La circulation de la vie
La personnalité de certains auteurs par rapport à la science s’élève au-dessus d’une individualité ordinaire. Je ne veux pas parler de ce ferme sentiment de l’inviolabilité personnelle qui sert de bouclier à tous ceux qui ne cherchent dans la scienqe que la vérité, le plaisir d’observer et le bonheur, de penser: Je ne songe pas non plus à la tranquille sécurité des écrivains qui ne prennent la plume que parce que la passion de la science les force à donner une forme à leurs idées. C’est à propos des adversaires des auteurs de cette espèce que Gœthe écrivait à Schiller : « On a du plaisir à voir ce qui a par- » tieulièrement blessé ces individus, avec quoi ils » croient blesser quelqu’un, de quelle façon, creuse, » vide et commune, ils envisagent toute existence qui » n’est pas la leur; ils ne tirent que contre les ouvrages » extérieurs, et ne se doutent môme pas que l’homme » habitué à considérer sa personne et les choses d’une
r> façon sérieuse , est retranché dans une forteresse » inaccessible. »
J’ai plutôt en vue le mérite littéraire par la grâce duquel un seul homme peut, à un moment donné, constituer avec ses propres idées une partie de la science. 11 en est ainsi pour beaucoup d’opinions que vous avez exprimées dans vos Lettres sur la chimie; à l'abri de votre nom, elles forment un drapeau autour duquel viennent se grouper, avec conviction, un grand nombre des meilleurs soutiens de la science. Comme on sait que la science n’a qu’une manière d’exister, qu’elle n’est que le savoir des hommes d’un certain temps, on me permettra de dire que le drapeau sur lequel vous avez inscrit vos idées tient une des places les plus importantes dans la science.
Et moi aussi, ce drapeau m’a enthousiasmé, mais je le confesse ouvertement, je ne me mêle pas souvent à son cortège. Dans mes réponses à vos lettres, j’ai exprimé mes idées qui sont bien des fois radicalement opposées aux vôtres; en cela je ne crois pas avoir manqué à la modestie. Vous n’êtes pas physiologiste et je ne suis pas chimiste. Mais ce même sujet que vous avez su arranger d’une manière si intéressante, je l’ai embrassé avec le même amour et étudié de toute la force de ma pensée. J’envisage la matière autrement que vous, en conséquence il me vient d’autres idées. L’exposition que j’en fais a droit aussi à un examen affranchi de préjugés, parce que la science doit toujours être préservée de cette étiquette qui défend à certaines classes d’hommes d’entretenir librement des relations avec d’autres.
S’il fallait que la lutte fût mon moyen, elle n’était pas mon but. Écrivant pour le peuple, j’aurais volontiers évité de vous nommer, ainsi que d’autres, si je n’avais vu dans vos lettres une pièce scientifique respectable, dont nous voudrions tous nous servir, mais que nous ne pouvons employer sans examen.
Votre opinion est votre bien, elle est le produit d’un développement puissant. Vous n’êtes pas responsable de l’usage que vous en faites pour vous-même; vous savez pourquoi vous préférez vos conclusions. Aussi suis-je loin de prétendre vous éclairer par mes réponses. Vous connaissez le sujet que j’entreprends en ce moment. de mettre en œuvre et de placer autant que possible à la portée du peuple, et non plus uniquement à celle d’une aristocratie de l'intelligence. Je ne veux pour moi que le droit de tirer de ce sujet mes conclusions. Je ne me flatte pas de l’espoir que l’exposition que j’en fais puisse vous convaincre. Je ne vous adresse donc pas directement ces réponses.
Néanmoins, pour vous faire connaître l’impulsion que j’avais reçue de vos lettres, je ne pouvais choisir un autre titre. De plus, je voulais aussi dire mon mot au lecteur, qui aussi bien que moi considère vos idées comme un fragment de la science, sans comprendre nettement que la science est toujours comprise dans le devenir.
J’aurai, je le sais, des lecteurs qui, adversaires déclarés de mes opinions, adversaires absolus et âpres, seront ramenés à vos lettres par mes réponses que vos lettres ont fait naître. Qu’ils le fassent, qu’ils y ramassent des armes pour ruiner mon édifice. Mais puissent-ils,
c’est le vœu le plus ardent que j’adresse à tous mes lecteurs, chercher chez vous comme chez moi, non pas des opinions, mais des preuves. Des opinions on en trouve partout et sous toutes les formes. Je peux éviter la peine de me lire à ceux qui voudraient méjuger sur mes opinions, quatre-vingt-dix-neuf sur cent me condamneront, j’y suis résigné. Mais parmi ceux qui prendront la peine de chercher dans mon livre des preuves, et d’examiner les rapports qui unissent maintenant la science positive aux idées qui remuèrent le monde dans la seconde moitié du xvme siècle, neuf sur dix peut être se laisseront gagner.
Jac. MOLESGHOTT.
Mayence, vacances de Pâques, 1852.