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QUATORZIÈME LETTRE

George Sand raconte dans un de ses plus beaux romans (1) que les bouviers connaissent une manière de dormir en plein air en dépit de la fraîcheur de la nuit. Un bœuf est commodément couché dans une prairie, on le fait lever et Ton se met à sa place; si, après quelque temps, on sent le froid et l’humidité, on n’a qu’à déplacer un autre bœuf. L’endroit sur lequel cette bête s’est reposée pendant quelques heures est toujours parfaitement sec et possède une chaleur agréable et saine.

C’est ainsi qu’on fait, dans les froides matinées de l’hiver, l’application vulgaire d’un principe scientifique, à savoir qu’il y a à l’intérieur de l’homme et des animaux une source de chaleur, qui dans de larges limites, reste indépendante des milieux ambiants.

(1) Le péché de M. Antoine .

MOLESCHOTT.— II

LA Cl ULULATION LE LA VIE.

Bien que Liebig soutienne à tort que dans tous les climats de la zone tempérée, aussi bien que sous l’équateur ou aux pôles, la température de l’homme et celle des animaux à sang chaud ne varie jamais (1), cependant il est incontestable qu’elle se modifie dans de si étroites limites que l’influence du climat s’efface presque entièrement.

Sur quelques' points de la surface du corps de l’homme, la chaleur s’élève en moyenne à 3 lx ou 35 degrés du thermomètre centigrade, tandis que dans les parties intérieures, dans la cavité de la bouche, par exemple, en hiver comme en été, elle s’élève à 37. D’après les nombreuses mesures qu’a prises John Davy, la chaleur s'augmente dans les Indes occidentales, d’un peu plus d’un demi-degré (2).

Or, comme les parties intérieures de notre corps, même quand il gèle au dehors, possèdent une chaleur de 37 degrés pourvu que nous restions en mouvement, il est clair que nous produisons de la chaleur. Il s’agit de savoir comment.

Quand on connaît la raison de la formation et de la destruction, des tissus, on connaît la source principale de la chaleur animale. En absorbant de l’oxygène, l’albumine se change en matière des muscles, des tissus réductibles en colle et des produits cornés. L’albumine, la fibrine, les tissus réductibles en colle, et les productions cornées absorbent de nouveau de l’oxygène en se métamorphosant en leucine, en tyrosine, en créatine, en créatinine, en hypoxanthine et en acide urique. En

(1 ) Liebig, Ciiemische Briefe , 398.

(2) John Davy, Philosophie al Transactions, 1850, II, hhl . Davy a trouvé que la chaleur était entre les tropiques plus élevée de 1 degré Eah ch'teil, un peu plus de 1/2 degré centigrade.

se combinant avec l’oxygène toutes ces substances se. décomposent en urée, en ammoniaque et en acide carbonique, et les graisses se résolvent en acide carbonique et en eau.

L’urée, l’acide carbonique et l’eau, voilà les derniers produits de la vie animale, voilà les plus hauts degrés de combustion auxquels la matière s’élève après avoir formé les tissus. Mais la formation des tissus aux dépens du sang doit elle-même être considérée comme une combustion, en tant que les corps albuminoïdes y prennent part.

Ainsi les os et les cartilages, les muscles et les membranes proviennent, tout aussi bien que l’urine et l’acide carbonique expiré, d’une combustion opérée dans le corps. Quand on eut reconnu qu’un si grand nombre de phénomènes de combustion s’opèrent dans l’organisme, on n’eut plus qu’un pas à faire pour porter toute la chaleur qui se développe dans l’animal au compte de la combustion.

Il fallait un calcul pour décider si en réalité toute la chaleur produite par les animaux doit son origine à la combustion. On connaissait la chaleur que dégage la combustion d’un poids donné de carbone,, on put déterminer en outre la quantité d’acide carbonique qu’un animal expire en un temps donné; et la chaleur qu’il communique pendant ce temps à un autre corps; par exemple, à l’eau. Or, si la quantité d’acide carbonique expiré est assez grande pour expliquer la chaleur que l’animal dégage en un temps donné, par la chaleur que produit la combustion du carbone, laquelle est connue, on en conclut que la chaleur de l’animal tire son unique origine de la combustion.

Deux célèbres savants français, Dulong et Despretz,

.onl commis la faute capitale de croire que le carbone des aliments brûle dans le corps en qualité de carbone, et qu’il doive y produire autant de chaleur que s’il était brûlé directement à l’air ou dans l’oxygène. Liebig a plus récemment renouvelé cette erreur. Ce n’est ni le carbone ni l’hydrogène qui brûlent dans notre corps et dans celui de l’animal, mais des combinaisons trèscomplexes de carbone et d’hydrogène qui contiennent toujours de l’oxygène et quelquefois aussi de l’azote. Dès à présent nous pouvons dire que plus une combinaison est riche en oxygène, moins elle a besoin d’en absorber pour brûler et se résoudre en acide carbonique et en eau. De l’albumine, de la graisse et du sucre, il peut provenir de l’acide carbonique et de l’eau. Mais nous ne savons pas à laquelle de ces substances il faut rapporter réellement l’acide carbonique expiré dans un cas donné. Au surplus, il est démontré qu’outre de l’acide carbonique et de l’eau, la combustion des corps albuminoïdes donne aussi naissance à de l’urée. Voilà pourquoi, même après avoir pesé l’oxygène qu’un animal consomme en respirant, nous ne pouvons jamais déterminer combien d’oxygène a été réellement employé à produire de l’acide carbonique dans le corps de cet animal. Nul calcul jusqu’ici ne peut découvrir combien de chaleur cet acide carbonique a réellement dégagé en se formant.

Quand un élément histogène se réduit complètement en urée, en acide carbonique et en eau, l’absorption d’oxygène qui doit être la condition de sa décomposition varie manifestement, suivant la quantité d’oxygène que l’élément du tissu contenait déjà.

Le principe réductible en colle, que possèdent les os, a besoin, pour brûler, de moins d’oxygène que la fibrine;

il en faut moins à la fibrine qu’à l'albumine. La raison en est que celle de ces matières qui possède le plus d’oxygène, c’est l’élément des os, et celle qui en possède le moins, c’est l’albumine.

Le dégagement de chaleur que manifestent des poids égaux d’acide carbonique est différent, selon qu’on doit rapporter ce produit de la combustion à la colle ou à l’albumine.

Donc il est évident que Liebig se trompe, quand il soutient « qu'il n’y a pas de différence , si ce nest que la quantité de chaleur produite se répartit sur des temps inégaux (1). »

Dans l’acide carbonique que nous expirons il n’y a pas seulement l’oxygène apporté du dehors, pas seulement l’oxygène inspiré, mais aussi une partie de l’oxygène que déjà le sucre, l’albumine, la graisse contenaient avant la combustion. Cette dernière partie d’oxygène n’a point produit de chaleur dans le corps. Nous ne pouvons pas, un cas étant donné, en déterminer la quantité; tout élément de calcul manque donc à nos mains incertaines.

Nous avons même une raison pour prétendre que les corps organiques composés qui ne contiennent pas d’oxygène, développent moins de chaleur en brûlant que leur carbone et leur hydrogène n’en font présumer. C’est ce qu’on voit arriver pour le gaz des marais, pour l’essence de térébenthine et l’essence de citron qui ne contiennent pas d’oxygène (Favre et Silbermann).

Avec la quantité d’acide carbonique et d’eau que les animaux fournissent, Dulong et Despretz pensaient expliquer de sept à neuf dixièmes de la chaleur pro-

(1) Liebig, Chemische Briefe , 397.

duite. Tout cc que j’ai dit ci-dessus fait voir que ce résultat du calcul ne peut être positif. Les chiffres sont trop élevés, puisque l’oxygène, qui déjà auparavant se trouvait à côté du carbone et de l’hydrogène dans les éléments des tissus brûlés n’est pas porté en compte et ne peut l’être.

L’oxygène se rencontre dans le corps humain avec des substances très-différentes. Il brûle l’alcool pour former de l’aldéhyde et de l’eau, l’aldéhyde pour former de l’acide acétique, ensuite l’acide acétique qu’il résout en eau et en acide oxalique, et enfin l’acide oxalique qu’il transforme en acide carbonique. 11 brûle l’ammoniaque, qu’il change en acide nitrique, et l'acide urique dont il fait de l’urée et de l’acide carbonique. Comment peut- on croire qu’on puisse reconnaître la chaleur manifestée réellement dans celle qu’on aurait obtenue, « si l’on avait pris une quantité dJ oxygène correspondante à Y acide carbonique constaté et à l’oxygène disparu pendant la combustion pour former de l’acide carbonique et de Veau? » Comment le peut-on; je le demande, puisqu’il est positif que ce même oxygène disparu ne se trouve qu’en partie dans l’acide carbonique éliminé et l’eau exhalée?

Au point de vue historique, les expériences de Dulong et Despretz ont une valeur impérissable parce qu’elles ont enseigné que plus de la moitié de la chaleur dégagée par un animal peut être regardée comme chaleur de combustion. Mais aller plus loin, attribuer à la combustion toute la chaleur animale, et croire comme ie fait Liebig, que « cette conclusion résolve d’une façon satisfaisante le problème de la chaleur animale (1) », c’est

1) Liebig, Chemische Briefe , 437.

mutiler le langage éternel des expériences, c’est obstruer la voie de la science au point même où l’expérience ramenée à de justes limites promettait de dévoiler de nouveaux mystères.

Ainsi donc nous pouvons considérer la plus grande partie de la chaleur animale, mais non pas la totalité d’une manière absolue, comme de la chaleur de combustion. Cependant c’est cette part qui revient cà la combustion qui a mis le savant sur la bonne voie. Nous ne cherchons plus l’origine de la chaleur du corps dans une action nerveuse mystérieuse dont on ne peut se faire aucune idée précise. À côté de la combustion il y a d’autres phénomènes chimiques qui s’opèrent et qui par leur mouvement continu fournissent un contingent qui n’est rien moins qu’insignifiant.

D’après les belles recherches d’Andrews, toutes les fois qu’une base se combine avec un acide, il y a dégagement de chaleur. La quantité de cette chaleur dépend de l’espèce de la base et non de celle de l’acide. Ce n’est que lorsqu’un sel contient un acide qui ne sature pas complètement la base, et que la base prédomine ainsi dans le sel, qu’il se dégage de nouveau de la chaleur quand on déplace l’acide faible par un autre plus énergique qui sature complètement la base. Dans ce cas l’espèce de l’acide manifeste aussi une influence (1).

Le carbonate de soude est un sel du corps de l’animal où la base prédomine; le sel a pour caractère une réaction alcaline ou basique, parce que l’acide carbonique ne neutralise pas parfaitement la soude. Or, si l’acide lactique ou l’acide urique, ou l’acide inosique, bref

(1) Andrew5, Journal von Erdmann un d Marchand , T, 478.

n’imporle quel acide plus énergique, chasse du se l’acide carbonique, il se dégage de la chaleur. On pourrait objecter que l’acide carbonique devrait fixer de la chaleur en sa qualité d’acide volatil, quand il est chassé du sel de soude et qu’il passe à l’état gazeux. Dans ce cas la chaleur amenée à l’état latent pourrait être égale ou même supérieure à celle qui se dégage quand la soude se combine avec des acides plus énergiques. Seulement il ne faut pas oublier que cette décomposition ne s’opère pas à l’air mais dans les liquides du corps. L’acide carbonique ne peut donc pas prendre l’état gazeux en se séparant de ses combinaisons, il est bien plutôt absorbé par l’eau. Mais quand l’eau absorbe de l’acide carbonique, sa température s’élève (Henry). Donc la décomposition du carbonate de soude par l’acide lactique, l’acide urique, l’acide inosique ou l’acide phosphorique qui provient de la combustion du, phosphore des corps albuminoïdes est une source importante de chaleur.

D’une manière analogue il se dégage de la chaleur pendant qu’un sel neutre se change en sel basique, c’est-à-dire en un sel où la base prédomine sur l’acide non-seulementpar les propriétés, mais aussi par la quantité. Le phosphate de soude commun est un sel de cette espèce qui contient, par rapport à l’acide phosphorique, assez de soude pour qu’elle puisse imprimer sa réaction à la combinaison, tandis que dans le carbonate de soude la quantité d’acide carbonique faible peut prédominer, et pourtant l’alcali puissant se décèle dans la nature basique du sel.

Les matières albuminoïdes contenant du soufre et du phosphore, brûlent dans le corps, leur soufre se transforme en acide sulfurique, leur phosphore en acide phos-

phorique.Les acides nouvellement formés se combinent avec des alcalis, et à cette source de chaleur s’ajoute une seconde, quand l’acide phosphorique forme des sels basiques dans lesquels la soude et la potasse l’emportent par la quantité.

Tous les éléments histogènes organiques fournissent de l’acide carbonique au terme de leur combustion. Cet acide carbonique est absorbé en partie par les liquides du corps, et produit aussi de la chaleur.

L’humectation des éléments anatomiques solides, l’imbibition des tissus par de l’eau et des solutions aqueuses est un des phénomènes les plus continus qui se passent dans le corps. Tandis qu’il s’évapore de l’eau par la membrane extérieure de l’œil, les parties intérieures de l’œil en soutirent constamment au sang. A son tour cette eau parvient aux membranes extérieures, à la cornée transparente et à la cornée opaque.

L’humectation est toujours suivie d’un développement de chaleur. La partie qui s’humecte condense l’eau dans ses pores. Pendant que cette condensation s’opère il se dégage de la chaleur (Pouillet et Régnault).

Presque tous les mouvements infiniment petits qui se produisent dans le corps sont des sources de chaleur. Nous pouvons donc rapporter la chaleur animale à des phénomènes matériels. Nous sommes en état d’expliquer de la môme manière celle des plantes.

Les plantes aussi ont leur chaleur propre, seulement elle échappe à l’observation parce que les plantes en perdent une grande partie par l’évaporation.

Il ne manque à la plante aucune des sources de chaleur que nous avons indiquées plus haut. Il se fait aussi une combustion dans la plante quand on voit apparaître

ii. i.

l’acide carbonique comme dernier terme de la décomposition. Des acides se combinent avec des bases, des sels neutres se changent en sels basiques, il y a de l’acide carbonique absorbé, et l’eau qui monte dans les racines se condense.

Mais à toutes ces sources de chaleur il s’en ajoute encore une très-considérable, la condensation du carbone. Tout le monde sait qu’il se dégage de la chaleur quand la vapeur d’eau se change en eau liquide, tombant par gouttes, et encore quand l’eau se change en glace. L’acide carbonique n’est l’aliment principal des végétaux que parce que son carbone entre dans la composition de leurs parties constitutives les plus répandues, parce qu’il prend la forme solide pour former de la cellulose, de la matière subéreuse, du sucre, du ligneux, de l’amidon et de la cire. Au fond de cette solidification, il y a le phénomène de condensation d’un corps gazeux. L’acide carbonique gazeux et l’eau liquide se condensent sous forme de cellulose et d’amidon.

Il n’est pas douteux que cette condensation ne constitue dans les plantes une source de chaleur bien plus importante que la combustion. C’est elle qui produit la plus grande partie de la chaleur dans les végétaux, comme la combustion dans l’animal. Cette comparaison nous fait voir toute son importance, puisque l’activité vitale du végétal est fondée sur le phénomène contraire de la combustion, sur la déperdition d’oxygène.

Ainsi donc la chaleur est partout la conséquence de la vie, dans les plantes aussi bien que dans les animaux; elle est un résultat de cette activité qui est le ressort indispensable de toute vie organique. La cha-

leur est une conséquence et un signe de l’échange de la matière.

En conséquence la chaleur propre des plantes et des animaux a pour nous une importance inappréciable. Aussi nous ne devons guère nous étonner de rencontrer encore sur ce point cette tendance qui porte à parquer tous les grands mouvements des phénomènes vitaux dans les limites d’une finalité bonne pour des esprits sans portée. Il y a des physiologistes qui parlent d’un instrument de la destruction, d’un organe qui fabrique les corpuscules du sang; d’autres appellent les vaisseaux qui contiennent les produits de la décomposition des éléments histogènes ( les vaisseaux lymphatiques ) du nom de canaux de décharge de la crasse du corps. D’autres encore disent que les vaisseaux chylifères sont disposés à cette seule fin d’absorber la graisse dans l’intestin. C’est par l’effet de cette tendance d’esprit qui, non contente d’étudier ce qui se passe ici-bas, ne considère pas les choses pour l’amour d’elles, et ne cherche pas à les expliquer par ellesmêmes, que Liebig appelle le corps de l’animal un appareil de production de chaleur (1).

Pour faire pendant à sa classification des principes alimentaires en respiratoires et en nutritifs, Liebig les divise encore en deux catégories : les unes produisent la chaleur, les autres forment les tissus. « La nature, dit Liebig, a destiné les aliments non azotés à V entretien de la chaleur (1). » D’après lui, « V observation la plus » superficielle fait reconnaître que les éléments des sub~

)) stances alimentaires plastiques ( azotées ) ne peuvent » prendre qu'une part très-secondaire à la production de

(1) Liebig, Chemische Briefe, 490.

» la quantité de chaleur qui se manifeste journelle- » ment (1). »

Certes il n’est pas besoin d’avoir des connaissances profondes pour apercevoir que la cloison que Liebig a élevée entre ses classes afin de les séparer l’une de l’autre, est percée partout. Faire dépendre à tout jamais, comme Liebig, l’acide carbonique expiré et l’eau éliminée des graisses et des adipogènes, tandis qu’il est prouvé que les corps albumineux donnent aussi de l’eau et de l’acide carbonique outre l’urée, c’est plus qu’une erreur, c’est tout le contraire de la vérité. De même quand Liebig prend pour mesure exclusive de la chaleur produite, l’acide carbonique et l’eau que nous éliminons, tandis que la formation des tissus et la production de l’urée donnent aussi bien la mesure de cette chaleur, c’est qu’il ne voit qu’un côté de la question. L’albumine ne peut pas se transformer en substance réductible en colle, ni celle-ci en urée sans qu’il se dégage de la chaleur. Il ne s’agit pas du tout ici d’une simple différence de temps (2), mais il s’agit tout aussi essentiellement d’une différence de matière.

On ne peut assez le répéter, ni l’oxygène que nous inspirons (3), ni l’acide carbonique que nous expirons [U) ne mesurent complètement la source de chaleur du corps de l’animal. Ils ne la mesureraient pas même lorsqu’on voudrait admettre comme Liebig que « le » problème de l'origine de la chaleur animale est résolu

(1) Liebig, Chemisclie Briefe, 479.

(2) Id., ibid.y 397.

(3) Id., ibid 479.

(4) Id., ibid., 397.

» d'une manière satisfaisante par la combustion qui s’opère » dans le corps (1). » L’oxygène employé et l’acide carbonique produit, correspondent à des quantités de chaleur très-différentes, suivant que c’est du sucre ou de la graisse, de l’albumine ou de la gélatine qui forment de l’acide carbonique et de l’eau en s’unissant à l’oxygène.

J’ai dit que la cloison que Liebig a élevée entre les classes, était percée. Ne l’est-elle pas, en effet, du moment que Liebig lui-même attribue au moins une part secondaire dans la calorification aux substances alimentaires azotées, tout en les opposant aux aliments calorifiques (2) ?

Dans une classification il ne faut pas que la même matière puisse être classée dans deux divisions différentes. C’est une des règles les plus élémentaires de la logique. Liebig manque à cette règle. Qu’il ne compte pas avoir réparé, ni réparer jamais son erreur, en avouant que bien que la viande soit un aliment nutritif, elle est en même temps un aliment respiratoire quoique mauvais ! Il faut qu’il laisse tomber sa classification et avec elle des dénominations dépourvues de sens, et si quelques-uns de ses élèves cherchent à justifier l’emploi de ces dénominations, parce que d’après un antique usage on choisit les noms d’après les propriétés principales, il suffit de leur répondre qu’il n’était vraiment plus besoin de dénomination depuis que Prout avait mis la science dans la bonne voie. Mais on a mieux aimé faire sonner bruyamment ce qu’il y a d’ingénieux dans la classification, on a voulu y voir une vérité profonde,

(1) Liebig, Chemische Briefe , 437.

(2) Id.,m, 479.

c’est ce qu’ont fait quelques personnes à la manière des écoliers, môme après qu’elles se furent aperçues que la classification n’avait aucune valeur comme classification. En effet elle n’est ni complète, ni exclusive.

D’après Liebig «les éléments combustibles des sub- » stances alimentaires azotées ne suffisent pas, à beau- » coup près, à changer en acide carbonique et en eau » l’oxygène qui a passé dans le sang.» Très-bien! En résulte-t-il qu’ils ne produisent ni acide carbonique, ni eau? C’est encore le même raisonnement qu’il faisait à propos des matières organiques du terreau : ces matières organiques ne suffisent pas à donner aux plantes leur carbone, donc les plantes ne les absorbent pas (1).

« De toutes les substances organiques les parties » constitutives plastiques (azotées) des aliments sont » celles qui possèdent la propriété de la combustion et » de la calorification au plus faible degré» (2); celte proposition de Liebig n’est pas soutenable. Les substances azotées sont si peu combustibles qu’elles ont besoin de beaucoup d’oxygène pour brûler réellement. Mais si elles en viennent à absorber beaucoup d’oxygène, le dégagement de chaleur qu’elles produisent n’est pas moindre que celui de la graisse ou du sucre. Les carnivores ne sont pas du tout au-dessous des herbivores, si l’on compare la chaleur propre des uns avec celle des autres (3). Or, les recherches classiques

(1) Jac. Molescliott, Physiologie des Slofficechsels in Pflansen und Thieren , 60, 61.

(2) Liebig, Chemische fh'iefe, 480.

(3) Voyez le riche tableau de mesures de la chaleur prises sur des mammifères, dans Tiedemann, Physiologie des Menschen , Darmstadt, 1830, I, 454, 459.

de Dulong et Desprclz, de Régnault et Reiset nous ont appris que pour un poids égal d’acide carbonique expiré, les carnivores consomment beaucoup plus d’oxygène que les herbivores (1).

Bien que les carnivores consomment une plus grande quantité d’oxygène, ils ne dégagent pas plus de chaleur que les herbivores, parce que les produits de la combustion des corps albuminoïdes, l’urée, l’acide carbonique et l’eau ont fourni, en prenant naissance, moins de chaleur de combustion. Les carnivores, qui ne prennent qu’une alimentation moins combustible, ne produisent pas malgré cela moins de chaleur que les herbivores, parce que le défaut de combustibilité est compensé par l’emploi d’une plus grande quantité d’oxygène.

Combien de fois faudra-t-il raconter encore l’histoire de Galilée, faisant élever l’eau dans un espace vide d’air afin de le combler avant de faire disparaître de la science ces idées téléologiques et les fausses classifications qu’elles traînent à leur suite? J’ai considéré comme un devoir de combattre par tous les moyens la classification que Liebig fait des aliments en substances calorifiques et nutritives, parce qu’il ne s’agit pas ici d’une simple manière de voir absolument dépourvue d’importance pour la science, mais d’une conception absurde, qui trouble et défigure le fond même des idées de nutrition, de respiration et de chaleur animale. Je ne cesserai pas de combattre les dénominations dépourvues de sens d’éléments respiratoires et d'aliments nutritifs, tant que Liebig s’en servira en

(1) Donders, HoMniische Beilrtlge von van Deen, Donders uncl Molescholt , I, 272, 273.

se mettant en contradiction avec lui-même, et tant qu’il trouvera des disciples empressés à copier son exemple.

Dans la comparaison du corps d’un animal avec un fourneau (1) dont les combustibles seraient les aliments, il y a quelque chose qui cloche, et de plus, si on la prend au pied de la lettre, elle est absurde. Dans l’animal le corps entier brûle peu à peu; le fourneau, au contraire, ne brûle pas. Dans le fourneau il n’y a que les combustibles qui brûlent. Dans l’animal la nourriture brûle et la paroi qui l’enferme brûle aussi. La chaleur du fourneau ne sert pas de mesure à son activité, le fourneau est un récipient sans vie. Au contraire, l’échange de la matière qui maintient la vie, dans lequel toute la vie se résume, se mesure en grande partie par la chaleur animale.

La chaleur n’est pas seulement un résultat, elle est aussi dans certaines limites une mesure de la vie.

Chez les hommes et les animaux qui jeûnent il se fait un échange de matière tant que dure la vie. En effet, jusqu’à ce que la mort par inanition survienne, il y a de l’oxygène absorbé, et cet oxygène brûle les tissus et les réduit à l’état de matières excrémentitielles. Il y a de l’oxygène échangé contre de l’acide carbonique, de beau et de l’urée, mais seulement de l’oxygène, pas d’aliments. En conséquence la sanguification s’arrête, la métamorphose du sang en tissus traîne en longueur, et la désassimilation se ralentit. Les hommes tourmentés par la faim expirent moins d’acide carbonique, de même qu’ils expulsent moins d’urée. Un homme qui jeûne n’élimine pas une plus grande quantité d’urée que n’en pourrait fournir dans le même temps un

(1) Liebig, Chemische Briefe , 399, 400.

homme qui ne prendrait qu’une nourriture non azotée (Frerichs) (1). L’échange est ralenti, et comme la chaleur est une conséquence de l’échange des matières, elle diminue. Chez les mammifères et les oiseaux qui meurent de faim, la chaleur est abaissée de plus de 16 degrés au moment de la mort (Chossat).

Dans la nuit, par un sommeil calme, il doit y avoir moins de substances éliminées que par une journée passée au travail. C’est dans le repos et à minuit qu’il se produit le moins de chaleur. La température suit le mouvement de l’échange des matières.

Une bonne alimentation et un travail actif sont le contraire de la faim et du repos. Une souris rayonne beaucoup plus de chaleur qu’un gros animal, parce qu’en proportion la surface de son corps est plus grande que son contenu. D’après les mesures prises par Pallas et Hunter, la température du corps de la souris ne le cède pas à celle de l’homme (2), par la raison que la souris consomme, pour le même poids du corps et dans le même temps, presque huit fois autant de nourriture que l’homme (3). Une nourriture abondante rend ce petit corps capable de réparer ses pertes en produisant plus de chaleur.

D’après Davy, un mouvement continu élève la chaleur du corps, de même que d’après Vierordt, Lassaigne etGerlach, elle augmente la quantité d’acide carbonique éliminé. Et lorsque von Baerensprung nous apprend que

(1) Frerichs, art. Digestion, Rud. Wagner's Handworterbuch der Physiologie, 663.

(2) Voyez t. II, p. 1/i, noie 3.

(3) Cf. Valentin, Grundriss der Physiologie des Menschen , 3tc Au fl . Braunschweig, 1850, 373.

le maximum de la chaleur se montre dans le corps humain à onze heures du matin (1), il nous fait penser avec raison à la vivacité plus grande que la fraîcheur du matin provoque dans les jeux bruyants des enfants et lesactes des adultes.

La chaleur est en corrélation avec l’action du bras et celle du cerveau. Helmholtz nous a fait connaître que la chaleur des petits muscles meme de la grenouille augmente pendant qu’ils se contractent, et qu’on peut mesurer cette augmentation bien qu’elle ne soit pas tout à fait d’un cinquième de degré. D’après Davy (2), l’acte de penser élève la chaleur, et tout le monde sait qu’il éveille la faim. Dans les veilles prolongées pendant lesquelles le cerveau du savant enfante ce que ses sens ont conçu pendant le jour, une faim intempestive le surprend et le force à reconnaître dans la pensée un mouvement de la matière.

Le mouvement corporel ne doit pas dépasser une certaine mesure, autrement il embarrasse la respiration. Aussi d’après Nasse la chaleur est-elle alors moins élevée (3), et si le mouvement est passif comme, par exemple, quand on va en voiture, la chaleur doit s’abaisser un peu (Davy). Quand on va en voiture, la perte de chaleur s’accroît, parce que les couches d’air qui touchent le corps se renouvellent rapidement.

En général, les oiseaux produisent plus de chaleur que les mammifères, et ceux-ci plus que les batraciens

(1) Von Baerensprung, Müller's Ârchiv für Anatomie und Physiologie, 1851, 1G0, 1G2.

(2) Voyez t. II, p. 2, noie 2.

(3) Hermann Nasse, art. Chaleur animale, Rud. Wagner s IJandwOrlerbuch der Physiologie, 54.

et les poissons. La tanche n’expire, pour le môme poids de son corps et dans le même temps, que le quart de l'acide carbonique qu’exhalent les grenouilles. D’après les nombreuses recherches que j’ai faites avec Schelske, la quantité d’acide carbonique, que les salamandres et les grenouilles éliminent, ne s’élève qu’au quart, aux deux tiers au plus de celle que rend l’homme (1), et le pigeon en rend presque neuf fois plus que l’homme.

Il y a une maladie caractérisée par le passage du sucre dans l’urine; on l’appelle diabète sucré. Dans cette maladie, la chaleur du corps est diminuée (Bouchardat) (2). Une série de faits tend à faire considérer le sucre de l’urine comme un produit de désassimilation qui s’est arrêté à un des degrés inférieurs de combustion (3).

Partout nous constatons l’accord de la chaleur et de

(1) Moleschott et Schelske, Vergleichentle Untersuchungrn ïiber die Menge der ausgeschiedenen Kchlcnsdure und die LebergrOssc bei nahe verwandlen Thieren , Unlersuchungen zur Nalurlehre des Menschen und de r Thiere , Herausg. von Jac. Moleschott, I, 12. Quand on prend comme unité l’acide carbonique expiré par l’homme, sous le même poids et dans le môme temps, on obtient pour :

Bufo cinereus. ... 0,25

Rana esculenta . . . 0,37

Bufo calamila . . . 0,37

Hyla arborea .... 0,39

Triton cristatus. . . 0,63

Rana temporaria . . 0,69

(2) Bouchardat, Comptes rendus, t. XXXIII, 5A3.

(3) Bernard, Annales des sciences naturelles , 3e série, t. XIX.. 315, 328.

l’échange des matières, c’est pour cela que j’ai dit que la chaleur était une mesure de la vie.

Mais cette expression prise au pied de la lettre n’a de valeur que lorsqu’on considère la quantité de chaleur produite, la vraie chaleur animale. Elle cesse d’être vraie si nous prenons pour point de départ la température du corps. La vraie chaleur animale est celle que le corps produit La température, et par malheur nous ne connaissons qu’elle, est la résultante de la chaleur produite et de la chaleur perdue.

Aussi n’y a-t-il aucun rapport simple et direct entre la température et la rapidité de l’échange des matières, si nous comparons ensemble ces deux grandeurs avec une rigueur mathématique.

Si le corps ne perdait point de chaleur, nous pourrions considérer la chaleur animale comme la différence entre la température des animaux ou des plantes et celle de l’air ou de l'eau dans lesquels ils vivent.

Mais les plantes et les animaux perdent continuellement de la chaleur par le rayonnement et l’évaporation, par la dissolution de diverses substances et les variations de l’atmosphère. Toutes les fois qu’un sel se dissout dans les liquides du corps, une certaine quantité de chaleur, qui s’élève à mesure qu’il faut plus d’eau pour produire la dissolution, passe à l’état latent (Person) (1).

Une ondée exerce une action doublement réfrigérante sur les végétaux. D’abord parce que l’eau qui pénètre dans la plante en dilue les solutions salines, ensuite parce qu’elle augmente l’évaporation à la surface. Au contraire, les parois des cellules en s’humec-

(1) Person, Annales de chimie et de physique, 3e série, t. XXX 1 1 1,

tant condensent de l’eau et, par conséquent, dégagent un peu de chaleur.

Si un être vivant perd plus de chaleur qu’il n’en produit, sa température peut tomber au-dessous de celle des milieux ambiants, au-dessous de celle de l’air et de l’eau. Nous n’avons pas le droit d’en conclure que la chaleur propre manque. Les plantes et les batraciens, à cause de l’évaporation puissante qui se fait à leur surface, sont souvent plus froids que l’air ambiant. Supprimons cette évaporation en plaçant la plante ou la grenouille dans un espace saturé de vapeur d’eau, et nous voyons que leur température s’élève au-dessus de celle de l’air (Dutrochet). Cet excès est dégagé par la plante et par la grenouille.

Une diminution dans l’évaporation en amène une dans la perte de chaleur. On sait qu’une solution saline s’évapore moins vite que l’eau pure, à cause de l’affinité du sel pour l’eau. L’équipage révolté du capitaine Bligh l’ayant abandonné sur mer, dans un petit bateau, en compagnie de dix-huit hommes qui lui étaient restés fidèles, ce malheureux ne trouva pas d’autre moyen de se réchauffer, lui et les siens, que de plonger dans l’eau de mer ses habits traversés par la pluie, et de les exprimer ensuite; de sorte qu’au lieu d’eau de pluie les vêtements contenaient de l’eau de mer. En premier lieu ce moyen diminuait l’évaporation, et ensuite le sel excitant la peau, le sang coulait en elle avec plus d’abondance, et ces pauvres gens abandonnés ressentaient une impression semblable à celle que produisent des vêtements secs (1).

Quand la déperdition de chaleur diminue plus vite

(1) Georg Forsler, Sammtl. Schriften , V, 368.

que la production, il peut se faire qu’avec un échange matériel plus lent la température s’élève plus qu’on ne devrait s’y attendre si la mesure de la vie était la température et non la chaleur propre.

C’est ce rapport qui explique de la façon la plus naturelle le résultat relevé par von Baerensprung, que la chaleur des vieillards surpasse celle des adultes (1). L’échange de matière baisse dans la vieillesse, et sans doute les recettes diminuent encore plus que les dépenses. Mais la peau est plus sèche, elle ne permet qu’une évaporation moindre, aussi la perte de chaleur est-elle encore plus ralentie que la combustion.

On peut expliquer de môme les cas, où l’on a observé chez les femmes une chaleur plus élevée que chez les hommes. L’échange des matières et tout particulièrement la respiration déploient beaucoup moins d’activité que chez l’homme. Comme conséquence de ce fait, Nasse a pu trouver que la chaleur des femmes était plus petite que celle des hommes. Au contraire, von Baerensprung a trouvé une petite différence en faveur des femmes. On ne peut douter que cela ne vienne de ce qu’elles subissaient une déperdition de chaleur moindre. Les femmes expirent moins et perdent moins d’urine que les hommes en vingt-quatre heures, elles éliminent donc moins d’eau chauffée préalablement à 37 degrés par leur corps. De plus le coussinet de graisse, qui d’ordinaire couvre le corps des femmes, est un mauvais conducteur de la chaleur et protège les parties situées sous la peau contre la déperdition trop rapide qu’entraînerait le rayonnement.

(1) Von Baerensprung, Milliers Archiv für Anatomie und Physiologie, Jalir g. 1851, 154.

Pour un même poids du corps les enfants expirent plus d’acide carbonique que les adultes; il s'en suit que chez eux, dans un temps donné, une plus grande quantité de substance est ramenée à ce dernier terme . par la combustion. En outre, un enfant ne grandit que parce que la nourriture qu’il prend surpasse en quantité la déperdition. Mais ce qu’on appelle la nutrition au sens rigoureux du mot, c’est-à-dire la genèse des tissus, a pour cause une combustion des matériaux du sang. La production de chaleur augmente donc dans l’enfant par une double raison. Aussi est-il plus chaud que l’adulte, bien que son petit corps, par rapport à sa masse, rayonne plus de chaleur que celui de l’adulte. On ne peut pas démontrer d’une manière plus frappante que la température d’un corps n’est pas une mesure rigoureuse et simple de l'échange des matières. D’après von Baerensprung, les enfants et les vieillards qui, si l’on considère l’activité de l'échange matériel qui s’opère en chacun d’eux, sont placés aux extrémités opposées, présentent une grande analogie par rapport à la chaleur du corps. Les uns et les autres en ont plus que les adultes. Mais tandis que chez le vieillard la déperdition diminue encore plus que la production, chez l’enfant, au contraire, la calorification est plus élevée que la perte occasionnée par le rayonnement.

Si de petits animaux, des moineaux, desverdiers, ont autant de chaleur que des pigeons et des faucons (Pallas) (T), quoiqu’ils en perdent plus que les derniers, il est évident qu’ils doivent en produire davantage sous la même proportion. Le beau travail de Régnault et

(1) Tiedemann, Physiologie des Menschen , I, A62, 4G3.

Reiset nous a appris que les moineaux et les verdiers consomment en respirant dix fois plus d’oxygène que les poules. La chaleur du lézard, malgré son petit corps et la surface plus grande qu’il présente, est beaucoup plus considérable que celle de la grenouille, suivant les mesures de Rudolphi et Czermak (1). Il ne faut pas nous en étonner; en effet, nous voyons dans le travail des savants français que j’ai cités, que le lézard plus agile consomme, pour un poids égal de son corps, deux et même trois fois plus d’oxygène que la grenouille plus paresseuse (2).

Jusqu’ici nous avons appris à connaître trois des causes de déperdition de chaleur, qui, combinées avec la source calorifique, produisent non pas la chaleur propre dégagée dans le corps, mais la température, c’est-à-dire une donnée qu’on constate d’une façon directe. Ces trois causes sont l’évaporation, le rayonnement et la dissolution dans l’eau. Il faut leur en ajouter encore une, la décomposition, et en particulier la décomposition que nous devons considérer comme l’opposé de la combustion, c’est-à-dire l’appauvrissement en oxygène.

Tout récemment les expériences de Thomas Woods ont démontré que la décomposition d’un corps s’accompagne d’une déperdition de chaleur égale à celle que produit la combinaison des éléments de ce même corps (3).

(1) Tiedemann, Physiologie des Menschen , 408, 472, 473.

(2) Régnault et Reiset, Annalen von Liebig and Woehlcr , LXXIII,

(3) Thomas Woods, Philosop/ncal Magazine , oct. 1851, 269-

Les adipogènes sc changent en graisse en éliminant de l’oxygène. Quand l’amidon ou le sucre passent à l’état d’acide butyrique, et l’acide butyrique à celui d’acide oléique, leur oxygène diminue; et pendant que s’opère cette décomposition à la suite de laquelle nous trouvons dans le canal intestinal de l’acide carbonique et de l’hydrogène, il se perd justement autant de chaleur qu’il s’en produit pendant la combustion correspondante.

La déperdition d’oxygène est encore le caractère essentiel de la métamorphose de l’acide carbonique et de l’eau en cellulose et en amidon, de la formation du bois et de l’écorce, de la graisse et de la cire dans la plante.

La production de la graisse dans le corps de l’animal et la formation des éléments les plus généralement répandus dans le monde végétal sont donc, par rapport à la chaleur, précisément le contraire de la combustion, de même que le développement est le contraire de la décomposition. La matière s’organise en perdant l’oxygène, et donne ainsi une perte de chaleur. D’autre part, la décomposition, la combustion et la calorification marchent parallèlement.

L’acide butyrique contient beaucoup plus d’oxygène, par rapport au carbone et à l’hydrogène, que l’acide oléique. Donc il est évident que l’acide butyrique a besoin d’absorber moins d’oxygène que l’acide oléique pour se résoudre en acide carbonique et en eau. Il en résulte que lorsque l’acidebutyrique fournit juste autant d’acide carbonique et d’eau qu’un poids correspondant d’acide oléique, la combustion de l’acide oléique doit produire plus de chaleur que celle de l’acide butyrique.

Au contraire, il y a moins de chaleur perdue quand

MOLESCHOTT. — II. 2

le sucre se change seulement en acide butyrique, que lorsque la déperdition d’oxygène est poussée jusqu’à la formation d’acide margarique ou d’acide stéarique, qui contiennent l’un et l’autre bien moins d’oxygène que l’acide butyrique.

Il y a tant de causes qui agissent ensemble pour produire ou enlever de la chaleur, qu’il ne peut être raisonnablement question de calculer avec exactitude la part qui revient à chacun des termes de la série. Pour déterminer combien il y a eu de chaleur produite dans un animal, il ne suffit pas de savoir combien il y a d’oxygène absorbé, combien d’acide carbonique, d’eau et d’urée excrétés, mais il faudrait savoir aussi de quelle matière l’eau, l’acide carbonique et l’urée ont tiré leur origine, combien d’albumine s’est transformée en tissus, combien de sels se sont formés dans le corps, et quels ils sont, combien il s’est condensé d’eau et combien il s’est dissous d’acide carbonique dans les liquides de l’économie.

Et enfin si nous étions maîtres de tous ces faits, nous ne pourrions en déduire d’une manière satisfaisante la température dans un cas donné, que sous la condition de déterminer les diverses pertes aussi bien que les origines de la chaleur. Il nous faudrait connaître la somme de chaleur que le rayonnement, l’évaporation, le renouvellement de l’air, la dissolution et la décomposition enlèvent aux corps. Mais avant tout il faudrait connaître quelle quantité de chaleur s’est consommée, en se transformant en force vive pour produire du travail. En effet, le mouvement augmente d’une manière étonnante la quantité d’acide carbonique, sans que la chaleur monte au degré qui correspond à cette quantité. Ce déchet ne provient pas seulement de ce

que l'évaporation, dont le mouvement est l’occasion, dissimule une certaine chaleur, mais surtout de ce qu’une partie de la chaleur, qu’on n’a pu jusqu’ici apprécier complètement, disparaît comme chaleur et se manifeste comme travail (1).

Dans le corps de l’animal, l’amidon se change en dextrine, la dextrine en sucre; cette dernière transformation a pour cause une combinaison de la dextrine avec de l’eau. Le sucre se décompose en acide lactique, celui-ci en acide butyrique, acide carbonique et hydrogène. Peu à peu l’acide butyrique se change dans le corps humain en acide oléique et en acide margarique (2). Mais ces acides gras contiennent moins d’oxygène que l’acide butyrique , et l’acide butyrique encore moins que l’acide lactique. Donc, quand dans le corps humain la graisse prend naissance aux dépens de l’amidon, il se fait une absorption d’eau jusqu’à la formation du sucre, c’est-à-dire une combinaison chimique, une cause de chaleur; à partir de la formation de l’acide butyrique, la déperdition d’oxygène devient le caractère de la série des phénomènes, l’acide butyrique contient plus d’oxygène que l’acide margarique, celui-ci plus encore que l’acide oléique. La naissance de ces acides est donc accompagnée d’une perte de chaleur. D’autre part, ces mêmes acides brident plus tard

(1) Helmholtz, Uber die Wechselwirkung dcr Nalurkriifte, Konigsberg, 1 854, 20, 21.

(2) Collet a fait voir que l'acide palmitique, que Ileinfz avait décrit plus exactement, est identique avec l’acide margarique, et par conséquent il a réhabilité l’étude classique que Chevreul avait faite de ce corps. Voy. Streckcr, das Chemisclie Laboratorium dcr Uniuersitilt Christiania , Universitatsprogramm, 1854, 86, 88.

peu à peu pour se réduire à l’état d’acide carbonique et d’eau. Gomment pourrait-on, dans ce cas, songer à un calcul qui supposerait connues la quantité d’amidon changée en sucre, et la quantité de sucre changée en graisse? Comment pourrait-on déterminer, dans chaque cas, à quelle quantité de chaque acide gras le sucre a donné naissance, et quelle quantité de chacun de ces acides s’est brûlée pour former de l’acide carbonique et de l’eau? Pourtant toutes ces données, que nous ne pouvons supputer, nous seraient indispensables pour déterminer dans quelle mesure une seule série de phénomènes matériels concourt à produire la température du corps.

Ainsi donc les expériences de Dulong et Despretz tendant à déterminer la quantité de chaleur que peut produire dans le corps d’un animal la formation de l’acide carbonique et de l’eau , sont bien loin d’avoir « résolu d'une manière satisfaisante le problème de l'origine » de la chaleur animale (1). » Au contraire, au point de vue actuel de nos connaissances, nous devrions refuser toute confiance à ces expériences , si elles avaient enseigné qu’il faut regarder la chaleur développée dans un animal comme une simple chaleur de combustion.

Nous sommes en présence d’un de ces nombreux cas, où l'échange vital ne peut être mis sous forme de chiffres. Cela ne veut pas dire que les phénomènes de la vie n’aient rien de commun avec les lois de la mécanique, ou que, dans les corps vivants, la matière se soustraie aux lois du calcul et des pesées. Mais nous avons à tenir compte de tant de quantités variables dont on ne peut pas déterminer rigoureusement, dans un cas donné, l’ac-

(1) Liebig, Chemische Briefe , 437.

croissement ou la diminution, qu’il nous faut renoncer à calculer avec précision les produits définitifs. Nous pouvons pousser le calcul jusqu’à ce que la température nous apparaisse comme une résultante de phénomènes matériels, qu’il faut déduire de la production et de la déperdition. Gela sauvegarde le principe du calcul. Nous pourrions réussir parfaitement si nous étions en état de fixer toutes les données qui se perdent dans le cours de la vie. Je ne sais pas quelle quantité d’amidon devient dans Tanimal de l'acide butyrique, je ne puis donc pas déterminer l'influence que ce phénomène exerce sur la chaleur, pas plus que je ne puis trouver la hauteur d’une tour quand je ne sais à quelle distance elle est de la place que j’occupe. Dans les deux cas, le calcul est possible en idée, il n’échoue que contre les difficultés extrinsèques qui s’opposent à l'application. C’est une des conquêtes les plus considérables de la physiologie, que d’avoir reconnu les limites que nous opposent ces obstacles insurmontables. Elle nous prémunit contre le caprice des formules mathématiques. Les formules ne donnent à nos connaissances le sérieux et la certitude des sciences exactes que lorsque leurs termes reproduisent fidèlement ies phénomènes flottants de la vie (t).

(1) Dans le traité classique de Régnault et Reiset sur la respiration des animaux appartenant aux diverses classes, les pensées, que je développe ici, sont exprimées d’une manière si claire et si décisive, que je ne puis m’empêcher de citer le passage en question dans toute son étendue. « Nous ne doutons pas que la chaleur animale ne soit produite entièrement par les réactions chimiques qui se passent dans l’économie ; mais nous pensons que le phénomène est beaucoup trop complexe pour qu’il soit possible de le calculer d’après la quantité d’oxygène consommée. Les substances qui se brûlent par la respira- Ii. 2.

Si nous voulions comprendre les causes de la température du corps humain dans une formule, nous obtiendrions une expression très-complexe formée de gran-

tion sont formées en général de carbone, d’hydrogène, d’azote et d’oxygène, souvent en proportion considérable ; lorsqu’elles se détruisent complètement par la respiration, l’oxygène qu’elles renferment contribue à la formation de l’eau et de l’acide carbonique, et la chaleur qui se dégage alors est nécessairement bien différente de celle que produiraient, en se brûlant, le carbone et l’hydrogène supposés libres. Ces substances ne se détruisent d’ailleurs pas complétemant, une portion se transforme en d’autres substances qui jouent des rôles spéciaux dans l’économie animale, ou qui s’échappent dans les excrétions à l’état de matières très-oxydées (urée, acide urique). Or, dans toutes ces transformations et dans les assimilations de substances qui o,nt lieu dans les organes, il y a dégagement ou absorption de chaleur; mais les phénomènes sont évidemment tellement complexes, qu’il est peu probable que l’on parvienne jamais à les soumettre au calcul. »

« C’est donc par une coïncidence fortuite que les quantités de chaleur dégagées par un animal se sont trouvées dans les expériences de Lavoisier, de Dulong et de M. Despretz à peu près égales à celles que donneraient en brûlant le carbone contenu dans l’acide carbonique produit, et l’hydrogène dont on détermine la quantité par une hypothèse bien gratuite, en admettant que la portion de l’oxygène consommée qui ne se retrouve pas dans l’acide carbonique a servi à transformer cet hydrogène en eau. On ne peut pas s’appuyer sur les données numériques des expériences que nous venons de citer, car il n’est pas douteux que les quantités d’acide carbonique ont été trouvées beaucoup trop petites. Dans nos expériences , nous trouvons souvent, notamment pour les poules soumises à leur régime habituel du grain, plus d’oxygène dans l’acide carbonique dégagé que nous n'en avons fourni à la respiration. Ce fait seul démontre l'inexactitude de ces hypothèses et nous dispense de les discuter plus longuement. » ( Annales de chimie et de pharmacie, 3e série, t. XXVI, 513, 514.)

deurs toutes variables. C’est ce qui nous permet de dire que la chaleur s’élève avec l’énergie de l’échange des matières, et tombe quand l’évaporation et le rayonnement augmentent, sans que la température marche de front avec l’un des phénomènes, quel qu’il soit, qui composent el dirigent l’échange des matières. Aussi la chaleur n’est-elle pas une mesure absolue pour la nutrition, ni pour la respiration, ni pour le repos, ni pour le mouvement; elle ne garde de rapport constant ni avec le jour, ni avec la nuit, ni avec l’été, ni avec l’hiver, ni avec l’ège, ni avec le sexe. Et cependant elle dépend de chacun de ces termes d’après des lois fixes. Ainsi, il arrive que quoique des mammifères aient une respiration bien moins active que beaucoup d’oiseaux de môme grandeur, leur chaleur propre ne présente pas la môme différence (1). La température ne pourrait donc correspondre rigoureusement à l’énergie de la respiration que si tous les autres rapports étaient tout à fait égaux.

Chez les animaux qui perdent plus de chaleur qu’ils n’en produisent, la température peut s’abaisser au-dessous de celle des milieux ambiants comme nous l’avons déjà vu. Cependant, ce qui distingue deux classes d’animaux, les oiseaux et les mammifères, et parmi ces derniers, l’homme, c’est que leur température oscille entre des limites très- étroi tes et paraît, presque entièrement indépendante de la chaleur du dehors. En conséquence, on a dit que l’homme, les mammifères et les oiseaux se distinguaient des batraciens et des poissons par une température constante. Et comme la

(1) Nasse, art. Chaleur animale, Rud. Wagner' s HandwUrlerbuch der Physiologie, 9ô.

température des premiers s'abaisse à peine, malgré le froid le plus vif, pourvu qu’ils restent en mouvement, on a opposé les mammifères et les oiseaux aux batraciens et aux poissons en les appelant animaux à sang chaud.

La constance de la chaleur du corps vivant, dans l’homme, les mammifères et les oiseaux, est positivement un des phénomènes les plus remarquables que nous trouvions dans la science de la vie. Il est évident qu’elle ne peut être que le résultat d’un certain équilibre entre la production et la perte de chaleur.

Si d'une part, en hiver, on perd plus de chaleur rayonnante qu’en été, d’autre part, dans la froide saison, la déperdition occasionnée par l’évaporation devient d’autant plus petite, et l’activité plus grande de l’échange des matières produit plus de chaleur. En été, l’air ambiant étant plus chaud, il s’évapore plus d’eau par la peau; mais cet effet se produit encore plus facilement parce que les capillaires de la peau se dilatent par la chaleur, de sorte qu’elle est abreuvée par une plus grande quantité de sang. Plus la peau est humide, plus elle laisse de vapeur d’eau se dégager dans l’air par une température chaude (1).

Au commencement de ma quatrième lettre, j’ai fait mention d’un moyen que les noirs qui habitent les montagnes de la Guinée, emploient pour rafraîchir l’air. Ils cultivent à la porte de leurs maisons une plante ( Pistia stratiotes , L.) qui fait évaporer une grande

(1) Voyez Donders, Der Stoffwechsel als die Quelle der Eigemuiir me lei Pflanzen und Thieren , Wiesbaden, 1847. C’est un excellent traité qui mérite d’être lu par les physiologistes comme par les gens du monde.

quantité d’eau. En Pensylvanie, les moissonneurs et les charbonniers emploient leur propre corps pour opérer cette évaporation. Ils boivent chaque jour une telle quantité de liquide que le poids de l’eau que leur peau élimine en vingt-quatre heures peut monter à un sixième et môme à un cinquième du poids total de leur corps (1).

L’eau qui quitte le corps par d’autres voies, par les reins et les poumons, est chauffée chez l’homme à 37 degrés; donc en sortant elle enlève au corps de la chaleur (2). De là, le besoin que l’homme éprouve, dans l’été comme après un travail fatigant, d’étancher largement sa soif.

Entre les moyens qui servent au corps à régler sa chaleur et se procurer une température à peu près constante, les aliments en général prennent une place extrêmement importante. Gomme dans les zones froides et pendant l’hiver la respiration est plus active que dans un air chaud et étouffant, l’homme élabore plus d’aliments dans le Nord que dans le Sud. Et comme pour un môme poids d’acide carbonique expiré, il y a plus d’oxygène consommé, si cet acide carbonique provient de la graisse et de l’albumine, que quand il se forme aux dépens du sucre et de l’amidon, plus aussi on consomme de viande grasse sous un air froid, tandis que pendant l’été nous nous contentons de fruits, de racines et de légumes où les adipogèncs dominent. L’huile de baleine et le suif que mangent les Groënlandais et les Samoyèdes sont liés à leur calorification par un rapport aussi étroit que le riz et

(1) Nasse, l. c., 77.

(2) Liebig-, Chemische Briefe, 402.

le millet le sont à celle des habitants des îles de l’océan Pacifique.

La nourriture, la respiration et la chaleur forment trois anneaux de la chaîne de la vie ; sans doute ils ne doivent pas toujours présenter rigoureusement la même intensité, mais leurs intensités ne peuvent s'écarter que très-peu sans qu’il se manifeste un dommage pour la vie.

Si l’habitant d’Otahiti voulait changer sa nourriture de tous les jours, le fruit de l’arbre à pain, contre de la viande de cochon, sa respiration ne pourrait pas suivre la digestion , au cas où cette dernière réussirait convenablement. Il y aurait un défaut de proportion entre la sanguification et le développement des tissus, entre l’absorption et l’élimination. Il en serait de même pour le Kamtschadale s’il voulait remplacer son régime de poisson par du riz, il ne pourrait produire la chaleur que son climat rend nécessaire. Voilà comment la nécessité s’impose à notre existence, et des esprits sans portée y découvrent des desseins souverainement sages. Mais la cause n’est jamais plus sage que la conséquence, et la conséquence ne peut être opposée à la finalité intime des liens étiologiques.

En finissant cette lettre, je puis le répéter sans crainte d’être mal compris : la chaleur propre du corps est le terme corrélatif de l’échange des matières. C’est pour cela que la diminution de la chaleur aux approches de la mort est un signe si terrible, et qu’elle s'éteint quand l’échange matériel cesse au moment de la mort. L’abaissement de la chaleur est le signe le plus certain de la paralysie des mouvements matériels qui constituent la substance de la vie. Un animal ne succombe pas par inanition avant d'avoir perdu quatre

dixièmes de son poids. A ce moment le thermomètre centigrade ne marque plus que les deux tiers de la température que l’animal présentait pendant la santé.

Inversement la chaleur est nécessaire à la vie sans être pour cela cause de la vie; elle n’est qu’un moyen souverain de la mesurer, et une de ses conditions absolues, puisqu'elle ne peut s’abaisser au-dessous de certaines limites sans que l’échange des matières subisse des atteintes dangereuses pour la vie. Sans chaleur le mouvement de la matière n’est pas possible. Si l’on veut sauver des animaux menacés de mourir de faim, il faut, d’après Chossat, s'occuper avant tout de les réchauffer. En effet, si la chaleur est trop abaissée, la digestion s’arrête et avec elle la sanguification, la nutrition et l'élimination. L’échange des matières, qui règle la chaleur du corps, fait défaut. 11 faut donc, à l’aide de moyens extérieurs , mettre le corps dans un état où le mouvement soit possible. Avec l’échange des matières reparaissent la chaleur et la vie.

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