QUINZIÈME LETTRE
Il y a dans toutes les branches du savoir humain une chose bizarre. Aujourd’hui, à l’aspect d’un nombre immense de faits coordonnés , une impression saisissante nous enivre de bonheur; demain, nous sourirons avec dédain de ce produit suprême de la recherche scientifique, comme si nous l’avions toujours possédé, et que sa conquête n’eût rien coûté.
Le paysan qui nourrit son cheval avec l’avoine qu’il cultive lui-même, et qui incorpore sous forme d’engrais dans son champ les déjections de son cheval, connaît la circulation de la matière dans ses principes, aussi bien que le savant qui applique à la construction de la science de l’échange de la matière toutes ses facultés d’observation, et sa pensée nourrie par les faits. Gardons-nous de dédaigner la vérité générale qui résulte de la pratique du paysan, parce qu’on l’a perçue et découverte au moyen d’un procédé si simple.
Mais le paysan qui sait que son avoine tire sa substance du champ, de la pluie et de l’air, que son cheval
se trouve bien de manger de l’avoine et que le lumier fertilise la terre , ne voit pas ce qui se passe au fond des phénomènes, pas plus que l’homme d’État qui se contente de croire que Dieu gouverne le monde, ou que le savant qui consent à enseigner, que Dieu a octroyé à la moelle allongée une influence sur les battements du cœur. Les uns et les autres confient leur expérience et leur raison à une cause lointaine, sans se préoccuper des termes intermédiaires à travers lesquels la terre, l’avoine et le fumier arrivent à produire leur effet définitif. Cette méthode ne nous apprend pas s’il n’y aurait pas par hasard des forces incorporelles qui animeraient l’avoine et le cheval, si le fumier ne serait pas un moyen magique pour fertiliser la terre, et l’on est amené à croire que peut-être la pluie n’a pas d’autre propriété que de laver les feuilles. Une cause lointaine séparée de son dernier effet par un infini de suppositions vagues ne signifie rien, pas plus qu’une cause finale qu’on devine et à laquelle, par un orgueil qui s’affranchit des liens de la science positive, on ose dicter les moyens à employer.
Aussi y a-t-il une grande différence entre la simple contemplation de la vie et la science qu’on n’acquiert que par la recherche. Sans doute, chaque laboureur nous montre le but que nos recherches s’efforcent d’atteindre; mais si la joie que nous inspirent les découvertes laborieusement conquises à l’aide du feu et de la balance, peut devenir plus modeste, elle n’en est pourtant pas diminuée.
En entreprenant de suivre l’évolution de la matière, la science a rendu les services les plus importants qui font le mieux comprendre le cercle qu’elle décrit. Elle a pénétré dans le champ et la prairie plus avant que ne pou-
MOLESCEOTT. — II. 3
LA CltlClLATiON DE LA VIE.
vait le faire la simple observation du fumier, du fourrage et du bétail. Que les premiers efforts aient été plus ou moins féconds c’est aux noms des Senebier, des Tiedemann et des Gmelin, qu'on doit rendre le plus grand hommage, parce qu’ils ont eu le courage d'entreprendre une tâche difficile, alors môme qu’ils ne pouvaient bien souvent en espérer immédiatement un grand succès. Senebier, par ses travaux sur la nutrition des plantes, Tiedemann et Gmelin, par leurs recherches sur la digestion, qu’ils aient eu ou non conscience de la portée de leur œuvre, sont les fondateurs de la nouvelle idée qu’on se fait du monde. Les encyclopédistes qui l’annoncèrent par leurs prophéties audacieuses, ne la connaissaient que d’une manière imparfaite, à peu près comme le paysan avec son coup d’œil rapide arrive à la connaissance que possède le savant quand il a le courage d'être rigoureusement logique.
L’ammoniaque, l’acide carbonique, l'eau et quelques sels, voilà toute la série des matières avec lesquelles la plante construit son propre corps. Nous avons vu que l’albumine et la dexlrine se forment aux dépens de ces combinaisons simples par l’effet d’une déperdition continue d’oxygène. Ces deux substances se dissolvent dans les sucs de la plante, qui par ce fait deviennent capables de les porter dans les régions les plus différentes, à travers la tige, les feuilles et les fruits. Aux dépens de l’albumine prennent naissance d’autres corps albuminoïdes, la légumine, le gluten et l’albumine végétale coagulée ; ces deux dernières substances se déposent à l’état insoluble dans la graine. La dextrine se change en amidon et en cellulose qui contiennent les mômes proportions en poids des mêmes éléments, mais dans un arrangement différent. Une partie de la
dextrine absorbe de l’eau et devient du sucre. Mais l’élimination de l’oxygène continue toujours. Le ligneux et la matière subéreuse naissent aux dépens de la cellulose, la graisse et la cire aux dépens de l’amidon.
L’albumine, le sucre et la graisse sont les matériaux organiques qui servent à construire l’animal. Le sang de l’animal est une solution d’albumine, de graisse, de sucre et de sels. Une absorption d’oxygène qui devient de plus en plus forte, change l’albumine en fibrine des muscles, en principes, réductibles en colle des cartilages et des os, en la substance de la peau et des poils. Ces substances, avec de la graisse, des sels et de l’eau, forment la totalité du corps de l’animal.
Nous avons suivi pas à pas l’évolution, depuis la terre, l’air et l’eau, jusqu’à la création des êtres croissants et pensants. La toute-puissance créatrice, c’est l’affinité de la matière. Nous avons reconnu la matière sur bien des degrés, mais il y a entre eux encore assez d’espace pour permettre tous les méandres possibles du devenir. La recherche du devenir est une des tâches les plus importantes de la chimie de nos jours. Toutefois, la direction du mouvement de la matière est si manifeste, que ces détours ne peuvent être les sentiers d’un labyrinthe, mais qu’ils sont plutôt les chemins d’un vaste champ qui donne des fruits partout où l’homme applique son courage à le cultiver.
Au même titre que la recomposition progressive, la désassimilation elle- même est un phénomène d’une évolution graduelle. Dans la plante, l’albumine, le sucre et la graisse se décomposent en alcaloïdes, en acides, en matières colorantes, en huiles volatiles, en résines, en azote, en acide carbonique et en eau* Dans l’animal les mêmes substances se résolvent en leucine, tyrosine,
Il 0
créatine, créatinine, hypoxanthine, acide urique, acide< formique, acide oxalique, urée, ammoniaque, acide carbonique et en eau. Hors du corps, l’urée se décompose en acide carbonique et en ammoniaque.
Grâce à la vie elle-même, les plantes et les animaux retournent à leur source. Tout se dissout en ammoniaque, acide carbonique, eau et sels. Une bouteille contenant du carbonate d’ammoniaque , du chlorure de> potassium, du phosphate de soude, de la chaux, de la magnésie, du fer, de l’acide sulfurique et de la silice, est d’une manière idéale le principe vital complet des' plantes et des animaux.
Après la mort, la désassimilation est encore une> évolution non moins régulière que pendant la vie. La matière glisse seulement sur d’autres degrés, jusqu’à ce qu 'enfin elle arrive au terme de la décomposition.
La putréfaction n’est pas autre chose qu’une combustion lente des matières organiques, qui se passe en dehors du corps vivant. Elle continue la respiration après' la mort. La putréfaction est une décomposition lente.
Quand la décomposition de la matière organique n’a pas pour cause une absorption d’oxygène, mais une dissolution de corps dont les éléments se mêlent aussitôt les uns avec les autres pour former de nouvelles' combinaisons, il faut d’après Liebig lui réserver le nom de fermentation.
Dans la plupart des cas, la putréfaction et la fermentation agissent ensemble, quand des plantes et des animaux morts tombent en partage à la désassimilation.
C’est ainsi qu’aux dépens des corps azotés que l’on rassemble sous le nom de substances albuminoïdes, naissent deux corps azotés. Déjà la faculté qu’elles ont de cristalliser manifeste leur nature de produits de dé-
I composition. On a d’abord observé dans du fromage en putréfaction une de ces substances, on peut l’obtenir en petites feuilles cristallisées blanches, d’où son nom de leucine. L’autre provient en abondance de la corne en putréfaction ; elle cristallise en aiguilles brillantes comme la soie, d’une blancheur éblouissante et s’appelle tyrosine.
La leucine et la tyrosine se distinguent des corps albuminoïdes par leur grande richesse en oxygène. Aussi, peut-on les produire aux dépens des substances albuminoïdes à l’aide des réactifs qui favorisent la combustion.
La leucine ne prend pas seulement naissance aux dépens des corps albuminoïdes et de la corne, mais elle se forme aussi aux dépens des produits réductibles en colle. La tyrosine se forme de préférence aux dépens de la corne, mais elle naît aussi des substances albumineuses et de la chondrine. A la place de la lyrosine, il se forme d’ordinaire, aux dépens des produits réductibles en colle, un autre corps qui contient encore plus d’oxygène que la leucine et la tyrosine, c’est le sucre de gélatine. On peut cependant obtenir du sucre de gélatine, de la tyrosine ou de la leucine, par divers procédés de manipulation, aux dépens de la chondrine. Quand on fait bouillir la chondrine avec des alcalis, il naît du sucre de gélatine; quand on la fond avec de la potasse, elle donne de la tyrosine; et dans les deux cas il ne se forme en même temps qu’une petite quantité de leucine. Au contraire, la leucine devient le produit principal quand on fait bouillir la chondrine avec de l’acide sulfurique (1).
(I) Hoppe, Journal fur praltlische Chemie, LVI, 139, 143,
La tyrosine contient plus d’oxygène que la leucine. Quand on traite la corne avec un réactif qui favorise la combustion, la leucine prend naissance avant la tyrosine. On peut considérer cette dernière comme un produit de l’oxydation de la leucine.
Outre la tyrosine, la leucine et le sucre de gélatine, il se forme aussi de l’ammoniaque pendant la putréfaction et la décomposition des matières en question. Les quantités d’ammoniaque vont toujours en augmen* • tant, mais jamais au point que l’ammoniaque dégagé contienne tout l’azote des substances organiques. Marchand a déjà montré que, dans certains temps, il se fait dans les matières organiques en putréfaction un dégagement d’azote à l’état libre (1). Ce n’est que depuis peu que Reiset a signalé ce retour de l’azote à l’air comme un phénomène qui se produit généralement pendant la putréfaction de la viande, aussi bien que dans toute formation de fumier. Ville a confirmé l’assertion de Reiset (2), Valentin a démontré que les muscles morts dégagent de l’azote (3).
Tandis que l’ammoniaque contient une grande partie de l’azote des corps organiques animaux et végétaux, leur carbone et leur hydrogène se trouvent en partie dans des acides qui se rattachent aux acides gras par toutes leurs propriétés essentielles, mais qui se distinguent cependant des acides gras ordinaires parce
(1) Marchand, son Journal, XXXIII, 136, note; voyez encore Joli. Muller, Handbuch der Physiologie des Menschen, 1, 4te Autl. 5.
(2) J. Reiset, Comptes rendus , XLII, 58, 59, et Ville, ibid., XLIII,
(3) Valentin, A rchiv fur physiologisclie Heilkunde, Jahrg., XIV,
qu’ils sont plus volatils et qu’ils contiennent plus d'oxygène. A ces acides appartiennent l’acide cuprique , l’acide caprylique, l’acide caproïque, l’acide valérianique , l’acide butyrique, l’acide acéto-butyrique ( acide mètacétonique ou propionique ) (1), l’acide acétique et l’acide formique. Chacun des acides qui composent cette série contient plus d’oxygène que celui qui le précède. C’est ce qui fait que ces acides sont autant d’étapes qui conduisent la combustion définitive à l’acide carbonique et à l’eau.
La leucine se décompose, par exemple, quand on la fond avec de la potasse, en ammoniaque, en acide valérianique et en hydrogène.
Les beaux travaux de Bopp, de Hinterberger, de Guckelberger et de Relier, qui furent tous entrepris à l’instigation de Liebig, dans ces dernières années, nous ont débarrassés de l’opinion fausse que l’homme, les animaux et les plantes étaient transformés par la putréfaction en ammoniaque, en azote, en acide carbonique et en eau sans traverser des métamorphoses gra-
(1) J’ai conservé le nom d’acide acéto-butyrique provisoirement, quoique Limpricht et von Uslar avancent qu’il n’est pas identique avec l’acide propionique. Ce dernier doit avoir son point d’ébullition à 142 degrés tandis que l’acide acéto-bulyrique commence à bouillir un peu au-dessous de 120 degrés, et qu’ensuite son point d’ébullition s’élève uniformément jusqu’au delà de 1G0 degrés. L’acide acétobutyrique soumis à des distillations souvent répétées se décompose en acide butyrique et en acide acétique, ses sels ont aussi des caractères distinctifs. Par conséquent il est nécessaire dans beaucoup de cas de savoir si l’acide propionique en question est de l’acide acétobutyrique, et il serait dangereux de remplacer une dénomination usitée avant que la question fut décidée. Limpricht und von Uslar, Annalen der Chemie und Pharmacie, XCVI, 323, 330, 332.
duelles (1). Nous savons maintenant que ces substances sont des termes ultimes d’une évolution dont la leucine, la tyrosine, le sucre de gélatine et les acides gras volatils sont les termes intermédiaires.
Dans l’ammoniaque, l’azote, l’acide carbonique et l’eau, nous trouvons les éléments des combinaisons albuminoïdes de la corne et des corps gélatineux. Mais tous ces corps contiennent aussi du soufre ; une partie des matières albumineuses, et les poils contiennent en outre du phosphore.
Pendant la putréfaction, le soufre et le phosphore sont pareillement arrachés à leurs combinaisons organiques.
Le soufre se montre d’abord combiné avec l’ammoniaque sous forme de sulfhydrate d’ammoniaque. Des acides organiques naissent auprès du sulfhydrate d’ammoniaque dans les corps albumidoïdes, par l’effet de la putréfaction. Sous leur influence, de l’acide suifhydrique se dégage du sulfhydrate d’ammoniaque. C’est à cet hydrogène sulfuré qu’est due pour une grande partie la mauvaise odeur des matières en putréfaction.
Le phosphure d’hydrogène est le'produit sous lequel le phosphore reparaît dans la putréfaction des corps albumineux. C’est un gaz qui s’enflamme à l’air et produit en brûlant une lueur terne qui, dans les cimetières, sous le nom de feu follet, fait la terreur des gens qui ignorent la nature de ce phénomène.
Le phosphore ne peut se transformer en acide phos-
(1) F. Bopp, Annalen von Liebig und l Wôhler , LX1X, 20; Hinterberger, ibid., LXXI, 76, 77 ; Guckelberger, ibid., LXIV, 82; Relier ibid. , LXXII, 38.
phorique, que lorsque Pair a un accès libre pendant la décomposition des substances azotées animales et végétales. La putréfaction prédomine alors sur la fermentation et, par suite, le phosphore s’unit à l’oxygène. De là provient le phosphate d’ammoniaque qui apparaît parmi les produits de décomposition des corps albuminoïdes phosphorés.
L’hydrogène sulfuré se transforme en sulfure de potassium en présence de la potasse. Mais le sulfure de potassium se décompose à l’air en absorbant progressivement et continuellement de l’oxygène, il se décompose en hyposulfite acide, en sulfite et enfin en sulfate de potasse.
Quand la décomposition atteint son terme sous des conditions favorables, les corps albumineux, les produits cornés, les fibres élastiques et les tissus réductibles en colle se résolvent en ammoniaque, en eau, en azote et en acide carbonique, en acide sulfurique et en acide phosphorique.
Après la mort, la décomposition des parties constitutives non azotées, des graisses et des adipogènes s’opère aussi graduellement que la putréfaction et la dissolution des corps azotés.
On sait que les graisses rancissent. Celte avarie est toujours produite par une décomposition à la suite de laquelle les graisses, qui contiennent peu d’oxygène et beaucoup de carbone, se transforment en acides gras plus pauvres en carbone et plus riches en oxygène. Ces acides sont volatils, leur odeur est piquante. Cette décomposition est précédée par un dédoublement des graisses neutres en acides gras et en glycérine. Quand on conserve longtemps la partie liquide de la graisse d’homme, par exemple, une partie se sépare du reste
en prenant la forme solide; cela vient de ce que la margarine, qui auparavant était dissoute, se décompose en glycérine et en acide margarique qui se dissout dans l’oléine plus difficilement que la margarine (1). Le gras de cadavre se compose de sels d’acide margarique et d’acide stéarique qui se sont séparés de la glycérine avec laquelle ils étaient d’abord combinés (2). La glycérine elle-même se change en acide acéto-bu lyrique et en eau par l’effet de la fermentation.
Tout le monde connaît, dans le fromage, cette formation d’acides gras volatils qui doit même être poussée jusqu’à un certain point pour que le fromage possède le goût et le parfum qu’on y recherche. En mangeant du fromage, nous faisons comme tant d’animaux, nous nous repaissons de produits de décomposition. L’oléine et la margarine de fromage se changent par l’effet d’une absorption progressive d’oxygène en acides caprique, caprylique, caproïque, valérianique et butyrique.
Voilà en général ce qui se passe pendant la décomposition des graisses. Les graisses avariées d’oie et de porc contiennent de l’acide caproïque et de l’acide butyrique tout comme le beurre rance. Chevreul a même trouvé dans l’axonge un peu d’acide acétique (3).
Il semble qu’il se forme toujours de l’acide carbonique pendant cette décomposition. Kolbe, à qui nous devons les recherches les plus ingénieuses sur les lois qui règlent la décomposition de la matière, a réduit l’acide valérianique en acide carbonique et en un hydrogène carboné qui passe à l’état d’acide butyrique en se
(1) Heintz, Erdmann's Journal, LIII, 448.
(2) Wetherill, Journal für praktische C hernie, LX VIII , 35.
(3) Voyez Schweizer, Erdmann's Journal, LUI, 443.
combinant avec de l’oxygène. L’acide butyrique est le terme qui précède immédiatement l’acide valérianique dans la série des acides gras volatils dans laquelle les substances se suivent l’une l’autre d’après la progression croissante de leur richesse en oxygène.
L’acide acétique et l’acide formique sont les corps les plus riches en oxygène qui peuvent, par cette voie, résulter de la décomposition , tant que les combinaisons contiennent encore de l’hydrogène. Quant aux acides acétique et formique, ils se décomposent euxmêmes en acide carbonique et en eau.
Tandis que les acides gras volatils sont les chaînons intermédiaires qui conduisent des graisses solides à l’acide carbonique, nous rencontrons, aux degrés intermédiaires de la décomposition des adipogènes, les acides organiques du terreau.
La cellulose, l’amidon, le sucre, les matières ligneuses, donnent, en se décomposant, de l’acide humique, de l’acide ulmique, de l’acide géique, de l’acide crénique et de l’acide opocrénique, outre de l’acide carbonique et de l’eau. De tous ces acides, l’acide ulmique est le plus pauvre en oxygène. Après lui viennent les acides humique, géique, crénique, apocrénique. Une oxydation progressive change aussi l’acide qui précède en celui qui le suit, l’ulmique en humique, l’humique en géique, et ainsi de suite. C’est pour cela qu’on rencontre si rarement l’acide ulmique (Mulder).
L’oxydation peut changer aussi les corps albuminoïdes en acides du terreau. Alors à coté des acides humique, crénique et apocrénique, il naît de l’ammoniaque. L’ammoniaque est précisément la base pour laquelle les acides du terreau ont la plus intime affinité (Mulder).
Si l’acide humique et les autres termes de cette série s’arrêtent longtemps dans la terre sans être absorbés par les plantes, leur décomposition fait toujours des progrès quand l’air y a un accès convenable. Les acides apocrénique et crénique, ainsi appelés parce qu’on les trouve dans l’eau de source, se décomposent enfin en acide carbonique et en eau. Tous ces acides ne contiennent que du carbone, de l’hydrogène et de l’oxygène. En se combinant avec l’oxygène ils se résolvent en acide carbonique et en eau.
Si une colonne d’eau met obstacle à l’accès de l’air, la décomposition fait place à la fermentation putride. C’est pourquoi quand le bois perd dans les marécages sa structure organique, il se résout non pas en acide carbonique et en eau, mais en acide carbonique et en gaz des marais. Le gaz des marais est une combinaison de carbone et d’hydrogène qui ne contient pas d’oxygène.
Sous des conditions favorables le gaz des marais se décompose. L’hydrogène carboné se combine avec l’oxygène, et les produits ultimes de la décomposition sont encore de l’acide carbonique et de l’eau.
Jusqu’ici, je n’ai mis dans mon tableau que les degrés les plus importants de la destruction que traversent les parties constitutives des plantes et des animaux, pendant la putréfaction et la décomposition, avant de se dissoudre entièrement en ammoniaque, en azote, en acide carbonique, en eau, en acide phosphorique et en acide sulfurique. Cependant on se tromperait si l’on considérait les termes de la série de la destruction, que j’ai énumérés, comme les seuls anneaux de la chaîne qui relie les éléments histogènes aux termes ultimes de la décomposition.
Les termes intermédiaires que j’ai choisis sont ceux qu’on connaît le mieux et qu’on a observés dans les phénomènes naturels de la décomposition et de la putréfaction. On a constaté d’autres termes de passage par l’effet de la chaleur sèche sur les corps organiques. Mais cette chaleur sèche, ou distillation sèche, n’est, d’après l’heureuse comparaison de Liebig, qu’une combustion qui s’opère à l’intérieur d’une substance. Une partie du carbone brûle aux dépens de l’oxygène des corps en question, tandis qu’il se forme des combinaisons riches en hydrogène (1). Le résultat que produit la chaleur sèche est une décomposition incomplète qu’on peut comparer à la fermentation putride.
Les produits de la chaleur sèche, considérés à ce point de vue, ne méritent pas seulement de fixer l’attention du chimiste qui s’impose la tâche d’étudier les changements subis par la matière sous les conditions les plus variées, mais elle a droit aussi à celle du savant qui s’attache à connaître les lois de la décomposition naturelle de la matière organisée. C’est ainsi que nous savons, grâce aux travaux d’Anderson, que toute une série de bases volatiles composées uniquemenent d’azote, de carbone et d’hydrogène, est formée de produits de l’action de la chaleur sèche sur les os. Tout d’abord, parmi ces bases, nous trouvons le même corps qui a été découvert aussi dans l’ansérine puante (la propylamine ou trime fhy lamine) et en outre la méthylaminc et la butylamine. La dernière de ces bases est celle qui, par rapport â l’azote, contient le plus de carbone et d’hydrogène, la méthylamine est celle qui en coniienl
(1) Liebig, Die Chemie in ihrer Amveniung auf Agricultur und Physiologie , 6te Aufl. , Braunsohweig, 1846, 410, 411.
le moins, celle de l'an sérine tient le milieu. D’après les recherches d’Anderson, il paraît que Yéthylamine , qui remplit la place laissée entre la méthylamine et la base de l’ansérine ne fait pas défaut parmi les produits que la chaleur sèche tire des os (1).
Il n’est pas douteux que ces bases qui offrent la plus grande analogie avec l'ammoniaque, et que pour cela Wurtz appelle espèces d’ammoniaques composés, ne doivent être considérées comme des termes de passage allant du principe réductible en colle des os à l’ammoniaque, à l’acide carbonique et à l’eau. Il est évident que celui de tous ces termes qui contient le plus de carbone et d’hydrogène par rapport à l’azote, c’est-à-dire la butylamine, est le plus voisin de l’élément histogène primitif.
Les bases de la graisse du beurre (butylamine), de l’ansérine (tri méthylamine), de l’esprit-de-vin (élhylamine), de l’esprit de bois (méthylamine), forment une série continue dans laquelle chaque terme diffère de celui qui le précède immédiatement par deux équivalents de carbone et d’hydrogène en moins. C'est de cette manière que se suivent les acides volatils non azotés, acides caprique, caprylique, caproïque et butyrique auxquels viennent encore s’ajouter les acides acéto-butyrique, acétique et formique. Dans cette série, le carbone et l’hydrogène vont perdant un nombre pair d’équivalents et l’oxygène augmente. Les chimistes appellent les corps qui appartiennent à ces séries substances homologues ( combinaisons homologues).
La connaissance de ces séries et de leurs analogues nous fait comprendre le mouvement rétrograde qui transforme peu à peu les substances organiques des
(1) Anderson, Erdmann' s Journal, LIV, 39, 40.
végétaux et des animaux en éléments de l’atmosphère. Presque chaque jour la découverte de nouveaux degrés intermédiaires vient jeter la lumière sur cette évolution de la matière. Il arrivera certainement, nos conquêtes scientifiques des années dernières et des derniers mois nous le font espérer de plus en plus, que nous pourrons enfin coordonner tous ces chaînons intermédiaires en des séries tout aussi naturelles que celles où nous avons déjà rangé les acides gras volatils, les bases volatiles et les acides du terreau.
Ici comme dans la désassimilation qui se produit dans le corps des plantes et des animaux, nous rencontrons la même loi. Nous voyons que les substances organiques revêtent des propriétés d’autant plus tranchées, basiques ou acides, que le degré de décomposition ou elles se trouvent est plus avancé. La matière organique se change enfin en acide carbonique, acide sulfurique, acide phosphorique et ammoniaque. L’eau seule conserve partout la réaction neutre qui lui permet de jouer tantôt le rôle de base, tantôt celui d’acide (H. Rose).
En commençant à développer ce sujet, j’ai fait remarquer, qu’après la mort, la matière glissait sur d’autres degrés jusqu’à la décomposition complète. Gela ne veut pas dire que les termes intermédiaires, dont il est ici question, ne se rencontreraient jamais dans la vie. En effet, nous avons appris à connaître dans Lansérine puante une des bases volatiles déjà citées. Frerichs et Slaedeler ont démontré la leucine dans les glandes vasculaires, les glandes salivaires et le pancréas, dans des foies malades (1) et dans un cerveau malade. Cloetla
(1) Frerichs et Slaedeler, Muller’ s Archiv für Anatomie und Physiologie, Jalirg. 1854, 382-892.
l’a trouvée dans des poumons sains. Schérer, Virchow (1), Von Gorup Besanez, ont eu l’occasion de confirmer une partie de ces assertions. On a trouvé la tyrosine dans la rate, dans le pancréas et dans un foie malade (2).
Dans des circonstances exceptionnelles on voit apparaître dans les corps vivants, et même en quantité considérable, des substances qui, dans les autres cas, ne provenaient que de la putréfaction ou d’une fermentation. Il y a peu de temps que Frerichs a achevé un travail qui montre d’une manière éclatante à quels résultats la pathologie peut arriver entre les mains d’un savant doué d’un génie aussi persévérant que fécond. L’intoxication du sang dans une maladie des reins, qui a rendu célèbre le nom de Bright, est causée par une fermentation que l’urée subit dans le sang, où elle se décompose en ammoniaque et en acide carbonique, exactement comme quand elle a été éliminée. Le carbonate d’ammoniaque s’accumule tellement dans le sang qu’il passe dans l’air expiré, où les moyens les plus simples peuvent en démontrer la présence. En injectant une solution de carbonate d’ammoniaque dans le sang des chiens, Frerichs a pu produire tous les accidents d’empoisonnement qui rendent la maladie rénale de Bright dangereuse pour la vie (3).
Après la mort, comme dans la vie, l’oxygène de l’air
(1) Rud. Virchow, Ojfcnes Schreiben an Herrn Geheimen Balh Schoenlein , 18 janv. 1855, abd. aus Goeschen’s cleutscher Klinik, 7.
(2) Voyez t. I, p. 156, notes 1-2.
(3) Frerichs, Vierordt, Archiv für Physiologische Heilkunde , X, 403, 413, 415, 416, 419.
donne l’impulsion essentielle à la désassimilation. La décomposition, la fermentation putride, la respiration sont des phénomènes de combustion lente dans lesquels l’oxygène opère immédiatement sur le corps en voie de décomposition, ou plutôt la produit en se combinant avec le corps primitif.
Mais il y a une série de cas, dans lesquels l’oxygène provoque la décomposition d’un corps en se combinant avec un autre.
Quand un composé de caséine et de beurre est exposé à l’air, la caséine subit une décomposition provoquée par l’oxygène. Elle se décompose d’abord en leucine, qui plus tard se brûle pour former de l’acide valérianique et de l’acide butyrique. Tandis que la caséine se transforme ainsi, il ne faut pas croire que les molécules dos graisses du beurre restent dans un équilibre stable. Ces graisses se composent de combinaisons de divers acides gras, des acides oléique, margarique, caprique, caprylique, caproïque et butyrique avec la glycérine. On appelle ces combinaisons oléine, margarine, caprine, capryline, caproïne et butyrine. Par l’effet de la décomposition de la caséine ces combinaisons se dissocient pour donner les acides gras en question et la glycérine. Les acides gras volatils sont mis en liberté et le fromage acquiert de son goût piquant caractéristique.
Dans ce phénomène, les produits de la décomposition de la caséine ne se combinent pas avec ceux qui résultent du dédoublement des graisses. Avec son esprit pénétrant et ingénieux, Liebig juge que nous sommes en présence d’un transfert du mouvement des molécules matérielles de la caséine à celles de la graisse. Et comme cela s’opère sans que les produits
des deux substances se combinent entre eux, il y voit le caractère principal de la fermentation.
C'est ce qui se passe pendant la fermentation alcoolique qui consiste en ce qu'un corps en voie de décomposition transmet son mouvement au sucre de raisin, de sorte que celui-ci se dédouble en alcool et en acide carbonique. C’est l’oxygène qui produit la transformation du corps, qui excite le mouvement et donne l’impulsion à la fermentation. Ce corps qui excite la fermentation s’appelle ferment.
Quand le lait s’aigrit c’est encore l'oxygène qui d'une manière indirecte produit la décomposition. L’oxygène met en mouvement les molécules de la caséine, ce mouvement se propage au sucre de lait. Le sucre de lait n’absorbe pas lui-môme d’oxygène. Il se transforme d’abord en acide lactique, qui se compose d’autant d’équivalents de carbone, d'hydrogène et d’oxygène que le sucre de lait. Mais les molécules matérielles de l'acide lactique sont disposées autrement que dans le sucre. Si l’influence de la caséine en mouvement continue à s’exercer, l’acide lactique se change en acide butyrique, en acide carbonique et en hydrogène. Si l’on met le lait à l’abri de l’oxygène, en le faisant bouillir, on peut le conserver plus longtemps sans qu’il s’aigrisse. Il y manque précisément la matière qui met la caséine en mouvement.
L’oxygène joue un rôle actif dans toules ces fermentations que nous devons considérer comme des cas particuliers de désassimilation après la mort, ou après l’élimination hors du corps. Il transforme l’excitant de la fermentation, ce qu’on appelle le ferment. Cette modification n’est pas possible sans un phénomène de mouvement, et le mouvement se propage à d’autres
matières qui ne se combinent pas elles-mêmes avec l’oxygène.
Plus la composition chimique d’un corps est d’un ordre supérieur, et plus elle est compliquée, plus l’équilibre des attractions moléculaires se détruisant facilement donne lieu au mouvement. Voilà pourquoi la fermentation ne s’observe que dans les substances organiques.
L’instabilité de cet équilibre, la mobilité des molécules matérielles, qui sont le caractère des substances organiques, telle est la cause de la vie après la mort.
Nous savons déjà que nous devons considérer les acides du terreau , cette chaîne d’anneaux intermédiaires qni unit les corps albumineux et les adipogènes, pendant leur destruction, à l’ammoniaque , à l’acide carbonique et à l’eau, comme les instruments les plus importants du renouvellement de la vie.
Dans la plupart des cas, il règne aussi dans le corps vivant des plantes et des animaux un mouvement de molécules qui se transmet d’une partie constitutive à une autre. Les substances qui présentent ce mouvement au plus haut degré et de la façon la plus féconde, ce sont les corps albuminoïdes et leurs analogues.
Mais l’humate, le crénate et Papocrénate d’ammoniaque sont les substances de la terre végétale qui se changent le plus facilement en albumine. Quand la plante enlève au sol Papocrénate d’ammoniaque, ses racines s’enrichissent d’une matière qui n’est pas seulement un ferment, une substance propre à exciter la fermentation, mais qui réveille la vie.
La décomposition et la putréfaction ne sont terminées que lorsque toute la matière organique est transformée en ammoniaque, en azote, en acide carbonique
et en eau. A ce moment les sels inorganiques se séparent des combinaisons organiques auxquelles ils étaient liés.
Mais au môme instant la matière devient capable de porter une nouvelle vie. L'acide carbonique, l’eau, l’ammoniaque et les sels constituent par leur réunion des aliments parfaits pour les plantes, et n’ont pas besoin d’une consécration spéciale pour former de l’albumine, du sucre, de la graisse et enfin des plantes, des animaux et des hommes.
Ce n’est pas sur la grandeur imposante de cette circulation que je voulais attirer les regards, mais sur les conditions qui donnent d’abord à la circulation toute sa signification absolue au sens matériel. L’anatomiste a raison de ne pas se borner à l’étude des formes finies, telles qu’il les trouve dans les plantes et les animaux adultes. Les recherches les plus soutenues l’ont conduit plutôt à suivre l’évolution des plus petits éléments anatomiques, le devenir de la structure intime, la naissance de l’organe. Le physiologiste qui comprend sa mission, considère la science de la vie comme la chimie et la physique des plantes et des animaux, et explore de la même manière l’évolution de la matière. Sur le domaine de la forme comme sur celui de la composition chimique , il reste encore infiniment à faire avant qu’on puisse poser le pied sur tous les degrés de ces deux échelles, qui se rencontrent par leur sommet et qui représentent l’image de la double évolution ascendante et descendante de la vie.
La matière se déroule sans saccade dans les deux sens. Les corps les plus élémentaires subissant une déperdition progressive d’oxygène deviennent des corps organisés que l’oxygène ramène ensuite à une décom-
position complète en suivant une évolution tout aussi constante. Nous avons de ces vérités des preuves si sûres, qu’une profession de foi matérialiste ne peut pas être considérée au moment actuel ni comme un pressentiment d’une grande portée, ni comme une prophétie hardie, mais comme l’effet d’une conviction profondément enracinée.
Celui qui a peur de pousser jusqu’aux dernières conséquences, ne doit pas chercher, il faut qu’il croie. Que celui qui n’est pas satisfait par la foi, cherche hardiment, il trouvera l’assurance que donne la science. Quand on a conscience de la séparation de la science et de la foi, on sent qu’il ne peut y avoir entre elles de conciliation, et par conséquent qu’il ne doit pas y avoir d’hostilité. En effet, celui qui se rattache à la science un jour, et le lendemain à la foi, n’est, ni ce jour-là ni le lendemain, un homme complet, il n’est pas fait pour cette lutte. Entre l’homme qui croit et l’homme qui cherche il n’y aucun choc possible , ils suivent tous deux sciemment des voies opposées.