SEPTIÈME LETTRE
LA PLANTE ET LE SOL
Quand on brûle des feuilles de thé desséchées, on peut à la couleur de la cendre distinguer si l’on avait affaire à du thé de la Chine ou à du thé de Java. La cendre de ce dernier est beaucoup plus colorée en rouge, parce qu’elle contient une plus grande quantité d’oxyde de fer. Aussi l’infusion de thé de Java est-elle plus foncée que celle du thé de la Chine, parce que l’oxyde de fer s’engage avec l’acide tannique des feuilles de thé dans une combinaison d’une couleur bleu noirâtre (Mulder). Il est clair que c’est parce qu’il y a du fer dans cette île fertile que le thé de Java ne peut être estimé à l’égal du thé de la Chine. Dans le sud des États-Unis de l’Amérique du Nord, dans l’Alabama, la Géorgie, la Caroline du Sud, et même dans le Brésil, la culture de thé ne peut acquérir que petit à petit la prospérité et la supériorité qui sont le partage de la Chine. La raison en est en grande partie dans le sol. La fine rave de Teltow ne quitte les sables de la Marche de Brandebourg que pour perdre son goût. Dans le sol fertile de la province du Rhin elle se change en un tubercule informe dans
lequel le Berlinois ne reconnaît plus son mets favori. Il en est pour le tabac et la vigne comme pour le thé et les raves. Le Havane s’abâtardit graduellement à Java, et c’est en vain qu’on a essayé d’obtenir en Amérique avec des vignes d’Europe un cru égal à celui du Rhin (1).
Tous ces faits trouvent l’explication la plus satisfaisante dans le rapport normal qui lie les principes organiques des plantes avec les sels du sol.
Si un amandier produit des amandes douces ou des amères, c’est le lieu où il est planté qui en est la seule cause. Liebig nous apprend que, dans quelques cas, il a suffi de déplacer un arbre qui produisait des amandes amères, pour lui faire produire des amandes douces. Il manque dans ces dernières la substance caractéristique des amandes (l’amygdaline), qui se change en huile d’amandes amères et en acide prussique sous l’action d’un ferment que toutes les amandes renferment.
La nourriture une fois changée imprime une autre direction à la désassimilation dans l’amandier, à tel point que tantôt l’amygdaline se produit, et tantôt ne se produit pas. C’est la même chose pour l’homme: avec une nourriture exclusivement animale, son urine contient de l’acide urique comme d’habitude; mais si les végétaux prédominent dans le régime, elle contient au contraire de l’acide hippurique.
Les pommes de terre qui germent dans les caves, contiennent un corps vénéneux caractérisé par son affinité pour les acides. Au lieu des bases alcalines et terreuses que les tubercules gisant sur le sol ne pouvaient
(1) Fleischmann, Froriep’s Tagesberichlen , 1851, sept., nos 373, 212, 213.
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absorber, apparaît un alcali organique qui se développe au sein même de la plante. Moins le quinquina rencontre de chaux dans la terre, plus il renferme de quinine combinée avec l’acide quinique. De même dans le suc du pavot, l’acide méconique peut être remplacé par l’acide sulfurique.
Dans ces derniers temps on a fait la remarquable observation que les vins contiennent de l’iode. Parmi les vins français ceux qui renferment le plus de ce corps simple, sont les vins des collines granitiques du Beaujolais et du Méconnais; celui qui en contient le moins, c’est le champagne qui vient sur la craie blanche. Le vin de Bordeaux des terrains tertiaires de la Gironde est plus pauvre en iode que celui qu’on récolte sur la craie verte, depuis Gahors jusqu’à la Rochelle (Chatin) (1).
C’est surtout à titre de remède qu’on recherche le cresson de fontaine qui pousse dans les eaux courantes. 11 doit une partie de sa vertu salutaire à l’iode que l’eau courante ajoute continuellement à sa composition, et qui, par conséquent, s’y trouve en plus grande abondance que dans le cresson de fontaine des eaux stagnantes (Chatin).
L’utilité des jachères, des assolements, des engrais minéraux, du gypse, de la marne, des os, démontre d’une manière éloquente la relation matérielle qui lie la plante au sol. Elle avait dans la pratique la valeur d’un fait positif, avant que la science moderne en eût donné la théorie.
Le sol le plus fertile s’épuise à la fin. On sait que les vignobles demandent de la potasse. Nous savons depuis
(1) Chatin, Journal de pharmacie cl de chimie , 3e série, t. XVIII j p. 243.
peu par Berthier (1), que cette potasse ne passe dans les raisins qu’en très-faible quantité et qu’au contraire elle entre pour sa plus grande partie dans le bois et les feuilles. Mais le raisin suppose la souche. Et quoique Boussingault, un des hommes les plus savants et les plus expérimentés dans les questions de science agricole, ait démontré que les pommes de terre, le froment, la betterave enlèvent au sol plus de potasse que ne fait la vigne (2), la présence de la potasse dans le sol est néanmoins nécessaire à la vigne. Il est probable que ce n’est pas seulement par ce que la vigne contient de la potasse. Les carbonates alcalins des excréments de la vache sont, d’après Liebig, la cause de l’augmentation de la quantité de sucre dans les raisins.
Puisque les pommes de terre enlèvent au sol la potasse, on abîmerait un vignoble en y plantant des pommes de terre. Une source nourricière qui doit couler pour la vigne serait ainsi tarie.
Sur une surface égale et dans le même temps, le froment tire cinq fois plus de potasse et d’acide phosphorique que les hêtres, et les sapins se contentent d’un peu plus de la moitié de ce que les hêtres consomment de ces substances. C’est là une des différences les plus curieuses qui caractérisent l’opposition de l’agriculture à l’économie forestière. L’agriculture épuise le sol, surtout en potasse et en acide phosphorique. Le régime forestier lui enlève plus particulièrement la chaux (Fresenius) (3).
(1) Berthier, Annales de chimie et de physique , 3e série, t. XXXIII,
(2) Boussingault, Journal de pharmacie et de chimie , 3e série, t. XVIII, A25.
(3) Heyer, Annalcn der Chernic und Pharmacie , LXXXII, 18$.
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Salm-Horstmar a fait voir que l’avoine qui manque de fer perd sa couleur verte, devient pâle et ne peut produire de fleurs ni de fruits (1). Le fluorure de calcium nuit à l’avoine (2), tandis qu’il se trouve dans l’orge. Le sel de cuisine agit d’une manière désavantageuse sur le sarrasin, tandis qu’il est utile à l’orge et à l’avoine, quand on fume en même temps avec du terreau (E. NVolff) (3). D’après Isidore Pierre, les engrais minéraux les plus fertilisants pour le trèfle sont le gypse brut, le nitrate de potasse, le nitrate d’ammoniaque et le sulfate de soude, et, malgré le prix élevé des nitrates, ils sont en même temps les plus économiques eu égard aux produits (â).
Le carbonate de potasse est un engrais excellent pour les betteraves, parce qu’il augmente leur rendement de sucre, tandis que l’engrais animal abaisse la quantité de ce sel et, en revanche, augmente celle des nitrates (Herlh) (5).
Voyant que nos graines de céréales sont si riches en gluten azoté, en acide phosphorique et en magnésie* Pierre a recherché s’il n’y aurait pas un sel double, réunissant en soi l’acide phosphorique, la magnésie et l’azote sous la forme de l’ammoniaque, qui agirait d’une manière fertilisante sur les récoltes. II le trouva dans ce fait qu’une quantité de 150 à 500 kilogrammes de phosphate ammoniaco-magnésien par hectare dé-
(1) Salm-Horstmar, Erdmann's Journal , Lit, 335.
(2) Id., ibid.y 32.
(3) Émile Woliï, id., Ll, 55.
(4) Isidore Pierre, Annales de chimie et de physique , 3« série, t. XXX, 429.
(5) Herlh, Journal fur prahtische Chemie , von Erdmann und Werther, LXIV, 145.
MOLESCHOTT. — 1
ploie une action extraordinairement avantageuse, le grain de froment y gagnant trois pour cent en poids et le rendement de sarrasin devenant six fois plus grand (1).
Les diverses espèces de plantes demandent donc à la terre des éléments déterminés; et quand ils manquent, il faut les ajouter artificiellement.
En conséquence, l’agriculteur a deux choses à faire. Dans un cas, considérant le champ comme donné, il doit faire choix du fruit en se conformant à la nature du sol. Dans l’autre, au contraire, il veut une certaine récolte, et alors il faut qu’il subordonne l’engrais à la nature du sol. Par exemple, d’après Boussingault, les pommes de terre et les betteraves tirant du sol une quantité extraordinaire de potasse, on ne devra pas planter des betteraves dans un champ dont les pommes de terre ont épuisé la potasse. Il faut choisir, d’après la nature du sol, un autre produit qui n’ait pas besoin de beaucoup de potasse, ou bien améliorer le sol par des jachères qu’on laboure avant la floraison. Les produits de la jachère communiquent aux couches supérieures de la terre les sels, que les racines ont absorbés dans les profondeurs* D’ailleurs, pendant la jachère, l’efflorescence des sels s’opère, et de nouvelles quantités de silicate de potasse viennent se mettre à la disposition des nouvelles récoltes,
C’est dans cette connaissance des besoins de chaque plante que gît tout le secret des assolements et des jachères. Liebig recueillera un honneur impérissable pour avoir appuyé sur des principes scientifiques les propositions empiriques obscures qui réglaient cette
(I) Isidore Pierre, Annales de chimie et de physique , 3e série, t. XXXVI, 60, 61.
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matière, et avoir franchement substitué au mystère une loi de la nature.
Dans le vignoble, le rapport est renversé; chaque année il faut qu’il produise des raisins. Le choix de la plante n’est pas subordonné au sol, il faut donc que le fumier réponde aux besoins de la vigne. Voilà pourquoi nous apportons à la vigne des carbonates alcalins, sous forme d’excréments du bétail ; car si ces carbonates manquent au point que le vignoble n’en puisse absorber la quantité nécessaire aux sarments et aux pampres, il n’y a pas de soleil qui fasse produire une bonne année. Sans sarments et sans feuilles, pas de raisins.
Néanmoins, il est souvent très-important de savoir que tel élément est utile à la tige et tel autre au fruit. Ainsi, d’après Wolff, le carbonate de potasse favorise l’accroissement de toutes les parties qui contiennent principalement de la cellulose, c’est-à-dire les feuilles et la tige, tandis que les phosphates sont la cause de la récolte du fruit (1). On sait que, dans tous les cas, ce qui caractérise le fruit, c’est sa richesse en acide phosphorique et en albumine. C’est à cause des phosphates et des corps albumineux qu’aucune autre partie de la plante ne peut soutenir la comparaison avec le fruit du froment ou les graines des légumineuses. L’agriculture, tant qu’elle s’occupe des premiers besoins de l’homme, de sa nourriture, n’a pas de plus grande tâche à remplir que de préparer de l’albumine et d’amasser du phosphate de potasse et des combinaisons d’acide phosphorique avec la chaux et la magnésie.
On comprend donc pourquoi les efforts qu’on fait de notre temps sont toujours dirigés vers la solution de ce
(1) Émile Wolff, Erdmann s Journal , LU, 73.
problème, dont on comprend de plus en plus l’importance : connaître pour chaque cas le fumier qu’il convient d’appliquer. Et si nous réfléchissons que par suite de l’accroissement constant de la population, le phosphate de chaux, la terre d'os, peut venir à manquer, c’est alors que nous sentons l’immense valeur de la découverte des champs de phosphate de chaux, d’ostéolithe, en Estramadure et en Wetteravie.
Pourtant, ce n’est pas seulement en passant dans la plante que les sels de l’engrais minéral rendent des services.
Le carbonate de chaux, les carbonates terreux en général et les carbonates alcalins abandonnent leur acide carbonique par l’effet de la chaleur. Sous l’action des rayons solaires, le carbonate de chaux de la marne perd d’abord de l’eau, ensuite de l’acide carbonique qui est entraîné par la vapeur d’eau. Ainsi, petit à petit, naissent des combinaisons qui contiennent plus de chaux que les précédentes, un sel de chaux où la chaux l’emporte sur l’acide, un sel basique de chaux (Jacquelain) (1). En hiver, le sel basique absorbe de nouveau plus d’acide carbonique et devient par là une nouvelle source de cet acide pour l’été.
L’influence qu’exerce sur la végétation la marne et les autres corps contenant des carbonates, augmente avec la chaleur. Il faut en tenir compte quand on considère la croissance exubérante des plantes entre les tropiques.
C’est aussi ce qui explique l’action d’un engrais connu dans le nord de l’Allemagne sous le nom d epost. C’est une plante du genre Cliara qui, d’après Schulz-Fleeth (2),
(1) Jacquelain, Erdmanri s Journal, Ltlf, 305, 306.
(2) Scliulz-Fleelh, Poggcndorff's Annalen, LXXXIV, 94.
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a pour caractère une richesse extraordinaire en carbonate de chaux. En automne, on porte ces débris de végétaux sur les champs, et on les laisse se décomposer pendant l’hiver. Or, comme le sol ne manque pas de carbonate de chaux, ce n’est pas par son sel de chaux qu’agit le post : il est, comme la marne, une source d’acide carbonique qui contribue au développement des principes organiques des plantes.
Si l’on fait abstraction des effets immédiats de leurs éléments inorganiques, et aussi de la propriété par laquelle le carbonate de chaux, dissous dans de beau contenant de l’acide carbonique, attaque les alcalis et l’acide silicique, et leur donne une forme grâce à laquelle ils peuvent pénétrer dans les racines des plantes ; la marne et le post et les autres combinaisons qui contiennent du carbonate de chaux sont encore utiles en été en dégageant de l’acide carbonique, car l’acide carbonique est un moyen d’opérer la dissolution du carbonate de chaux et d’autres corps qui sont par eux-mêmes insolubles dans l’eau.
C’est ainsi que le sol lui-même devient une source d’acide carbonique. Mais il faut considérer l’ammoniaque de la terre autant et encore plus que l’acide carbonique.
Tous les engrais animaux, et l’urine en particulier, accroissent la richesse du sol en ammoniaque. Les plantes les plus importantes de l’agriculture, les céréales, qui suivent l’homme plus fidèlement, ou au moins aussi fidèlement que les plus fidèles des animaux domestiques, les pois, les haricots, les lentilles, contiennent tant d’azote sous forme d’albumine, qu’il nous faut fournir de l’ammoniaque d’une manière artjfi-
cielle pour que ces plantes puissent suffire à nos besoins. On dira que les pommes de terre donnent peu d’azote, même après qu’elles ont reçu beaucoup de fumier (1). Cela ne prouve rien contre les effets du fumier, mais seulement que la plante à pommes de terre n’a pas la faculté de produire dans ses racines une grande quantité d’albumine. Sans fumier, le blé ne peut préparer cette abondance qui fait bénir les bonnes années. Aussi , tous les moyens qui peuvent fixer dans la terre l’ammoniaque volatile par elle-même méritent notre attention. Liebig nous a fait remarquer l’influence du gypse dans ce sens : le gypse est une combinaison de chaux et d’acide sulfurique qui change le carbonate d’ammoniaque en carbonate de chaux et en sulfate d’ammoniaque non volatil. Mène, qui croit avoir découvert cette propriété, a montré que le gypse peut être remplacé par d’autres sulfates, par l’acide sulfurique libre, les sels acides et l'acide nitrique (2). C’est tout naturel, puisque tous ces acides peuvent également fixer l’ammoniaque.
L’acide humique et l’acide crénique valent beaucoup mieux que le gypse; l’acide sulfurique lui-même ne décompose pas entièrement l’humate d'ammoniaque. Ce sel n’offre pas seulement de l’azote h la plante, il lui offre de l’azote, du carbone, de l’hydrogène et de l'oxygène combinés en des proportions qui s'accordent presque avec celles de l’albumine.
C’est par cette raison que le rendement d’une prairie est plus grand, quand elle est arrosée par une eau riche en crénates et apocrénates d’ammoniaque, que lors-
(1) Liebig', Chemische Briefe, 692.
(2) Mène, Comptes rendus, XXXT, 803, 804.
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qu’elle reçoit une même quantité d’eau, mais d’une provenance moins pourvue de ces sels (1).
Le sol est la première des grandes influences terrestres qui gouvernent les plantes, les animaux et l’homme. Sur les plaines élevées des Andes, il y a des champs de blé qui depuis deux cents ans donnent chaque année de riches récoltes. On cultive au Pérou et même dans le midi de l’Europe, le maïs sans interruption et avec les meilleurs résultats. Chez nous le blé ne réussit qu’au moyen d’un système intelligent d’assolement. En Virginie la terre est épuisée, on n’y peut produire ni froment, ni tabac.
A cause de la grande variété des mélanges des éléments inorganiques qui tiennent place dans la charpente de la plante, chaque sol a la végétation qui lui est particulière, et comme un anneau rattache l’homme à la terre. C'est par les plantes que nous tenons à la terre; elles sont nos racines, par elles nous suçons dans les champs l'albumine de notre sang et le phosphate de chaux de nos os. C’est ainsi que ces mots : «l’homme attaché à la glèbe» acquièrent un sens profond et matériel. La civilisation est une dépendance de ces actions du sol auxquelles on fait rarement attention, tantôt par orgueil, parce que l’on ne veut pas regarder derrière la cause la plus prochaine, tantôt par humilité, parce qu’on se contente de la plus lointaine de toutes.
(1) Chevandier et Salvetat, Annales de chimie el de physique , 3e série, t. XXXIV, 320.