‹ La CircassienneChapitre 6 sur 12 · ROSCOFF · texte numérisé non relu

ROSCOFF

RoscofT est une charmante petite ville jetée en avant dans la mer comme un navire à l'ancre. Tout alentour on voit s'épanouir de vertes prairies et de gras pâturages, dont la mer semble entretenir la magnifique et exceptionnelle fécondité par un arroscment souterrain. Çà et là apparaissent quelques métairies, rustiques retraites qu'on dirait faites bien plutôt pour abriter quelque couple amoureux que pour toute autre destination. Si l'on suit un petit sentier bordé d'aulnes et d'ajoncs, on arrive bientôt devant une de ces métairies, la plus fraîche et la plus coquette d'entre toutes, à moitié cachée sous un rideau de grands arbres dont l'automne commence à rougir les feuilles. Devant le seuil, une jeune femme d'une angélique beauté, mais dont une légère pâleur fait ressortir encore davantage les grands yeux noirs, est assise sur un escabeau et occu|iée à filer au rouet. A ses pieds est couché un gros chien do ferme, gardien vigilant qui semble placé là tout exprès pour veiller sur un pareil trésor. Le jour est sur son déclin, et de temps à autre la jeune femme, tournée du côté de la mer, jette un regard plein de mélancolie sur le soleil prêt à disparaître dans les flots de l'Océan au milieu d'une auréole de gros nuages noirs.

Cette jeune femme est Aïssé la Circassienne, Aïssé échappée comme par miracle à tous les périls qui avaient menacé sa liberté et son existence même à la suite du repas ofîerl par son maître, mieux vaudrait dire par son persécuteur, au sergent Yvon et aux gardes-côtes. C'est que depuis lors les choses avaient bien changé de face. A cet égard, quelques éclaircissements sont nécessaires. Le lecteur les trouvera consignés dans le récit suivant.

D'Aydie et Yvon, que nous avons laissés se disposant à rentrer à main armée dans le château de Ploëgat-Guérande, n'y retrouvèrent pas les rebelles. Ceux-ci, après avoir en vain cherché l'officier dont ils voulaient se délivrer, avaient quitié le châleau pour se reporter sur Morlaix. Mais bientôt ils furent instruits que le secret de leur opération était trahi. De toutes parts on était sur ses gardes; ils s'arrêtèrent, et une terreur panique s'empara d'eux. Nous empruntons à l'histoire quelques détails sur celte échauffourée:

« la dernière ressource des conjurés dispersés futd'mdiquer pour le 7 octobre suivant un grand rassemblement dans la forêt de Noé. Cinquante nobles devaient s'y trouver, amenant chacun un valet armé. On avait formé le projet de se porter sur Rennes et d'y enlever le maréchal de Monlesquiou. Folle espérance! il ne se trouve que onze hommes au rendez-vous. Quelques détachements de troupes sortent en m'"me temps des places; toute résistance a dis[iaru, et l'on ne tire pas un coup de fusil... Ces bandes de genlilliommes, si arrogants la veille, ne tombent point dans une lutte courageuse, mais s'enfuient comme une proie dévolue à la chambre royale qui vient les juger à Nantes. »

La flotte espagnole, après avoir vu s'éteindre, grâce aux soins de d'Aydie, le fanal qui devait la guider, n'avait paru que tardivement en vue des côles et n'avait servi qu'à donner asile à quelques-uns des fugitifs. Ferriol fut de ceux qui ne purent réussir à gagner hs vaisseaux do Philippe V ; mais, plus heureux d'abord que beaucoup de ses complices, il échappa aux recherches, malgré toute l'activité d'Yvon, dont la rancune était proportionnée à l'importance du grade qu'on avait mystifié en lui.

La Parabère, efj'rayée dos dangers qu'elle avait couru.*,

ALEXANDRE DE LAVERGNE

elguério d'ailleurs du léger accès de coquelterioqiii avait été ()Out-être la secrèlo cause do son excursion périilcusp, était repartie pour Paris. Avant de monter dans la voilure, cette fois bien escortée, (jui devait lui faire traverser la Bretagne pour la dernière fois, elle avait promis amitié éternelle à d'Aydie et à sa rivale, dont les malheurs et le dévouement l'avaient vivement intéressée.

Quant à celle-ci, que la fuite (W; Fcrriol allVancliissait enfin do sa longue servitude, dWydie lui avait choisi une retraite à Roscoff, pendant que ses devoirs l'appelaient à Nantes, où il dirigeait l'inslrucliou formée contre les rebelles. C'était là, dans une petite métairie exploitée par un fermier de d'Aydie, qu'Aïssé se livrait à celle douce mélancolie qui vaut mieux iouvenl que le tionheur mOnie; c'était là qu'elle revivait au repas et à la liberté, sans que la figure iinplacablo de Ferriol apparût dans ses rêves, sans que son ombre passât sur ce nouveau rayon de soleil.

D'Aydie voulut ramener avec lui Aissé à Paris lorsque sa mission en Brelagno serait accomplie; cello-ci avait résisté et lui avait demandé à se fixer pour toujours dans l'humble asiln qu'elle devait à la lioulé de ce noble a: i. Cependant, malgré elle, l'espérance avait jclé de nouveau dans ce rreur de vingt ans ses racines vivaces. Insensiblement elle s'accoutumait à la pensée de contein(iler lie près et d'admirer, d'aimer élernellement comme un frère, celui dont elle s'efot à jamais interdit de devenir la femme. Épuré par l'absence, son amour devenait presque une religion. Pauvre Aissé ! dans ses rêves d'avenir, elle en venait à oublier son passé si douloureux, si flétrissant surtout ; elle se rctrcuvail jeune fille innocente et candiile, assise sous la charmille séculaire du jardiu dessiné par Lenôlre, dans le vieil hôtel de la rue Cullure- Sainte-Catlierine, avant qu'un cajiricedu grand seigneur débauché eût profané sa pudeur, avant même que les libres "«ropos du régent eussent effarouché son oreille. Elle aussi, elle eût pu dire en évoquant le souvenir du chevalier d'Aydie, et pour emprunler le langage du poëto :

Bon amour m'a refait une Tirginité.

Cependant, tout en se livrant à ces pensées, elle ne s'apercevait pas que li^ soleil était couché et que, aux nuages noirs au milieu desquels il avait disparu, il était venu .s'en joindre bien d'autres, qui, condensi'^ sur le pay.sage environnant, semblaient le couvrir d'un linceul funèbre. Déjà île larges goultes d'eau commençaient à tomber sur le front et sur les cheveux «le la Circassienne, déjà le gros chien couché à ses pieds commençait à secouer les oreilles et auiler sa queue en jetant des regards inquieLs sur sa jeune maîlresse. Celle-ci. perdue dan» sa rêverie et insensible à tout ce qui se passait dans le monde eilérinur, conlinuail à filer au rouet; il est mémo vraisemblable qu'r-lle eût passé ainsi une bonne partie de la soirée, si le niét.iyeret .sa femme, vieux serviteurs du chevalier d'Aydie et de sa familii^ depuis Ion gups années, n'élaictil apparus tout à coiqi sur le seuil de la melairie et n'avaient fait retentir en patois breton. qii'Aissé commentait à comprendre un (leu, cette inlerrogalion fort signifleative:

— lit) bien I par Sainl-Jean-flu-Doigt I h quoi .songezvous donc, ma belle demoiselle? l'heure du .souper est arrivi-e dcfjiiis longiemps; tous les gens sont A table et vous atlendenl. &ins vous commamler, venez vile, car lo bon I lieu va nous envoyer un grts grain, et cela commence déjh.

En effet, h ce momont ml^me, la tempi'le, .suspendue depuis longti-mps au-dessus de In l/^te d'Aïssé, se déchaîna aver- furie, et la jeune filhi n'eut que {>' lemps de rentrer précipiifimment dans la fi rme avec .ses hiVes.

Ainsi que ces derniers l'avaii^nl nnuonci', le couvert 6tait mis et le souper était servi dan.s une sallo basse, lambrissée do solives dochôno noircies do vicillo dato par

la fumée et les mouches. Celle salle servait à la fois do chambre à coucher, de salle à manger et de cuisine, à en juser par le mobilier donl elle était garnie. Ce mobilier consistait dans un grand lit à colonnes torses et à baldaquin garni de serge verte, dans une huche en assez mauvais é'at mais d'un bois bien sombre et bien luisant, et dans un assortiment assez varié de cruches, de poêles à frire, de chaudrons et de marmites. Les parois de la murailln n'étaient point tapissées, comme on le pense bien, mais leur nudité était dissimulée par intervalles au inoven de quelques grossières estampes coloriées représentant des sujets de piété, avec accompagnement obligé de prose ou do vers plus ou moins étranges. Une lampo fumeuse posée sur la table, une table massive, longue et étroite, encadrée de deux côtés seulement par des bancs de chêne, eût pu, à la srande rigueur, éclairer fort mal cet intérieur breton, si les vifs reflets d'une bourrée qui pétillait joyeusement dans l'àlre, .«ous le manteau d'une v.iste cheminée, n'euss"iit prêté h la scène que nous allons décrire une lumière fieaucoup plus éclatante.

Après avoir séché quelques instants devant le feu ses vêtements, que l'eau du ciel n'avait pas respectés, la Circassienne vint s'asseoir an haiil btut do la table, à la [ilace d'honneur i|iii lui était réservée par ordre du chevalier d'.Aydie, et au milieu des marques de respect de ses commensaux.

Tous ces braves gens, depuis le premier valet de ferme, qui était le fils aîné du métaver, jusqu'à la plus humble fille de has.se-cour, s'élaicint levés poliment en voyant (mirer Aissé. et n'avaient pas même voulu se rasseoir qu'el e n'eût pris place à table. Chacun marmotta dévotement leBenediriie, finis le repas commença. Il fut d'abord silencieiiv. lîu Bre'agne, on n'aime puèn; remplir deux tâches à la fois, et il en était un(i dont pour la moment tous les convives, à l'exceqition d'Aïssé, s'acc|uitlaient à merveille. D un aulre cAié, la tempête venait do se déclarer avec violence. Le vent s'engouffrait en mugissant dans la cheminée, dont les cendres volaient jusque sur la taille. On entendait la pluie fouetter au dehors les feuilles des arbres, et au liedans les vitres des fenêtres. Pour des gens habitués à l'existence monotone ties cliamp.s, le désordre des éléments est toujours beaucoup plus que pour les citadins une cause de trouble et parfois même do terreur, parce que là les im|iressions sont beaucoup plus rares qu'à la ville. Aussi le repas du soir avait-il cette fois un caractère solennel et presque higubro dans la petite métai in du chevalier d'Aydie, près de Roscoff.

Ce l'ut A'issé qui rompit le silence.

— Eh bien ! — dit-elle au fils aîné du métayer, qui s'était absenté pendant vingt-quatre heures pour aller acheter du bétail à la foire d'un gros bourg situé à six lieues de Uoscuif, - vous voilà do retour, Jeannic? avezvous fait un bon marcné et avez-vous appris des nouvelles?

— Lo marché n'est pas mauvais, que je pense, ma belle di'moiselle, grAee à mon saint patron, que j'ai bien priée ceteffet; maison revanche les nouvelles ne sont pas bonnes |)0ur noire |iauvr(> noble sso do Bretagne. Tous les insurges sont arrêtés à celte heure, .sauf deux ou trois; mais ou est sur la Irace de ces derniers, et malheur h eux s'ils se laissent prendre, car il y va do leurs lAtes.

— Et dit-on, — reprit Aissé, —quels sont ceu:f qu'on recherche ?

— J'ai entendu prononcer leurs nom.s, mais je no m'en .souviens plus, car ce ne sont pas des g<'iis du pays.

— 0 mon Dieu I — iinibutia la Circissionpo sai.sie par un instinctif pressentiment do terreur, — mon Dieui serait-ce...?

Kilo n'acheva pas, car à ce moment les chiens aboyèrent dans la cour do la métairie, et, au milieu du mugis-

LA CmCASSIENNE.

sempiit du vent et du clapotemont de la pluie, on entendit heurter avec violence à la porte extérieure.

— Qui pt'ut venir à cette heure et par un pareil temps?

— s'écria le fermier.

— M'est avis, — reprit Jeannic, — que ce pourrait être quelqu'un des conspirateurs (jue la chambre royale fait chercher dans toute la Bretagne. Nul ne veut les recevoir, car les juges ont déclaré que toute personne qui leur donnerait asile serait arrêtée avec eux et condamnée comme leur complice.

— Bonté divine 1 — dit la fermière, — que faut-il faire?

— Ne bougeons pas l — reprit Jeannic ; — qui que ce puisse Atre, on .se lassera de frapper en voyant que nul ne vient ouvrir, et l'on ira chercher fortune ailleurs.

En efTt't, soit découragement, soit tout autre motif, on cessa pendant quelques instants de frapper à la porte; mais bientôt, le vent et la pluie venant à redoubler de furie, la porte fut assiégée de nouveau.

— Peut-être, — balbutia la Ciraissicnne émue de pilié,

— peut-être est-ce quelque pauvre voyageur bien inoffensif et bien fatigué qui aura été surpris par la pluie; il y aurait de l'inhumanité à le laisser ainsi mourir de froid et de faim à la porte de cette métairie. Jeannic, si vous m'en croyez, vous prendrez une lanterne et vous irez voir vous-même qui ce peut être.

Tous les hôtes de la métairie, dociles aux instructions que leur avait laissées le chevalier d'Aydie, étaient accoutumés à considérer les moindres paroles de la jeune fille comme celles u'un oracle. Aussi Jeannic s'empressat il d'otiéir. Moins d'une minute après, il rentra dans la salle, où s'introduisirent à sa suite deux hommes de haute taille, dont les grossiers vêtements étaient tout souillés de fange et ruisselants de pluie.

Ces deux hommes, dont les traits étaient cachés au.ssi bien par les chapeaux de paille à larges bords enfoncés sur leur tête que par la barbe épaisse et inculte qui s'épanouissait sur leur visage, allèrent s'asseoir silencieusement au coin de la vaste cheminée. Alors seulement ils se découvrirent, et, à la lueur fauve que projeta sur le front p*de de l'un d'entre eux le bois qui se consumait dans l'âtre, Aissé reconnut avec un frisson de terreur le comte de Ferriol. L'autre homme était Marino Mariui.

— Maintenant, -dit Jeannic en s'adressant au nouveau venu, — vous allez me montrer vos papiers. Sans cela il nous est impossible de vous donner l'hospitalité.

Le comte et son acolyte échangèrent un regard d'angoisse et de désespoir, puis tout à coup Marini tressaillit, et par un geste rapide il désigna à Ferriol la Circassienne, qui, plus morte que vive, les contemplait l'un et l'autre d'un œil hagard ; un éclair do surprise et de joie illumina le front du comte.

— Nous n'avons point de papiers, — dit-il d'une voix sourde; — mais il y a ici quelqu'un dont nous sonnnes connus et qui ne refusera pas sans doute de répondre de nous.— En môme temps il se leva, et, s'approcliant de la jeune fille , — Aissé,— dit-il tout bas, — il faut nous sauver. Nous sommes traqués depuis ce matin dans ces environs comme des hèles fauves. La nuit aidant, on a perdu noire trace, mais notre signalement est connu; des délachcrai-nls de soldats parcourent en ce mnment même la campagne, et, si l'on nous refuse ici un asile, nous sommes perdus. Aïssé, je t'ai sauvée jadis des mains des bourreaux, veux-tu aujourd'hui acquitter cette dette?

La jeune (ille resta quelques instants sans répondre. Ce n'élait pas sans un cruel serrement de cœur qu'elle allait reprendre cette chaîne qu'elle croyait à jamais brisée; mais la destinée était là visible et implacable, il fallait se soumettre.

— Dieu le veut, — murmura-t-elle, — Dieu lo veut ; que sa sainte volonté soit faite I Je vous ai suivi exilé, — ajouta-t-elle en s'adressant à Ferriol, — je no vous trahirai ipasi proscrit. Mes amis, je connais ces deux hom-

mes, et je vous prie de leur ilonner l'hospitalité. S'il y a faute en cela, que le châtiment de celle faute retombe sur moi seule, car moi seule je l'aurai mérité.

A peine Aï.ssé eut-elle prononcé ces paroles que chacun à l'envi s'empressa autour des nouveaux venus. Les uns se mirent en devoir d'attiser le feu cl d'y ajouter des sarments pour .sécher les vêtements de Ferriol et de Mdrini ; les autres apportèrent des aliments sur lesquels les deux conspirateurs se jetèrent avec avidité, car ils étaient demeurés tout lo jour privés de nourriture. Lorsqu'ils furent bien réchauffés et bien repus, le mélayer annonça que l'heure du coucher était venue et qu'il allait faire la prière. Tous les assistants se mirent à genoux sur le pavé de la .salle, et, pour la première fois de sa vie depuis bien longues années, monsieur de Ferriol en se signant ne put s'empêcher de remercier Dieu qui lui avait fait rencontrer dans cette humble métairie bretonne la pauvre fille qu'il avait si cruellement outragée et qui se vengeait de lui en le sauvant.

La prière faite, chacun se retira, et comme les lits n'étaient point chose fort commune dans la petite métairie du chevalier d'Aydie, on conduisit les deux voyageurs dans une grange, où il leur fut loisible de s'étendre sur une ample litière de paille de sarrasin. A ce moment, Marini, qui jusqu'alors avait gardé le silence le plus complet, se contentant d'ouvrir la bouche pour boire et manger, crut devoir renoncer à son mutisme absolu.

— Diinque, monsii le comte, — s'écria-t-il en étendant les bras et les jambes avec un certain sentiment de plaisir,— par la très-puissante assistance de sainte Cunégonde, ma parente, nous avons bien bu, bien mangé, et nous voici h l'abri pour le moment des cstafiers de votre gouvernement, que le diable puisse emporter au fin fond do l'enfer avec monseigneur le régent et monseigneur l'abbé Dubois ! Mais je doute fort qu'on nous laisse tranquilles dans cette grange. La pluie est passé.?, la lune va se lever tout à l'heure. Si vous m'en croyez, nous n'attendrons pas le jour ici, et dès que nous allons être un peu reposés, nous partirons au plus vile. Ce pays n'est pas sdr, diavolo ! et je crains quelque visite domiciliaire.

— Ma foi ! — reprit Ferriol avec une sorte d'insouciance philosophique qui peut-être en ce moment cachait chez lui un tout autre sentiment réveillé par l'aspect de sa belle pupille, — jesuis bien ici, j'y reste. Citte existence vagabouije que nous menons depuis tantôt un mois ceramence à me lasser. Que voulez-vous, mon cher Marini î nous avons joué gros jeu et nous avons [lerdu la partie ; il s'agit de payer maintenant, rien ne peut nous en dispenser. Eh bien 1 mon cher, quand l'heure du payement, c'est-à-dire de la mort, sera venue, ce sera du moins une consolation de payer ensemble.

— Ah 1 moiisu lo comte, que dites-voas là? Payerl payer 1 Par sainte Cunégonde, ma parente! je veux bien jouer, mais je ne paye pas..

— Il le faudra pourtant bien. Quand vous vous en iriez d'ici, la belle avance ! Les chiunps tout a l'enlour sont remplis de soldais et do limiers de police; vous aurez beau faire, vous ne leur échapjterez pas.

— k'ic '.povero'. aie! ne parlez pas ainsi, mto caro, vous me faites dresser les cheveux sur la tête.

— Allons donc, vous qui en êtes à votre septième conspiration, mon cher Marini, qui vous entendrait vous prendrait pour un novice.

— Ecoute/, ttionsu le comte, il me vient une idée, une idée supcrije.

— Parlez.

— Si l'un de nous deux pouvait échapper au sort qui l'atleml, est-ce que ce ne serait pas fort heureux pour sa famille, pour ses amis?

— Famille!... amis!... je n'en ni plus.

— Ah ! c'est difTerent. Pourtant vous oubliez celle char- Bianto petite que nous venons do retrouver; mais il

ALEXANDRE DE LAVERGNE

n'importe, voulez-vous que nous tirions à la courte paille à qui écliappera?

— J'ai peine à comprendre.

— Tenez, voilà deux brins de paille, tire? toujours.

— Mais pourquoi?

— Pourquni? pourquoi. ..?Eh ! monîu le comte, ne comprenez-vous pas que si l'un de nous deux s'en allait à Roscotr dénoncer l'autre, celui-là serait bien sûr d'avoir sa grâce? Tirez donc, et bonne chance.

— Moi, jamais 1 C'est une infamie que vous me proposez là, sigiior Marini.

— dlotisu le comte I

— Et je suis bien sot d'avoir attendu autre chose de votre part.

— N'en parlons plus, monsu le comte, puisque cela vous déplaît. Mais\Tai, la! vous avez tort; d'autant plus, — ajouta-t-il mentalement, — que j'avais pris mes mesures pour gagner. — Il y eut un silence ; puis Marini reprit: — On dit que le sommeil porte conseil, dormons donc. Bonsoir, moitsu le comte, et que saiute Cunégonde, ma parente, veille sur nous cette nuit!— Làdessus, Marini s'étendit de plus belle sur la litière de paille de sarrasin, et une demi-minute no s'était pas écoulée que la grande retentissait de ses ronflements sonores. Le comte eut beaucoup plus de peine à s'endormir; mais enfin la fatigue l'emporta, et les rayons de la lune qui s'introduisaient dans la grange à travers une ouverture pratiquée en guise de fenêtre ne tardèrent pas à venir donner en plein sur le visage du dormeur. A ce moment, Marino Marini se souleva doucement sur son coude, et, s'avanrant furtivement, il contempla avec une attention profonde la tête chevelue et le visage barbu de son compagnon, qui présentait alors je ne sais quelle vague ressemblance avec le profil d'un lion au repos. Après s'être bien assuré que monsieur de Ferriol était plongé dans un sommeil profond. Marini se leva, tira de sa poche un petit papier, qu'il examina au clair de la lune avec un sourire diabolique, puis il murmura entre ses dents : — Ah ! vous no voulez pas me dénoncer, monsu le comlel Grand merci! Dormez bien jusqu'à ce que vous ayez de mes nouvelles ; moi, je prends la clef des champs.

Ayant ainsi parlé, il escalada avec une agilité merveilleuse l'ouverture dont nous avons parlé et qui donnait sur la campa^'ne, puis il se mil à marcher avec rapidité dans la direction de la petite ville de RoscofT.

Moins d'une heure après, le comte de Ferriol, réveillé en sursaut dans la grange où il avait trouvé un asile, voyait à ses côtés, à la lueur de plusieurs lanternes, des soldats armés jusques aux dents, et entendait, comme dans un horrible cauchemar, un oflicier de justice tout vêtu de noir prononcer d'une voix nasillarde cette redoutable formule :

a Au nom du roi, monsieur le comte de Ferriol, je vous arrôte comme prévenu do crime de lèse-majcsié. »

IB MrMSTIlE ET LA FAVORITE.

Si par la pensée (ce chemin de fer plus rapide cl souvent plus dangereux encore que ceux dont notre siècle a vu l'admlralile et parfois la sanglante inauguration) nous faisons voler notre lecteur au Palais-Royal, à Paris, nous y retrouverons monseigneur le régent en lête-à-lôlo dans son cabinet avec Son Eminence l'archevêque do (timbrai, ou, si l'on aime mieux. Son Excellence le ministre fecrélaire d'Etat des affaires étrangères, car tel est depuis peu "le 'louble titre de l'abbé Dubois. Philippe d'Orléans est assis à une tiible où sur une foule de papiers «oui jetées les dernières dépêches do Rrclagne. Son pre-

mier ministre se tient debout auprès de lui, le coude familièrement appuyé sur l'un des bras de son fauleuil. et le contemple d'un air de mauvaise humeur.

— Eh bien ! monseigneur, — dit l'archevêque, — votre clémence a porté ses fruits; la conspiration de Cellamare, graciée par vous, a enfanté la révolte de Bretagne. Je vous l'avais bien dit. Ce complot, débile comme un arbre pourri, avait d'immenses raniilications. Vous avez voulu y grelïer la bonté, vous recueillez ic désordre. C'est bien fait.

— Bah I faut-il tant se mettre en colère pour une promenade inollénsive de quelques genlillâtres qui se sont montrés en armes dans le pays, et qui, plus fuyards que des moineaux, n'ont pas même eu besoin d'un coup de fusil pour se dissiper?

— Ils n'en voulaient pas moins livrer les côtes de Bretagne aux Espagnols et donner votre régence à votre loyal cousin Philippe V, qui ferait mieux de secouer celle d'Albéroni.

— Es-tu bien sûr que leur projet fût aussi criminel î

— Si j'en suis sûr, monseigneur! Tenez, lisez cette lettre adressée par le roi d'Espagne à l'un des conjurés; c'est écrit de la propre main de Philippe V.

En même temps Dubois plaça sous les yeux du réuent le mystérieux billet introduit en France d'une façon si singulière, dans une bouteille de vin de Mal.iga, billet dont il n'est peut-être pas inutile de rappeler le contenu :

« Le sieur de Mélac-Her\ieux m'a apporté des proposi- » tiens de la part de la noblesse de Bretagne, concernant les » intérêts des deux couronnes. Je m'en remets h ce que » ledit sieur leur dira sur cela de ma [larl. Mais je les » assure ici moi-môme que je leur sais un très-bon grédu 1) glorieux parti qu'ils prennent, et que je les soutiendrai » de mon mieux, ravi de pouvoir leur marquer l'estime » que je fais de sujets aussi fidèles au roi mon neveu, B dont je ne veux que le bien et la gloire.

» Au camp de Saint-Esteban, ce 22 juin 1700.

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