‹ La CircassienneChapitre 11 sur 12 · LE CHAPEAU DE CARDINAL · texte numérisé non relu

LE CHAPEAU DE CARDINAL

Monsieur Dubois, archevêque de Cambrai, était assis devant une table, occupé à écrire une lettre qui paraissait le passionner fort vivemeut. Un am.int bien épris n'eût pas. à coup sûr, déployé plus d'éloquence épistolaire pour solliciter un premier rendez-vous qu'on se serait jusqu'alors obstiné à lui refuser. Voici, au surplus, un fragment de cette lettre, (]ui est authentique et que l'impartiale histoire nous a conservée. Elle est a Iressée à i'évêiiue de S steron, le révérend pèreLafitau, do la société de Jésus, jeune aventurier gascon non moins remarquable par les charmes de sa figure que par la subtilité de son esprit, et que à ces causes le premier ministre avait jugé convenable d'envoyer à Rome auprès du souverain pontife Clément XI pour ni'gocier, de concert avec les cardinaux de la Trémouille et de Rohan, la fameuse affaire du chapeau.

a Je ne vous répète rien de ce que je mo ferai une » gloire et un plaisir de laire, non-seulement à l'égard de » Sa Sainteté, mais même de monsieur le cardinal .VIbani, » son neveu : soins, offices, gratifications, estampes, » livres, bijoux, présents, toutes sortes de galanteries » Chaque jour verra quelque chose de nouveau et d'im- » prévu pour plaire et pour surprendre. C'est le fond de

» mon naturel, c'est ainsi que je me suis conduit toute » ma vie; les plus grandes puissances de l'Europe l'éprou- » vent. Si Sa Sainteté le veut, il n'y aura aucun jour de sa » vie qu'elle ne reçoive de moi queli|ue consolation et quel- » que amusement qui lui fera attendre chaque poste avec » impatience ; ses désirs n'iront pas si loin que mon B industrie. Je sais qu'il est indécent à un certain âgo » devolercommele papillon, et jo renoncerais plutôt à une « grâce qu'il faudrait attendre longtemps. Lescourricrs qui' » vont de Paris à Rome ne s'en vont pas les mains vides, B comme ceux qui viennent de Rome à Paris. Je compte » que j'ai planté la foi et fait preuve de mes sentiments » pour le saint-siége. Son Altesse Royale monseigneur le » régent demande cette grâce comme la se e dont elle » veut que sa régence soit illustrée et perpétuée. »

Dubois en était là de ce factum lorsque la porte s'ouvrit, et le régent parut. Son Altesse Royale paraissait fatiguée et d'assez mauvaise humeur.

— Que fais-tu là ? — dit le prince.

— Monseigneur, je prépare (]uelques lettres pour Rome. Votre Altesse sait (jue monsieur l'abbé de Tencin part ce soir même pour la capitale du monde chrétien. Il y a urgence. Le saint-père est fort vieux, fort malade, et d'un moment à l'autre la tiare peut devenir vacante ; il importe do ne point laisser ouvrir le conclave sans que nous ayons là-bas des agons sûrs, éprouvés, et en état do bien servir les intérêts du royaume.

— Dis plus tôt les tiens propres. Ce qui t'inquiète avant tout, ce n'est ni la santé du saint-père ni le résultat des délibérations du conclave. Tu rêves toujours à ta ridicule affaire du chapeau, que tu n'auras jamais, c'est moi qui le le dis.

— Pourquoi donc, monseigneur?

— Pourquoi? pourquoi..."? tu sais tout aussi bien que moi combien tu en es peu digne.

— Ma foi ! monseigneur, je crois que le chapeau de cardinal ne sera pas plus mal placé sur ma tête que sur celle de monsieur Albani, qui dépense les trésors de son oncle au profit de la signora Marinaccia, de la signora Silvia et de je ne sais combien d'autres courtisanes.

— Oh ! nous sommes parfaitement d'accord ; sous ce rapport, tu peux aller de pair avec le cardinal .\lbani.

— Et monsieur de Rohan était-il bien plus digne que moi de la pourpre romaine?

— Monsieur de Rohan est le plus beau des princes de l'Église de Franco, et tu en es le plus laid ; de plus, c'est un Rolian, et jo ne pense pas...

— Eh ! mon Dieu ! monseigneur, je sais bien ; en m'élevant au post' oîi elle m'a placé, 'Votre Altesse m'a fait l'i'gal des plus grands soigneurs du royaume. Il vous appartient de compléter votre tûche, monseigneur, en forçant notre saiat-père dans ses derniers retranchements, j'ai pensé quo, à cet effet, vous ne me refuseriez pas de charger monsieur l'abbé de Tencin d'un message particulier pour Sa Sainteté.

— Tu as mal pensé.

— T Eh quoi! monseigneur, vous me refusez?

— Certainement. J'ai déjà écrit je no sais combien de messages de ma propre main au pape et à tous les souverains de la chrétienté pour cette sotte affaire, et je ne recommencerai pas. C'est un vrai scandale qui coûte déjà au trésor du royaume près de huit millions, j'en ai fait le relevé, sans compter les concessions honteuses qu'il a fallu faire à rAngleterre, à rAutricht-, à l'Espagne, que sais-je?

— Ah I monseigneur, un dernier effort, je vous prie : afin de ne pas rendre tant do sacrifices inutiles, une lettre, si courte iju'elle soit.

— Non, te dis-je, je suis bien résolu. Monsieur de Tencin partira pour Rome sans un mot de moi, et il fera bien d'y rester.

— El pourquoi, monseigneur?

— Pourquoi,..? pourquoi...? parce que c'est un prêtre

ALEXANDRE DE LAVERGNE

sinioniaque qu'un arri^t du parinmont vient de flétrir (1), parce que sa sœur n'est qu'une inlrisçantc qui, n'ayant rien pu obionir de moi pendant qu'elle était ma maîtresse, s'est rejelée de dépit sur toi, dont elle se moque, quand elle n'a rien de mieux à faire; parce que vous êtes tous les trois des sangsues de l'Etat, qui ne respirera que quand vous serez tous les trois à tous les diables.

Après celte belle péroraison, le régent s'élança hors du cabinet, dont il ferma la porte avec violence.

Dubois demeura quelques instants atterré, se demandant, non sans quelque inquiétude, si ce crédit illimité dont il avait joui jusqu'alors touchait déjà à son terme, et si, à l'exemple d'Alberoni, il lui faudrait descendre sitôt du faîte de toutes ses grandeurs, sans pouvoir, comme le ministre espagnol, s'envelopper dans sa chute sous les plis de la pourpre romaine. Comme il était plongé à cet égard dans d'amères réflexions, un huissier entra et annonça madame de P.irabère. La ministre tressaillit à la nouvelle de celte visite inattendue, comme si la favorile, dont l'inimitié lui éiait bien connue, eût été chargée de lui prononcer son arrêt... Aussi bien, contre son habitude, madame de parabère avait masqué sous un geste solennel l'ironique gaieté qui rayonnait toujours sur son visage.

— Monsieur Dubois.— dit-elle après les premières politesses échanifées, — ma visite doit vous sur[)rendre beaucoup ; mais j'ai appris que monsieur l'abbé de Tencin partait c; soir pour Rome, et j'ai pensé que vous ne refuseriez pas, à ma re'juèii', de le charger d'une négociation parliculière auprès de aotre saint-père le pape.

— Qu'est-ce à dire, — grommela Dubois entre ses dents, — de quoi s'agit il, macUme?

— Il s'agit d'un cas de religion.

— Un cas de reli<:ion !... Ah rà ! est-ce que par hasard elle vo;idrail se moquer de moi? C'est mal prendre son temps.

— Oui, monsieur Dubois, votre appui m'est nécessaire auprès du souverain pontife; mais d'abord veuillez répondre à ma question : Quand on est entré dans les ordres sacrés, peut-on en sortir?

— Vous voyez bien que non, puisque j'y suis encore.

— Vousl c'est possible, parce que vous n'êtes plus jr-une et que vous êles ambitieux; mais si vous aviez vingt-cinq à trente ans, vous ne parleriez peut-être pas ainsi.

— Ah ! dans ce cas, je ne dis pas... Et pourtant il est bon d'occuper les premiers rangs dans Hj hiérarchie ecclésiastique... Ah rà ! où veut-elle en venir?

— Oui, quand on est évêque ou archevêque...

— Cardinal surtout.

— C'est ce que j'allais dire. Mais enfin si vous étiez amoureux d'une belle jeune femme qui ne pourrait vous appartenir qu'en lé-ilimr- mariage?

— Je comprends; vous avez jeté les yeux sur quelque charmant abbé, et vous voulez...

— Eh ! monsieur Dubois, il ne s'agit pas ue moi, il s'agit d'une autre.

— Diable ! cela se complique.

Tenez, pour éviter des discours superflus, c'est le

chevalier d'Aydie, qui a eu la sottise de se faire chevalier de Malle, pendant que la jeune comtesse do Ferriol sèche d'amour pour lui.

— Que voulez-vous que j'y fasse?

— La belle question ! Vous êtes archevêque, premier ministre, que sais-jcî Le pape vous veut beaucoup de bien, h ce qu'on dit.

— Il ne le (irouve guère.

— Il faut que monsieur l'archevêque de Tencin, à qui vous donnerez des instructions en conséquence, obtienne

(1) I.c parlement venait nlnrs do rendre son arrêt dans le prfices de l'abW' do Tincin avec l'ablM'' de L^vaissière, procès qui avait pariats^S toute la cour en deux camps.

un bref de Sa Sainteté pour délivrer le chevalier do ses rœux.

— Mais on le disait mort, ou peu s'en faut, à la sniite d'un combat naval, ce pauvre chevalier!

— Celait une erreur; les amoureux ne meurent jamais quand ils sont éloignés de leur belle.

— Vcus croyez ?

— J'en suis sûre. Monsieur d'Aydie survi\Ta à ses blessures, les médecins l'ont dit.

— Alors je ne m'y lierais pas.

— Deux mots de plus seulement : Voulez-vous faire ce que je vous demande? A cette condition, je cesse d'être votre ennemie ; bien plus, je deviens votre auxiliaire.

— En vérité?

— Vous faut-il un serment?

— Une jolie femme! Gardez-vous en bien, je ne vous croirais plus.

— Ainsi donc, vous consentez?

— Ecoutez, dans ce bas monde on ne fait rien pour rien. Je suis prêt à écrire au pape pour monsieur le chevalier d'Aydie, le jour où vous aurez obtenu de monsieur le régent qu'il écrive à Sa Sainteté pour me faire cardinal. Cela vous convient-il?

— Je ne demande pas mieux ; seulement je dois vous prévenir que j'ai dit vingt fois h Son Altesse qu'elle aurait le plus grand tort de vous faire obtenir le chapeau.

— Raison de plus pour que Son Altesse vous écoute lorsque vous direz le contraire.

— Allons, je veux bien essayer, mais j'ai grand'peur de ne pas réussir.

— C'est que vous n'avez pas consulté votre miroir.

— Flatteur!... .Monsieur Dubois, est-ce que vous voudriez par aventure m'offrir la survivance do madame de Tencin ?

— J'en aurais grande envie, si je n'étais, hélas I trop sûr d'être refusé.

En parlant ainsi, Ir ministre s'empara d'une main charmante, sur laquelle il déposa un baiser plein de galanlerie.

— Que faites-vous donc là ? — s'écria en riant la favori le.

— Vous le voyez, madame, je vous donne les arrhes de notre marché.

— Et moi, — reprit la Parabère, — je cours de ce pas chez monsieur le régent, pour n'être pas forcée de vous les rendre.

Moins d'un quart d'heure après, Philippe d'Orléans se trouvait en présence de sa belle maîtresse.

— Voiisarrivez h propos, ma charmante, — dit le princo; — je vais ch.is>er à Fontainebleau, n'y voulez-vous pas venir avec moi ?

— Eh! qu'y ferais-je, bon Dieu? pour voir courre la bête'i...

— Qu'importe si la belle est avec moi?

— Nenni, nionsi'igneiir, j ' ne suis plus une enfant pour jouer avec vous aux contes des fées.

— J'ai pourtant compli? .sur vous à cet effet.

— Eh bien ! vous avez compté sans votre hôte, voilà tout.

— Mauvaise 1 Oh ! je vois ce que c'est : vous craignez de vous rencontrer avec Dubois. Rassurez-vous, il n'en sera pas.

— Pourquoi donc, monseigneur? Monsieur Dubois a de l'esiiril, sa conversation est fort agréable.

— Allons, vous voulez railler. Oh 1 mon Dieu! ne vous gênez pas; je suis prêt, ce soir, à faire chorus avec vous.

— Vraiment?

— Ce Dubois me fatigue plus que vous ne pouvez I)enser. Je sais, h n'en pas douter, que tout le monde est contre lui, les grands comme les petits, la cour comme Is ville et les provinces. Il déshonore par ses deportcmeiils l'Eglise dont il est prince, et je sens que, si vous m'en-

pressiez un peu bien fort, je finirais par me débarrasser, en ce qui mo concerne, d'un tel ministre.

— En voici bien d'une autre ! Il n'importe, les moments sont précieux. Ecoutez, monseigneur, j'avais des préventions injustes contre monsieur Dubois, et je crois (|ue les vôtres ne le sont pas moins. Il n'est jamais trop lard pour reconnaître ses torts, et je reconnais franchement les miens. Bien plus, je prétends le lui prouver à lui -même, et je viens vous en demander les moyens.

— Ali çà ! c'est une gageure, n'est-ce pas? Parce que je suis prêt à vous le sacrifier, vous le trouvez mainleuant n votre gré? Oh ! les femmes! les femmes 1 Allezvous, par aventure, me proposer de paver les dettes de madame de Tencin, pour vous réconcilier avec Dubois?

— Non, monseigneur; ce que j'ai a vous proposer ne vous coOtera pas une obole.

— A la bonne heure ! mais je doute fort que ce soit alors un bon moyen de vous réconcilier avec Dubois. Le vilain masque tient fort à l'argent, je vous en averlis.

— Qui vous dit, monseigneur, que l'honneur lui soit indifl'érent?

— Oh ! l'honneur sans argent n'est qu'une maladie C'est le seul vers de Racine qu'il ait retenu.

— Pourtant je sais un honneur que monsieur Dubois met au-dessus de tous les trésors du monde en ce moment.

— Oui, oui, le drôle veut être cardinal. Par la mordieu ! il ne le sera jamais, je l'ai juré.

— Eh bien ! monseigneur, moi, j'ai juré qu'il le serait. Lequel de nous deux manquera à sa parole?

— Ce ne sera pas moi, à coup sur.

— Ni moi.

— Il faut pourtant qu'il y en ait un des deux.

— En votre qualité do femme, de jolie femme surtout, ce ne peul être que vous.

— Vous vous trompez, monseigneur ; en votre qualité de régent du beau royaume de France, cela vous convient beaucoup mieux.

— Qu'est-ce à dire, madame ?

— Oui, parce que vous ^Ics sûr de faire un heureux, tandis qu'une jolie femme qui manque à sa parole est toujours sûre de faire un malheureux.

— Eh bien ! je ne veux pas faire cet heureux-là.

— 0 monseigneur, je vous en :wpplio, rétractez cette parole et donnez-moi ce plaisir- là 1 Songez donc comme il sera drôle en costume de cardinal. Voyez-vous, je donnerais dix ans de ma vieillesse pour voir monsieur Dubois avec le chapeau rouge. Je gage qu'il y aura de quoi mourir de rire. Ce sera le singe cardinal.

— En effet, je pense qu'il serait épouvantablement laid.

— Ah ! monseigneur, j'en ris par avance. Il me semble que je le vois déjà... Ha! ha! hi! hil je n'en puis plus.

— C'est qu'il est capable ensuite do vouloir être ()ape. Ah ! la bonne plaisanleriel

— Pourquoi pas? Ce serait ravissant. Songez-y donc, un pape que vous tutoieriez! un pape qui ne pourrait rien vous refuser! Comme nous ferions tous am[ile provision d'indulgences ! Oh ! si je savais que monsieur Dubois fût jamais pape?

— Vous jeiteriez votre bonnet par-dessus les maisons, n'est-ce pas?

— Ma foi ! j'en ai peur.

— Ma charmante, je m'y oppose.

— Eh bien ! faisons-le seulement cardinal.

— C'est cela. Il faudra qu'il reste cardinal. Tant pis pour lui.

— Cardinal à perpétuité 1

— Il l'a bien mérité, par la sambleu I

— Voyons, votre lettre au saint-père, qui n'attend plus que cela, dit-on, pour le nommer. J'ai envie de l'écrire, vous la signerez. Oh ! j'aurai écrit au pape une fois dans ma vie.

— Quelle folie !

— Quelle bonne idée! Allons, monseigneur, mo voici la plume à la main, l'encre et le papier sont là; que vous plaît-il de dicter à votre secrétaire des couimandements?

— Ahl friponne, vous oubliez qu'un des premiers devoirs du secrétaire des commandements est d'accompagner son maître en tous lieux, et que voici l'heure où mes équipages vont être prêts, et où je vais partir pour Fontainebleau.

— N'est-ce que cela ? J'irai même à la chasse, s'il lo faut.

— Vous êtes adorable.

— Dictez-vous maintenant?

— Certainement : « Très-saint-père... »

— M'y voici, a Très-saint-père... » Après?

— « j'ai à mon service depuis longues années... «Vous y êtes, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur.

— « Un coquin d'abbé... dont les scandaleux déportements vous sont connus, car ils le sont de toute l'Europe. Le drôle s'est mis en tôle d'obtenir le chapeau. Il mériterait bien plutôt d'aller ramer sur les galères de Votre Sainteté, à défaut de celles du roi mon neveu. Dans celte situation, je viens très-humblement supplier Votre Sainteté de vouloir bien examiner, dans sa haute sagesse, si le susdit coquin ne méritait pas par aventure, malgré son caractère erclésiasliijue, d'être pendu haut et court à quelque gibet, disposé que je suis, pour ma part, à faire exécuter immédiatement la sentence. » Avez-vous écrit?

— C'est fait.

— A merveille! Maintenant le protocole ordinaire, a Daignez agréer avec bonté, très -saint-père, » etc. Etesvous satisfaite, ma toute belle?

— Complètement. Signez, monseigneur.

— Allons, je ne demande pas mieux; mais il faut au moins que je relise. Voyons cela.

— A quoi bon?

— C'est que je me méfie un peu de vous. Huml hum I Mais ma toute belle, que vois-jo? Ce n'est pas du tout ceia que je vous ai dicté !

— SI lait, monseigneur, c'est ce que j'ai entendu, et vous avez sans doute déjà oublié...

— A d'autres ! je n'ai jamais pu dicter une lettre ainsi conçue : « J'ai à mon service, depuis longues années, un » respectable archevêque dont les mérites vous sont con- » nus, comme ils le sont de toute l'Europe. Ce digne » prélat désire ardemment, vous le savez, d'obtenir son » admission dans le sacré collège, où il apporterait de » grandes lumières, comme il en ajiporle déjà dans les » conseils du roi mon neveu. Dans celle situation, je » viens très-humblement supplier Votre Sainteté de vou- » loir bien examiner si le moment ne serait pas venu » de déférer à un vœu dont je me rends de nouveau » l'organe auprès d'elle, avec confiance entière eu ses B bontés... » — Ah (.àl mon beau secrétaire, cette lettre est une plaisanterie.

— Non pas, monseigneur, c'est une traduction.

— Traduction, soit, mais traduction libre.

— Un peu, j'en conviens.

— Oh I fort libre, et je ne veux pas...

La porte s'ouvrit en ce moment, et un officier parut.

— Monseigneur, — dit-il, — les équipages de Son Altesse Royale .sont prêts pour le dépari, et monseigneur l'archevêque de Cambrai est là avec monsieur ac Tencin, qui demande si le bon plaisir de Votre Altes.se Royale est do le recevoir avant qu'il se mette en route pour Rome. . Le régent ne répondit pas, mais, se penchant à l'oreille de madame de Parabère :

— Eh bien! ma cliarmant(>, — murmura t-il à voix basse, — m'accompagnez-vons à Fontainebleau?

— Oui,— fut-il répondu de même,— si vous signez cette lettre.

ALEXANDRE DE LWERGXE.

— Allons! — reprit le prince, fasciné par l'œillade pro- Toratricedûiil celle réponse fui suivie,— je vois bien iju'il faut toujours finir par faire coque vous voulez; mais c'est la dernière fois, je vous en avertis.

— Certainement, monseigneur, et c'est moi maintenant qui ferai tout ce que vous voudrez.

— J'y compte, parbleu! bien. — Puis se retournant vers l'officier : — Monsieur, — ajouta le prince, — vous pouvez faire entrer monsieur de Cambrai et monsieur l'abbé de Tencin.

En même temps il apposait sa signature à la lettre, objet de tant de contestations, et la remettait entre les mains de la favorite, non sans soupirer do sa faiblesse. Témoin de ce soupir, la Parabèro reprit:

— Consolez-vous, monseigneur, ne savez-vous pas quo ce que femme veut. Dieu le veut?

— Dieu 1 vous voulez dire le diable.

Dubois enlra alors avec l'abbé de Tencin, et, après avoir lancé un regard sournois sur le régent et sa piquante maître.^se, il dit avec son arrogiince habituelle:

— Monsieur l'abbé de Tencin est tout prêt à' partir pour Rome et vient prendre congé de monseigneur. Son Altesso Royale n'a-l-elle point quelque dépêche particulière à lui reuielireî

— Oui, — reprit vivement madame de Parabôre; — tenez, monsieur Dubois, lisez et cachetez.

— Ah! madame, — s'écria l'ambitieux archevêque en baisant la main de la favorite, — que ne vous dois-jo pas : — Puis, tirant un papier plié de sa poche, il ajouta à nii-voiK pendant que le régent entretenait l'abbé de Tencin dans l'embrasure d'une croisée : — Veuillez lire à votre tour. Est-ce bien cela?

— C'est à merveille. Vous aviez donc prévu que je réussirais?

— Quand on a un pareil avocat, risque-t-on jamais de perdre une cause?

— Allons, allons, monsieur Dubois, je vous crois; mais vous vous réserviez en cas d'échec de ne pas payer les honoraires.

— Oh ! quelle idée]

— n'importe..

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.

— Ahl madame, entre nous maintenant, si vous daignez y consentir, ce sera à la vie, à la mort.

— Si vous m'en croyez, monsieur Dubois, nous nous bornerons à la vie. J'aimo mieux cela.

— Ne devons-nous pas nous rencontrer en paradis?

— J'ai trop peur de vous retrouver en enfer.

— Bonsoir, messieurs, — dit à haute voix le régent, visib'emenl distrait. — !! se f.iit tard, et j(^ pars pour Fontainebleau. Monsieur de Tencin, vous ne manquerez pas de tjaiser pour moi et pour monsieur Dubois la pantoufle do Clément xr.

— Oufl — se dit en elle-même la favorite, — qu'on a de peino à fairo triompher la vertu... môme av«^c l'aide du vice.

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