SIXIÈME LETTRE
Il y a un procédé dont le cerveau de l’homme fait un grand usage; il consiste, dans un cas donné, à fonder une proposition générale sur une série bornée d’observations. Nous souffrons tous de ce défaut particulier, et nous ne pouvons nous en affranchir que plus ou moins. Voilà ce qui explique les classifications inflexibles au moyen desquelles nous cherchons h étendre la portée de notre esprit. Il serait absurde de vouloir donner à de pareilles classifications le droit de bourgeoisie dans la science. Pourtant il est certain que ces tentatives essayées en vue d’endiguer absolument dans des compartiments étroits les phénomènes qui s’enchaînent partout les uns avec les autres, pour former le courant de la nature vivante, sont justement les causes qui provoquent de nouvelles observations, et par suite des idées nouvelles. Telle a été la destinée du principe qu’a posé pour la première fois Ingenhousz, à savoir, que les plantes ne vivent que de substances inorganiques.
Quand le génie investigateur de Senebier eut montré que les plantes décomposent à la lumière l’acide carbonique que leurs feuilles enlèvent continuellement à l’air, et plus tard quand on eut déterminé l’augmenlation du poids de la plante causé par le carbone qui reste en elle, une proposition d’une grande valeur fut trouvée. Non-seulement les plantes vivent en partie de l’air, mais encore elles tirent de cette source nourricière la plus grande portion de leur corps. C’est pour cela que depuis longtemps on appelle le carbone phytogène.
Il est vrai que la plante ne contient pas seulement la cellulose et le sucre, l’amidon, la graisse et la cire, qui ne sont composés que de carbone, d’hydrogène et d’oxygène, mais encore de l’albumine qui renferme de l’azote combiné avec ces éléments.
Mais l’air aussi contient de l’azote, et non pas seulement à l’état libre, mais encore combiné avec de l’hydrogène sous forme d’ammoniaque. La rosée et la pluie apportent cette ammoniaque à la terre, la racine de la plante l’absorbe.
La plante trouve dans le sol ses sels et son eau, voilà pourquoi — c’est un fait établi positivement — les plantes peuvent, dans certaines circonstances, vivre exclusivement de matières inorganiques. L’eau, l’acide carbonique, l’ammoniaque, les sels, sont, sans exception, des substances d’une composition simple; leurs combinaisons, en se décomposant, reproduisent les mêmes substances simples dont ils provenaient. Ces caractères les opposent, en qualité de corps inorganiques, aux combinaisons organiques qu’on extrait artificiellement des plantes ou des animaux.
Les lichens qui poussent sur des murailles dépour-
vues de terre, vivent en effet de matières inorganiques; ils se nourrissent d’air et de sels.
Au contraire, l’expérience la plus vulgaire nous apprend que l’homme ni aucun animal supérieur quel qu’il soit, ne peut vivre d'air et de sels.
C’est avec raison qu’on a vanté la nouveauté et l’importance du fait que : la plante fait passer l’air et la terre à l’état organique. Et les idées préconçues d’une finalité dans la nature entretenant toujours cette tendance à distinguer par des oppositions, on n’assigne aux plantes qu’une seule tâche : prendre les matières inorganiques dans le sol et dans l’air, et les transformer en aliments organiques pour l’usage de l’animal. La plante vit de substances inorganiques, tandis que l’animal a besoin d’une nourriture organique ; telle était la distinction. En assignant aux plantes la propriété de s’assimiler exclusivement l’air et les sels, on augmentait encore la portée de la classification.
Mais la combustion que subissent les plantes et les animaux vivants et morts, sous l’action permanente de l’oxygène qui les enveloppe de tous côtés, n’aboutit pas directement à la formation d’acide carbonique et d’eau. Les feuilles tombées, les chaumes, les produits des jachères, le fumier des écuries et les cadavres contribuent à former le terreau. Ils imprègnent le sol de matières organiques. L’acide humique, l’acide créniqueet l’acide apocrénique sont tous des corps composés de carbone, d’oxygène et d’hydrogène qui ne manquent dans aucun bon terrain.
Dans le sol, ces acides sont combinés avec l’ammoniaque. Le crénate d’ammoniaque est un corps qui contient de l’azote, du carbone, de l’hydrogène et de l’oxygène. Ces éléments existent dans l’apôcrénate
d’ammoniaque à peu près dans les mômes proportions que dans l’albumine (Berzelius, Mulder) (1).
Par conséquent, on peut comprendre que le lichen, pauvre en azote, prospère sur les rochers nus, tandis que le froment, riche en albumine, réclame la forte nourriture du fumier.
Cependant Ingenhousz et Liebig n’attribuaient l’action fertilisante qu’aux matières inorganiques de l’engrais. Puisque l’engrais et le terrain sont des mélanges, il fallait donner une preuve immédiate à l’opinion que l’acide humique et l’acide crénique tels qu’ils sont, sont des aliments pour la plante. Cette preuve, de Saussure l’a fournie. Il a déterminé par des pesées la quantité d’humate de potasse qui passe dans une plante en bon état. J’ai observé moi-môme le passage de l’humate de potasse dans les oignons et dans les fibres radicales du safran. Malaguti a pesé la quantité d’ulmate d’ammoniaque que la cressonnette [C ardamine pratensis) tire du sol, et a déterminé le poids acquis par ces petites plantes, sous l’influence favorable de l’ulmate d’ammoniaque, par rapport à d’autres à la disposition desquelles il n’avait pas mis cette substance alimentaire (2). Mulder et Soubeiran ont découvert, par l’expérimentation, que les solutions des matières organiques du terreau ont une influence favorable sur la végétation.
Il est donc tout naturel que ces petits végétaux pullulants que nous appelons des moisissures, et dont les parents, dans le règne végétal, sont très-riches en azote,
(t) Jac, Molescholt, Physiologie des Slofl'icechsels. Eilangen, 1851,
(2) Malaguti, Comptes rendus , XXXIV, p. 112, 114.
se plaisent sur un sol organique. Dans la pourriture sèche du bois, les matières organiques qui, clans le principe, formaient les cellules du bois, se transforment en cellules d’un champignon, dont les fdaments prennent petit à petit la place du bois. Dans la maladie bien connue des vers à soie, la terrible muscardine, un champignon pousse sur les corpuscules du sang de la chenille. Une végétation de champignons peut détruire le sucre. La couche rouge qu’on trouve quelquefois sur le sucre avarié se compose d’espèces d’un nouveau genre de ces petits végétaux pullulants (1).
Plus une plante produit d’albumine, moins elle peut se passer des acides du terreau. Nous savons par Mulder que ces acides se distinguent par une très-grande affinité pour l’ammoniaque, laquelle cède son azote à l’albumine.
Cependant Liebig persiste si fermement depuis des années dans son idée, que le fumier n’agit que par ses parties inorganiques (2), qu’il a l’illusion de croire qu’on a abandonné l’opinion défendue naguère encore par Mulder, Johnston, Soubeiran, Malaguti et tant d’autres, c’est-à-dire, que le terreau est utile aussi par ses parties organiques (3).
« Nous savons », dit Liebig, « que pour les plantes «marines, il ne peut être question d’une nourriture tirée »de l’humus (terreau) par les racines (à). » Pourquoi? Est-ce que les conditions de putréfaction qui transfor-
(1) Glyciphila erythrospora et G. elœospora , Montagne. (Voy. la communication faite, en octobre 1851, par Payen, Comptes rendus , XXXIII, 393, 397.)
(2) Liebig, Chemische Briefe , 240, 672, 682.
(3) Id., ibid., 661. ImSinne der jctzlverlasscncn Humus-Tlicorie.
(4) Liebig, Chemische Briefe , 630.
ment les plantes mortes en acide humique, en acide crénique et en acide apocrénique, manquent dans la mer? Mais j’admets qu’elles manquent, le varech géant et d’autres plantes marines s’adjoindront au lichen qui vit sans humus. En résulte-t-il que l’acide humique ne contribue pas à la nourriture d’autres plantes ? À ce compte, il ne serait pas vrai que nous mangeons de la viande, parce que le Groënlandais vit de poisson, et que les habitants des îles de la mer du Sud se nourrissent du fruit de l’arbre à pain.
» Mais, » objecte encore Liebig, « la chaux est utile, » et elle ne pourrait pas l’être si l’acide humique servait » à quelque chose, puisqu’elle décompose l’acide hu- » inique (1). » Il est clair qu’ici Liebig prend une probabilité pour une preuve, et que sa conclusion s’en ressent. De ce que la chaux est, dans certaines circonstances, plus utile que l’acide humique, faut-il conclure que l’acide humique soit sans action?
D’ailleurs la chaux laisse l’humate d’ammoniaque intact. Bien plus, la chaux peut se combiner avec l’acide humique. Liebig lui-même a essayé de déterminer à peu près la quantité d’acide humique qui peut passer dans les plantes, et se sert pour cela de la quantité de chaux que ces plantes contiennent. Donc, la chaux ne doit pas détruire tout à fait l’acide humique. Le sel de chaux serait même, d’après Liebig, le sel le plus répandu, et celui qui contient le plus d’acide humique (2).
Pour mettre le comble à ses contradictions, Liebig se prononce contre l’utilité de l’acide humique, par la
(1) Liebig, Chemische Briefc> G61.
(2) Liebig, Agriculturchemie , 6e Aufl. Braunschweig, 1840, 13.
raison que la quantité de chaux contenue dans la plante est trop faible, et ne peut lui procurer une quantité considérable de cet acide humique qu’elle doit détruire.
L’humate de chaux, ajoute plus loin Liebig, est une combinaison à laquelle il faut pour la dissoudre une telle quantité d’eau, que toute la pluie qui tombe sur un champ ne parviendrait pas à donner aux plantes beaucoup de carbone sous forme d’acide humique.
Cette objection serait certainement d’une très-grande valeur, si l’assertion de Liebig, que l’humate de chaux est le sel le plus répandu de tous les humâtes, était vraie. Mais il n’en est pas ainsi : non-seulement l’humate d’ammoniaque se trouve en plus grande abondance dans la terre végétale que l’humate de chaux, mais cette combinaison a une fixité telle, que l’un des acides les plus énergiques, l’huile de vitriol ou acide sulfurique, n’est pas en état de la décomposer complètement (Mulder). De plus, l’humate d’ammoniaque est aussi soluble dans l’eau que l’humale de chaux l’est peu. Le premier est deux mille fois plus soluble que le second.
Pour augmenter le nombre de ses raisons probables, Liebig fait une nouvelle objection à la vertu fertilisante du terreau. Nous pouvons, dit-il, augmenter le produit des plantes en carbone jusqu’à un certain point en leur fournissant des matières qui ne contiennent pas de carbone (1). Le fait est vrai, mais l’objection ne vaut rien. D’après les recherches intéressantes de Cloëz et Gratiolet, il est indubitable que la plante ne peut décomposer l’acide carbonique de l’air ni en fixer le carbone, s’il ne se trouve dans la
(1) Liebig, Chemischc Briefe , 683.
GO
terre des sels convenables. Ces sels servent, dit Liebig, donc l.’acide humique ne sert pas. D’après la même logique, l’acide carbonique ne sert pas. Je vais plus loin, les sels eux-mêmes ne servent pas, à l’exception d’un seul, qu’on peut choisir à volonté parmi les éléments inorganiques de la plante pour lui faire jouer ce rôle.
Tels sont les détours où l’on se perd quand on s’engage à soutenir une théorie avec des probabilités au lieu de preuves. C’est aussi pour cela que celte erreur est tenace, car les probabilités poussent comme des champignons.
Jusqu’ici j’ai sans doute réfuté les considérations les plus importantes de Liebig, mais non pas toutes celles qu’il a parées du charme entraînant d’une exposition qui bien souvent brille comme l’éclair. Il nous faut encore tenir compte d’une objection capitale. Le rendement en carbone d’une prairie ou d’une même surface de forêt est indépendant d’une addition de fumier riche en carbone (1). Que serait-ce donc si dans l’addition d’humale d’ammoniaque il s’agissait bien plus de la présence d’une combinaison très-utile d’azote, de carbone, d’hydrogène et d’oxygène, que de l’augmentation du produit en carbone qui, sans doute, en est le résultat indirect?
Ce n’est pas seulement parce que le fumier augmente ou complète les sels du sol, que nous sommes dans la nécessité de lui faire honneur des fruits de nos champs; mais parce que les combinaisons ammoniacales des acides organiques de la terre activent avec la plus grande énergie la production d’albumine, composé
(1) Liebig-, Chcmischc Dricfc, 683; voyez encore 680, G81.
riche en azote, et c’est là le but que nous poursuivons dans l’agriculture.
Personne, aussi longtemps que celte question est restée en suspens et qu’on l’a discutée d’une manière scientifique, absolument, personne n’a cru que la plante fût redevable d’une grande partie de son carbone à l’acide humique. De Saussure, défenseur autorisé de la nourriture organique des végétaux, a déjà fait ressortir que les plantes dans une fertile terre de jardin, ne peuvent tirer des matières organiques du sol plus du vingtième de leur poids (1). Mais si la plante en réalité ne tire que la plus petite partie de son carbone des acides humique, crénique et apocrénique, cela démontre-t-il que la plante ne tire pas du tout de carbone de ces acides? Liebig lui-même, vaincu par la force des faits, reconnaît une action au terreau, par la raison même qu’il fournit du carbone aux plantes. « L’action de l’humus consiste en un dévelop- » pement accéléré de la plante, c’est un gain de temps. » Dans tous les cas le produit en carbone s’accroît sous » l’inlluence de l’humus. Dans Part de l’agriculture il » faut porter en ligne de compte l’opportunité du temps. » Ace point de vue l’humus a une importance singulière » pour la culture des espèces potagères (2). »Et pourtant on veut que le produit en carbone d’une prairie ou d’une même surface de forêt soit indépendant de l’addition d’un fumier riche en carbone.
C’est clair : en dépit de sa thèse générale, Liebig ne peut nier logiquement que le terreau ne soit une source
(1) Hugo Mohl, dans Rue/. Wagner' s Ilandworterbuch der Physiologiedie Vegelalische Z elle, 237.
(2) Liebig, Chemische Bricfc, 689 ; voyez 637, 661, 678, 679, 685, 703, 704.
MOLESCHOTT. — I
de carbone. Cependant il n’abandonne pas pour cela sa proposition que les matières organiques ne peuvent contribuer à la nourriture des plantes. Liebig fait d’abord décomposer entièrement l’acide humique par une décomposition progressive en acide carbonique et en eau, avant de le faire absorber par les racines. L’acide carbonique du sol complétera celui de l’air, dissoudra les phosphates du sol, formera des bicarbonates, transformera les combinaisons insolubles de silice en composés solubles. C’est par ce moyen que les fibres des racines augmentent, et par suite les feuilles et avec elles l’absorption de l’acide carbonique de l’air (1).
Une partie des acides organiques se consume par une décomposition graduelle et se réduit en eau et en acide carbonique, c’est un fait incontestable. Mais c’est précisément parce que la décomposition se fait par une combustion très-lente que les sels ammoniacaux des acides organiques se trouvent si abondamment dans la terre végétale. Qu’ils passent en cet état dans les plantes, c’est démontré par l’observation directe; qu’ils servent aussi par l’addition de carbone, Liebig, au milieu même de scs assertions contradictoires, l’a établi énergiquement. Quant à la proposition, que tout l’acide humique doit préalablement se décomposer en acide carbonique et en eau, on n’a pas même essayé delà démontrer. Au contraire, pour écarter tous les doutes, Wiegmann et Mulder ont démontré par des expériences que ni l’acide carbonique ni l’ammoniaque ne peuvent remplacer l’action de l’acide humique (2).
(1) Liebig-, Chcmische Briefe , 677, 679.
(2) Mulder, Proevo eener Algemeene physiologische Scheikunde 746, 756, 757.
« Donnons au sol de l’ammoniaque et les phosphates » qui sont indispensables aux céréales, s’il n’en contient » pas, et nous aurons rempli toutes les conditions que » réclame une bonne récolte, car l’atmosphère est un » magasin inépuisable d’acide carbonique (1). » Yoilàla raison favorite de Liebig : l’air fournit du carbone en abondance inépuisable. Pourquoi donc le terreau donnerait-il aussi du carbone? Par conséquent l’acide humique n’en fournit pas. C’est toujours le point de vue suranné des idées de finalité, avec lesquelles on peut rendre tout probable, sans rien prouver. Il suffit d’exposer ces arguments dans leur nudité et leur simplicité. Si l’on s’adresse à un homme de bon sens on n’a plus besoin d’ajouter un mot de réfutation.
J’ai combattu les arguments spécieux de Liebig, qui se répètent sans devenir meilleurs. Je leur ai consacré plus de détails qu’il ne convient d’en donner dans un livre fait pour le peuple. Mais Liebig a dit dans un ouvrage destiné non-seulement aux hommes spéciaux qui font des recherches eux-mêmes, mais encore à tout le monde éclairé, que la théorie de l’humus était abandonnée. Ce n’est pas là ce qui fera triompher ses idées sur les sources de la nutrition des plantes. De Saussure, et le premier chimiste agricole qu’ait possédé le pays le plus avancé dans la pratique, Johnston, Mulder, Soubeiran, Malaguti et beaucoup d’autres ont défendu et défendent encore l’action de Lbumate d’ammoniaque, non pas avec le poids de leur nom, ni avec une pression dictatoriale, mais avec des faits qui ne se laissent pas gouverner.
Si les acides humique, crénique, apocrénique, com-
(1) Liebig, Cligmiselie Briefe , 602,
binés de préférence avec l’ammoniaque, passent dans les racines des plantes; si, d’autre part, l’apocrénate d'ammoniaque contient de l’azote, du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène à peu près dans les mêmes proportions que l’albumine, l’ammoniaque doit avoir dans la terre végétale, pour la prospérité des productions des champs, au moins autant d’importance que ces acides organiques’ Oui, l’ammoniaque est encore plus importante, caron ne peut révoquer en doute que la plante ne doive la principale partie de son azote à l’ammoniaque, de la même manière qu’elle doit tirer de l’acide carbonique la plus grande partie de son carbone.
C'est pour cela que Liebig a rendu un service éminent en faisant connaître que l’air et la pluie contiennent de l’ammoniaque. La quantité de ce corps dans l’air est soumise à des variations très-étendues, parce que l'eau absorbe cette combinaison d’azote et d’hydrogène avec tant d’avidité, que chaque pluie emporte hors de l'atmosphère à peu près toute l’ammoniaque qui s’y trouvait. De la sorte, chaque pluie, et encore mieux chaque pluie d’orage ajoute au champ la combinaison d’azote la plus fertilisante, qui sert aux plantes de nourriture. Les effets bienfaisants de la pluie ne sont donc pas bornés à la dissolution des corps contenus dans le sol. Avec la pluie, les champs et les jardins reçoivent une des plus importantes substances alimentaires des végétaux.
Mais il y a une autre source d’ammoniaque plus abondante encore qui jaillit de la terre végétale elle-même. On en doit la découverte aux savantes recherches de- Mulder, et c’est à tort que Liebig en a nié l'existence (1).
(1) Liebig, Chemische Driefe , 184.
Il s’agit d’une des propriétés les plus intéressantes de l’hydrogène; quand il se dégage de ses composés, il entre avec l’azote condensé dans une nouvelle combinaison qui n’est autre que l’ammoniaque. Le fer est un corps simple, l’eau un composé d’hydrogène et d’oxygcne. Quand on met en contact l’eau eL le fer, celui-ci enlève de l’oxygène à l’eau, il se forme de la rouille, combinaison d’oxyde de fer avec l’eau, et de l’hydrogène se dégage. Tous les mélanges pulvérulents peu tassés condensent les corps gazeux, par exemple l’azote. La limaille de fer est un de ces corps. Quand nous ajoutons de l’eau à la limaille de fer, il ne se forme pas seulement de la rouille : l’hydrogène qui se dégage de l’eau se combine avec l’azote condensé dans la limaille pour former de l’ammoniaque. La terre végétale joue à la fois le rôle de l’eau et de la limaille de fer; elle condense l’azote dans ses pores, et les matières du terreau, en voie de décomposition, sont des sources d’hydrogène; celui-ci en se dégageant se combine avec l’azote condensé.
Dans une bonne terre l’humate d’ammoniaque ne peut donc pas manquer. Dans Thumate d’ammoniaque l’air et la terre et les débris des plantes et des animaux s’unissent ensemble pour produire la substance alimentaire la plus nécessaire à la réussite du fruit. L’air donne la cause de la décomposition dont il s’agit ici; car elle n’est qu’une combustion lente, et l’oxygène est la cause que, dans les corps en voie de putréfaction, l’hydrogène se dégage. C’est encore de l’air qui provient l’azote que l’hydrogène naissant doit rencontrer; la terre condense l’azote dans ses pores. Enfin l’acide humique résulte des animaux et des plantes en décomposition.
L’Immate d’ammoniaque est la substance nutritive la plus nécessaire au froment et aux pois, c’est-à-dire aux aliments les plus riches de l’homme, parce qu’il se change avec la plus grande facilité en albumine, combinaison très-complexe d’azote, de carbone, d’hydrogène et d’oxygène, qui occupe un rang élevé parmi les composés organiques et imprime la première impulsion à la vie de la plante. Par la vie j’entends l’échange de matières.
L’albumine soluble ou des substances qui présentent le plus de ressemblance avec elle, font passer l’amidon de la semence et des racines à l’état de dissolution, c’est-à-dire qu’elles le mettent en mouvement. Ce mouvement produit la germination.
Déjà sortent de la terre les premières petites feuilles vertes, et déjà commence l’absorption de l’acide carbonique de l’air, qui, avec l’aide de l’ammoniaque, de l’eau et des sels, peut métamorphoser ces folioles imperceptibles en un buisson, en une forêt.
La décomposition de l’acide carbonique, qui rend possible l’extrême multiplication des plantes, s’opère dans toutes les parties vertes qui sont exposées à la lumière. Et même elle n’est pas limitée exclusivement aux parties purement vertes; car les feuilles jaunes verdâtres du gui de chêne, qui vit en parasite sur les arbres fruitiers, peuvent décomposer l’acide carbonique (Luck) (1).
Quant à l’acide carbonique, il provient des animaux qui respirent, du bois et de la houille que nous brûlons. La plante ramène le carbone dans le cercle de la vie. Pourtant le carbone n’est fixé que si la plante
(1) Luck, Annalen von Liebig, Wœhler urul Ivopp, LXXVIII, 80.
trouve en même temps des sels dans le sol et de l’oxygène dans l’air. Quand l’oxygène manque, les feuilles vertes ne peuvent pas, même à la lumière, décomposer l’acide carbonique (Théod. de Saussure) (1). L’air et la terre doivent rendre productif l’acide carbonique, qui sans cela s’accumulerait et deviendrait un tourment et un péril pour la vie des hommes et des animaux.
Ap rès que l’ammoniaque et l’acide carbonique ont été transformés en albumine, le bétail qui paît dans les pâturages la rassemble et lui donne la forme la plus convenable pour la nourriture de l’homme. Dans l’agriculture comme dans l’élève des bestiaux, le but principal est la production d’albumine, de graisse et de sels.
Le même acide carbonique, le même azote que les plantes tirent de l’air, de l’acide humique et de l’ammoniaque, deviennent successivement herbe, trèfle, froment, animal et homme, pour redevenir enfin de l’acide carbonique, de l’eau, de l’acide humique et de l’ammoniaque.
C’est en cela que consiste le miracle naturel de la circulation de la matière. Liebig trouve miraculeux que le carbone de notre cœur et l’azote de notre cerveau aient, autrefois peut-être, appartenu à un Égyptien ou à un nègre. La plaisanterie est à mon avis triviale pour ne pas dire de mauvais goût. Cette espèce de métempsycose serait la conséquence la plus mesquine de la circulation de la matière. Le miracle est dans l’éternité de la matière à travers le changement de forme, dans le passage de la matière d’une forme à une autre, dans l’échange de la matière, le premier fondement de la vie terrestre.
(1) Voyez Robin, Comptes rendus , XXX III, 38.
Tout le labeur de l’homme s’effectue sur des voies qui aboutissent, comme autant de rayons, au cercle que la matière doit parcourir. La lutte se rapproche ou s’éloigne du centre suivant les degrés de notre savoir. Plus nous concevons clairement que nous travaillons au plus haut développement de l’humanité, par une judicieuse association d’acide carbonique, d’ammoniaque et de sels, d’acide humique et d’eau, plus aussi deviennent nobles la lutte et le travail au moyen desquels nous cherchons à fixer sur le plus court chemin au dedans du cercle, la rotation des éléments.
Ainsi donc, la sublime création dont nous sommes chaque jour témoins, qui ne laisse rien vieillir, ni rien se perdre, c’est que l’air et les plantes, les animaux et les hommes se tendent partout la main, se purifient, se rajeunissent, se développent et s’anoblissent perpétuellement; c’est que l’individu qui tombe n’est qu’un sacrifice à l’espèce; c’est que la mort même n’est que l’éternité de la circulation de la matière.