AU BORD DE LA MER
Le vent d'équinoxe souffle le long de la côte, et ses brusques rafales éteignent par moments les rayons bienfaisants du soleil qui se dérobent frileusement sous de gros nuages gris. L'aulomne est venu, cl l'automne en Bretagne c'est plus que l'hiver dans le midi de la France :1a mer est houleuse et vient se briser en mugissant sur les grèves Solitaires; car le temps est mauvais pour la pêclic, et, à moins de quelque intérêt plus ou moins puissant, les rivages de l'Armorique ne sont point, dans de pareilles circonstances, un but de promenade. Telle est|du;moins, sans doute, l'opinion de deux braves paysans bretons assis visà-vis l'un de l'autre, chacun sur un escabeau au fond d'une petite cabane île pêcheur, située près de la pointe de Locquirec, et que la configuration du terrain abrite des vents d'ouest. L'un et l'autre, le coude appuyé sur une table vermoulue où l'on distingue une canette de cidre et deux gobelets d'étain, fument tranquillemenl leur pipe au coin d'une vaste cheminée où brûle un maigre feu de tourbe et de sarments. L'un et l'autre ont la tête couverte d'un large chapeau, si bien enfoncé jusque sur les paupières qu'il serait dilficilede distinguer leurs traits. Aussi bien l'obscurité qui règne dans la cabane, faiblement éclairée par une fenêtre en soupirail, ne permeMait guère, en tout état de cause, de se livrer à une conlemplalliin tant .soit peu efficace. Seulement, on peut voir à la double silhouette que projettent sur le loyer les deux hôtes de la cabane, que l'un est grand et maigre, et l'autre ramassé dans sa taille, mais d'une carrure herculéenne. Au surplus, si l'on veut bien prêter l'oreille au dialogue qu'échangent en- .senible, au milieu d'un nuage épais produit par les bouffées d'un assez bon tabac de contrebande, les deux individus dont il s'agil, on ne conservera plus bientôt aucun doute sur leur idenlité.
— Par sainte Cunégondo l — s'écria le plus grand,— savez-vous, momii de Ponicallet, que nous l'avons échappé belle, ce matin ? J'en ai encore la chair de poule pour ma part.
— Oh ! je nem'etTraye pas pour si peu,— reprend une voix de basse-laille vibrante comme un tonnerre; — nous pouvions être pris, c'est vrai, mais j'aurais pour ma pari assommé tout au moins deux ou trois de ces gardes-côtes, et je n'en aurais pas été fikhé, car les maroufles oui osé s'emparer d'une balle de tabac qui m'élait expédiée par un de mes correspondants; et il faut tôt ou tard que je nie vi'Uge, aussi vrai que je suis un bon Breton bretonnanl, de la plus pure rare d(> gentilshommes.
En parlant ainsi, l'homme à la voix de basse avait déposé sa pipe sur un coin de la lahle, et retroussé jusqu'au coude deux bras nerveux qui eussent fait envie à Milon do Crotone.
— Comme il plaira à Votre lixcellence. i«o««;<,— reprit Marini, involontairement troublé par cette démonstra-
LA CraCÂSSIEî^'E.
tion ; — quant à moi, qui ne veux plus avoir ripn à démêler avec messieurs les gardes-côtes, vous le voyez, j'ai fait comme vous ; je me suis, pour éviter tout soupçon, afîublé d'un costume de paysan breton. Me trouvez-vous bien déguisé. Excellence ?
— Que m'importe ! et foin de l'excellence I Appelezmoi comme il vous il plaira; mais, nous autres Bretons, nous ne nous servons pas de ce titre-là, entendez-vous?
— Parfaitement bien ; mais vous avez beau dire, je dé fie tous les limiers delà police de wo?isj^Nor Dubois do reconnaître sous mon accoutrement actuel un comte du sainl-empire romain, un chambellan de notre saint-pèn le pape, un...
— Assez, raordieu ! assez ! nous ne sommes pas ici pour nous occuper de pareilles balivernes. Revenons au seul siijet qui doive nous occuper. Monsieur de Mélac- Hervieux est en mor à peu de dislance, à bord de la flotte espagnole, et il attend de nos nouvelles; il faut lui en donner aujourd'hui même, et c'est pour cela que je vous ai conduit ici, où nous ne courons aucun risque d'être surpris.
— En êtes-vous au moins bien sûr, monsu de Pontcallet?
— Est-ce que vous auriez peur, monsieur Mariniî
— Moi? au contraire.
— A la bonne heure! Un conspirateur qui tremble est bien prés de trahir, et m'est avis qu'il faut s'en débarrasser... comme on peut.
— Vous croyez, mo»$M,vous croyez ?
— J'ensuis sûr. Au surplus, sachez que nous sommes ici chez un des vassaux de mon domaine de Pontcallet, qui m'est entièrement dévoué, et qui se ferait au besoin pendre pour son maître et seigneur. Je l'ai installé dans cette cabane pour faire mes affaires avec les... marchands de la côte.
— Les marchands?
— Marchands ou contrebandiers, qu'importe? n'est-ce pas la même chose? Apprenez que les Pontcallet ont toujours été de père en fils les ennemis du fisc et de la gabelle, et si j'ai consenti à servir les intérêts du roi Philippe V, c'est que j'espère bien que son premier acte sera de supprimer les agents du fisc et de la gabelle, ou tout au moins de leur ordonner de ne point s'adresser aux nobles. J'ai fait mes conditions sur ce point.
— Vous avez fort bien fait, motmt.
— Revenons au sujet qui nous rassemble. Il faut écrire à monsieur de Mélac-Hervieux pour lui faire connaître les résolutions prises dans la dernière assemblée des nobles, et lui annoncer que le jour où il verra un feu allumé sur la pointe de Locquirec la flotte espagnole devra opérer son débarquement.
— Qui se chargera de porter la lettre?
— L'homme que vous savez.
— Quel homme?
— Le maître de ce! te cabane; celui qui est en ce moment aux aguets pour que nous ne soyons pas surpris pendant notre conférence. C'est un hardi marin, comme tout bas Brelon doit l'être.
— Benè, monsu, henedissimè ; ma qui se chcirge de l'écrire, cette lettre?
— Qui î vous.
— Pourquoi ne prendriez-vous pas ce soin? Monsieur de Mélac-Hervieux est un de vos amis, m'a t-on dit, et...
— Pourquoi?... Pourquoi?... parce que je ne suis pas entré dans la conspiration pour écrire, moi, mais pour agir. Un Pontcallet n'a jamais nuniquéà lâchasse un loup ou un sanglier, à la guerre un Anglais; mais, quand il faut écrivailler, il laisse ce soin à son chapelain. Nous avons
ci tout ce qu'il faut pour écrire... Ecrivez donc.
— Ma je ne suis pas chapelain.
— Ne m'avez-vous pas dit (jue vous étiez le chambellan de notre saint-père le pape? c'est toutconmic
— Ma je ne sais pas très-bien le français ; je suis étranger, mol; Ilaliaiio, moi, monsu.
AT" DE lAVEHSVE.
— Il n'importe. Allons, monsu de l'écritoire, dépêchons I .
— Ce sera donc pour vous être agréeble, monsu de Pontcallet, uniquement pour vous être agréable. Ma vous signerez la lettre, au moins.
— J'y ferai mon possible.— Là-dessus, le seigneur Marino-Marini, déterminé quoique à regret à faire de nécessité vertu, se mit en devoir de déférer à l'invitation de Pontcallet. Comme il mettait à cet effet la plume à la main, un bruit précipité de sabots frappant le sol en cadence retentit à l'extérieur. Le comte du saint-empire romain, dont la bravoure n'était pas précisément l'attribut distinctif, devint pâle et tremblant, et cacha rapidement sous sa veste tout ce qui pouvait le compromettre. En même temps la porte s'ouvrit, et un petit homme sale et déguenillé, à crinière fauve et inculte, à épaisse encolure» dont les traits sauvages présentaient un compromis entre la tète humaine et celle de l'orang-outaug, s'élança tout eftaré dans l'mlérieur de la cabane. — Rassurez-vous, — s'écria Pontcallet, — c'est le gars qui fait sentinelle pour nous, c'est Yoland !
Après avoir ainsi calmé tant bien que mal les inquiétudes de son compagnon, Duguet de Pontcallet se mit à échanger quelques paroles avec le nouveau venu en bas brelon, langue que Marini n'entendait nullement.
— Que dit-il dans son affreux baragouin ? — interrompit tout à coup ce dernier, qui se sentait décidément assez mal à son aise,
— Il dit qu'il vient d'apercevoir une femme.
— Une femme ! ce n'est qu'une femme ! je respire. Pourtant, l'on a vu des conspirations découvertes par des femmes. Cette femme est-elle vieille ou jeune î
— Jeune.
— Tant pis! c'est plus dangereux.
— Que le diable vous emporte avec vos sottes terreurs t ne voyez-vous pas que c'est une fille de Lanmeur ou des environs, qui a donné rendez-vous à quelque gars de la contrée sur le rivage, dans quelque creux de rocher ?
— Au fait, c'est possible, ma, pour l'amour de Dieu,' monsu de Pontcallet, renvoyez bien vite cet Yoland à soa poste d'observation, et recommandez-lui d'ôter ses sabots; je ne peux pas souffrir le bruit .les sabots quand j'écris- — Yoland sortit, et Marini se mit à la rédaction de sa lettre. Comme il venait de la terminer, et comme il tendait la plume à Duguet de Pontcallet pour qu'il apposât sa signature au bas de l'epitre, un bruit de chevaux retentit à l'extérieur, et Yoland accourut cette fois les pieds nus, baragouinant avec plus de volubilité que jamais des paroles entrecoupées, car l'haleine lui manquaitàchaque instant à cause de la rapidité de sa course. — Que dit-il ? — balbutia Marini en se levant avec vivacité et jetant à droite et à gauche des yeux effarés, dans l'espoir de trouver une cachette.
— Il dit, — répondit tranquillement Pontcallet, — qu'il vient d'apercevoir des cavaliers qui se dirigent de ce côté.
— Sainte Cunégonde, prenez pitié de moi ! — murmura Marini en se signant trois fois. — Que faire? si nous fermions la porte et faisions la sourde oreille?
— Impossible. Ils auront vu s'enfuir Yoland de ce côté, et ils sont capables d'enfoncer la porte, surtout si ce sont des militaires, comme l'assure le gars.
— Encore des soldats I ma ce pays en est donc pavé, monsu ?
— Alors défendons- nous, nous sommes trois.
— Gardez-vous en bien, monsu; gardez-vous en bien et ne bougez pas, les voici !
Plusieurs chevaux venaient en effet de s'arrêter à la porle de la cabane, et les cavaliers qui en étaient descendus entraient dans l'intérieur en soufflant dans leurs doigts.
— PardSeu ! messieurs, — .s'écria l'un de ces cavaliers en laissant tomber son manteau sur ses épaules, ce qui permit d'apercevoir un justaucorps rouge garni de velours noir et galonné d'or fin, tel qu'en portaient alors les gentilshommes des compagnies rouges, c'est-à dire iesgen-
ALEXANDRE DE LAYERGN'E.
•Jarnies, les niousguclaiics et los chevau-lt'gi'is de la maiton du roi ; — paniicu I il fait (>lus chaud dans ce bouge 4|ue sur la cMo; qu'en diles-vous? Il nie semble que nous MTons ici à niervedle pour prendre nos notes. Quuut à ijioi, je ne pouvais plus tenir mon crayon, parole d'honneur !
Messieurs, — reprit l'un des nouveaux venus, qui
paraissait plus élevé en grade que les autn s, et dont le \isage juvénile, plein de Lharnie et de douceur, n'en perlait pas moins l'empreinte d'une gravité triste et presque sévère, — messieurs, nous ne sonnnes point ici en pays conquis, et vous oubliez que le premier devoir d'un genlilhonime est !a politesse. — Puisse tournant vers Yolaiid, qui était resté debout dans une attitude presque hébétée : — Brave homme. - ajoula-l-il, —c'est sans doute à vous (lu'appartieni cetlc cabane ; vous plaîl-il do nous y donnT l'hosjiilalilé t)Our quelques instants"? — Yoland, on s'en sourient, parlait le bas bn ton et loulc autre langue était pour • ui langue morle.Toul ce qu'il put laire I ut de baragouiner «luehiues mots de son idiome natal, (|ue nul de ses auditeurs ne comprit non plus que son interlocuteur. Ce dernier, en désespoir de cause, s'approcha du foyer où Pontfalletcl Marini étaient demeures assis, leurs oliapeaux soigneusement rahaltiis sur leur visage, et, soit hasard, soil que l'Italien lui parût plus conimuiiicttlif que son sauvage compagnon, il s'en vint fra[)per sur l'épaule du cxjmle du saint-empire romain et lui dit ; — Bien que vous portiez le costume du pays, je gagerais volontiers que vous n'êtes point Breton, et que tous me comprendrez, vous, l'ami! n'est-ce pas? Servez-moi donc d'inlTiirMe auprès du maître de céans, et diles-lul que nous lui demandons la permission de nous réchauffer un peu à son loyer.
Marini était do res polirons pour lesquels la présence d'esprit tient lieu do couragr. H ne savait pas un mot de bas brelon, mais en revanche il avait appris jadis, pendant son séjour sur les cOles de l'Asie Mineure. a--sez de inrc. et de grec moderne pour pouvoir demamler ilans une hôtellerie les ehosesles plus in^lis leiisahlosaux besoinsiie la vie. A la question qui venait rie lui être adressée, il répondit donc hardiment par un déluge do mots lurcs et grecs, si étrangement combinés que nul des assislaiils ne lloula (pi'il n'etit eniendu du bas breton. Quant h Ponllîallel, il avait bourré sa pipe, et, lournaiil brutalement le dos aux nouveaux venus, il fumait avec un sang-froid presque slo:que.
— lih bien I mon commandant,— fit un des officiers,— vous voyez que c"cst peine perdue que de vouloir ôlre (loli envers ces rustres-là. Ils ne comprennent pas. Par la mordieu 1 mi ssieurs, je viiu<lrais bien voir la mine que fera monseigneur le régent (piand il va se trouver face à lace avK'. lou-- ces oisons de Itrelagne.
— Le fait est, — reprit un autre oflicier, — que Son Altesse a eu là une étrange idée de vouloir faire le vnyaie de Bretagne, et ."i ci'tle époque de l'année surtout. Si c'était en été, passe encore ; mais fin seplembre... non ! hou I hou ! Je suis greloltani, et il me larde de revoir le Palais- Royal et l'Opéra. Ileureusemcnt Son Altesse est attendue demain dans la nuit, et je doute fort qu'il lui plaise de jirolonger son se our sur a-tte terre inhospiiahère.
— Silence I messieur.i, — s'écria l'officier auquel on avait donné le titre do commandant, et qui, occupé à prendre quelques notes sur son carnet, n'avait (irtMé «lu'une médiocre attention nu dialogue ()ui précède ; — vos iiropos sont au moins imprudenls, car vous savez bien i|uo le voyage de mon eigncur le régent ne doit être divulgué (ju'tu dernier moment.
— Pi'rmelioz-nous, commandant, de vous faire observer quf ci- momi'iit n()procho : et d'ailU'urs les animaux que y lie! ne comprennent pas un mol de notre conversation, vous le savez bien.
A a; modii nt, des cris retentirent en dehors <ie la rabane et vinrent faire diversion à un incident qui, comme on le pense bien, avait excité au plus haut point l'atten-
tion de Marini et deson compagnon. Chacun se précipita eu tumulte hors du bouge enfumé où monsieur de Pontcjllet avait établi une espf^ce d'entrepôt de contrc'iandei K le gentilhomme fraudeur, ainsi que le comte du saintempire romain, ne furent pas les derniers à profiter de celle occasion pour s'esquiver, de peur d'être reconnus par quelque nouveau survenant.
Les gens de l'escorte de messieurs les gentilshommes de la maison militaire du roi ou plutôt de monseigneur le régent, attendu le jeune âge du moiianjue, venaient d'apeicevuir, en haut de la falaise abrupto qui forme la pointe do Locquirec, une jeune femme qui avait levé vers le ciel des mains suppliantes et s'était précipitée dans la mer.
— Mes amis, — s'écria l'officier au visage mélancolique,
— il faut sauver celle femme!
— C'est facile à dire, commandant, — reprit l'un des officiers, — mais il n'y a pas un marin parmi nous, et ceux qui savent nager ne se hasarderaient guère, par un temps pareil et sur une telle côte, pour sauver la vie d'une inconnue au péril de la leur.
— Est-il bien vrai? — Tous baissèrent la tête sans répondre. — Alors ce sera donc moi qui la sauverai ! En m^me temps, se dépouillant deson manteau et de son habit, et repoussant energiqiiement tous (eux qui essayaient de le retenir, le jeune comniHiidant s'élança en courant du côté où le terrain descendait sur le rivage, en conlournaiit la pointe de Locquirec, el au bout de quelcjues instants 11 plongeait dans les flols de l'Océan, qui deleriHient incessamment sur sa tète avcy de lugubres mugissi n. iils. Quelques instants encore et il saisissait par ses longs cheveux la malheureuse victime, et 11 se disposait h regagner la plage, dont il n'était séparé que par L|Uel(|ues brassées, en soutenant au-dessus del'iau sou précieux fardeau; déjà les acciamalioiis releniissaient sur le rivage, déjà tous les bras se teiiilaieiU vers le courageux jruue homme, lorsque tout à coup on vit s'avancer une vague immense comme une montagne... Un cri d'horreur s'éleva : la vague avait englouti deux victimes au lieu d'une. Lorsque la vague se retira, deux corps inanimés gisaii'iil sur le .sable. Chacun s'empressa autour u'eux, et l'on se mit en devoir de les porter dans la cabane d'Voland, où l'on alluma un grand feu de tourbe et do sarments. Grâce à la médication inlelligenle île ce sauvage Breton, familiarisé dés l'onlance avei: les événemenis de ce geni'e, l'oflicier, qui avait le moins soull'ert, ne tarda pas à .se ranimer, et bientôt le généreux gentilhomme lut en état de parler. Son premier soin fut de s'informer de celle pour laquelle il ven.iit de risquer sa Vie. On lui avait appris (ju'd y avait (■gaiement tout es|)Oir de la sauver. Des lemines de pôciieurs, qui éiaieiil venues h passer sur le rivage, avaient Ole recrutées pour l'assister. — Puisqu'il en en est ainsi,
— s'ecria-t-il, — loue soit Dieu 1 ma Iflche est remplio el je n'ai (dus rien à l'aire ici. A ciieval 1 D.iiine/. uiio bourse à ces braves gcMis, et diles-li ur ipie, si je puis leur être utile, ils me trouveront au cliûtcau do Ploëgat-Guorande.
— Oejà partir I — répondirent plusieurs voix; — vous avez tort ; vous n'Oies pas assez bien remis.
— Oh I si l'ail, messieurs, SI lail.
— lih quoi! commanuanl,— reprit l'un dos jeunes gentils-
' hommes, — vous ne demandez pas seulement à voir la
personne que vous avez sauvée I Vous avez lort, sur ma
parole! car c'est l'une des plus jolies créatures que j'ai
vues de ma vie.
— Que în'iinporlesa beauté ! — fut-il répondu avec un accent plein de mélan'Olie.
— Le fait es'., — niuriiiura à voix basse l'un des assistants, — que le comiiiaiidant (\sla\ciigle, sourd el niuel à l'endroit de la plus ihaniuiiile moitié du genre hiiiiiain. Cela est eliange, qu'en diles-vous, nie.ss'eursï
~ Pardieul reprit un aiilre,— il me semble (pie j'ai d(''jà reucoutré quelque part dans ma vio cello adorable tête.
Ik CIRCA?SIENNB.
— Allons donc I tu ne sais ce que tu dis, c'est la première fois que tu vions on Bretagne.
•- Il est vrai ; mais je ni'y connais un peu, îticssieurs, et ce n'est pas là une beauté bretonne.
— A d'autres! Tiens, -voilà qu'elle ouvre les yeux... Peste ! mes amis, on ne nous sert p^s de ces yeux-là à Paris, et je commence à croire que monseigneur le régent n'a pas eu lortde nous fiiire entreprendre noir.' voyage.
Pendant que ces propos s'échangeaient à mi-voix dans la cabane de maître Yoiand, entre queliiuos jeunes fuus comme il y on avait tant alors à la cour du régent, celui qui lescoiimiandait s'était levé et s'était avancé jiis(|ue §ur le '( uil pour ordonner aux gardes àe, la mareoliausséo, demeurés en dehors afin de garder les chevaux, de tout disposer pour lo départ.
— Allons, messieurs. — s'écria-t-il en se retournant vers l'intérieur de la cabane, — rien ne nous retient plus ici. A cheval !
Chacun se mit en devoir d'obéir, et l'humble habitation do maître Yoiand, quelques instants auparavant si encombrée, se trouva presque vide ; car il no resta plus en ce moment que la jeune femme arrachée par le commandant à une mort certaine, et qui reposait étendue sur une litière de paille de maïs, à quelque distance du foyer; les femmes qui lui avaient donné leurs soins étaient sorties elles-mêmes, avec cette curios te naïve, attribut distinctif des popidations des campagnes, pour voir les jeunes gentilshommes moQler à cheval.
A ce moment quelques fragments de tourbe et de sarments, venant à s'enllammer, projetèrent une vive lueur dans la cabane, et le commandant, demeuré debout sur le seuil, ayant jeté machinalement un regard d^ns l'intérieur, ne put réprimer un cri de surprise, et peu s'en fallut même qu'il ne tombât à la renverse.
^Qu'est-ce donc, conmiandanfi — s'écrièrent ses compagnons déjà en selle, — vous voyez bien que vous avez tori de vouloir déjà repartir. Vous n'êtes pas assez bien remis, nous vous le disions tout à l'heure. Reposez-vous encore quelques instants auprès du foyer.
— En effet. — reprit le jeune homme d'une voix mal articulée, — je vous engage à me devancer, messieurs, je vais rester ici queli|ues instants.
^- Oh ! nous vous attendrons.
— Non pas... que quelqu'un garde mon cheval I Mais jiartez. vous, partez I
— Mais nous ne saurions pourtant vous laisser ainsi.
— Je l'exige. Qu'on me laisse seul dans cette cabane... seul, entendez-vous ! Je veux être seul. A bientôt, messieurs.
Ayant ainsi parlé, le jeune officier rentra dans la cabane, dont il relérma vivement la porte; puis, s'élançant auprès du lit improvise sur lequel on avait ilé(iuse la jeune femme qu'il avait sauvée, il se laissa tomber à genoux devant elle en saisissant ses deux mains encore froides et les couvrant de baisers, en même temps qu'il les arrosait de larmes.
Est-il besoin d'ajouter, et le lecteur n'a-t-il pas deviné depuis longtemps que ce jeune officier était le clieralier d'Avdie, et qu'il venait de reconnaître la jeune fille qu il avait tant aimée, et dont le souvenir triste et doux était toujours présent à sa pensée, A'issé la Circassienae ?
l'amour a ti.>gt et a soixante ans,
Lorsque A'issé rouvrit les yeux, de tous ceux qu'elle avait entrevus d'abord un seul était reste près d'elle, un seul, qui 9gengui|)é l'appelait avec des sanglots. Elle re>
connut cette voix, qui l'eût fait tiissnillir jusque dans son loin beau, cette voix qu'elle n'espérait plus entendre désormais, la voix rie son cher et bien-aimé chevalier.
Qui pourrait exprimer ici toute cette joie pleine de larmes, tout cet attendrissement fécond en délices, cette effusion suprême de deux cœurs comprimés si longtemps ! Questions affectueuses, vives et touclianles protestations, sanglots et transports, tout éclatait, tout se croisait à la fois.
— 'Vous ici I — disait Aissé à d'Aydie, — vous !... Ah 1 lorsque j'ai rouvert les yeux lout à l'heure et que je vous ai aperçu, j'étais bien heureuse; je me croyais morte, et ce n'était plus en ce monde qu'il me semblait vous rencontrer I Helas ! je suis encore sur cette terre. Oh 1 dites-moi, par quel étrange hasard vous trouvez-vous sur mes pas, vous ([ue j'ai tant besoin de revoir pour vous pardonner de m'avoir sauvée?
— A tout autre qu'à vous, — répondit d'Aydie, — je cacherais le motif de ma venue ; mais à vous j'ouvre toute mon âme comme j'avais gardé tout mon cœur. Je ne fais que précéder le régent, que les bruits sourds d'un débarquement de la flotte espagnole appellent en Bretagne; it a dû se mettre secrètement en route... Mais vousmême, A'issé, vous en Bretagne sous ce costume ? Qu'y venez-vous faire? Quel a été voire sort jusqu'à présent?...
— Avant de parler, promeltez-moi que mes paroles n'attireront aucun danger sur la tète d'une personne dont j'ai juré de ne jamais me venger.
— A'issé I
— Promettez-le-moi sur votre honneur de gentilhomme !
Ii'Ayilie, pour toute réponse, lui tendit la main, et alors A'issé "déroula à ses yeux le tableau de toutes ses souffrances passées; elle lui conta une à une toutes ses poignantes humiliations, toutes ses tortures si diverses et si constantes? L'exil, par intervalles la misère, toujours la honte 1 Oh ! combien de fois dut-elle interrompre son récit pour cacher son front dans le sein de d'Aydie 1 Mais, généreuse encore pour son bourreau, en faisant l'aveu de son supplice elle s'elTorça d'atténuer tout ce que le séjour claiuleslin d'un proscrit déguisé sur les côtes de France pouvait avoir de suspect aux yeux d'un officier dii régent ; elle lui cacha même l'odieux projet de mariage conçu par son persécuteur.
D'Aydie contemplait Aissé en silence ; tout ce que la jalousie a de plus cruel luttait en lui avec ce que la tendresse a de plu-; miséricordieusement dévoué. Mais, lors-» que enfin les larmes d'A'issé, après avoir longtemps iremtjlé à ses cils et humecté légèrement ses paupières rougies, ruisselèrent sur ses joues, d'Aydie ne ressentit plus que pitié et amour.
— Oli ! viens, viens avec moil... — s'écria-t-il, — pauvre enfant, tu as assez souficrt ; il est temps que Dieu te rende enfin tout ce qu'il t'a enlevé... il est temps que tu retrouves honneur, repos, estime 1... Oh !... je tai si souvent appelée dans les trois années qui vieiment de s'écouler; j'avais tant besoin de pleurer avec toi, au milieu d^ ces travaux, de ces devoirs, de ces fêtes même qui se disputaient mon existence sans l'occuper un seul instant !,,, Viens, ijue je trouve dans le bonheur que le ciel l'enverra par moi comme une expintion les seules joies qui puissent encore m'attacher à la vie!
— Oh ! merci, merci, mille fois merci, noble ami : mais quand même je pourrais rompre ces liens ipii pèsent sur nioi, à quel titre voulez-vous que je vous suive? Vou,s ne voudriez pas me laisser votre esclave, et moi j'^ ne voudrais pas être votre sœur; car bientôt (juclque noble al-' liaiice viendra impérieusement chen^ber le gi'ntithnmme' riche et honoré, et alors, voyez-vous, tout ce bonlieiir ' qno vous ilaignez me donner, foui ce bonheur au-dessuS de ce que je mérite, serait le plus fatal présent (jiie vous auriez pu me faire ; car je vous :iime, moi, et, vous voyant vous unir à une épouse digne de vous, j'oserais
ALEXANDRE DE LAVERGNE
rester sa rivale par le cœur; j'oserais lui envier par mon désespoir toute la félicité que vous partageriez ensemble.
— Que dis-tu, que dis-tu, Aïsséî Quoi... je t'ai proposé de me suivre, et tu as pu croire que ce n'était point pour <^tre ma compagne, mon amie, ma femme! tu as pu croire que je t'otTrais une protection, et que ce n'était pas celle de mon nom !
A cet élan Aïssé ne répondit un instant que par le silence el l'immobilité do la surprise. Une foule d'émotions tumultueuses l'éloufTaicnl sans pouvoir se faire jour. Ses yeux seuls, pleins d'une indicible reconnaissance, purent être ses interprètes auprès de d'Aydie, et ses mains, s'emparant de celles du généreux officier, les portèrent à ses lèvres.
— Vous, vous, mon ami, — s'écria-t-elle enfin, — vous avez celle pen.sée ! Vous m'aimez à ce point?... Ah ! j'étais bien injuste et bien impie d'oser maudire la vie quand il devait m'être donné d'y inspirer encore un si sublime dévouement.'... Je n'ai (ju'un moyen de réfiondre dignement à une pareille preuve d'amour, c'est de vous refuser.
— Aïssé !...
— Moi ! une esclave, qui vis esclave, qui mourrai esclave, dont on a aliéné jusqu'à l'honneur... je serais votre femme !... Rien sur la terre ne saurait être plus impossible... Oh? laissez-moi fuir [)0ur que je ne puisse être même un instant ébranlée dans cette résolution qui est mon devoir, mon plus sacré devoir!,.. Adieu!... c'est déjà trop de bonheur pour moi de vous avoir revu si longtemps.
— Aïssé, tu no fuiras pas I femme, sœur ou amie, à quelque titre que je doive te re()rendrc, je ne veux plus t« perdre. Oh! tu ne sais pas à quelle sombre et .solennelle résolution m'avait entraîné la douleur de ta perte! Apprends que j'étais déterminé à consacrer désormais à Dieu le reste d'une existence désolée... Oui , dans quelques jours j'allais être fait chevalier de Malte; mais maintenant que je t'ai retrouvée, grûce au ciel, il est encore temps de renoncer à un tel projet. Aïssé! Aïssé I tu no m'échapperas plus !
— Laissez-moi ! oh ! laissez-moi, vous dis-jo! D'Aydie ne lécoutail pas : à genoux devant elle, il la
pre.ssait convulsivement dans ses bras; et plus Aïssé le suppliait, plus il lui semblait impossible que cette étreinte désirée si longtemps pût se rompre encore pour un adieu.
Cependant le jour bais-sait. D'un moment à l'autre les officiers qui avaient conduit d'Aydie sur le rivage, et qui l'avaient laissé auprès de la jeune fille, pouvaient reparaître, inquiets de ne pas le voir revenir.
— Il faut nous séparer, — dit enfin d'Aydie; — ap|>elé sur ces c^tcs par une mission du régent, le devoir me réclame: mais promettez-moi du moms que je vous re- Tcrrai.
— Vous revoir; je ne le puis, je ne le dois pas.
— 11 If faut, Aï'-sé, ou je no saurais consentir à vous quitter. Par grâce, par oitié, ne me refusez pas do me faire connaître le lieu de votre demeure!
— Je ne puis vous le dire : c'est un secret, et ce secret n'est pas le mien.
— Ah ! dussé-jo fouiller moi-même toutes les maisons de la cftte. je .saurai bien pénétrer un tel secret.
— Si réellement je vous suis chère, promettez-moi do n'en rien faire.
— Je le veux bien, mais c'est à une condition.
— Laquelle T
— Je vous l'ai déjà fait connaître.
— Kh t)i('n I — ri'poiidii la Circassienne après aroir réfléchi <ni(l<)ufs instants, — après-demain , dans ce lieu même, h la niêfnc heure.
Pour toute rc(nins<' l'amoureux chevalier saisit la main de la jeune femme, qu'il rolla à .ses lèvres avec ferveur; puis. 8'arraclwnl par un effort désespéré do la cabane
de maître Yoland, il remonte à cheval et s'éloigne avec rapidité.
Il était temps; car le galop de sa monture retentissait encore le long de la côte que déjà maître Pierre ou plutôt le comte de Ferriol entrait à son'tour dans la cabane, accompagné d'Voland, (jui tenait une lanterne à la main.
— On ne m'a donc pas trompé ! — s'écria le vieux gentilhomme, sur les traits duquel une vive altération était peinte,— tu as pu attentera tes jours, tes jours qui m'apparliennent , Aïssé, l'as-lu donc oubliét
En (larlant ainsi, il avait saisi la main de la Circassienne, cette main encore palpitante et humide des baisers et des larmes du chevalier d'Aydie. Aïssé frissonna comme au contact d'un fer rouge, et elle retira vivement cette main, puis d'une voix sombre :
— 11 est vrai, — dit-elle, — j'avais oublié I
Ferriol se laissa tomber sur un escabeau et demeura quelque temps silencieux, la tête b^iissée, avec une expression de mélancolie à coup sûr bien faite pour étonner dans une pareille nature. Pendant ce temps-là, le sauvage; Yoland avait déposé sa lanterne dans un coin de la cabane, et il chantait insoucieusemenl un vieux noël breton, tout en s'occupant do remettre en ordre son rustique mobilier.
— Aïssé, — reprit le comte avec un long soupir, — ne puis-je savoir quel motif l'a portée à une résolution aussi désespérée que celle (lue tu avais prise? — El comme la jeune fille restait muette : — Je te suis donc bien odieux, — ajouta-t-il avec un accent plein d'amertume, — que toi, chrétienne, élevée dans la religion catholiijue, toi qui as le bonlii'ur d'avoir la foi (et la l^oi console, dit-on, de tous les mau\), tu préfères la mort, c'est-à-dire la plus grande violation des lois divines, à la vie partagée avec moi ? Oh ! c'est être bien ingrate, Aïssé, car je t'aime, moi, lu le sais bien; je t'aime avec frénésie. Oui, cet amour funeste, que je no puis parvenir à arracher de mon cœur, s'accroît incessamment par la pensée même qu'il n'est pas en mon pouvoir de te le faire partager. Et comment en serait-il autrement? tu es jeune; en dépit des chagrins et des larmes, tu es toujours belle, que dis-jel plus belle encore qu'aux jours où, de retour de Constantinople, je retrouvai assise à mon foyer la jeune fille dans laiiuelle je n'avais jus(]ue alors vu qu'un enfant. Oh! si l'aspect de tant d'attrails [lorta le trouble dans mes sens, si je fus coupable alors en outrageant crile cjui m'était livrée sans défense, penses-tu que je n'ai pas depuis lors expié bien cruellerncnt ma faute ! Ce qui n'était peut-être chez moi tout d'abord (]u'une fantaisie née .sous l'influence des moeurs et des idées de l'Orient est devenu une passion brûlante, désordonnée, qui fait le tourment de ma vie. Chaque jour me révèle en toi une grâce ou un charme de plus ; cha(]ue jour je surprends avec horreur une nouvelle ride sur mon front. Tout ce qui te rend plus digne d'envie m'inspire un sombre désespoir; car je sens en même temps que tout ce que tu gagnes, moi je le perds... Arrivé à l'Age oîi ce besoin d'aclivité qui m'a fait une existence si aventureuse, et en ce moment même si misérable, commence à s'apaiser, où l'Ame aspire à remplacer les .sensations par des sentiments et se replie et» qneNjue sorte en elle-même, j'avais concentré toutes mes all'ei'lions, touti's mes joies sur loi, comme un avare sur son trésor; et je sens à chaque instant ce trésor qui m'échappe. Oh! c'est un horrible supplice que l'amour d'un vieillanl pour une jeune fille ; et s'il est vrai qu'il esl des cliAtinienls ci'lesles après la vie, ce sera sans doute le châtiment suprême des maudits. Ju.squ'à présent mon orgueil ne m'a pas permis de te laisser lire au l'oml de mon cœur: m.iis aujourd'hui mon orgueil est brisé, et j'aimi; mieux te dire ce que j'ai soull'erl, tout ce <)ue j(! soulfro encore, pour (jue tu airs un peu pitié de moi. Oh I tu avais bien raison lorsipic tu m'as dit en |iarlaiit pour m'accom(iagner daii> mon exil (jui- tu me suivrais partout comme un remords, peut-être comme un cliAliment. Ci's paroles étaient prophétiques, et elles so sont cruolieuieat réalisée»... En
proie à tous les tourments de la jalousie, tourments d'autant plus cuisants peut-être que, à défaut de réalités, je Toyais partout des fantômes, je l'ai traînée à ma suite dans tous les pays de l'Europe, comme si, en changeant incessamment de cieux et de climats, il m'avait été permis de te soustraire à des tentations imaginaires. C'est en vain, c'est en vain ! Partout où je voyais s'arrêter sur toi un regard d'admiraliou, d'avide curiosité ou même de simple bienveillance, je me sentais étouffer, et je maudissais mes cheveux blancs qui m'interdisaient d'aller en demander raison sous peine d'être considéré comme un fou. Celui-là même qui passait insoucieux près de toi, s'il était jfune, s'il était beau, devenait aussitôt pour moi un ennemi mortel; car je médisais: Elle l'a regardé peut-être... Peut-être... ! Oh ! il y a des instants, vois-tu, où je sens une horrible tentation qui me saisit : c'est de t'assassiner et de me tuer ensuite pour mettre un terme à tous mes tourments, et pour ni'assurer ainsi que, après avoir été à moi, tu ne seras jamais à un autre.
En parlant ainsi, le comte de Ferriol était tremblant, une sueur froide perlait sur les rides de son front, .ses yeux brillaient d'un feu sombre sous ses épais sourcils violemment contractés ; sa tête, d'ordinaire si droite et si flère, était penchée sur sa poitrine. Il semblait qu'une métamorphose complète se fût opérée dans l'audacieux gentilhomme, sous l'influence de cette passion terrible dont il venait de se résoudre à confesser les angoisses. Aussi bien, quand l'hiver succède à l'automne, n'est-ce pas alors qu'éclatent sur l'Oiiéan les plus horribles tempêtes? Et l'hiver était venu pour le comte de Ferriol , l'hiver et Aïssé la Circassienne.
Celle-ci ne put s'empêcher d'être émue de compassion en entendant un langage auquel monsieur de Ferriol ne l'avait pas habituée ju.sque alors, et. tournant vers lui deux grands yeux noirs où se peignaient à la fois une surprise naïve et une angélique douceur :
— Je vous plains, monsieur, je vous plains ! — s'écriat-elle en lui tendant la main.
Le comte s'empara de celte main, qu'il colla avidement à ses lèvres, et sur laquelle il laissa tomber une larme brûlante; puis, après un silence :
— Tu me pardonnes, n'esi-ce pas? — reprit-il, — si j'ai été parfois envers toi dur, sévère, peut-être même cruel. Je soufTrais tant ! et il est un âge dans la vie où l'amour rend impitoyable ; car à cet âge-là il ne donne plus que des soucis et des tortures.
— Je veux vous croire, je vous crois, — répondit timidement Aïs.sé ; — mais, s'il en est ainsi, comment avezvous pu vous laisser entraîner à promettre ma main ?
— Il est vrai ; mais rassure-toi, enfant, ce mariage ne se fera pas : j'ai les moyens de l'empêcher.
— Alors à quoi bon tromper un malheureux?
— Il le faut.
— Quelle nécessité pourtant?. .
— C'est un secret que tu apprendras plus tard.
— Pourquoi pas dès à présent?
— Parce que ce secret n'est pas seulement le mien, parce que je me suis engage sur mon honneur de gentilhomme à ne le révéler à âme qui vive, et qu'il y va de ma tète.
— C'est donc un secret bien terrible?
— Enfant, crois-moi, ne cherche pas môme à le pénétrer, car ce serait la mort pour toi comme pour moi.
— 0 mon Dieu ! je tremble de denner.
— Qu'il te sufûse de savoir que cette existence misérable à laquell'- je t'ai condamnée ici depuis quelque temps ne saurait être de longue durée, qu'un meilleur avenir nous est promis, que ces vêtements grossiers ne souilleront plus tes blanches épaules et ton corps adoré... Mais déjà j'en ai trop dit peut-être... La nuit s'avance, nous ne saurions rester plus longtemps dans cette cabane. Viens avec moi, viens, retournons à Lanmeur. Appuie-toi sur mon bras ; si tu n'es pas encore bien remise, je te porterai... Oh ! maintenant, n'eslK^e pas, lu n'attenteras plus à
les jours, maintenant tu resteras toujours avec moi ? Je ne veux plus que tu me quittes un seul instant; je veillerai sur toi nuit et jour comme un père sur son enfant, alors que cet enfant n'a plus de mère, et il t'en souvient, Aïssé. ta mère t'a léguée à moi, à moi seul, entends- tu bien, et tu m'appartiens à toujours. — En prononçant ces derniers mots, le vieux gentilhomme saisit la jeune fille dans ses bras, et, sans mémo accorder un regard au maître de la cabane, qui le contemplait avec stupéfaction, il emporta son précieux fardeau, l.a nuit était sombre, mais la bise avait cessé de souffler ; le temps était calme, et l'on n'entendait sur le rivage que le mugissement sourd de l'Océan, dont les vagues venaient se briser d'une façon presque solennelle sur les grèves solitaires. Au bout d'environ deux cents pas, dans le sentier frayé qui conduit de la pointe de Locquirec à Lanmeur, l'oreille exercée du comte put distinguer le bruit lointain et cadencé d'une double paire de souliers ferrés qui frappaient alternativement le sol durci par les premiers froids. Ferriol s'arrêta. Bientôt le bruit devint plus perceptible, car les souliers ferrés s'approchaient, tt deux ombres apparaissaient à une très-pelite dislance. — Qui va là? — s'écria Ferriol en armant un pistolet caché dans ses vêlements; car, depuis qu'il avait embrassé le [)érilleax métier de conspirateur, il ne sortait jamais sans emporter avec lui tout un arsenal .secret.
— Par sainte Cunégonde, ma parente ! — reprit une voix bien connue, — ne serait-ce point maîlre Pierre ? J'ai entendu un certain cliquetis. Ne jouons pas avec les armes à feu, moHSH, c'est fort dangereux, entendez- vous? D'ailleurs nous sommes des amis, et nous entrons dans la forêt. Maître Pierre, reconnais en nous le chevalier du Bon-Sens et le baron de Bon-Secours !
— Chut! — murmura une voix rude et vibrante, en dépit de l'effort qu'on avait fait pour l'assourdir, — il n'est n'est pas seul.
— Bonsoir, monsieur, — reprit le prétendu maître Pierre, — où allez-vous à une pareille heure?
— Nous vous cherchions, monsu; une afiaire de la plus haute importance...
La voix rude et vibrante qui venait de retentir fit entendre un nouveau chut 1 des plus impératifs, auquel succéda un cri de douleur: car elle avait été accompagnée de li< pression d'une main de fer sur un bras qui n'était pas sans doute du même mêlai.
A cet instant, un chant monotone s'éleva du côlé de la mer. Celait ce même coël breton que Ferriol avait entendu quelques instants auparavant dans la bouche de son hôte.
— Eli 1 mais,— fit le vieux gentilhomme, — c'est noire ami Yoland, et il me semble que j'entends aussi comme un brait de rames. Le gars prend singulièrement son temps pour aller à la pêche.
— Perché? — repartit Marine Marini, qui avait cru devoir prendre cette lois, comme on l'a vu, le nom de chevalier du Bon-Sens, — perché ? Il y a des poissons qu'on ne pêche que la nuit.
— Assez 1 — dit le baron de Bon-Secours, qui n'était autre que le terrible Duguet de Pontcallet, — assez, si vous ne vouf z que je vous envoie servir de souper à ces poissons-là.—Huis, se penchant à l'oreille de Ferriol, il ajouta tout bas : — Reconduisez bien vite cette jeune fille, et sur mon âme ! qu'elle ne dise à personne qu'elle nous a rencontrés cette nuit. Nous vous attendons ici.
— Que se passe-t-il donc de nouveau ?
— Vous le saurez tout à l'heure. Le moment est venu de vaincre ou de mourir.
Ferriol tressaillit, et Aïssé, que l'étrange conversation qui précède avait frappée de terreur, murmura intérieurement en joignant les mains :
— Mon Dieu ! mon Dieu I ayez pitié de moi I
ALEXANDRE DE LAYERGNE.
XYI
LES VOIECRS DE GRANDS CDEînXS.
Non loin de la montée pittoresque où le village de Saint- Michol, silué environ à moilii' chemin entre Lanmeur et Morl.iii, semble du haut de son rocher ■léflcr la mer, ijui Clian.ïi' à ses pieds la roule en grève marécageuse, dans un taillis peu distmt du grand chemin, et dont les vents d'automne n'avai'-nt pas mcore enlevé tout le feuillage, étaient ra'==emhlés F'rriol, Ponlcallet, Marini et les autres gcnlilshommes bretons que nous avons déjà vus réunis dans la chaumière de Lanrat'ur.
l.iTsqu'on n'attendit pi u-^ personne, Marini prit la parole, et, s'adressanl à Ferriol, âme damnée de tout ce complot :
— Maintenant, — s'écria-l-il, — monsu le comte, vous pouvez dire h ces messieurs pourquoi nous sommes Ions réunis en armes dans ce lieu solitaire, où, par parenthèse, la brisf du soir nous arrive d'une manière assez incommode du ?(Mé de la mer.
— Volontiers, — reprit Ferriol; — vous allez savoir pourquoi monsieur de Ponlcallet et moi nous vous avons convoqués ici sans vous en dire auparavant la cause : il est de ces secrets tellement graves lu'il ne faut mellro h l'épreuve la pru lence de ceux à qui on les confie qu'au Bionient de l'exécution : sachez donc qu'il s'agit de mener à bonne tin l'enlrepriso pour laquelle nous sommes ass'-ciés; apprenez que, avant une demi-heure, si vous le yo'ilez, le régent sera en noire pouvoir.
Une o-ïciaiiialion unanime de surprise joyeuse succéda h celte merveilleuse proposition.
— Par sainte Cunegonde, ma parente t— s'écria Marini, — tnotisu le comte a dit la vérité, et Je me porte sa caution.
— Moi aussi, — dit Ponlcallet.
— Mais comment avez-vous pu découvrir,..?
— Nous vous raconterons cela plus tard ; en attendant, sachez que le ré;,'enl vient visi'er secrètement la Bretagne. Dej."! La Roche, envoyé par moi sur la roule en éclaireur, monté sur un bon cheval, a su qu'une voilure fermée avec grand soin et escortée de domestiques armés s'était arrJ^lée près de Sainl-Brieuc pour une roue brisée ; La Hoche a même reconnu celui qui veillait à la réparation de la voilure pour un valet de confiance du récent, cl il est revenu en toute hûle me faire part de celle nouvelle importante; dès lors il ne m'a plus été permis do douter que Phllipfie d'Orléans, cachant son voyage pour qu(! les rnécontents île Paris no le croient pas éloigné de la capitale, vient en Brela;,'ne prévenir lui-nu-me un complot qui va l'atleinilre ainsi plus sûrement que jamais. D'après la direction qu'a prise la voiture, elle doil se rendre h l'Ioi'gat-Guérande ou à Morlaix, e| passera inévilalilement par Sainl-Mirhel-cn-Gréve ; l.a Roche, (jui est en avant, doil nous prévenir de son approche. Nous aurons bon inarchf^ de l'escorte, qu'elle résisle ou non, cl le répenl est à nous.
— C'est une [iroie assurée, — s'écria Ponlcallet.
— C'est le roi des otages, — reprit Marini.
— Otage ou victime, — reprit lo lerrihlo Ponlcallet, — peu importe. Ce qui était plu» urgent, c'était de prévenir In flolle espagnole. L'un de mes gars, un homme sftr, a pu parvenir, la ni'il dernière, avec une lettre dont il élait porteur, niiiircs de monsieur de Mélac-Ilervieux. Ce gentilhomme est informé qui', aussilrtl que Philippe d'Orléans sera en notre pouvoir, morl ou vif, trois feux seront allumes h la («oliiie lie l.orqniree.
— C'est matlre Ynland i|ui est chargé de ce soin, — continua Marino Marmi.— Ua, en attendant que la chose
se fasse, comme il ne faut jamais oublier la prudence, je serais d'avis de nous couvrir le visage. Moi, à tout hasard, j'avais apporté ce masque, — ilil-il en tirant de sa poche un loup de velours; — et puis cela fera plus d'illusion, car je crois qu'il importe de nous faire passer pour des voleuia de grands chemins, afin de détourner les soupçons en cas de non-?uccès. — L'avis fulapprouvé, cl chacun se déguisa de son mieux. La nuit élait noire d'ailleurs. Bientôt le bruit loinlain du galop de plusieurs chevaux se fit entendre, et La Roche, accourant lui-niènie à cheval précipitamment, annonça l'arrivée de la chaisi; de posle. Héjà l'on pouvait distinguer dans la nuit la voiture et les quatre dom(>stiques qui raccompagnaient avec des falots à la main — Quelle imprudence ! — dit Marini, — il est bien digne du régent de voyager sans ganies et seulement accompagné de laquais. Cet homme aurait fait un bien mauvais conspiraieur.
Lors(]ue la voiture el son escorte passèrent enfin devant le taillis où étaieni embusqués les gentilhommes, un coup de feu qui frappa le pusUKon donna le signal, el, après un combat de quelques instants, la fidélité et lecourage des domestiques durent céder au nombre, 1rs uns restant sur la place, les autres fuyant. Ponlcallet, Ferriol et M^irini, maîtres avec leurs compa^rnons du champ de bataille, s'élancèrent aux portières de la chaise de posle, élonnés du reste du peu de pari que l'illuslre voyageur avait prise a la lutte qui venait d'avoir lieu. Mais quel ne l'ut pas l'élonnenienl du comte de Ferriol lorsque, ayant dirigé dans l'intérieur do la voilure les rayons li'une des lanternes ipii y élaii-nt accrochées, il rencontra, au lieu d'un visage masculin, celui de la belle madame de Para^ bère I
— Etes-vous seule, madame? — dit-il enfin en dégui^ sanl sa voix avec, autant île soin que son visage.
^- Je n'ai avec moi ipTune de mes filles de chambre, — dit la voyageuse en désignant de sa main tremblante une masse inerte couchée au fond de la voiture, et qui ressemblait beaucoup plus à un paquet d'etofTos qu'à une forme humaine; — mais qui êles-vous donc, messieurs? que voulez-vous? — ajouta la Parabère d une voix entrecoupée.
— Nous sommes des voleurs de grands chemins, — reprit .Marini vivement et interrompant Ferriol qui allait fiarler, — nous sommes des brigands l'irangers, siynorct.
A celle allégation que son accent il.ilien rendait assez vraisemblable, la P.iral ère no répondit qu'en tirant d'une des poches de la voilure une course énorme.
— Eh bien ! pour Dieu I messieurs les voleurs, prenez ceci, et laissez-nous la vie!
Ferriol allait repousser la bourse avec indignation, mais Marini la Saisit avec empressement et la mil dans sa poche.
— C'est pour faire plus d'illusion, — dit-il lout bas i\ Ferriol. — N'oublie' pas que nous .sommes des voleursdo grands chemin';, ilinvntn ! il faut ten r son rang.
La Parabère attendait toujours son .sort, presque aussi morln d'elTroi que .sa femme de chambre. On lieiihi'ra quelques inslanLs sur ce qu'on ferait de celte prise enil)ar<ras'i.inle; mais l'incngnilo que la n.iture nii^ine de la lenlalive dev.iit conserver à ses auteurs, l'inulililé de vouloir tenir secrète une liille dont il resiail des traces sanglanles el qu'allaient ri'véler déjà sans doute les do. mestiipies qui avaient fui, enfin, avant lout, l'horreur (ju'i'prouvaient des gentilshommes do se souiller du meurtre u'une femme, firent ailo()ler lo parti d'une clémence complète. BienlAt la malencontreuse chaise do poste, conduite par un domesliquo qui n'était que blessé, rcfiril le chemin de Ploëgat Guérande
netournons maiidenant à Lanmeur, dans l'Iinhilalion du [ireiendii ni.iiire Pierre, et voyons ce que devenait Aissé depuis qu'elle avait retrouvé son gentil chcv.ilier et recueilli do la bouche do monsieur de Ferriol des explications qui, sans létfitimor la conduite du comte, lui pré-
LA CmCASSlENNE.
taienl du moins celle excuse qu'apportent toujours avec elles les grandes passions.
iJne luUo douloureuse décliirait le cœur de la Circassicnne, tar il est des situations violentes et fatales où respoir d'un bonheur est un lourmciit de |ilus. Emue de pilié pour iiionsieurde Ferriol, elles'exliortail clhvméme à iiiaiic|U('r à sa promesse et à ne plus revoir d'Avdie; elle se disait que ce serait une grave olTfnse envers l'homme à qui sa mère en mourant avait laissé le soin de sa destinée, et qui l'avait arrachce elle-même aux mains des bourreaux.
Cependant on élait arrivé au jour fixé pour le remiezvous, et le soleil élait sur son déclin sans qu'Aïssé ctU pris une résolution. Mais lorsqu'elle vit dans sa pensée d'Aydie sur li> riviige, tournant ses yeux inquiets sur le chemin de Lanmeur, d'Aydie plus triste, plus charmant et plu?> amoureux que jamais, alors une lièA're ardente s'empara d'elle ; alors, a défaut de sa raison que tant de soull'rances égaraient, elle interrogea le cii'l, où le spectre vague de la lune apparaissait déjà à l'orient, au milieu des vapeurs du crépuscule; le ciel ou plutôt l'enfer lui répondit en lui envoyant une de ces inspirations qui conduisent si souvent, par une pente rapide et inévitable, vers le gouffre de la perdition.
Aussi bien, il faut tout dire ; monsieur de Ferriol, qui avait promis de ne plus quitter d'un seul instant sa charmante pupille, s'était vu forcer de consacrer exclusivement aux intérêts de l'entreprise solennelle et difficile dans la(|uelle il était engagé un temps qu'ilefltà coup sûr employé à un tout autre usage, si ses idées de vengeance, compliquées du besoin de se refaire une position et des moyens d'existence en harmonie avec son rang, ne l'avaient constamment appelé depuis deux jours hors de chez lui. 11 y a un vieux proverbe qui dit que les absents ont toujours tort, et à plus forte raison doit-il en être ainsi lorsque leur souvenir se trouve en lutte avec celui d'un autre que la jeunesse, la grâce et l'amour enviroiment de toutes sortes de prestiges. D'ailleurs il y avait engagement pris envers le chevalier de se trouver au déclin du jour à la pointe de Locquirec, à la cabane de maîlre Yolanil, et une honnête fille n'a que sa parole.
Que dire de plus? Aissé s'enveloppa à la hâte dans les plis d'une mante, et, dcscendant.du misérable réduit qu'elle occupait, elle alla jusqu'à la porte d'entrée de l'habitation, qu'elle ouvrit. Toutefois, sur le point de franchir le seuil, un remords la saisit; le souvenir de sa mère était revenu à sa pensée, de sa mère qui l'avait maudite par avance si jamais elle était infidèle à son sauveur et à son maître Elle demeura quelques secondes incertaine, haletante, éperdue; puis le fantôme de sa mère venant à s'efïacer devant un fantôme plus impérieux eiuwre, celui de son cher chevalier, elle s'arma de résolution et s'élança pour courir au rendez-vous, dont déjà l'heure était pres(|ue passée.
Tout à coup une voix bien connue retentit derrière la porle, comme la trompette de l'archange au jour du jugement dernier. Elle tressaillit jus(iu'à la mo^'lle des os, car cette voix était celle de monsieur de Ferriol. Alors, par un clfet bizarre des volontés humaines, tremblant aussi vivement d'èlre retenue qu'elle hésitait de partir aupara-vant, au lieu de rentrer dans le fond de l'habitation où elle élait prisonnière, Aïssé se blottit dans l'angle de la muraille, en s'accrou pissant derrière l'énorme bahut ipii composait presque seul le mobilier. Elle comptait que Ferriol, selon son habitude, renircrait dans la pièce qui lui servait de chambre à coucher, ce qui lui permettrait à Ce moment de s'éloigner rapidement ; mais quel fulso» effroi lorsque la porle s'ouvrit et qu'elle entendit que Ferriol n'éiait pas seul!
Pontcalletet Ducouëdic l'accompagnaient, et tous deux, s'asseyant sur un banc, parurent disposés à no pas quitter de sitôt la chaumière; car Ils se mirent en devoir d'allumer une lumière pendant que Ferriol de son côté se diri» geait vers le réduit habité par sa pupille. Bientôt la porlo
se rouvrit pour livrer passage à Lambilly et à Coëtivy le Borgne. Alors eut lieu un de ces graves conciliabules où chacun avait en perspective d'un côlé la fortune et les honneurs, de l'autre la prison et l'échafaud.
— Personne ne peut nous écouter, — dit Lambilly.
— Personne, — répondit F(?rriol, qui venait de visiter l'autre partie de 1 habilalion. — Vous savez que ma fiUo adoptivc ne peut entendre de chez elle ce qui se passe dans cette partie de la chaumière ; mais aujourd'hui elle est absente, elle est allée à l'église sans doute avant de se rendre à la veillée.
— A l'église I non pas certes, — dit Coëtivy le Borgne, — car j'en reviens et je ne l'ai point aperçue.
Un nuage passa sur le front du comte, qui répondit pourtant avec calme:
— Alors c'est que vous aurez mal regardé. Ce n'est pas élounanl, à rai>on de votre infirmité.
Le genlillàire breton Ironra le sourcil, et une querelle allait peut-être s'engager, lorsque le conseiller Lambilly, désireux, iians l'intérêt de la cause commune, de coupef court à cet incident, reprit avec vivacité :
— Eh bien ! tout est-il prêt pour demain?
— Je l'espère, — reprit Ferriol. — Aussi bien, d'après ce qui s'est passé cette nuit à Saint-Michel-en-Srève, il n'y a plus un instant à perdre. C'est demain que notre projet doit réussir ou jamais ; n'oubliez |)as qu'Yvon amène tous ses gardes-côtes au festin que nous leur donnons à l'occasion de ses fiançailles. Pendant qu'ils boiront ici ils diminueront d'autant la résistance que nous devons aitendre de notre coup de main sur Morlaix au nom de Philippe V, roi d'Espagne et régent de France. Etes-vous sûr lie vos hommes, monsieur de Pontcallet ? — Pontcallet répondit affirmativement, et chacun renouvela la même assurance pour les cantons où il s'était chargé de fomenter la révolte. — Fort bien, — dit Ferriol ; — demain à l'entrée de la nuit nous nous meitrons en marche; monsieur de Mélac-Hervieux a dû prévenir l'amiral de Sa Majesté Catholique. Monsieur de Coëtivy, pour plus de silreté, c'est vous qui vous chargerez d'allumer sur la pointe de Locquirec les trois feux qui seront pour la flotte espagnol le signal du débarquement.
— Ce sera fait, — répondit Coëtivy.
Deux coups frappés discrètement annoncèrent l'arrivée d'un nouveau complice: c'était Marini.
Aissé, cependant, tremblante et retenant son souffle, était en proie à d'indicibles angoisses; elle en avait trop entendu pour pouvoir révéler impunément sa présence, qui ne pouvait être attribuée qu'à une malveillante curio site. Et cependant ses forces la trahissaient dans la position contrainte qu'elle avait été forcée de prendre; des crampesdouloureuses tordaient ses membres péniblement plies, et elle calculait à la fois avec terreur le peu de résistance qu'elle pouvait encore opposer à ses tortures et l'accroissement du délai qui les prolongeait.
Quand Marini se fut mis au fait du plan convenu pour l'exéculion définilive du complot, il s'écria :
— Bravo ! bravissimo ! Mai-i, par suite d'une nouvelle que j'apporte, vous allez comprendre qu'il y a quelque chose de plus pressé que de s'emparer de .Morlaix.
— Eh! quoi donc? — s'écria-t-on de toutes parts.
— C'est de se défaire de l'envoyé du régent. J'ai appri.ï (|u'un des officiers de ses gardes, revêtu de ses pleins (lOiivoirs, vient d'arriver dans ce canton ; il va remptncer [irovisoireinent le capitaine général (|ue nous avions mis dans nos intérêts et qui a été révoqué. Vous compreu'z, illiKlri^'siitii xignori, que cet envoyé a seul le moyen dô réprimer nos projets ; lui seul pourrait rallier les troupes et emfiêcher l'insurrection de gagner jusqu'à Uennes. C'est la tête de la résistance que nous allons rencontrer, et, une fois cette tête à bas, les nôtres sont sauvées.
— Cert(iinei«ent.
— On n'a pu me dire encore son nom ; ma monsu4tt Pontcallet, qui a vu cet officier tout aussi bien que moi diuib lu cabane de maîlre Yoiand, pourra vous dire que c«
ALEXANDRE DE LAVERGNE
uouvel ennemi a fixé sa résidoncc au cliilloau de Ploëgal- Guérande, dont j'arrive à l'instant; il fallait bien faire une polito reconnaissance de ce côté. Au château de Pioégat Guérande, à une lieue à pdne, c'est là que demain dans la nuit nous irons d'abord avant de nous porter sur Morliiix.
— El pas de çrace pour cet officier, — s'écria Pontcallet, — c'est une créature du récent !
— D'ailleurs, — .ijoula Ferriol, — un officier aux gardes du régent, un gentilhomme, ne se rendrait pas el se défendrait jusqu'à la mort avec son escorte; il faut donc qu'ils meurent tous dans ce château qui sera notre premi^rc conquête.
— Qu'ils meurent ! — répéla-t-on de foutes parts.
Les paroles n'arrivaient plus qu'indistinclrs à l'oreille d'Aïssé, brisée par la douleur, contre laquelle elle luttait toujours cepeniiant; mais de nouveaux genlillAIres affiliés à l'entreprise frappèrent à la porte. Pour agrandir le cercle mystérieux, Ferriol poussa le bahut vers la muraille, el la malheureuse Aissé, près d'èlre atteinte par un choc mortel, jeta un cri qui fit tressaillir l'a.ssemblée.
— Quehprun ici, quelqu'un caché! — s'écria Ferriol en arrachant violemment Aissé «le sa retraite.
— Quel qu'il soit, qu'il meure ! — dit Pontcallet.
— Aissé !... — reprit Ferriol, qui .se cacha le visage entre ses mains.
— La signera I — s'écria Marini ; — ces femmes se fourrent partout.
— J'étais bien sûr que je ne l'avais pas vue à l'église, — grommela Coëlivy le Borgne.
— Elle a épié et surpris nos secrets, il faut qu elle meurel — reprit Pontcallet, toujours impiloyable.
— Laissez-moi du moins l'interroger ! — s'écria Ferriol pSIe el tremblant. — Aissé, pounjuoi éliez-vous cachée?
Aissé, haletante et glacée, ne put articuler un seul mot.
— Vous le voyez ! — s'écria Pontcallet, sa justification est impossible, qu'elle meure I...
— Mais c'est une femme ! — s'écria Ferriol d'une voix brisée par les plus violentes émotions.
— Mais pour faire grâce à cette femme, quand elle devient espion, devons-nous respecter les liens qui vous attachent à elle, devons-nous sacrifier notre sûreté et celle de tous nos frères, engagés dans la mi^me entreprise sur la foi de notre fidélité et de notre courage?
Le comte était demeuré d'aboril atlerré, mais bien résolu pourtant à ne pas permi'ltre r]u'un cheveu fût enlevé de la tèle d'Aïssé, dût-il être frapjié el mourir avec elle. Toutefois, il conipril »fo'avant dn la défendre, s'd le fallait, les armes à la main, il devait épuiser tous les moyens de la sauver, en ayant recours à des paroles de conciliation, cl il reprit avec un calme apparent :
— Ce ne sont pas les liens qui m'atlaihentà celle jeune fille que j'invoque pour vous demander sa grâce, mais bien son intervention forcée dans notre complot. Ce qui vient de se passer aujourd'hui môme achève d'en faire notre complice. Oubliez-vous que demain elle doit ôlre fiancée à Yvon, le garde-ciMes, et que les distractions prolongées du repas des fiançailles nous répondent de l'Inactivité du nouvel époux et de celle de tous ses camarades pendant l'exwulion do notre entre()riso ? Laissons donc vivre cette jeune fille, c^r elle seule peut nous sauver.
^ Elle seule peut nous perdre, el elle le voulait, — reprit le terrible l'ontcallel.
— Le fait e.st que la présence de la tignora dans celte cachette est un poco suspecte, — reprit Marini.
— Mais nous ne la ((uitterons pas d'un instant, — reprit Ferriol, —cl d'ailli'urs une garaiilic filns forte nous répondra de .son silem-e, I';ile est chri'tienne et bonne calholiquo, je puis vous l'assurer, et elle a adopté les croyances de son culte avec toute la ferviuir d'une nouvelle prosélyte ; (|u'elle jure donc sur cette croix de ne rien révéler h qui que ce .soil au monde de ce qu'elle a appris aujourd'hui, ou, si elle le rofuso, je vous l'abandonne.
Et, détachant un crucifix grossier appendu à la muraille, il le plaça entre les mains d'Aïssé.
Celle-ci, les yeux hagards, le cœur palpitant, était toujours miietle; une invincible horreur l'eloignait de cette entreprise ténébreuse oii la trahison allait débuter par l'assassinat. Il lui semblait que ce crucifix, ofl'ert pour un serment sacrilège, allait souiller ses mains de .sang.
Elle fit un geste pour écarter le symbole sacré, et ses lèvres allaient s'eiitr'ouvrir pour un refus; mais, en pensant qu'elle allait quitter pour toujours celui qu'elle aimait, celui qu'elle pourrait encore revoir, défendre peutêtre, elle frémit, et, reprenant rapidement le crucifix, balbutia d'une voix altérée par la frayeur les paroles quQ Ferriol lui dicta :
— Je jure, sur le salut de mon âme, de ne révéler à qui que ce soit au monde et dans quelque but que ce puisse être, rien de ce que j'ai pu entendre et apprendre aujourd'hui!
Pontcallet paraissait à peine rassuré par ce serment ; mais Feniol lui rappela combien était court le délai qui les séparait de l'explosion du complot, et combien la surveillance lui était facile sur Aïssé. Des promesses solennelles furent échangées comme garantie do cette surveillance et d'une discrétion à laquelle était altaché le succès ou la ruine de l'entreprise ; puis l'on se sépara en s'ajournaut au lendemain.
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LE DEPAS DES F11NCAILLC9.
Onn'avait pas vu, de mémoire de Breton, àLanmeur, de festin plus homérique que celui dont maître Pierre étala ponipouscmenl les apiirêls pour célébrer les fiançailles de sa fille Marthe avec le sergent ÏTon. Granges, hangars, élables même, tout avait été converti en salle de banquet; et, pour réunir le plus grand nombre possible de paysans et de gardes-côtes, des tentes avaient été dressées en plein air. Ferriol compriMiait qu'une hospitalité large et spleudide était le moyen le plus sûr d'endormir tous les soupçons au moment décisil.
Yvon n'avait revu sa fiancée qu'un soir à la veillée, depuis le jour où elle lui avait été si brusquement promise; bien qu'il n'eu', pas cru ii'niarquer dans la physionomie d'Aïssé toute la sympathie (|ue ses hommages eussent voulu y rencontrer, ni'aiiîiuiiiis il ne pouvait croire que la jeune fille lût toujours insensible à un amour décoré d'un double g.don.
Aïssé avait elé parée selon la mode du pays, par les soins de Ferriol, cjui cheiThait à se faire aussi peuple qu'il le pouvait; un*' voisine avait présidé à la toilette de la fiancée. Vvon avait cliargi', selon l'usage encore, un discoureur ou ilnienr du pays de faire le matin, à Aïssé, son cnmpllnient nuptial, (jue la pauvre fille, toujours surveillée, avait dû écouter idinine un arrêt de mort. Conduite par Ferriol dans cette fêle, dont on lui faisait une prison, Aissé s'assit il la table où \os. [laysans bretons, mêlés avec les gariles-cAles, satisfaisaient leur voracité proverbiale. Le vin bleu coulait à fiols dans les verres de noces, el de là il mondait les plats et la talile. Bientôt les pipes furent allumées, et les souillures do l'orgie disparurent dans des nuages lie fumée.
Aissé, sentant son cœur se soulever, no demeurait assise il sa place (|iie parce que les bras de fer de plusieurs des conjurés, déguisés en [laysans bas bretons, élaienl prêts à la rejeter violeninii ni sur .son siège si elle avait voulu leqiiitt(>r, et pan(> que Marini, placé vis-à-vis d'elle, dardait incessanim(>nt sur son visage son regard de serpent. Bientôt on vint, selon la plus antique de toutes ces coutumes, présenter aux Garicés le pain coupé dont les
LA CmCAS?IENNE.
morceaux, réunis par un ûl qui les traverse, sont les emblèmes de l'union conjugale.
Aïssé ne pouvait se résoudre à l'acceptation menteuse de ce gage, qui consacrait, au lieu d'une alliance sacrée, une cruelle imposture; mais un incident imprévu vint détourner l'attention. Un cavalier, accourant à toute bride, demanda le sergent Yvon et lui remit un paquet cacheté de la part du lieutenant de la capitainerie générale.
— Mes amis, — s'écria Yvon, — hâtons-nous de boire et de nous divertir, car demain nous ne le pourrons plus ; il faudra être prêts pour une grande revue que doit passer notre nouveau capitaine général, monsieur le chevalier d'Aydie, envoyé par monseigneur le régent. Demain, nous devons être arrivés à midi au château de Ploëgat- Guérande, où il tient sa rpsidence avant de se rendre à MorI iix; en ma qualité de sergent, je prendrai ses ordres pour la sûreté des côtes et de la contrée.
Acette proclamation officielle, les gardes-côtes, dans leur enthousiasme aviné, répondirent par des cris tumultueux de : Vive le roi 1 vive le régent! auxquels s'adjoignirent par instants les paysans prêts à faire du bruit à tout propos. Ferriol et Marini échangèrent un regard pour se convaincre mutuellement de la nécessité d'agir promptement et de prévenir les événements du lendemain par la mort de ce nouvel ennemi ; aussi bien le vieux gentilhomme, en entendant prononcer le nom d'un rival qu'il était peutêtre parvenu à oublier, avait été comme frappé de la foudre, et ses yeux, se détachant aussitôt de ceux de son complice, s'étaient tournés soudain sur Aïssé, qui était devenue pâle el tremblante. Pendant quelques secondes, celle-ci parut lutter contre toutes les émotions qui venaient i;<> l'assaillir ; mais bientôt, vaincue par les plus cruelles angoisses, elle pencha la tête et perdit connaissance.
La malheureuse jeune tille venait de se rappeler que, la veille au soir, pour prélude de l'insurrection, on avait comploté la mort d'un officier du régent appelé depuis peu à Ploëgat-Guérande.Cequi n'était d'abord pour elle qu'une crainte vague devenait une affreuse certitude. C'était d'Aydie qu'on allait assassiner, la nuit même, dans quelques heures... et nul moyen de le prévenir! Dn serment terrible, et, plus encore, une surveillance impitoyable la cruciûaient à cette place, tandis que d'Aydie, seul et confiant peut-être, attendait sans le soupçonner le coup mortel. Oh! c'était trop de douleur, et les forces de la victime trahissaient sa résignation désespérée.
On s'empressa autour d'elle ; mais, à la violence des convulsions nerveuses qui entrecoupaient son évanouissement, on comprit que c'était peut-être plus qu'un affaiblissement passager, et on porta la fiancée sur un lit de paille d'avoine qu'on lui fit dans l'habitation de maître Pierre.
Elle fut longtemps à reprendre connaissance, et le jour déclinait déjà lorsqu'elle put distinguer les cris tumultueux de l'orgie qui avait repris son cours ; car les têtes étaient déjà trop échauffées pour que cet incident pût être autre chose qu'une courte interruption de plaisir pour ces grossiers convives. Ferriol était debout auprès d'elle, la tête penchée sur sa poitrine, l'œil flamboyant d'un feu sombre sous ses épais sourcils.
— Tu l'aimes donc toujours I — s'écria-t-il dès qu'elle eut rouvert les yeux. Pour toute réponse, Aïssé se mit à Tondre en larmes. — Ah ! — reprit le comte avec une expression terrible, — qu'a-t-il donc fait cet homme pour être aimé de toi, cet homme que je hais, cet homme que j'abhorre? Ingrate, as-tu donc oublié qu'hier encore je l'ai sauvé la vie?
— Oli ! je n'ai rien oublié, — répondit Aïssé d'une voix entrecoupée, — et je vous le prouverai, monsieur. Oui, faites qu'il ne meure pas, et je passerai le reste de ma vie à vous aimer, à vous servir, comme c'est le devoir de votre esclave ; et je vous promets plus encore, je ferai tous mes efforts pour ne plus penser à lui. Mais, je vous eu supplie, monsieur, je vous en supplie à deux gen'^ux, —et en parlant ain s i elle s'était en effet agenouillé.' au
AL. DS LAVERGNX.
pieds de monsieur de Ferriol, — vous avez de l'ascendant sur ces hommes, dites-moi que vous en usere2 pour obtenir qu'on ne tue pas monsieur le chevalier d'Aydie. Ohl par pitié, mon.sieur, s'il est vrai que vous m'aimiez autant que vous me l'avez dit, prouvez-le-moi en ne repoussant pas l'humble prière que je vous adresse, la première, s'il vous en souvient. Oh ! monsieur, au nom de Dieu, si vous croyez en Dieu, au nom de tout ce qui vous a été cher dans votre vie, accordez-moi sa grâce!... sa grâce!
— Oh ! tais-toi ! tais-toi ! — reprit Ferriol les yeux hagards, les poings crispés, les cheveux dressés sur la tête, — chacune de tes paroles est un .serpent qui me ronge le cœur. Sa grâce à lui ! à lui que tu aimes ainsi, jamais I jamais ' Il y a un de nous de trop ici-bas, et il faut que ce soit lui qui meure, entends-tu, Aïssé ! et c'est toi qui viens de prononcer une dernière fois son arrêt suprême, son arrêt irrévocable. Le chevalier d'Aydie mourra cette nuit même de ma main.
— Ah! inexorable I inexorable! Mais vous rétracterez cette parole ; c'est pour m'effrayer seulement, n'est-ce pas? Je m'attache à vous, ou plutôt je veux aller avec vous au château do Ploëgat-Guérande. Si vous le tuez, c'est dans mes bras qu'il faudra le frapper!
— Tant qu'il restera un souffle de vie au chevalier d'.4ydie, tu ne sortiras pas d'ici, .Vissé. Ce sera ta prison. Oui, à partir de cet instant, je redeviens ce que j'aurais dû être toujours pour toi, cruel, impitoyable. Esclave, laisse-moi, il faut que je me venge I
A ces mots, Ferriol se dégagea par un brusque effort de l'étreinte de la Circissienne, qui alla tomber inanimée au milieu de la chambre ; el, après avoir fermé soigneusement la seule porte qui offrît une issue, il en emporta la clef.
Sur ces entrefaites, la nuit était venue. Dès qu'elle se vit seule et prisonnière, Aïssé se sentit frémir jusque dans la moelle des os, car elle comprit qu'Aydie était perdu, perdu sans ressources. A cette horrible pensée, un cri de désespoir s'échappa de sa poitrine. A ce cri répondirent au dehors les refrains sauvages de quelques chansons à boire, refrains déjà moins sonores et à peine articulés; car les convives arrivaient graduellement à celle période où la langue s'embarrasse, où la tête chancelle sur les épaules, et où la torpeur et le silence se montrent comme les avant-coureurs de ce sommeil de plomb qui caractérise le dernier degré de l'ivresse.
S'échapper de sa prison et courir au château de Ploëgat- Guérande, c'était là désormais l'unique pensée de la Circassienne; mais comment y parvenir? La porte était fermée solidement, et les fenêtres consistaient dans d'élroits .soupiraux pratiqués un peu au-dessous du plafond. D'ailleurs l'habitation était entourée de tous côtés par les gens de la fête. Dans cette cruelle perplexité, la jeune ûlle se rappela qu'une espèce d'ouverture était pratiquée au grenier pour y monter le fourrage, et que cette ouverture donnait sur un petit enclos tout à fait isolé et fermé par une simple haie. Haletante, éperdue, elle s'élance on haut des degrés ; mais, hélas I l'issue où elle était parvenue était à quinze pieds de terre, et si elle cherchait (pielque moyen d'atténuer le danger de la descente, le moindre retard pouvait être la perte de son amant.
Aïssé, dans l'espèce de somnambulisme fiévreux où la jetaient à la fois la maladie et l'exaltation de ses terreurs, ne calcula rien et se précipita I... Son front s'écorcha à l'angle d'une pierre, ses genoux se meurtrirent sur la terre.... mais elle se releva plus forte que la douleur, et rampant jusqu'à une haie dont le rempart devait protéger sa fuite, elle s'élança dans la campagne sans choisir son chemin, sans regarder derrière elle, plus légère que le yent qu'elle fendait dans sa course. Quand elle eut perdu de vue les maisons de Lanmeur et les chemins frayés, elle s'arrêta enfin avec le va.'ue dessein d'orienter sa cuurso vagabonde ; ses artères battaient sous ses tempes avee violence, il lui semblait qu'une masse de plomb enlcrmée dans sa tête y roulait à chaque instant du côte uù la pen-
ALEXANDRE DE LA VERONE
cliail la falit-'uo. Kilo ihercha autour d'elle qui'liuc trace ' qui pfll la conduirp vers co cliâtfau où aup^iravant elle i n'rivait jamais diri^'é ses pas, accoutumés seulement à \ chealier le rivage el le spectacle de la mer ; mais la nuit était venue envelopper la fugitive et tout ce qui l'entourait de son oinhre protectrice el fatale à la fois.
Aissé ne distinguait plus que quelques feux épars au loin à l'horizon, n'entendait plus que les aboiements des chiefis en sentinelle derrière la porte des fermes. En ce moment de larges gouttes d'une pluie d'orage vinrent frapper son front brûlant. Aïssé se traîna jusqu'à un arbre dont le faible abri laissa bientôt arriver les torrents du ciel jusqu'à ses membres greloltanls... L'infortunée, gisant sur la terre hum'd'>, y demeura longtemps après que la tempfte eut cessé, c.ir la douleur et la lassitude remportaient enfin sur. son couraye; nais le vent lui apporta successivement le bruii de dou.e coups sonnés par l'horloge de Saint-Mélaca Lanmcur! Uéj,'; peut-Oire les meurtriers étaient en route I... Elle se dressa eu étreignant l'arbre de ses mains convulsives ; et, demandant à Dieu de ne mourir qu'après avoir louché le but, elle reprit dans l'ouibre sa course cliancolaDte.
LB CHATEAU DE PLOEGAT-GUERANDE.
Plorgat-Guérande est un cliâteau féodal situé non loin de la rote, à une petite distance de Morlaix, et entouré d'un parc magnifique que l'un de ses anciens possesseurs fil windre de murs au temps du roi Louis XIII. Le guerz ou clMiit du marquis de Guéraiide est célèhre dans tout le canton. A l'éfjoque où se [lasse notre histoire, le château ainsi que la paroisse relevait du roi. Un vieil intendant, fiLs d'un serviteur des premiers piopriélaires, avait étu commis à la garde de ce domaine sous le dernier règne.
Dans la chambre la plus riche de ce chflleau, nonrhalaniment accoudée sur l'un des bras d'un grand fauteuil armorié dans lequel elle était filulôt couchée qu'assise, se trouvait une jeune femme en costume de voyage et dont les traits portaient encore l'empreinte d'une vivo émotion. A eôlé d'elle el debout était d'Aydie, écoutant avec f/Oi.rtoisii; le récit des périls de la bi-lle voyageuse, à qui il faisait les honneurs du cliâlciu de Ploëgat-Guérande. De son côté, la nouvelle venue regardait d'Aydie avec un intérêt que la bonne mine du jeune olfuier, rehaussée; par l'élégante simplicité de son uniforme, expliquait sans le juslllier tout <i fait.
— LU quoi I madame, — dit le chevalier, — ces bandits ont osé arr^'ter votre voilure?
— .Mon Dieu, oui!... J'ai été heureuse d'en être quitte pour la peur, pour quelques centaines de louis et deux domestiques lues.
— Dt'-s demain, madame, tous les gardes-côtes, toutes les troupi-s, toutes les milici'S bourgeois'.'s .seront sur pied, et, ronsinnileurs ou brigands, traîtres ou voleurs, on fera ju.stiipde ces misérables, qui espéraient peut-être attenter h uneayire e)iislence que la vôtre.
— Quel lionheur dans ce cas ()ue le régent ne soit pas Venu avec moi, comme il en avait le projelt...
— Je devais, en effet, l'aire préparrT les logements dans Cf! ch.liiaii royal (oiir Son Altesse.
— Ah! mon Dieu I Tout l'tail disposé pour le départ, VvWh qu'on vient nmioncer h Son Altesse Hoyale (pie l'cilol de la duelieHse de Herri. déjn iiiahele, a tellement empiré qu'on desrsiière de ses jours. Vous coniprenez qu'il a él<'i imjiosslble k ce |)ère désolé de songer encure à une GZcuràioD politique ot secrète en Bretagne, où j'avais ob-
tenu pour ma part auprès de lui les fouctious de secrétaire intime; alors j'ai demandé à partir seule. J'ai dit à Son Altesse que je voulais, pour ma santé délabrée depuis si longtemps, me rendre aux eaux merveilleuses de Sainl- Jean-du-Doigl, et je ne mentais pas, monsieur d'Aydie; car en vérité je maigris tous les jours, voyez [ilutôt ! —Et la coquette favorite, relevant sa manche à sabots, montrait à d'Aydie un bras blanc et potelé qu'un amant désolé pouvait seul contcnifiler sans émotion. Mais d'Aydie était plus cruellement préoccupé que jamais. La veill(>, il avait en vain attendu Aïssé à la pointe de Locquirec. Retenu par ses instrui lions aux alentours do son poste, n'ayant d'ailleurs reçu d'Aissé aucune indication sur la retraite qui la cachait, d'Aydie voyait avec désespoir celle apparition bien-aimée rentrer dans la nuit d'où elle était sortie, et ce rayon de bonheur qui avait lui sur sa vie passer comme un éclair. Rien de tout le gracieux manège déployé autour dt! lui par la tielle enclianteresse, rien ne lui faisait comprendre ce qu'un observateur indifTéient eût deviné du premitr coup d'œil, savoir que, malgré la renommée du bienheureux Saait-Jeaii-du-Doigt, si coniplélenient établie à la ville comme à la cour, ce n'était peul-êlre pas un saint que la Parabère desirait le plus rencontrer en Bretagne. — Alors, — contiiiu«-t-elle après avoir remarqué avec dépit le peu d'effet qu'avait produit sa première escarmouche, — je partis dans la voiture préparée pour monseigneur le régent. Je vous ai coulé le reste de mon voyage: des chemins affreux, pavés de fondrières et bordés de voleurs. A peine ma voilure avait-elle échappé aux aventuriers qui l'avaient arrêtée d'abord, qu'elle s'est embourbée à ijuelque distance de ce chiîteau, si bien qu'il m'a fallu faire en marcbaiit près d'un quart de lieue, et mes pauvres pieds sont guiifles par la fatigue à tel point que nul, j'en suissrtre, ne pourrait deviner que ce sont là ces pieds adniiiés quelquefois par monseigneur le régent, Ft la Parabère présentait aux regards du chevalier d'Aydie un pe'it pied qui protestait sous la mule étroite dont il était chaussé contre l'adroite calomnie dont en appaieme il élail l'objet.
— On ne dirait pas cependant que ce pied a pu diminuer, — reprit avec une galanterie distraite et contrainte d'Aydie, interpellé trop directement cette fois pour se dispenser de répondre.
Et puis je me suis dit, — continua la Parabère encouragée, — que je vous verrais, mon cher chevalier, que je chercherais à vous tirer un peu de cette Iristesse Où vous languissez depuis quelijues années. En vérité, on dirait que vous soupirez pour une cruelle! Se pouriïil-il que seul dans ce siècle vous fussiez aifligé d'une vocation semblable pour la cbeval(>rie errante? Allons, racontez-moi vos mystérieux chagrins ; quand même ils auraient la cause que je viens de soupçonner, nous sominns ici eo province, et. l'on peut s'avouer sans conséquence ses petits ridicules.
— Mille grâces, madame, mais les chagrins de mon amené sont pas de nature à être livrés à un conhdent aussi spirituel que vous ; rien i]ui soit ennemi du cœur comme l'esprit. Veuillez donc permettre que je sois ici votre liôle, votre protecteur, et que je ne vous fasse point aciieler cet asile et cet appui par une pénible participation à des soucis qui me sont purement personnels.
La Parabère eut de la peine à contenir un geste de di'pit.
— J'ai essayé en vain, — pensa-t-elle,— de la cn(|uellcrie el de la ruse pour enchaînera mon char cet Ilippolyle en uniforme ; es.sayons l'eiïet de la reconnaissance sur son co'ur ; el si mon dernier moyen ne réussit pas, c'est que décidémeiil il est sauvage à un degré incurable. Mon cher chevalier , — dit-elle avec son plus gracieux .sourire, — toutes les émotions d(; ma roule m'avaient fait oublier que j'avais une communication h vous faire...
— A moi, maiiameî
— Oui, communicatiua du gouveroemcnt.t. Je causais
LA CIRCASSIKNNE.
de vous avec Son Altpsse le régent ; je lui vanlnis votre bravoure, votre fidélité à toute épreuve ^^ sa personne (fidélité qu'au reste, à ce qu'il semble, vous n'avez pas à l'égard de Son Altesse seule), et je lui témoignais le désir d'être interprète de quelque agré.ible commission pour vous que j'allais retrouver : alors il a jeté les yeux sur son bureau, et, prenant un paquet à votre adresse: « Ma toute belle, portez-lui ceci, » in'a-t-il dit : « c'est une réponse favorable à une requête qu"il m'a présentée depuis longtemps. J'ai oublié de la lui envoyer avant son départ ; un courrier va lui remettre sa nomination au poste qu'il occupe et ses instructions. Mais vous lui porterez seule ce message particulier, destiné à réaliser un vœu intime qu'il m'a révélé comme à un ami. » Croyez bien, chevalier, que je ne sais pas quelle est celte faveur du régent; j'ai voulu que ce fût votre joie seulement qui me l'apprit. Voici la lettre de Son Altesse.
— Je vous remercie, madame, etje rends grâce en même temps à monseigneur le duc d'Orléans, — dit le jeune officier après avoir pris connaissance du message. — Ce papier contient pour moi le seul droit qui me soit encore précieux. Il consacre l'isolement où je veux vivre désormais et commence à me faire un devoir de cette austérité qui n'était pour moi qu'un penchant ; Son Altesse m'accorde le consentement que j'attendais pour me faire chevalier de Malte.
— Vous ?...
— Moi-même.
— Quand je vous disais, mon cher capitaine, que vous étiez prédestiné à la chevalerie; mais, si je ne me trompe, cet ordre religieux a des règles fort sévères.
— Madame, i prescrit le triple vœu de pauvreté, d'obéissance et de chasteté.
— Ah ! vous allez faire ce triple vœu de pauvTCté, d'obéissance et de... et c'est moi qui vous en ai apporté la permission! voyez donc à quoi l'on est exposée sans le savoir !... Et quand comptez-vous mettre fin à ce beau projet?...
Mais déjà d'Aydie ne l'écoutait plus; un objet extraordinaire paraissait attirer ses regards dans l'éloignemenf, car il se penchait hors de la fenêtre du cMé de la mer.
— Que signifie ceci? — s'écria-t-il, — un feu sur le rivage ! ce ne doit pas être sans grave dessein qu'il est Blluiné... car, pour qu'on le voie à une pareille distance, il faut qu'on ait choisi la pointe la [ilus élevée de nos falaises. Madame, — dit-il en se tournant vers son interlocutrice, — il faut que je donne des ordres pour aller s'assurer des causes de cet étrange événement; souffrez que je vous quitte, c'est pour le service du roi.
El il sortit après s'être incliné devant la Parabère, qui haussa les é[iaules de dépit.
En ce moment on frappa à la porte opposée à celle par où d'Aydie était sorti, et le concierge du château parut.
— Monsieur le capitaine général n'est p^s là? — dit ce dernier en entrant.
— Non ; (|ue lui veux-tu ?
— C'est une jeune fille qui vient d'arriver à la porte du château et qui demande h lui parler.
— Une jeune fille, en ce pays... déj^V..! Quoi I à peine arrivé d'hier... il a déjà eu le temps... et que lui veutelle? est-ce important? car il est fort occupé en ce moment, m'a-t-il dit?
— Elle a répondu qu'elle ne pouvait dire pourquoi elle venait... mais il faut que ra soit grave... car elle est dans un état, la pauvre fille.... I
— T'a -l-elle dit son nom, du moins?
— Oh ! pour ça oui... elle s'appelle mademoiselle Aï... Aé... Aissé, je crois.
— Aissé ! — se dit la Parabère, — il .se pourrait I....
mais c'est donc une fatalité 1 elle a failli m'enkver, il y a trois ans, le cœur du régent, et maintenant, lorsque depuis .si longtemps elle a disparu, voilà qu'elle revient en Bretagne tout exprès pour me disputer le seul adorateur
présentable que je puisse rencontrer dans ma fournée lointaine. Oh ! c'en est trop... j'ai été bonne la prefnièro fois, mais il faut enfin que je finisse par où les femmes commencent, par me venger. Mon ami, — reprit-elle en .s'adressint au concierge, — il ne faut pas laisser pénétrer celte inconnue auprès de monsieur d'Aydie, cela le distrairait de ses importantes occupations et contrarierait les instructions qu'il a reçues de monseigneur le régent; j'en sais quelque chose, moi. que Son Altesse Royale a bien voulu charger de remettre ces dix louis au concierge de son château de PloëgatGiiérande.
— Il suffit, madam(\ on vous obéira, — reprit le concierge, qui n'avait rien à envier aux portiers de Paris pour la fidélité à juste prix, — j'empêcherai cette inconnue d'entrer.
— Ah ! monsieur le chevalier, — s'écria victorieusement la Parabère quand elle fut seule, — c'est ainsi que vous observez par avance vos vœux si sévères ! c'est ainsi que vous faites votre noviciat do chevalier de Malle I Heureusement que je suis là ! sans moi où en serait la morale?
Quelques instants après, d'Aydie rentra, mais ce fut seulement pour souhaiter à la favorite un sommeil que sans doute les émotions et les fatigues de la route lui rendaient nécessaire. Puis il se retira sans remarquer le sourire malicieux qui était resté empreint sur les lèvres de sa perfide et charmante ennemie.
Il venait d'envoyer un officier, î-uivi de quelques soldats, pour s'informerdes signaux inaccoutumés qui avaient apparu sur la côte et éteindre cette flamme suspecte. A l'agitation fiévreuse qu'avait laissée en lui la disparition d'Aissé se joignait l'inijuiétude produite par cet incident nouveau. Ne se sentant pas la moindre disposition au sommeil, il descendit dans le parc encore humide de la pluie d'orage qui était tombée deux heures auparavant, et erra longtempsà l'aventure. Il se trouvaiten mardirint près de la porte du concierge, lorsqu'un coup frappé d'une main faible se fit entendre à la porte, et une voix qui ne paraissait se ranimer que pour s'éteindre tout à fait prononra ces mots :
— Ouvrez-moi... pour la dernière fois, je vous en supplie, ouvrez moi... ou je meurs ! — A cette voix, d'Aydie tressaillit, et, prompt comme l'éclair, il lit tourner sur ses gonds la lourde porte, et saisitavidempnt Aissé, qui tomba inanimée dans ses bras. Lorsque d'Aydie l'eut emfiortée tout d'un trait dans l'une des cliairibres qu'habitaient les châtelaines de 1 ocmaria-Guérande et qu'il put contempler enfin la pauvre fille à l'éclat des bougies, il recula efiTrayé. Son front était taché de sang, ses vêtements de tête étaient trempés par la pluie et souillés par la fange, ses pieds, que de minces chaussures n'avaient pu longtemps défendre, étaient meurtris et déchirés; il n'était pas une partie de sa personne où de ses vêtements qui ne portât la trace d'uue fatigue ou d'une torture. La Circassienne, quelque temps Immobile, releva la tête et regarda d'un œil égaré ce qui l'entourait. — Où suis-je? — ditelle.
— Chez moi, chez ton frère, chez ton époux, si tu le veux, chez ton esclave toujours ! — s'écria d'Aydie en pressant sur ses lèvres la main glacée de la jeune lille.
— D'Aydie! — s'écria-l-elle. — An ! oui, je me souviens pourquoi je suis venue ici.
— Que veux-tu dire ? explique toi !
Mais en ce moment les yeux d'Aïssé tombèrent sut !o crucifix qui surmontiiit le prie-Dieu de la chambre gothique ; la figure résignée du Sauveur, clouée sur son gibet infâme, rap[ielait par son silence môme à Aissé l'abnégation ilouluureii>e, la discntion mortelle à laquelle elle s'était condamnée devant ce terrible témoin.
— Oh ! mon serment ! mon serinent I — s'écria -t-e Ile.
— Eh bien I qu allais -tu m'apprendrc ? — reprit d'Aydie.
— Rien, je n'ai rien à dire ; mais deux grâces à te demander, â te demander à genoux.
ALEXAiNDUE DE LAVERGMi.
— Quelles grâces? je serais assez heureux pour avoir quelque chose à l'accorder !... il est un vœu que tu formes et qu'il dépend de moi de réaliser ! oh ! parle, parle vite!
— D'Aydie, mon ami, il faut fuir à l'instant, fuir ce château !
— Fuir ce château... à l'instant!... mais c'est impossible 1 c'est eu ce moment mon poste militaire ; c'est ici que demain je dois passer en revue les gardes-côtes avant do me rendre au siège de la capitainerie; c'est ici que j'attends le retour de quelques officiers envo.vcs par moi à la découverte.
— Vous vous êtes séparé de quelques-uns do vos officiers ! et que vous restc-t il ici î
— Je ne sais, cinq ou six hommes h peine; dans ce château, trop éloigné de la mer pour qu'il puisse courir un danger immédiat, je n'avais gardé que ce qu'il me fallait de soldats pour aller dislribuer au besoin des ordres dans ce canton.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu 1 — s'écria Aïssé en se frappant le front, — il n'y a pas un moment à perdre !
— Mais, encore une fois.... !
— Pas un mot de plus, ne m'interroge point ; c'est la seconde grâce que je voulais te demander. D'ailleurs je n'aurais peut-être pas le temps de parler... il faut partir, partir à l'instant.
— Partir ! mais c'est impossible, te dis-je I et si, comme ton trouble semble me le révéler, quelque danger menace le château, je pu's encore moins m'en éloigner. Je dois le défendre, car si possession importe à la sûreté do ce canton... Je ne puLs abandonner la favorite du régent elle-même, qui est venue s'y placer sous ma protection... Quitter son poste quand aucun danger ne le menace, c'est la désertion déjà ; mais le fuir si l'ennemi s'approche, C'est la trahison et la lâcheté.
— D'Aydie ! d'Aydie !... je t'en supplie, ne reste pas un instant de plus ici. Ecoute, tu m'avais proposé de fuir avec loi et j'ai refusé ! eh bien ! si tu consens à partir, je te suis, quelle que soit ta roule. Viens 1... A toi toute ma rie, j'accepte jusqu'à tes bienfaits ; viens, fuyons, je t'accepte maintenant à cette condition!
— Oh ! Dieu est bien cruel !— s'écria douloureusement d'Aj"die ; — après qu'il m'a si longtemps refusé le bonheur, il ne me l'otTre enfin ijuc [lour (jue je le détruise moi-même. Aïssé... je ne puis rien acceptera la condition decc*le honteuse fuite, même cette joie suprême; mais pourtant, quand j'espère qu'un jour nous serons réimis, je ne voudrais pas mourir. Si quelqu'un me menace, dis lo-moi donc... que je puisse au moins me mettre en garde.
— Oh ! que faire? que faire? — s'écria douloureusement.Aissé... — puis-je parler? dois-je me taire? un serment est sacré, mais l'est-il plus que la vie de celui qu'on aime? D'Aydie, écoutez, faites fermer toutes les portes de ce château... faites veiller à celles...
Elle n'acheva point sa phrase, interrompue pir le cri terrible qu'elle jeta du fauteuil où elle élaii étendue ; elle venait d'apercevoir un homme à figure sinistre qui aclicvail li'escalader la muraille; cet homme allait pousser la porte vitrée du balcon ; ni.iis Aïssé bondit dans la chambre comme une lionne, el,saisiss<int avec une force convulsivo l'espagnolette, elle lullail contre l'assassin; la porte poussée avec violence renversa cependant l'infortunée, et le nouveau venu, un pistolet à la main, se prccipila dans la chainlirr... Mais, bien ipie celle lutte eût à peine duré qui'lques s<-«jndes, d'Aydie s'était mis en délense; l'assaillant, fra[ipé il'un coup d't'péeen pleine poilriin', tomba en arriére en heurtant de sa tête la pierre du balcon, et tenaiii incore à la main l'arme h la<{uelle d'Avilie n'aurait (i.is eu le temps d'c(-liapper sans le rapide mouvement de sa généreuse amie.
Un coup do fi'u retentit au même instant, et annonça que le.s assaillanls eiaienl signalés. D'AytIie s'élança à la fondlra et vil en effet s'agiter dans l'ombre des figures
menaçantes... Quelques-uns des conspirateurs avaient pnssé par-dessus les murailles du parc, à l'endroit où il était le plus désert. Ils s'étaient ensuite emparés de l'une des portes en bâillonnant et garroltant le concierge : puis, pcnéirant dans les cours, ils avaient tourné autour du château comme des bêles fauves autourd'une ferme L'un d'eux, agile et vigoureux, était même parvenu à se hisser jusqu'au balcon, et c'est celui que d'Aydie avait frappé. Enfin, au moment où, confiants dans leur nombre, les assaillants avaient débouché devant l'entrée principale qu'ils étaient résolus à forcer, le factionnaire qui les avait aperçus avait eu le temps de fermer la porte et donnait l'alarme par un coup de feu.
D'Aydie, rien qu'au premier coup d'œil, avait compris que le seul et faible espoir qui lui restât était dans la protection des murailles du château, et que toute autre espèce de lutte était folle et inutile. Il fît donc barricader l'entrée, et, tandis que les révoltés cherchaient à l'ébranler, il faisait feu sur eux par les meurtrières, secondé par le peu d'hommes qu'il avait encore avec lui. Mais les conjurés, ne brisant pas assez vite cette massive porte et voulant se soustraire à la fusillade qui les décimait, se mirent en devoir d'achever par l'incendie ce qu'ils avaient commencé par le fer. Alors d'Aydie, résolu sans peine au sacrifice de sa vie, tourna un regard désespéré vers Aïssé, qui, désormais attachée à ses pas, s'était assise avec résignation dans un coin du vestibule assiégé.
— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! chevalier! — s'écria en même temps la Parabère, qui, réveillée en sursaut, s'était habillée à la hâte et avait appris enfin la fatale cause de tout ce tumulte ; — sauvez-moi ! vous répondez de ma vie aurég-^nt.
— Oh 1 pour vous sauver toutes deux, — s'écria d'Aydie, — je consentirais à faire plus que de mourir... à tomber vivant entre les mains de ces misérables ; mais quel moyen employer? le château est entouré.
— 11 nous reste un moyen, monsieur le chevalier, — dit le vieil intendant, qui arrivait à son tour et dans le même désordre ; — un des anciens comtes do Locmaria avait fait construire une route souterraine qui va des caves de ce château jusque dans la campagne.
— Oh ! fuyons, fuyons par là I — s'écria la Parabère.
— Je ne fuis qu'avec vous, d'Aydie ! — s'écria Aïssé. Mais déjà une épaisse fumée remplissait le vestibule et
ne permoltnit pas que d'Aydie eût le temps ou la force de répondre : il fit signe aux deux femmes et aux soldats do suivre l'intendant, et descendit avec eux l'escalier qui conduisait dans les caves du château.
— Quand nous aurons mis ces femmes en sûreté, — (lit-il tout bas à un officier tpii marchait à côté de lui, — nous reviendrons à notre poste pour y mourir. L'officier ne n'fiondit (jue par un signe de tête indiipiant celle sublime abnégation cjui fait passer chez lesoldatl'héroïsme à l'état déconsigne. La petite caravane, guidée par des flambeaux, s'engagea dans le chemin souterrain. A|irès un grand (piart d'heure de marche, on vit briller la clané des étoiles au bout de celte galerie mystérieuse, et les fugitifs se Iroiivèrent dans la campagne par une espèce d'ouverture fangeuse qui passait |iarmi les villageois pour une ancienne fontaine tarie. — Maintenant, — dit d'Aydie à l'intendant, — vous i\\i\ connaissez ce pays, conduisez ces dames où elles peuvent être le plus en sûreté; et nous, — dit-il aux soldats, — revenons à notre poste.
— Je ne te quille pas! — s'écria Aïssi' en s'allachant à d'Aydie: — j'étais venue pour te prévi>nir du péril, ja reste [lour le partager.
— lillevenail pour le sauver! — dit la Parabère, qui avait eu un peu le temps de se rassurer. — Oh I ('rst un noble Cd'iirl i;t moi <pii voulais l'empêcher de peiieirer jusqu'à d'Aydiel... Ah ! je réparerai ma faute. — Une larme d'atlendrissement coula sur la joue île celle femme, émue malgré elle d'un dévouement qu'il ne lui était pas permis d'i-prouver dans la s[)hère frivole et corrompue où elle vivait, mais qu'il lui était encore donné d admirer. D'Ay-
LA CIRCÂgSIENNE.
die luttait toujours pour reprendre le chemin du château et fiiire consentir Aïssé à le quitter, quand tout à coup un bruit de voix et de pas retentit dans un taillis voisin. — Nous sommes perdus ! — s'écria la Parabère, — co sont encore ces bandits 1
— Perdus ensemble I — s'écria Aïssé avec un cri o*^ l'amour étoutïait la terreur.
Mais, avant même qu'on se fût mis en défense, les nouveaux venus étaient sortis du petit bois, et l'intendant avait reconnu et signalé avec grande joie le sergent Yvon et ses camarades sous la grande tenue des gardes-cùtes.
— Tiens, des oITiciers ! — s'écria Yvon apercevant le groupe des fugitifs; — ah ! bah I — ajouta-t-il avec un accent de surprise profonde, — ma fiancée avec eux.
— Je suis le nouveau capitaine général envoyé par le régent, — dit en s'avançant d'Aydie ; — par quel hasard vous trouvez-vous ici, mon brave sergent?...
— C'est là mon grade en eflet, — reprit Yvon avec satisfaction en portant la main à son tricorne; — maisje suis d'autant plus heureux de revoir monsieur le capitaine général vivant, qu'à cette heure je le croyais égorgé pour le moins. Je suis joyeux aussi de retrouver en sûreté ma iiancée... c'est-à-dire, mademoiselle, — reprit-il en voyant l'étonnement presque courroucé de d'Aydie à cette qualification inattendue.
— Expliquez-vous. Quel avertissement vous amène, et comment cette jeune fille se trouve-t-elle mêlée à tout ceci?
- Figurez-vous, mon commandant, — reprit Yvon, — que c'était un gredin, nommé maître Pierre, qui m'avait promis mademoiselle Marthe, sa fille, que voici, en mariage.
— Se peut-il ? — s'écria d'Aydie en se tournant vers Aïssé, qui lui confirma d'un regard l'humiliante vérité.
— On m'a souvent dit, — reprit Yvon, — que le mariage était un piège ; mais je ne croyais pas que ce serait rrai à ce point-là... C'était aujourd'hui le repas des fiançailles, et il nous avait fait boire... que je commençais à voir mes galons doubles, ce qui fait que je me croyais enseigne ; mais voilà tout à coup mademoiselle qui se trouve mal et qu'on transporte dans sa chambre, ou après ça on ne la retrouve plus ; ça commençait à être extroordinaire ; puis tout à coup, quand il fait nuit, voilà le beaupère qui disparaît avec deux ou trois de ses amis, des gredins comme lui. Nous étions restés à rire et à boire, que nous n'aurions pas entendu Dieu tonner, quand un des nôtres, qui était en retard et accourait vile au dîner, nous dii qu'il avait entendu sur la route, derrière une haie, une conversation très-suspecte. C'était une troupe d'hommes qui avaient parlé entre eux de Ploëgat-Guérande, du capitaine général qu'on allait surprendre, et des gardes-côtes qu'on avait fait boire pour les empêcher de porter secours au capitaine. Vous comprenez, ça nous a un peu dégrisés; alors, en ma qualité de sergent, je nio suis mis à la tête de camarades, ceux qui pouvaient marcher du moins, j'ai été à la caserne prévenir les autres, on a donné l'alarme sur toute la côte, nous avons pris nos armes, et nous voilà.
— Maintenant, — s'écria d'Aydie, rentrons au château, nous sommes en état de le défendre. Chère Aissé,— ajouta-t-il, — vous pouvez me quitter sans inquiétude et vous mettre en sûreté sans remords.
La Circassienne, non sans un serrement de cœur, s'éloigna avec la Parabère et l'intendant, suivie d'une légère escorte.
— Le capitaine général et mademoiselle Marthe se connaissent, — pensa Yvon, — je crois qu'il faut que je renonce à ma fiancée. C'est dommage!
Là-dessus il reprit silencieusement avec ses hommes le chemin de Ploëgat-Guérande, où les ramenait d'Aydie.