, dans ce temps-là, les notaires | et les procureurs no songeaient pas encore à éclabousser I«s ducs et pairs.

Tout c/- mouvement inaccoutumé, tout ce tumulte dans la rue Culture-Sainte-Catherine annoncent suffisamment qu'un grand événenicnl se prépare au Marais, cl cet évé- i

nement n'est autre, comme on le prévoit déjà, (]ue le mariage de la jeune et belle veuve du comte de Ferriol avec son cher et fidèle chevalier U'Aydie.

Que si l'on désire à cet égard quelques détails, il faut pénétrer dans celte chambre où nousavonsdejà introduit précédemment nos lecteurs, et que décorent les portraits des six beautés célèbres, charmant conciliabule de dieux lares dont nos ancêtres aimaient à s'entourer, comme si, semblables à ces fi'^es dont parlent les contes du temps pa'^sé, ces belles jeunes femmes eussent pu octroyer en don à toute personne qui les contemplait avec ferveur leurs grâces les plus séduisantes, leurs attraits les plus merveilleux, les plus doux sourires.

C'est le soir ; Sophie est auprès de sa maîtresse, à laquelle on vient d'apporter sa robe de noces. La camériste est rayonnante, car la robe sied à merveille à Aïssé, une robe de moire d'un gris tendre, garnie de perles fines. C'est le chevalier d'Aydie qui l'a voulu ainsi.

— Ah! madame! — s'écrie Sophie, — monsieur le chevalier a eu bien raison décommander lui-même celle toilette. Vous êtes vraiment ravissante ce soir, et je gage qu'il .sera bien heureux de voir qu'il a si parfaitement réussi.

— Ma bonne Sophie, c'est ton attachement pour moi qui fait (jue tu exagères ainsi ce que tu veux bien appeler ma beauté ; au surplus, celui pour qui .seulje\eux être belle ne peut plus tarder maintenant à me voir : voici déjà quatre jours qu'il est en route, et, si aucun obstacle ne l'a retardé, d'après sa lettre il sera ici demain matin.

— Demain matin I quel bonheur!

— Oui, c'est un bonheur bien inespéré, tellement inespéré qu'il me semble que c'est un rêve.

— Et moi, je vous assure, madame, que c'est une bonne réalité, que j'ai entendu de mes propres oreilles les bans publiés à la paroisse, avec l'extrait du bref du pape qui déclare monsieur le chevalier bien et dûment délié ds ses vœux, et que bien des belles dames et demoiselles de la cour ne demanderaient pas mieux que d'être à votre place.

— Je le crois, Sophie, je le crois.

— A la bonne heure ! Au milieu de tout cela, je n'ai qu'un regret, c'est que vous ayez consenti à recevoir ici ce vilain La Roche. Qu'y vient-il faire, je vous le demande ; ne pouvait-il rester è Marseille?

— Il y était, à ce qu'il paraît, si malheureux, qu'il est bien excu.sable d'avoir cherché à reprendre son ancienne condition. Il a reconnu ses torts et ma demandé à rentrer à mon service. Pouvais-je le refu.ser?

— Ce sera comme il vous plaira, madame; mais j'ai toujou;^, mauvaise idée do cet liomme-là. D'abord il est jaune et maigre, et il faut toujours se métier de cette nature de gens-là.

— Oh I tu lui en veux toujours, et ce n'est pas bien, car il est impossible d'être plus attentif et plus empressé qu'il ne l'est aciuellemeiit pour moi ; on dirait qu'il a à cœur de me faire oublier tous les griefs que j'ai pu avoir contre lui.

— C'est possible; mais, quanta moi, je ne lui donnerai jamais l'ab.solution, il peut en être bien sûr. et je pense qu'on ne saurait attendre de lui que trahison et fourberie.

— Encore !... Ah ! Sophie, ton intention est-elle donc do me fâcher?

— Ah ! madame, ma bonne maîtresse, pardcu pardon !

A cet instant la grande [lorle de l'h(Mel roula sur ses gonds, et le pavé de la cour retentit sous les pieds des chevaux l't sous les roues d'un carrosse.

— Qui peut venir à celle heure? — dit Aïssé.

La camériste sortit ; mais quelques secondes à peine s'étaient écoulées qu'une jeuiif» f('ninie, vêtue comme toujours à la dernière mode, entrait élourdiineut dans la chambre et se jeta au cou de la Circassienno.

— EïCusez-moi, chère belle, — s'écria la nouvelle venue, — oxcusez-moi d'avoir violé la consigne. Voici trois grands jours que je ne vous ai vue, et j'ai mille choses à vous dire.

— Ah I — reprit Aïssé de sa voix la plus douce, — la porte peut-elle être défendue pour celle à qui je dois tout mon bonheur, pour madame de Parabère ?

— Ne parlez pas de moi : c'est le cardinal Dubois qui a tout fait, puisque cardinal il y a.

— Oui, à votre sollicitation.

— Eh bien I après tout, nous n'avons fait l'un et l'autre que notre devoir ; car nous avions beaucoup à réparer envers vous, moi surtout.

— Vous !

— Oui, avant de vous connaître, de pouvoir apprécier tant de grâces et de vertus, n'ai-je pas été longtemps votre ennemie t oui, ma toute belle, votre ennemie acharnée. Bien plus, je puis vous faire cette confidence à présent, n'ai-je pas eu en vous et à double titre une rivale ? Car, il faut le confesser, le chevalier d'Aydie ne m'était pas indifférent, il n'eût tenu qu'à lui... mais, ba>te ! vous l'aviez trop bien ensorcelé, enchanteresse 1 j'en ai été o ur mes frais de coquetterie. Ne croyez pas que cela me fût arrivé jusqu'alors, au moins.

— Oh ! madame I

— Ah çà i c'est donc demain qu'il arrive décidément, ce cher chevalier?

— Du moins il l'a annoncé ainsi.

— Et il n'aura garde de manquer à sa parole, je vous le garantis sur vos beaux yeux.

— Il souffrait encore des blessures qu'il a reçues dans son dernier combat, c'est ce qui l'a retenu deux jours à Marseille. Maintenant il est entièrement rétabli.

— Ohl il n'y a pas de meilleur médecin que l'amour... quand il est heureux, bien entendu. Au surplus, si ks blessures du corps sont guéries, je vois que vous vou^ préparez à attaquer le cœur de nouveau et à achever de lui tourner la tête, à ce pauvre chevalier.

— Comment cela ?

— Pressée que j'étais de m'excuser envers vous d'une visite intempestive, je n'avais pas fait attention à votre toilette, que je trouve divine, et que rehaussent tous les attraits dont vous êtes si richement pourvue. Voyons donc? levez-vous, cher soleil, que je vous salue dans tout votre éclat I Ces perles surtout vous vont à ravir.

— C'est monsieur le chevalier d'.\ydie qui a commandé pour moi cptte toilette, que je viens d'essayer et qui doit me servir le jour de mes noces.

— Le chevalier I dites donc le comte.

— Comment?

— A propos, et moi qui oubliais de vous annoncer cette grande nouvelle ! Apprenez, ma charmante amie, que notre jeune roi a conféré à monsieur d'Aydie le titre de comte, è l'occasion de son mariage. Ainsi vous resterez comtesse.

— Que m'importe, pourvu que je sois la femme de monsieur d'Aydie.

— Ce n'est pas tout. Monseigneur le régent, qui ne veut pas être en reste avec son royal pupille, est disposé de son côté à accorder à votre mari le brevet de capitaine de ses gardes. Je suis venue tout exprès pour vous dire tout cela, car je n'ai pas longtemps à vous donner ce soir; j'ai promis à Son Altesse Royale d'aller la rejoindre à l'Opi'ra. Eh bien! que pensez-vous de ces faveurs, ma toute belle ?

— Je pense que monsieur d'Aydie ne saurait qu'accepter avec reconnaissance les bienfaits de Sa Majesté. Quant à l'offire également toute bienveillante de monseigneur le régent, je sais que les intentions de mon mari sont de se retirer de la cour et d'aller passer dans ses terres une bonne partie de l'année.

— Pour y cacher son bonheur...

— Et le mien.

— Ob ! le vilain jaloux I j'espère bien que nous le âh

AL. DB LAVEAGHE.

suaderons d'un pareil dessein, et je vous prie de lui dire de ma part que je m'y oppose de toutes mes forces. C'est mon obligé, il me doit la reconnaissance, et je ferai valoir mes droits, entendez-vous"? Mais il faut que je vous quitte. Adieu, chère belle, dormez-bien cette nuit. A demain ; je veux être des premières à votre grand lever, ma reine.

Ayant ainsi parlé, la Parabère embrassa tendrement sa jeune amie et sortit. Bientôt on entendit le pavé de la Cour retentir de nouveau sous les pieds des chevaux et sous les roues du carrosse. La grande porte de l'hôtel roula sur ses gonds, puis le silence se rétablit, ce silence solennel qu'on ne trouve plus guère à Paris que dans la rue Culture-Sainte-Calherine et dans un très-petit nombre de rues du Marais, où le grand courant d'une civilisation bruyante, agitée et presque fébrile, n'a pas encore roulé ses ondes torrentueuses.

Demeurée seule, Aïssé fît quelques pas dans la chambre, et, s'approchant machinalement d'un clavecin, elle laissa errer ses doigts distraits sur le clavier. Il y a des moments dans la vie où l'esprit est tellement absorbé par li^s pensées qui viennent l'assaillir que toute perception des objets extérieurs finit par s'effacer, et que les mouvements du corps deviennent en quelque sorte automatiques. Sur le point d'atteindre un but dont elle avait dû désespérer bien longtemps, il n'est pas étonnant que la Circassienne se trouvât alors dans une pareille situation. Des notes confuses, sans suite, de vagues mélodies aussitôt interrompues que commencées, se détachaient incessamment sous ses doigts, semblables aux grains d'un chapelet dont le fil aurait été rompu en maint endroit. Tout à coup la jeune femme tressaillit comme si elle venait d'être réveillée en sursaut. Uu fragment d'un air de l'opéra d'Ârmide avait frappé son oreille.

Armide! que de souvenirs ce nom seul ne lui rappelaitil pas! N'était-ce point au milieu des pompes de cet opéra que ie chevalier d'Aydie lui était apparu pour la première fois, et qu'il avait suffi pour elle d'un regard jeté sur co charmant officier, au visage si pâle et si doux, pour déci df>r de sa destinée? Plus tard, lorsque, de retour do sou (>xil, le comte de Ferriol était rentré à Paris dans son hôtel du Marais, n'était-ce point encore une mélodie de co même onéra d'Armide, chantée par Aïssé, qui avait éveillé l'at- : n'.ion du maître sur les talents de son esclave, appelé ses désirs sur sa beauté ? Oh I comme alors, pour effacer l'odieuse pensée de la flétrissure qu'elle avait subie, la Circassienne se réfugia avec bonheur dans ce passé d'amour que quelques notes de musique venaient de ressusciter! Comme ses doigts agiles évoquèrent sur le clavecin les plus douces cantilènes d'Armide. pendant que, émue, haletante, elle se transpcrtail en imagination tantôt au Pa. lais-Royal, tantôt dans la forêt ('.c Marly, tantôt enfin sur les grèves de la Bretagne, en compagnie de son cher chevalier d'Aydie!

Mais qu'est-ce donc, à une pareille heure, que ce glas funèbre de la cloche du couvent des Annonciades qui vient mêler ses sons mélancoliques aux vibrations du clavecin '? Au dehors, le ciel est chargé de nuages, et le vent qui vient agiter en mugissant les branchages dépouillés (les arbres du jardin semble une voix qui pleuré dans l'espace. Pénétrée d'un effroi instinctif, Aïssé se lève et appelle Sophie, sa fidèle ramériste.

— Mon Dieu I — dit-elle, — Sophie, que se passe-t-ii donc au couvent des Annonciades? Ce n'est pas l'heure de sonner les cloches.

— Il l'st vrai, madame, mais c'est une circonstance particulière. Il y a une de ces pauvres religieuses qui se meurt, et l'on sonne son agonie pendant que la communauti', rassemblée ilans la chapelle, récite les prières des moris. Madame a-t-ellc encore besoin de moi?

— Reste. Je ne connais aucune de ces bonnes religieuses, et pourtant cela m'attriste. Qui sait si ce n'est pas quelque jeune novice qu'on aura forcé d'entrer au couvent, et dont ce cœur se sera brisé d'amour et de 'f'-^^poir?

ALLX/yMUfcli DE LA.VIiKGNE.

Ilelas' nimlanip, cela arrivR lijpii souvent ; mais après

tout CP peut bien t^tre tout simplonunl une vieille nonne qui meurt sa'iuletnent après avoir fourni une longue carrière.

— Dieu le veuille ! Je te remercie, chère Sophie, de me parler ainsi, car je ne sais pourquoi depuis (]ueli)ues instants j'ai peur sans en savoir le molif, et tout m'apfiaraît sous les plus sombres couleurs. Ecoule : n'est-ce pas la pluie i)ui commence à tomber?

— Oui, ma.lame, et très-violente.

— Ociel! il l'st en route pur un pareil temps 1 Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!

— Que (louvez-vdus craimire pour monsieur le cheva- [ lier, madame? L'hiver n'est pas venu. Nous soumies en automne, c'est vrai, mais les routes sont boimes encore à ' cette épo(|ue, et munsieur le chevalier est dans une excel- | lente chaise de poste. Vous voyez donc bien qu'il n'y a rien

à craindre sous ce rapport.

— Que le bon Dieu l'entende, chère Sophie t C'est que vois-tu, malKTé tous les motifs (|ue j'ai de me livrer h la joie, j'ai là, dans le fond du co'ur, je no sais quel pressentiment secret (lui me nmiplit d'un trouble involontaire. Il n'est pas jus(ju'à celle toilette qui ('.lisait tout à l'heure l'aiimiration de madame de Parabère, cette toilette qu'il s'est plu à choisir lui-môme, à laquelle je n'eusse préféré toute autre parure.

— Pounjuoi donc, madame?

C'est que. . tu vas te moquer de moi... je me souviens d'avoir entendu dire par madame la (ioualrière do Ferriol que les perles en songe cela signifie des larmes.

— En songe peut-être, mais en réalité ce doit être, j'en suissCire, tout le ciiniraire; d'ailleurs, madame, vous n'avez point rêvé de peri(\s, n'est-ce pas?

Moi ï non ; mais ce que j'ai rêvé est bien terrible...

si tu savais. .! Mon Dieu 1 encore cette cloche !... Ne cessera-l-elle donc pas?

— Qu'avez-vous rêvé?

— foute la nuit dernière j'ai rêvé de ma mère. Il me semblait que j'étais encore enfant, que je reposais sur ses genoux, qu'elle me comblait de caresses. Puis loui à coup des hommes armes entraient dans la chambre, ils nous saisissaient toutes les deux ; on lui liait les iriaitis, à ma pauvre mère, on la recouvrait d'un grand voile qui l'envelop|iail de la tôle aux pieds ; puis l'on nous conduisait ainsi jusqu'au bord de la mer. Tout .se passait exademet | comme ce'a s'est passé dans celte nuit funeste dont je t'ai parle si .souvent. Je voyais le linceul funèbre où nous allions être ensevelies toutes vivantes, ma mère et moi, avant d'être précipitées dans la mer. On plaçait dans le fond le poids qui devait nous empêcher de surnager, et moi je sanglotais [lendant que ma mère me couvrait de baisers i C'est alors que j'apercevais monsieur de Ferriol et que, grftce h sa puissante intervention, j'étais arrachée 5 cette mort épouvantable. Puis j'enten.lais ces dernières paroles de ma mère (]ui retentissent encore à mon oreille: «Qu'elle soit maudite si jamais une seule de ses pensi'es é ait [loup un autre (]ue pour son sauveur, si jamais elle oubliait un instani qu'c lie lui appartient h loujours, et (pie pour lui, pour lui seul elh^ doit vivre et mourir! n Ah I Sophie, Sophie, dis-moi que j'ai fiu, sans être criminelle, maïKpier à un tel en;,'ai;emr'nt ; (lis-moi que ma mère ne me maudit point du fond île son hideu^ si' piilcro dans les profondeurs de la >l(;dilerra«ée !

— Madame, ma chère maîtresse, jo vous en su[)plie, chassez de pareilles itensées.

Je le voudrais, mais j(' ne le puis; So[ihie, j'entends toujours la voix do ma mère... La tem|iêle redouble... Écoule comme le vent mugit dans la cheminée! Ne diraiton [las ()u(> c'e.st l'rtme de monsieur de Ferriol ipii vient \ me demander compte de mon manque de foi? Tiens, à i travers les vitres de la croisée, vois-tu ces deux yeux qui | flnHiboieni? Il me semble que c'est lui ipii me regarde.

— Oh! madame, calmez-vous, c'est quelqu'un do vos gens qui va so coucher.

— Tu crois?

— J'en suis sûre.

— Allons, je vais en faire autant. Il me semble que le sommeil me fera du bien. Sonne pour qu'on me donne }i boire ; j'ai soif, comme la fièvre.

Sophie agila une sonnette et La Roche parut. Il était plus maigre et plus jaune que jamais, et l'on voyail sur sa livrée des traces de pluie toutes récentes.

— Madame demande à boire, — dit la camérisfe sans voir qui entrait. Puis, atiercevant l'ancien valet de ciiamliri' du comte de Ferriol, elle" ne put réprimer un frémissement instinctif, et elle ajouta vivement :— Je vais préparer moi-même ce qu'il faut.

— Non, reste auprès de moi, — dit Aissé.

La Uoche sortit et revint quelques instants après avec un plateau sur leipiel était un verre contenant une boisson rafraichis.santeijue la jeune femme saisit avec avidité et qu'elle épuisa presque d'un Irait.

— Comment se porte nindame la comtesse? — balbutia l(! valet d'un ton mielleux ; — madame ia comtesse paraît un peu souffrante ce soir. "■

— Il est vrai ; mais ce ne sera rien. Jo me sens déjà mieux depuis que j'ai bu...

— Allons! tant mieux! Faut-il veiller?

— Oh ! c'est inutile, A propos, je n'entends plus celle cloche qui sonnait tout à l'heure au couvent des Annonciades.

Madame la comtesse peut dormir tranquille, — reprit La Roche, — la cloche ne sonnera plus muintenanl que ''pour les funérailles.

Ayant ainsi jiarlé, La Roche s'inclina et sortit. Sophie le suivit loiif,'teni(is des yeux avec une expression de mcliancc et presque de terreur.

— A quoi Slinges-tu ? — dit Aïssé; — allons, déshabille, moi bien vite, car le sommeil me gagne... C'est étrange, je sens que j'aurai à peine le temps de faire mes prières ce soir.

La jeune femme s'agenouilla devant son prie-Dieu pendant que .sa cami'risle achevait de la debarra.sser de ses vêtements, et elle pria pour le chevalier d'Aydie, pour :a mère et pour mon.sieur le comte de Ferriol, pour les > ivanis et pour les morts; mais sa langue était lourde, en:b^urassêe, et les paroles semblaient .s'attacher à .ses lèvres. Seulement, un papier étant venu à s'échapper de .son sein, elle sortit un moment de l'espèce d'engourdi.ssement où elle était plongée, et, le ramassant avec vivaiùté, elle le serra convulsivement entre ses doigts : c'était la dernière lettre du chevalier d'Aydie.

Il fallut que Sophie appilAl une autre fille de chambre pour l'aider h porter dans son lit .sa jeune maîtresse, qui (Mail profondément endormie. Sophie la contempla quelques instants avec une sur[)rise imiuiète; mais, voyant que sa respiration était douce et calme, elle so mit en devoir de fermer les volets qui garnissaient intérieurement les fenêtres, et se relira.

Le leudemaiii malin, le chevalier d'Aydie entrait à l'hôlel de Ferriol, ivre d'amour et d'(>spi;raiice. Sa belle fiancée n'avait point encore appelé et était toujours endormie, suivant toute apparence, lin attendant son réveil, d Aydie, dans .sa joie, \ ida sa bourse entre les mains des laquais, et, apercevant Sophie, qu il reconnut sur-le-cliaiiqi pour lui avoir au lenips pas^o apporté le premier billet d'Aissi';, il délaclia de su main une bayue ornée d'un iirillant ei voulut la pa.sser lui-même au doigt do la fidèle camnri.ste. Puis, guidé par (die, il se mit h parcciurir les appart(unenls et le jardin mémo de l'h Mel, clierchani avec empressement tout Ci! (jui pouvait lui rap()eler la présence iU' sa bien-aiuiée, prenant plaisir à .s'asseoir aux endroits ipi'elle affeclionnail, baisant avec fervcnir un mouchoir qu'elle avait laissi' la veille sur iineroiisole. Dans .son inspection, l'amoureux chevalier n'eut K«rdo d'oublier ceUi' porte du jardin qui s'ouvrait sur la rue Payenne et où il avait l'ail une si mémorable faction par une froide nuit d'hiver eu

attendant celle qui cette fois, hélas! ne devait point venir

Cependant les minutes, les heures même s'écoulaient sans qii'Aissé donnât le moindre signe d'existence. D'Aydie, qui s'était d'abord monlreiniiiatieiit, devenait imiuji't, et il finit, à force dobsessions, par obtenir de Sophie qu'elle premlrait sur elle, ."sans être appelée, d'entrer dans la chambre de sa maîtresse. La caniérisle, que le chevalier n'avait pu s'emp?i-her d'accompagner en se tenant à distance, pénétra seule dans la chambre à coucher, dont elle ouvrit les volets intérieurs; puis elle s'approcha du lit éc^nrta légèrement les rideaux, et, tombant soudain ;i 1 renverse, poussa un cri affreux.

A ce cri, d'Aydie, plus mort que vif, se pr Vipiti uimê ne dans la chambre, où l'attendait un siiectaclc i ea digne de pitié. Aissé, blanche et froide comme une t. ue d'al âtre, était étcnilue sur son lit, les yeux ouvert ais éteints et sans regard ; l'une de ses mains était peiiu... en dehors du lit ; l'autre avait été ramenée avec effort sir sa poitrine, et entre les doigts crispés on pouvait distinguer un papier froissé... C'était la dernière lettre du chevalier d'Aydie.

L'amant infortuné, qui après tant de traverses et de douleurs, et au moment même où il s'attendait à en obtenir un si magmûque dédommagement, voyait couronner tous ses maux et toutes ses souffrances par une si épouvantable catastrophe, demeura quelque temps sans voix et sans mouvement, sans respiration même, comme si j;, vie se fût instantanément retirée de lui ; ses yeux ne vi rsèrent point de larmes. Seulement il s'agenouilla et resta en contemplation devant le cadavre de .^^a bienaimée. qu'il ritrouvait, ainsi que monsieur de Rancé avait retrouvé jadis la belle duchesse de Montbazon, morte daiis la fleur de l'âge et de la beauté, morte lorsqu'enfin elle allait pouvoir être son seul trésor, comme "Ile était depuis longtemps le seul oDji t de son idolâtrie. Les prières et les pleurs de madame de Parabère, qui arriva quelque temps après, purent seules le déterminer à .se séparer de ce cher cadavre, lorsque la fidèle et uésolée Sophie se trouva en état défaire la dernière toilette de sa maîtresse.

Ainsi la vengeance du comte de Ferriol lui avait survécu; ainsi cette femme qui lui avait appartenu pendant sa vie ne devait plus appartenir à un autre, même après sa mort. Faut-il donc croire que les émotions si diverses et si poignantes par lesquelles avait passé la malheureuse Aïssé avaient tari en elle les sources de la vie?

ou bien faul-il voir dans cet arrêt de mort, si soudainenemenl et si inopinément mis à exécution, l'accomplissement du testament de l'implacable gentilhomme, qui aurait légué à .son valet de chambre La Roche le soin do remplir ses dernières volontés"?

C'est à celte dernière conjecture qu'il faut sans douto s'arrêter si l'on se rappelle, d'une part, la substitution fort étrange faite par le comte au profit de ce valet ; d'autre part, le billet mystérieux qu'il lui avait remis la nuit même de sa mort, avec ordre de l'ouvrir dans un seul cas; et enfin ce breuvage apporté si à point la veille au soir et qui avait déterminé chez la jeune femme un sommeil si prompt et des symptômes si inquiétants. Cependant, conmie il n'existait aucune preuve du crime, La Roche, qui sur les indications de Sophie avait été arrêté, lUt être relâché après un interrogatoire préalable qui parut détruire toutes les charges accumulées contre lui. Mais s'il ne fut point atteint par la justice des hommes, il n'échappa pasdumoinsà la justice divine; à quelque temps de là il mourut sur un grabat à l'hôpital, à la suite d'une querelle de cabaret.

La fidèle Sophie, inconsolable de la perte de sa mattresse, était entrée au couvent des Annonciades le lendemain même des funérailles, et elle n'en sortit plus.

Quant au chevalier d'Aydie, soit que l'apprentissage qu'il axait fait de l'existence monasli(]ue en qualité de chevalier profès de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalcm l'eût dégoûté par avance de suivre jusqu'au bout l'exemple du célèbre abbé de Rancé, .soit plutôt encore qu'il 'lensât pouvoir se livrer plus aisément au culte des souvenirs et d'un fantôme adoré s'il était dégagé de toutes l's observances qu'impose la règle conventuelle, il passa ses jours dans la retraite, au fon<i d'une de ses terres, seul avec le portrait de celle qu'il avait perdue. Sans doute il est permis de penser qu'après sa mort le vœu de la chère et belle maîtresse se trouva rempli, et qu'un même tombeau réunit leurs ossements.

Amants infortunés! En rencontrant au milieu des saturnales de la régence leurs chastes figures, en lisant le récit de leurs amours plus chastes encore, et qui exhalent comme un parfum d'idylle dans un temps où les bergeries et les naïves tendresses ne florissaient guère que sur les trumeaux peints par "Watteau, ne semble t-il pas voir un beau lis et une fraîche violette épanouis sur le bord fangeux d'un torrent '?

FDf DE LA CIRCASSIEXIiîE.

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