ANCIENNES ET MODERNES
On l'a dit bien avant nous : il n'y a rien de nouveau bous le soleil. Aujourd'hm ce mot est une vérité banale. C'est pourquoi, bu début de cette histoire, nous nous voyons obligés de rendre honunage au doyen des poëtes Grecs. Homère a inventé deux grandes choses : les dieux et les romanciers. Béni soit Homère I
Cet illustre père du conte a écrit ses feuilletins avec un chalumeau de la blonde Cérès sur le sable de l'archipel Ionien. D errait d'Ile en tle, et chaque lie devenait tm feuilleton. Sou imagination n'était jamais en défaut.
D,<,,.,--ert b, GCKH^IC
6 IX CnCÉ DE FA.KIB.
Le charme de ses récits donnait la vie à ses rêves et tout le monde croyait à leur réalité.
Les abonnés des Cyckdes payaient le romancier aveugle nec ime raoïmfûe qui o's plus cours aujourd'hui chez les éciivains.
A peine avait-on aperçu le mélodieux vieillard que de toutes parts on accourût, et, pour le feuilleton de Polyphème on lui donnait une corijeille de figues de l'Attique, ime outre de vin de Crète, une amphore de miel du mont Hybla.
On enlevait de ses épaules le vieux manteau qui les couvrait, .et on le remplaçait par une laine plus blanche M -plus moelleuse.
C'était le tarif de la rédaction pour les romanlâers de Fàge d'o*.
Un jouTi l'ingénieux rhapsode descendit d'une galëvcr sor- le cdiamp où Rhodes s'épaiaouit aa soleât, ewmne la royale Seur dont elle porte le ' nom. Les nomtweœi abonnés viiw^ se rat^er «ataes: A» Vaoeugk et réclamèrent k suite des aventures d'Ulysse, pronùse pour 1» prochain Humérov
Gefc raupressemeat du public explique pSrieà.tonentpourqgpile Pâid'Ithaque' n'est rentré dans se» foyecs ddmeatiqHes et n'a retrouvé sa ohèv» a que dix «B8 aprit i» âlMt» dtt Imn»-
U. CIRCÉ Ht PARIS. 7
Les auditeurs du poSte auraient, dix ans encore, suivi les pérégiTnations du héros Gfec.
Le vieH Homère «ait fatigué du voyagé, n (femanda uH répit de quefques heures à la curioàté <ïe ceux (Juî t'entouraient, promettant de la satisfaire amplement plus tard, ff s'endoirrtit sur les bords de la mei", et, ftercé par fff rAéioilie des vagues, il fH;, Selon son usage, ixa rêve divin.
A. son réveil , il esigea queiqués avances de rédaction. On lui apporta aussitdt une grappe de raisins de Coriuthe, des gAteauz de pur iroment cmte sous la cendre, un rayon Je iniel ravi aux ruches du moût Hymette, et l'eau claire et limpide puisée à la source voisine dans une coupe de bois.
la première faim apaisée aprës <^ repas irugal et gratuit, fe rhapsode publia un feuilleton qui ne fut timbré que par le soleil, Thi/m~ brœus Apolh.
C'était le rêve inspiré par les doux niUrmiu^s de la mer Rhodienne , pendant que le poStd oubliait dans \m sommeil réparateur les &ttigues d'une navigation périlleuse.
Autour dln vieillard se presstdent les jeunes gem dn Hfitylène, de Crète, da Délos, de fOiodeB,
8 U. CIRGË SE TiMS.
si habiles à dénouer la ceinture des Giftces. A son approche ils abandonnaient leurs jeux favoris; les lutteurs aux prises se séparaient, les discoboles renvoyaient la partie commencée, et les troupeaux étaient aveuglement confiés à la garde des molosses de Loconie.
Ces jeunes gens trahissaient leur présence à l'instinct du poëte aveugle par la suavité des parfums qui s'exhalaient de leurs chevelures. Fier des sympathies de son auditoire, Homère rappelait quel(jues-uns des récits déjà connus et en ajoutait sans cesse de nouveaux. Or, les jeunes Rhodiens étaient depuis longtemps familiers avec le géant Polyphème et la déesse Calypso,
Ce fut alors que l'harmonieux conteur leur dit, pour la première ibis, l'histoire merveilleuse et vraie, comme toute fable, l'histoire de l'enchanteresse Circé , mémorable leçon donnée aux hommes et dont les hommes, suivant leur vieille habitude, ont continué à perdre ie souvenir depuis quatre mille ans.
Il est vraiment curieux do retrouver sans cesse, sous les voiles transparents de la fiction, dans tous les vieux poètes, l'admirable sagesse de tous les temps.
U CmCE SE FAJIIS.
Le rhapsode Grec eu s'adressant k des imaginations orientales empruntait les oouleurs qui pouvaient les séduire et les charmer. Mais il jetait dans les cœurs les préceptes de la vérité éternelle. Toujours et partout des séductions Bans nombre ont entouré l'homme acharné à la poursuile d'un but quelconque, fit l'en ont détourné.
Par exemple, la magicienne d'Homère a créé une race exceptionnelle de femmes qui me paraissent appartenir au genre Circé.
La plus exquise coquetterie, les plus subtiles eties plus adroites préméditations de la conquête ne peuvent donner à ime femme l'attrait invincible de la Circé antique, lorsque la nature le refuse. Les fées qui président à la naissance déterminent tout et vous fout Circé comme elles vous font poète ou artiste de génie.
A toutes les grâces naturelles qui se développeront chaque jour, eUes ajoutent un charme ' mystérieux, un pouvoir infernal ou divin qui rayonnent autour de la femme et subjuguent les volontés complaisantes ou rebelles au même degré de fascination.
La nalure a du reste été prodigue envers la Circé. Elle lui a largement donné toutes les grâces
10 U flmCÉ DZ FANS.
(pi nou? plùsent ejt nous retiennent. S» beauté est de celles qu'oit p^ut analyser sans crainte,
Plp? l'ex^JMtfi 9«t nÛQUtifiux et plus pn remarie toi^te h âqefs^ des tJéta^B <ie cette œuvre de prédilection, Tout^ ks eâductioos de la femme s'j trouyeot, ei, poux iaire ambfê, jamais l'œil n'sperçoit pe qijj pourrait npQus^r et refroidir l'adoration.
A des âpo<}^e6 superstitieuses, qqaod l'iiOEune mettait volontiers à son service des forces »iu794' turelles, les victin;eg dpg Circég expliguAieitt facjlenient la cause du prestige doioinateiv parti du regard d'une femme : on accusait ses enchanteresseg de cueillir i<s I4 yerveioç aou£ w)& luw maligne, ou d'a^fôr djBJOS lew gypéeée çe3 herbes et cps plantes vénéneusee qui crojswpl au bord de l'Ei^pn ;
BOM herbm alqut kac Ponto mihi leelçi venetta.
Aujourd'hui (jm Umi est «0 progrë?, ooqp sommes trop flairée pour admettre, daofi bm explications, k pturmacie et l'herbiSF des oauwn antitjues. Les navires qw. qoofi arrivei;^ de )a mer Noire aiment mieux apporter du Hé d'Odessa, inarchandise fort bieacotée h la Bourse de Marseille, qu'un ohorgeineat dliwbM laagi-
D,<„.,--ert b, GCIO^IC
quee i U (xni^gtiatîon des amaots mdlisunBx.
Aussi aoiiE n'ex{»licpK«s plus n^,
Qaani le lusa»], U &taJité ou la FronAmoe, trois mots qui k {dus soavMit n'en ievni&A Uûm <{ii'ua, mettent sur nos pu U Oircé, vous Bobiasoaa le di^mo, uoas tomJwiu infailtiM»ment dans im £iets tendus, et, quand nous lUMts apercevons du pouv<Hr opù sous tient, toui« explication devenant superflue, nous nouscootesitons de nous laisser dominer, on, appelant ootre force i o(Mxe aide, aous tàdioas de pawer avtie. C'est fbi6 tommoât et psut-étre avoDHious
La phfsiolof^e dfi la Giroé ne peut ëti» &ito. Quafld on l'étudié , elle éduppe A l'anidyn ; ses attridts irritent la méditation. £Ue fr«pp« d'ophtbainaie les yeux de l'observateor k ]dus
Le charme de cette dmninatioD ne réside in dans la cwileur d^ chevtsux, ni dam la nn&nce du teint, ni daus 1« sourire qui e'épanouit aux lèvres, ni dans le son de la voix, ni dans les qualités de l'esprit et du coeur, ni même dans l'étalage du vice ou le recueillement de la vertu. Tout cela peut y contribueu sans doute, mcûs ne le détermine pas.
D,<„.,iert b, GCIO^IC
a U. CIKGÉ DE PAniS.
Les deux plus illustres des Qrcés connues forment un contraste moral et physique h l'appui de cette assertion : nos lecteurs ont déjà deviné que nous parlons de Rhodope et de Pénélope.
L'une était presque noire, l'autre presque blonde. L'une était petita et mignonne à ravir; l'autre avait cette ampleur de formes et cette beauté sévère qui convient à la femme d'un héros.
Rhodope avait bâti une fastueuse pyramide avec les pierres que lui donnaient ses amoureux, et chaque amoureux n'en donnait qu'une.
Pénélope aurait pu b&tir aussi une pyramide par le même procédé ; mais elle donnait modestement l'exemple de la foi conjugale; die broda au lieu de bâtir.
La courtisane égyptienne parlait beaucoup, et ses adorateurs ne pouvaient oublier la douceur de sa Toix; Pénélope ne padait jamais, au contraire, et les nombreux poursuivants de sa main se plaignfùent avec aigreur de ce silence.
Enfin, poiir en finir avec ce parallèle, la première avait & peine vingt ans, et la seconde comptait après les quarante, puisque son mari passa di$ ans sous les murs de Troie et dix autres années à courir les mei^. A son retour, il trouva
Là. ORCt DE FAK13. 13
sa Temme entouiée de deux cents amoureux au désespoir.
Ainsi la sagesse antique avait deviné les Circés sous toutes les formes ; on expliquait le charme des unes par la magie ; le charme des autres, on le subissait, mais on ne l'expliquait pas.
A plusieurs siècles de distance, la blonde Hélène et la brune Cléopâtre opéraient les mêmes prodiges, et plus tard encore et toujours, nous en trouverions d'autres aussi célèbres, si nous n'avions d'autre but que de grossir indéfiniment une nomenclature.
Gr&ces aux nouvelles mœurs introduites par la civilisation moderne, les femmes du genre Circé n'exercent plus parmi nous leur empire que dans des proportions modestes. En tout réfor^ mant, nous avons tout rapetissé.
On chercherait vainement aujourd'hui deux cents amoureux, jouant delà lyre ou débitant de galants propos à la table d'une veuve de quarante ans, qui leur feraîtla sourde oreille, comme dans le dernier chant de l'Odyssée.
Pour ma part je le regrette, et j'ose regarder cela comme un véritable malheur. Car U pourrait résulter un bien immense aujourd'hui de cetie domination, si la femme se décidait à se
14 Là fUKCB SE PARIS.
servir de son iniiuence Bouveraine pour renouveler la face du monde. Nous ne pourrions jamais que gagner à on changement.
Les Gircés antiques transformaient les hommes en animaux; elles encourageaient toutes les passions brutales, en éteignant toutes les qualités de l'esprit et du cœur.
LesCircés modernes optïreraient desmétamwphoses morales au bénéfice de la société. Dans les infimes conditions actuelles de nos intérieurs domestiques, de beaux résultats peuvent encore être obtenus, si l'histoire que je vais raconter détermine l'imitation.
L'Ermitage.
Quand on sort de Paris par la bamëra de Passy , on est étonné des capricieux méandres que décrivent ]es courbes gracieuses de la Seine. On dirait que ce fleuve ne quitte la grande ville qu'avec regret, et qu'il s'attarde le plus qu'il peut dans ses environs, avant d'aller se perdre dans les vertes et grasses campagnes de la Normandie.
A droite et & gauche s'arrondissent des collines partout ombragées d'arbres de hautâ et basse fubùe , au flanc desquelles pendent, éparpillées à profusion, de charmanteB villas qui n'aurùent rien & envier à leurs sœurs, les villas italiennes, si le soleil consentait à les visiter plus souvent.
En entrant dans vue de ces maisons de ptai-
U CIRCÉ DE PAIIIS.
sance qui font ainsi avancer leurs jardins jusqu'au bord de la rivière, entre Ctiaillot et le Bas- Meudon, il est facile de deviner qu'ime jeune femme l'habite.
Bien plus, par l'observ^on des petits détails d'intérieur, on peut, sans être doué d'une grande pénétration, établir d'autres conjectures fort raisonnables sur le caractère, les goûts, les habitudes de cette femme.
Rien de vulgaire et de banal ne frappe l'œil. Le jardin n'a pas conservé un seul de ces arbres qui font les délices des parterres bourgeois; on n'y trouve que des fleurs de bonne famille toutes remarquables ou par l'éclat velouté de leur corolle , ou par la suavité de leurs parfums; les salons et les meubles ont arrondi tous les angles; rien ne choque et ne jure; chaque chose est coquettement et gracieusement posée à sa place, en harmonie avec sa voisine; les tentures réjouissent les yeuiet ne les éblouissent pas dt l'éclat criard de leurs couleurs ; la bibliothèque a des rayons de livres peints, et quand la m^n, par un mouvement irréfléchi, veut saisir un de ces volumes, ello se trouve heureuse de ne le pouvoir ; la volière a de jolis oiseaux empaillés que l'on peut
regarder et qui ne vous agacent pas de leurs cris discordants ; le piano est décemment couvert d'un tapis, ce qui vous dispense d'écouter par politesse de la mauvaise musique ; les pendules marquent l'heure vraie et ne la sonnent pas; les miroirs et les glaces sont répandus avec une prodigalité qui trahit le sexe du propriétaire, et atteste aussi que son visage n'a rien à redouter de la reproduction.
Tout est propre, coquet, élégant, harmonieux. Le sable dans les allées, les tapis dans les appartements amortissent le bruit des pas. Cette maison est douce et silencieuse comme celle qui l'habite. Enfin les domestiques semblent avoir sur lem« figures sereines le reflet d'un commandement donné avec la plus mélodieuse et la moins impérieuse des voix.
On comprend que ces gens s'étudient à satisfwre les désirs avant d'être exprimés , et que pour eux servir est devenu tout autant un plaisir qu'une obligation. Avant tout, ils craignent de déplaire, et ce sentiment suffit pour les rendre les modèles des serviteurs.
Cet ermitage appartient à la manjuise Thérèse de Sylvabelle, jeune et riche veuve qui s'est retirée du monde, pour réfléchur sur le choix du
18 u. ui.1::^ m iaus.
genre d'exUfuice qu'elle doit adopter duos ea nouvelle et indépeadaute posilioa.
L'heure est venue pour elle de prendre ww de ces résolutions desquelles dépendent le bonheur et le malheur de toute une vie.
Toute liberté est rendue à la femme; mais aussi toute la lespoosaUlité de sa détermmatioa ne pèse plus que sur elle seule.
Ne soyons donc pas étonnés, si la jeune et spirituelle inarquise de SylvabeUe, avant de prendre un parti, a voulu se recueillir loin du monde et du bruit.
Une jeune veuve , qui se retirerait sur la cime des Cordillères ou dans une Ile déserte de l'Océan du Sud, ne tarderait pas de se voir, les premiers mois du deuil passés, contrariée dans en solitude par tous les désoeuvrés qui courent les contrées lointaines, sous toutes sortes de prétextes, tous plus &lladeux les uns que les autree.
Autour d'elle s'empresseraient bientôt de jeunes déserteurs des expéditions scientifiques, des difJjHiuites en hei^ étudiant avec le madrigal la manière la plus adnûte de parler en dégui< saut leur pensée, des galants botanistes en travail d'herborisotÙHi, des âëves «&k<»K>mâe^eQV03âl
LA CIKCÉ SK PABIS. 19
K i éqoateur, pour épier le passage de la planète de Vénus, le disque de Jupiter.
Quiconque aurait un prétexte honnête de franchir le seuil se présenterait, et bientôt Me déserte semt peuplée et un village sérail b&ti EUT la cime neigeuse des Cordillères.
Aux portes de Paris, l'ermitage d'iuje jolie femme est encore moins respecté. Elle est entourée de gens qui ne demanderaient pas mieux que de transformer les rubans de la robe de deuil ea rubans nuptiaux.
Mais au moins a-t-elle la ressource des sociétés dvihsées : le concierge et la femme de chambre sont chargés d'inventer les prétextes qui donnent le change aux importuns, et la jeune veuve conserve son indépendance pour ne recevoir que la société qui lui convient.
On ne s'étonnera donc point de rencontrer chez la marquise de SylvabeUe une réunion de jemies gensdiarmants, dont l'assiduité annonce un sentiment plus affectueux qu'un ùmple devoir de pohtesse. Les jeunes gens rayonnent autour d'une jolie femme comme des courtisans énamourés autour d'une reine, ce qui explique pourquoi les femmes se laissent aller avec tant de charme aux assiduités de ceux qui les entourât.
Lie KioBq,ue.
Wft'In.TTie de Sylvabelle recevait ces jeunes et élégants PorisienB, qu'elle appelait ses vieux amis, dans un kiosque élevé sur le mur à l'extrémité du jardin, et madame de Willei^, sa tante, femme d'un âge respectable, toujours assise à côté d'elle avec un semblant de broderie à la main, moralisait la ratuation.
Ce kiosque était une rotonde charmante, comme toutes les autres parties de l'habitation. Mais il était admirablement choisi conune lieu de conversation.
La beauté de madame de Sylvabelle s'y mariait harmonieusement avec la beauté des fleurs répandues à profusion sur Jes terrasses et dans les plates-bandes, avec le gracieux paysage qui EG déroule sur les bords de la rivière.
22 lA CmcÉ DE FARIS.
Dans ces visites faites à l'heure du lunch, comme disent nos voisins d'outre - Manche , la conversation ne sortait jamais des formules habituelles dont le programme est fourni par les joumaui.
On &isait tourbillonner h la fois dans le cercle de la oonversatioa l'accident du jour, la cantatrice en vogue, le pianiste du moment, le succès dramatique de la veille, le candidat de l'Institut, mademoiselle Rose Chéri, les nuances des étoffes en faveur, la forme des chapeaïa, le lauréat quadrupède de rRippodrome, le dernier bon mot de la chambre des Députa.
Jamais la ïégèreté de ces entrefiene ne sOrtaît des banalités de l'heure présent*; jamais, 8 propos d'art et de littérature, on ne a'élançait ?erg les hauts sommets' (ïe ITïestétique «ntimMifelf ;
Une crainte fort naturelle retenait tou3 ces jeunes hommes devant madame de*Sylvabelle; ils redoutaient la moindre allusion qui aurait pn blesser la .jolie veuve et porter un coup fatal à leurs intérêts dissimtilés.
Et cependant, parmi ces briffanfe causeurs, c'était une joute & armes courtoises, un aswlut géiéra! d'esprit Uvré pour là conquête d'ua sourire.
DKjiiiiPrt b, Gcjoj^lc
li. enuA DB Pâiiis. S3
Parmi ces concrarents, c'était à qoi mettrait ptas d'entrain dam sa verre, pins de ^ràce daos M diction, àqin asettisonmntit de sel pins attique ses ixm» mote, à qû aurait k. répartie plus prompte, et celui d'entre eux qui voyait s'^nouir le visage adoré avait uae extase divine et sentait Inire à sob £n»itla eourctfine du boutiear. Aussi ne s'^iercevait-il pas des trûts {[oi se tfmr tractaient sur 1» figure de ac9 voisina-.
Car, ohaqne jonv, aprës ce» eonvwsatioaa, si qoelcpiee-uns gaittaient. Famé heureuse, l'enaitaçe de madame de Sylvabelle, il y avait aussi bien des secrètes amertumes einpwtôes' \ePB Paris an vol du cheval I
Les adorateurs infortuné» qu'svaît attirés le charme indéfinissable de lajeime manpiise, et <pà venaient chaque jour figurer, comme cinnporses, & la réception de la belle veave, s'en retournaient le désespoir an coeur.
Four eux, la satisfaction de l'esprit n'avait jamùs un gonrh«. Qs craigi^ent de deecendre dm» cette lice, ouverte cependant à tous; ea mesurant lem? ftin^es et leurs ressouirces et les eempso'ant à celles de leurs CMivpagnms de sep- VB^, ils sentaient leur insoffisanoe et se conèminaieBt it use pru^sto' Mtsouft
.,, Gtjoj^lc
31 U. Ciad DX PA.RtS.
Leur sileDce du moins ne leur interdisait point tout espoir, et ils se cramponnaient à tuute chance qui, même dans un lointain fort éloigné, pouvait l'aire luira quelque promesse aventurée de bonheur.
Mais quand, vaincus sans avoir pris part au combat, humiliés d'une délaite qu'ils n'avaient point cherchée et qu'ils étaient obUgés de subir, ils quittùent la retraite de la moderne Circé ; uu crêpe funèbre semblait couvrir, sur leur route, tout ce qui fait la joie des yeui un soir d'été, dans les derniers rayons du soleil : la fraîcheur veloutée des arbres, le vert limpide de la rivicie, la majesté rayonnante des colonnades, les gertes d'eau lumineuse qui jouent avec les fleura ôes jardins.
Accablés d'ime de ces lourdes tristesses qui nous saisissent parfois, alors ils se promettaient bien d'abandonner à son égoïsme superbe la dangereuse fenune.
Ils prenaient toute la nature à témoin de k-ur solennel serment , et un instant ils étaient heureux de cette héroïque résolution qui rendait lu calme à leur coeur et à leur esprit. Mais, apiès quelques jours écoulés loin de madame de Sylvabelle, la vie 6«nblait s'éteindre dans leurs âincs;
..eH.»Gç1ôgle
lA aHEà DE IAIII3. SS
tme défaillance morleUe brisait leurs corps; il fallût revoir l'enchantereBse, il lallût, au prii même du nouveau martyre attendu le lendemain, mériter un regard, une parole, une atten* tion, quelqu'insignifîau te qu'elle fût.
Le plus couvent madame de Sylvabelle s'eaquérait du motif de l'absence, et elle pouvait alors juger de l'empire qu'elle exerçait sur ces hommes & la rougeur qui envahissait le front subitement, aux paroles à peine articulées qui s'échappaient des l&vres pour motivcrune excuse banale.
Un jour, c'était en juin 18i6, il y avait eu, dans le jardin de madame de Sylvabelle, une de ces désertions de court* durée, qui avait brusquement éclairci le cercle des adorateurs en le réduisant; à quatre.
n y avait dans le ciel quelques flocons de nuages grb qui en tachaient l'azur, et dans les yeux, dans les attitudes du cercle intime, je ne sais quelle vague tristesse que chacun subissait et ne pouviût expliquer.
Cependant la conversation était toujours légère comme les jours précédents, et les banalités quotidiennes en avaient fait seules tous les frais.
Tout â coup l'entretien prit une tournuic inu-
S6 lA CS&Et SE PARIS.
sit^ et se dépouilla de la frivolité dans laquelle l'avait retenu jusqu'à ce moment la maîtresse de la mùson.
n ne faudimt pas en conclure que la belle veuve eut en horreur lus choses graves ; mais, Comme tous les esprits véritablement g^eux, elle savût garder sa tristesse au fond de son cœur, comme un trésorToUé avec soin et réservé aux entretiens intimes ; et quand !e cerde était trop nombreux, elle s'abandonnait, avec nnd hypocrine de boa goût, h foute la grâce mondaine de la légèreté.
Un mot, un seul mot, amené par le ha^ard^ détermina cette fois ce brusque changement.
Panni 1m adorateurs de madame de Sylw belle se faisait remarquer par l'arietocratie de sa pereoune, de sa richesBe et dfi son nom, le comte Daniel de Gestain.
Une parenté éloignée le rattachait k madame de Willers, et, à la Ikveiu- de cette parente, il avait pris otiu Madame de Sylvabelte certwnes familiarité, eévèremeat interdites aux autres poursuivante.
C'est ainsi que, la veille de w jour mémorable de juin 1816, il avait éciit & la tante de la marquise une lettre qui, peut-ètre,ne fut pas étrangère è. la détermioatian nouvelle de la jeune veuve.
Nous rapporterons cette letti'e.
n,<,,.„-ert ht Goot^le
28 u. gihcé iie faais.
Madame,
Vous me permettez dévoua écrire, et j'en profiterai pour confier au papier quelques-unes de ces réflexions qui trouvent rarement leur place dans les conversations d'aujourd'hui.
Lorsque Dieu peupla la terre (je vous demande pardon de remonter si loin), il voulut donner h l'homme un grand hôtel garni et ne préteadit rien exiger pour le loyer, à condition que le locataire respecterait le mobilier de l'hôtel, no le vendrait ni en gros ni en détail, et ne le détériorerait en aucune façon.
D'après les intentions du divin propriétaire, l'homme ne devait habiter que les zones du Midi et les bords de la mer. Il y eut profusion de M^iterranées, d'Océans et de rayons de soleil, afin que le bienfait de la locaUté Kit accessible à tous, en supposant toutes les éventualités probables d'une population toujours croissante.
Il est naturel de penser que Dieu n'a pas fait la mer, — la mer, cette gronde et belle chose, — pour qu'on essay&t de la voir du haut de Montmartre ou de Meudon. L'intérieur des terres ne fut inventé que pour faire contre-poids ; et puis, tout le globe ne pouvait pas être de l'eau pure.
LA CIttCÉ DK PARIS. St
Le domaine primitif do l'homme était, comme OD le voit, assez vaste, assez beau. La folie de l'espèce humaine s'est insurgée contre les plans si sages du Créateur. Il se trouva des gens qui, par fièvre d'ennui, se prirent un jour d'une belle passion pour les pays soumis à la trinité dominante de la pluie, de la boue et du froid. L'Asie versa les peuplades de son immense plateau sur les routes brumeuses qui descendent au p6le.
LeCaucase, rArarat,rHymalaya se chargèrent de peupler la Finlande et l'Islande, que le créateur avait réservées aux ours blancs, aux albatros, et non point au capitaine Pany ou au capitaine Franklin.
C'est ainsi qu'un beau jour, quelques désœuvrés errants trouvèrent une lie de saules au milieu d'ime petite rivière et se dirent : a Ceci «n'appartient à personne, prenons-le! »
Et ils coupèrent les saules et se bâtirent dea masures avec de la boue qui ue leiu* manqmût pas. Ces gens-]â goûtaient les délices de la pêcbe et prenaient beaucoup de rhumatismes, en bmille, entre deux eaux. Cependant ils avaient des entants.
Quelque temps après vint Julien l'Apostat, c« grand philosophe, qui dit :
.,, Gtjoj^lc
30 u. oncot HZ paris.
a Voici un beau pays fort humide, fort pln~ vieux et plein de marécages. BAtiBScmg-y une salle de bains, quoique le ciel et la terre se soient chargés de baigner la population, s
Ensuite arrivèrent Pharamond , €!blodion , Mérovée, Ghildéric, tous tiès-chevelm, & cause des rhumes du pays. Us prirent possession de rite des Saules et de toute la boue et eau &ngeuse qui l'entourait. Us ont été soixante^, comme ceux-là, qui se sont obstinés i embellir la boue de race en race.
n est vrai qu'on a inventé les parapluies et lea socques articulés.
Les beaux pays ont été généreusement laissa aux tigres, aux panthères, aux éléphants et aux rhinocéros.
En s'écartant ainsi des lois primordiales de la nature, il a bien fallu se constituer tn état de défense permanente contre tout«s sortes d'ennemis invisibles.
Alors a commencé le duel sans fin entre l'homme et la nature, duel à mort où la nature ne meurt jamais I II a fallu demander des cuirasses & Elbeuf , à Sedan, à Louviera , des toilet à Rouen et à Mulhouse ; des ûanelles & Reims ; des soieries à Lyon; des casquée aux castors.
LA. cmcA SX »R». 31
n a folln nous bâtir des forteresses pour nous défendre contre les b-ente-deax aôies du vent et l'invasion perpétuelle des git>oulées, de la neige, du grésil, de la pluie, de la grêle, que la bienfaisante nature nous garde matemellemeut dans son inépuisable trésor.
Dès que nous découvrons une nouvelle arme défensive pour enrichir notre arsenal , nous poussons des crisde joie, nous crions aU progrès, nous nous embrassons, nous nous félicitons, Dons glorifions le génie de Itumme qui est le nôtre, amour-propre h part, comme ai toutes eta bellai découvertes n'accusaient pas la misère incur^)le de notre position : car les hommes les plus haureuz sont ceux qui n'inventent rien ; les pays les pins beaux sont ceux où le ciel se charge dw inventions.
Or, toujours inventant, améliorant et surtout détériorant, nous oourons, je crois, à un cataclysme universel.
Aux temps religieux, l'homme disait à Dieu ; Renavabi» fucwn terra : Tu renouvelleras la fiu» delà terre.
Aujourd'hui que l'homme ns prend plus la peine de dire quelque chose à Dieu , il s'est chargé, lui, fait)le mortel, de renouveler la face
32 LA CIRCÉ DE râRI3.
de cette terre, doq pas au figiu'é, mais au propre. Dieu, dans quelcpies années, ne reconnaîtra plus le globe sorti de ses mains.
L'homme, encouragé par les académies des sciences, s'est imaginé qu'il pouvait impunément bouleverser son hôtel garni, meubler le grenier avec les dépouilles de la cave, planter au salon ' les arbres du jardin, élever le rez-de-chaussée à la corniche des toits, et que ces dévastations ne nuiraient en rien à la solidité de l'édifice.
Dieu avait semé des forêts, comme des grains de sénevé, sur les crêtes des continents; ces forêts avaient leur métier à faire. Quel métier? C'est un secret. Les savants ne le savent pas.
L'homme avait froid, parce qu'il avait écouté les inspirations de Pharamond, de Guillaume-le- Couf^uérant, du czar Pierre, surnommé le Grand, je ne sais par qui, mus non à coup sûr par moi.
L'homme, pour réchauffer ses membres transis par Pharamond et le czar, coupe les lorêts et les transporte dans les villes, sous le nom de chantiers, où on les vend à 40 francs la voie, ce qui est fort cher, n'en déplaise à Pharamond,
Nobles forêts! nobles arbres qui vivaient eu famille et qui se racontaient leurs amours avec des voix si harmonieuses I
iiiPrt b, Goof^lc
U CaCé DE PAM3. 33
Nobles hôtelleries ouvertes aux hyménées «les oiseaux I II y a un spéculateur qui vient avec une toise et un registre, et il en Mt du èoà ftotié, du bois neuf, pour les pyramides de la rue Amelot et du boutevart Beautnarcliais 1
Et vous croyez que la nature ne se vengera pas, eUe qui se venge de tout I
Vous n'avez pas de jour? il faut vous éclairer. L'huile vous manque? il vous faut du gaz; inventez du gazt Le gaz est le soleil et l'olivier de l'Europe du Nord. Ëh bien 1 rien n'est si aie i^ que d'en fournir abondamment; il y a du gaz partout.
Depuis le jour qui mit le globe en fii^on, la houiUe dort dans les entrailles des montagnes : Vite, éventrons les montagnes I Aussitôt dit, aussitôt iiût. — L'Europe déclare la guerre à ses montagne.
n faut que l'Europe détruise toujours quelque chose; si la chose manque, on ravagera autrement. A bas les montagnes I
En voici une, entre StaSbrd et Warington, qui n révolte ccmtre l'homme ; elle veut garder sa hoiùUe, cette pauvre montagne I Quelle prétention ! Vite, un régiment de mineurs I
On sonne lacharge, les cledrous anglais jouent
iiiPrt h; Goot^le
31 hk ODtci DE Tixa.
faux, selon leur usage; ou chante ancore ^us faux le God urne tke King, et la montagne dîaparatt de la surface du globe comme im grain de sable I Cette montagne a été brûlée vive; j'en ai allumé mou cigare un matin.
Maintenant les montagnes sont averties. Elles ont cru rester montagnes toute leur vie, jouer avec les nuages, conserver des neiges étemelles, tamiser l'eau du ciel et pourvoir eux besoins des sources et des fleuves : l'industrie en a décidé autrement.
Les montagnes doivent disparaître; il n'en restera pas pierre sur pierre ; ce sont des aspérités qui gênent la plante de nos pieds. Nous allons les couper en deux pour donner passage aux chemins de fer ; ensuite nous prendrons les deux moitiés pour les foire fondre dans mie ' coupe d'acide, comme les perles de CléopAtre. Le globe ne doit être qu'une plaine éclairée au gaz.
Passons au bitume.
Jusqu'à présent le bitume n'était guère employé qu'en poésie, ou dans le sermon de l'Enfer ; on ne croyait même pas au bitume :
c'était comme une figure de rhétorique, qui sei^ vait, dans l'occasion, pour chaufier un discours.
U GiBGé SB PABH. SB
Voilft qne Boudainâment Ia bitume prend un corps et une àme ; l'^nbitoie se matérialise ; il ffltabille en aclionnûre ; il ttaverse le boulevard de la rue Vivienne, et va se coter & la Bourse ; heureux Satan qui a des Au» ^ bitume, selon BossuetI gui ne voudnut être Satan ai^jourdliui.
Si j'étais propriétaire d'un arpent de l'feifer, je gagnerais le Paradis... Allons acheter le Vésuve et l'Etna, ces succursales de l'Ëofer, on peut les mettre i la Bomw. 11 laut des volcans pour paver nos roes.
Assez longtemps les volcans nom ont brAIés; hrûlons les volcans, foulons aux pieds les volcans, écrasons-les en pavés 1
Au reste, il faudrait bien se garder de UAmer cette furie de découverte, qui toutes nous font la vie plus tiède et moins ftpre. Mais ce n'est point là la question, et noos n'avons pas pris la peine de remonter à la création du monde, pour examiner la houille et le bitume au point-de vue d'im actionnaire ; aUons an but.
H est probable que l'inventeur ne s'arrêtera pas ■ en à beau diemin. N'y a-t-il pas d'ailleurs une Société de découvertes?
Cest tme propagande qui va enlacer le monde
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36 LÀ CmCÉ DE lAAIB.
dans ses griffes comme le scarabée des Égyptiens. — Qu'allez-vous découvrir, Messieurs? — Nous ne savons pas; le monde est à nous; le monde est plein de secrets : nous allons fouiller la monde; explorer l'Océan, feuilleter les Cordillères; toiumenter l'Afrique, de Maroc à Constance; l'Amérique, du détroit de Behring au cap de Uom...
Nous découvrirons tout, nous mettrons la planète en actions, nous porterons l'affaire à la Bourse de Paris; cette bonne planète gui tourne si lourdement autour du soleil sera cot^. Elle aura sa hausse et sa baisse.
Nous lui prendrons jusqu'à son dernier intestin, jusqu'à sa dernière bosse, jusqu'à son dernier panache; nous ne lui laisserons que la croûte, parce qu'il nous faut xm plancher.
Laissez-nous faire, laissez-nous découvrir; nous allons vous faire un globe parfait, quoique Dieu ait eu l'amour-propre de croire que le sien était bon : Viditçuod essetbonum.
En avant doue, messieurs les explorateurs; vous avez déjà rendu aux éléments supérii^urg, ou pour mieux dire au néant, des masses ii'calculables de forêts et de houille qui avaient ^ur rôle dans la pesanteur spécifique du globe ;.co:i-
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